‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 356 sur 556 · CARLSRUHE — CARLYLE · texte numérisé non relu

CARLSRUHE — CARLYLE

château, elles donnent à la ville l'apparence d’un éventail, tandis que leurs premières maisons, toutes d’égale hauteur et ornées d’arcades, font face au château, autour duquel elles se développent en cercle. La grande rue ( Haupt ou Langenstrasse), qui jadis formait la limite de la ville, traverse ces diverses rues et les met en communication les unes avec les auties. Aujourd’hui dix des rues septentrionales se (rouvent prolongées au sud et coupées à angle droit par d’autres rues courant parallèlement à la grande rue.

Carlsrube se distingue par la régularité de son plan et par l’uniformité de ses maisons, qui toutes doivent être construites d’après un modèle uniforme; par ses rues larges, bien éclairées et garnies de trottoirs dallés, ainsi que par ses belles portes, parmi lesquelles on remarque surtout celle qu’on appelle Zélingerthor, véritable modèle d’architecture de bon goût. Les plus remarquables des cinq places sont celle du Château, ornée d’une quadruple rangée d’arbres, et la nouvelle place du Marché (Markt-Platz), bordée de hautes maisons neuves. Le château du grand-duc, bâti dans l’ancien style français, se compose d’un principal corps de bâtiment et de deux ailes, à peu de distance desquelles sont situées, d’un côté l’orangerie et les serres, de l’autre les écuries, La nouvelle église évangélique, dont la construction remonte à l’année 1807, est un monument de style romain. La nouvelle église catholique reçoit le jour d’en haut, et est surmontée d’une coupole de 33 mètres d’élévation sur autant de largeur. L'entrée principale en est décorée d’un portique formé par huit colonnes d’ordre ionique. On doit ensuite citer parmi les édifices les plus remarquables de la ville les palais de la margrave douairière Amélie, de la reine Frédérique de Suède et du margrave de Bade ; le théâtre de la cour, qui peut contenir deux mille spectateurs, et le grandiose embarcadère du chemin de fer. En fait de collections scientifiques et artistiques , il faut mentionner la bibliothèque de la cour, qui compte 80,000 volumes et est riche en manuscrits, le cabinet grand-ducal d’antiquités et de médailles, le cabinet de physique, le cabinet d’histoire naturelle et le cabinet des estampes. Le jardin botanique est remarquable par la diversité de ses collections.

Carlsruhe est le centre d’un commerce d’expédition fort actif; elle possède différentes fabriques et usines, entre autres un atelier pour la construction des machines à vapeur, d’excellents établissements d'instruction publique, un lycée, une école polytechnique et une école normale, une école de dessin, de peinture et de gravure, une école de chirurgie et une école vétérinaire.

Toutes les routes aboutissant à Carlsruhe sont garnies d’arbres. La plus belle de toutes est celle qui conduit à Durlach, et qui se prolonge en ligne droite sur une étendue de plus d'un myriamètre. À

CARLSTADT. Voyez KARLSTADT.

CARLYLE (Tnowas), aujourd'hui l'un des écrivains les plus remarquables de l’Angleterre, est né en 1795, dans le comté de Dumfries, en Écosse. Son père, riche yeoman, passait pour l’oracle de l'endroit, et mistriss Carlyle était regardée comme digne de son mari. Les fermiers propriétaires envoyèrent au collége leur fils Thomas, qui étudia tour à tour avec succès et ferveur les mathématiques, la jurisprudence, les langues anciennes, l'allemand et les philosophies de Hegel et de Schelling. Épris du mysticisme et de la métavhysique de l’Allemagne, et ne voyant autour de lui, daus le monde pratique et la société active de l’Angleterre, rien qui fût d'accord avec ses tendances et avec ses goûts, i] tomba dans nne profonde mélancolie, qui ne lui permit pas d'espérer alors l’avenir et la gloire littéraire pour lesquels il était né. La traduction publiée par lui de quelques romans et nouvelles £vrmaniques eut cependant du succès, et releva son courage. ku 1825 il fit paraître une Vie de Schiller, la traduction tidèle de l’Apprentissage de Wilhelm Meister, et en 1827 German romances (4 vol., Édimbourg).

On commença à te distinguer lorsque la Revue d’Édimbourg ouvrit ses pages à deux de ses articles sur Jean- Paul Richter et sur Nu valise, L'auteur, ennuyé sans doute de rester si longtemps dans les limbes littéraires, avait pris, en désespoir de cause, le parti d'écrire à l’allemande, sans se gêner, avec des mois longs d'une toise et une fécondité inouie de mots composes. C'était une langue bizarre, produit de la fusion de l’anglais moderne et de l'allemand, idiomes qui, dérivant de la mêrae source primitive, unissent sans trop de peine et avec un effet souvent pittoresque les formes de leurs syntaxes respectives et de leurs vocables distincts composés. L'innovation fut remarquée, critiquée, puis enfin pardonnée à Carlyle, qui dans un sujet tout allemand pouvait soutenir qu’il avait droit de l’être un peu trop. Un article intitulé les Signes caractéristiques du temps, inséré dans la Revue d’Édimbourg, révéla chez lui des qualités plus rares, la profondeur, la sagacité, la justesse, et cet instinct du mouvement général de l'humanité, qui est sublime quand il s'élève jusqu’à la prophétie. Ici les singularités de diction étaient encore plus marquées que dans les écrits précédents du même auteur; on s’y heurtait sans cesse contre des mots absurdes, dans le genre de faim et soifocratie, mots qui ne produisent pas en anglais un effet beaucoup meilleur que dans notre langue. Cependant le public, étonné, peut-être attiré par le ridicule extérieur et la baroque nouveauté d’un style qui ne lui en rappelait aucun autre, se rapprochait de Carlyle. Le Magasin de Fraser l'accepta alors pour rédacteur, et lui donna ses coudées franches. Le Fraser est un recueil {ory, auquel coopèrent des gens de beaucoup d'esprit, et qui ne redoute ni la hardiesse ni l’originalité, dans leur excès même. Carlyle profita de l’occasion, et écrivit pour le Fraser un petit volume intitulé Sartor resartus, facétie rabelaisienne et mystique, étincelante de talent et d’idées, mais dont l'obscurité burlesque dérouta beaucoup le lecteur. A ce Sartor resartus succéda un autre essai, intituléle Procès du Collier, roman philosophique, auquel la fameuse aventure du collier servait de prétexte, et qui avait pour but le développement des causes immédiates de la révolution française. C'était divisé en chapitres, tous très-brillants, quelques-uns grotesques , et qui eurent un extrême succès.

Sans doute ce succès engagea Carlyle à écrire, du même style, son Histoire de la Révolution française (1837), traduite en francais en 1865. Il a paru dans ces derniers temps en Europe peu d’ouyrages aussi dignes d’attention ; il en est peu que distinguent autant de qualités répulsives à la fois et sympathiques. Si votre coup d'œil s'arrête aux surfaces, et que les singularités extérieures vous repoussent, ne lisez pas cet étrange livre. La forme mystique et obscure choisie par Carlyle vous fatiguerait bientôt, et vous vous plaindriez de tant de voiles, qui ne sont pas même transparents. Si la pureté de la diction vous charme, si vous êtes habitué au style anglo-français d’Addison , à la phrase brève, incisive et toute britannique de Bacon, à la période énergique et robuste de Southey, Carlyle vous déplaira. Vous ne saurez que faire de ces mots composites, quela phraséologie anglaise a toujours repoussés , de ces incises perpétuelles, qui jettent à travers sa pensée-mère une forêt de broussailles parasites. Si vous êtes historien du fait, et que vous vous complaisiez surtout à l'étude pratique des événements et des choses, vous le mépriserez encore; car les faits sont mal racontés par lui, tantôt grossis quant à leur importance, tantôt accumulés ou brouillés diversement, toujours privés de cet ordre lumineux qui est l’histoire. Maïs si vous êtes philosophe, c’est-à-dire observateur sincère de l'humanité, vous relirez plus d’une fois son ouvrage. 11 vous charmera spécialement si vous osez vous élever au-dessus des partis et des préjugés quotidiens. Ce n’estniun livre bien écrit, niune histoire exacte de la révolution française. Ce n’est pas une dissertation éloquente, encore moins une transformation des

événements et des hommes en narration romanesque, c’est une étude philosophique, mêlée d'ironieet de drame, rien de plus, Elle. ne se concentre pas-dans le cercle de la révolution française; elle s'attache au cours entier de la civilisation européenne, dont ce mouvement terrible est une des cataractes les plus imposantes.. En l’écrivant, l'auteur s’est beaucoup plus occupé de Ja pensée que du mot; il a méditéson œuvre plusqu'il ne Pa élaborée: Il a presque toujours bien vu, il a souvent mal dit; son récit a toute la chaleur d’un spectacle présent.et actuel. La-théorie de Carlyle, encore obscure et ambiguëé, ne se révèle pas à ses yeux d’une manière certaine, puissante et systématique, 11 ne sait pas tout ce qu'il veut, ilne comprend pas tout ce qu’il sait, il ne discerne pas tout ce qu'il voit, il estisur le trépied: dé la pythonisse. De là s’exhalent des vapeurs qui sont les pensées de Carlyle. J1 y a des formes mystiques dans le nuage, des lueurs éclatantes au sein de cette brume, et-des points de vue lointains, qui déchirent le voile flottant de ses méditalions. Les uns dédaigneront ces vagues épaisses et tumultueuses qui dérobent au regard, la moitié des tableaux de l'avenir; les autres se prosterneront ‘avec une admiration profonde devant des clartés incomplètes. Essayons de dire ici ce qui manque au philosophe Carlyle.et ce qui fait sa grandeur : c’est l’un des plus mauvais écrivains et l’un des plus puissants penseurs de l'époque, + :

Par‘une:série de causes: inconnues, Carlyle s’est trouvé en quelque sorte profondément isolé de l'Angleterre. 11 n’a rien sacrifié à ‘aucun parti. Il a été l’homme de sa pensée et l’expression desoncaractère. Après dix années de demi-obscurité, la Grande-Bretagne:a reconnu en lui un génie. En France son adoption eût éprouvé ‘plus de difficultés encore : nous sommes fort disposés à-nier la puissance d’une idée toutes les fois qu’elle n’est pas incorporée à une masse d'hommes qui la prend: pour son étendard.' Carlyle, répugnant à cette servitude-disciplinaire des groupes hostiles, s’est placé audessus de tous les partis; si bien, qu’on le croirait homme de lous les partis. Quand les acteurs de son drame sont puérils et les personnages mesquins, il compare) en riant leur petitesse anx énormes dimensions de la catastrophe, et c’est alors qu’il lui arrive d’être fréquemment burlesque. Son style n’est pas du bon style historique assurément.

L’enchievêtrement de la diction ; l’exeès du néologisme, l'audace bizarre des mots inventés, rendentsamanièred'écrire encore plus grotesque. Mais il est impossible d'assigner mieux et plus nettement à chaque personnage sa place pittoresque dans l’histoire, Carlyle, saisissant avec une dextérité infinie le caractère detout homme historique, jotant avec lui comme le tigre on le chat se jouent avec un animal d'ordre et d’espèce inférieures, l’analysant sans pitié, le retournant à droite et à gauche, le traitant cependant avec une bonne indulgence ; qui. est mélée de mépris, de pénétration et de charité, passe en revue ainsi tout ce qui a brillé obscurément ou miraculeusement dans la révolution française, Ce procédé dimpartialité point railleuse, point dénigrante, point laudative, prenant l’homme pour ce qu'il est, ne le croyant jamais sublime complétement, ou complétement haïssable, ne voyant jamais en lui une chose d’une seule pièce, prouve une extrême sagacité : c’est le procédé de Tacite, Labruyère, Shakspeare et Saint-Simon. Chez Carlyle, le sourire et la :pitié, mêlés d'un parti pris philosophique, rendent cette disposition plus saillante. Onretrouve en lui l'observation de Shaksneare, moïns calme, plus métaphysique, malheureusement mêlée dé quelque affectation, mais singulièrement-puissante. |

Nous lui reprocherons encoreles ambages de sa pensée, les digressions interminables dans: lesquelles il se perd, le lointain etobseur labyrinthe d'investigations historiques dans lequel il se plonge: à propos de la plus simple question. Ainsi, le Chartisme (1839), «cette révélation moderne des souffrances que l’industrie impose aux classes ouvrières,

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