CARICATURE
après l'invasion de 1814. On en voit encore bon nombre collées depuis un temps immémorial à la porte des vitriers. Mais ce genre de caricatures, peintes en rouge ét en bleu, façonnées grossièrement et dessinées sans goût et sans grâce, ne mérite guère qu’on en parle ici, si ce n’est pour mémoire. Despréaux l’a dit :
11 faut, même en chansons, du bon sens et de l’art,
Ce qui devait arriver est arrivé. La caricature, faite d’abord
par de grands peintres, tombée ensuite entre les mains des :
satiriques qui ne savaient pas dessiner , à fini par devenir le domaine de quelques hommes d’esprit qui sont en même temps de grands dessinateurs. En Angleterre on a cité longtemps, entre autres célèbres faiseurs, un nommé Cruikshank, C'était celui-là qui faisait une guerre acharnée à la fashion anglaise! c'était celui-là qui battait rudement le dandysme! Lord Byron .en faisait grand cas, Il était impossible d’avoir plus d'esprit et de verve inépuisable dans un petit espace que l’anglais Cruikshank, à moins cependant de chercher en France, car à l'heure qu’il est la France abonde en caricaturistes. Plusieurs jeunes gens qui auraient pu faire de grands artistes se sont adonnés exclusivement à la caricature, à peu près comme ces jeunes écrivains de journaux qui auraient pu laïsser de beaux livres après eux, et qui ne font que des journaux. Ainsi, en France, après la révolution de Juillet surtout, nous eûmes un excellent journal intitulé La Caricature, lequel journal restera comme le plus curieux monument de l'esprit de notre siècle. Toute la malice qui est entassée dans ses feuilles est à peine croyable. C’est une verve, c’est une indignafion, c’est une colère, c’est une plaisanterie, c’est une flagellation, c’est une moquerie incroyables; c’est, en un mot, tout ce que peut être une histoire au jour le jour de nos hommes d'état et de nos grands événements, considérés sous leur côté comique. Or, quelle est l’époque qui n’a pas son côté comique ? Quel est le grand homme qui ne ferait pas rire, considéré sous son aspect plaisant? N’a-t-on pas découvert les mémoires de Tallemant des Réaux, dans lesquels le dix-septième siècle, appelé Ze grand siècle, est couvert de ridicule: et d’immondices, à commencer par Henri IV ?
Pour en revemir au journal La caricature, c'est à ce journal qu'est arrivée cette admirable discussion judiciaire à propos de la poire polilique. L'accusé, pour sa défense, vint au tribunal apportant sur un papier plusieurs têtes dessinées d’après la tête du roi Louis-Philippe, et chaque tête allait par degrés ressemblant de plus en plus à une poire de bon-chrétien. C’était là un plaidoyer qui parlait aux yeux. Les juges ne surent qu’en dire; le dessinateur fut acquitté, et il y eut arrêt en bonne forme, par lequel il était reconnu quela tête de Louis-Philippe ressemblait à une poire. Depuis, S. M. fut toujours représentée sous cette forme, qui devint populaire, et que longtemps on trouva dessinée sur tous les murs de la France, de la Russie, de l’Angleterre, du Nouveau-Monde. Innocente plaisanterie, au moyen de laquelle La Caricature et son frère et successeur Le CAarivari ont exécuté de vrais tableaux, non-seulement remplis de malice, mais encore dessinés d’une manière qui ferait honneur aux plus grands maîtres. Il est impossible, eu effet, de rien voir de plus admirable, de plus vif, de plus vrai, de plus animé, de plus vivant que ces excellentes scènes de comédie, où tous nos hommes d'état apparaissent dans leurs attributs divers, avec les mouvements et les figures qui leur sont propres. Si donc l'Angleterre s’enorgueillit du nom de Cruikshank, nous avons nous autres vingt noms à mettre au-dessus du nom de Cruikshank.
Voilà à peu près tout ce que nous savons de la caricature. C'est une de ces choses qu'on ne définit pas, dont on ne fait par l'histoire, dont l’histoire et la définition sont toutes faites au coin de chaque rue, en petit et en grand.
Jules JANIN.