CARNAVAL
Bresse, qui découvre la truffe parfumée du Périgord, qui distille la fève de Moka, qui prépare le thé, si cher aux Anglais; c’est lui qui gaspille tant de robes de gaze, tant de frais rubans, tant de velours et tant dé soie. Il aime la table, il aime la chanson joyeuse, il aime les concerts, il aime l'opéra; mais ce qu’il aime surtout, c'est le bal, le bal éblouissant. Voyez ! toute la salle est resplendissante; le plafond éclate de mille feux; l'orchestre, tout jeune et tout neuf, se prépare et s’excite. Voyez-vous dans ce bal la belle et folâtre jeunesse! Et non-seulement les belles robes s’agitent, non-seulement les riches écharpes flottent, non-seulement l'éclat des diamants se mêle à l'éclat des fleurs, nonseulement la danse pousse tous les corps et toutes les âmes, mais encore, pour plus de liberté et d'abandon, les visages se couvrent d'un carton menteur. 11 faut un masque à chaque visage, afin que sous le masque chacun ait le droit de tout dire, afin que sous le masque chacun ait le droit de tout entendre sans rougir. Ainsi le veut le roi de la fête, le carnaval,
- L'origine des bals masqués remonte très-haut dans notre histoire. D'abord, les grands seigneurs se déguisaient entre eux; ils étaient, eux seuls, les héros et les acteurs de leurs fêtes; ce ne fut guère que sous le régent que la cour, à la faveur da masque, se mêla à la bourgecisie. Les bals de l'Opéra servirent merveilleusement à cette étrange fusion. Dans les bals de l'Opéra, la cour et la ville, Paris et Versailles, mêlés, confondus, péle-mêle, se livraient, dans toute la joie de leur cœur, à tous les plaisirs de l’incognito. Cela paraissait piquant au bourgeois d’aller de pair avec le grand seigneur; cela paraissait tout nouveau au grand seigneur de se faire tutoyer par le bourgeois. De son côté, le régent donnait des bals masqués au Palais-Royal, auxquels arrivait le tiers état. Ce fut dans un de ces bals que l'abbé Dubois déguisa si bien son noble maître à coups de pied : imprudent! on reconnut le régent tout de suite; on l’eût reconnu plus difficilement sk, tout au rebours, il eût été entouré de respects. La ville et la cour se livrèrent ainsi, tant qu’elles purent, à cette fusion, qui fut bientôt de la confusion. De bals masqués en bals masqués, il arriva un jour que la bourgeoisie prit si bien l’habitude de tutoyer la no-
blesse, qu’elle finit par la tutoyer à visage découvert. Le |
stratagème de l'abbé Dubois parut si ingénieux, que de l'abbé Dubois il passa au peuple, quise mit à déguiser ses maîtres à la façon de l'abbé, En un mot, ce qui avait été dans l’origine un simple bal masqué finit par devenir une révolution. Mais ceci n’entre pas dans notre sujet.
Ce qui rentrerait dans notre sujet, ce serait de faire l’histoire de tous les carnavaux ou carnavals de ce monde, histoire chronologique, systématique, histoire complète, obéissant ainsi à une folle manie de nos jours, par laquelle on veut donner autant d'importance à l’histoire des chats, par exemple, qu’à l’histoire des Arabes, à l’histoire de Notre- Dame de Paris, qu’à l’histoire de Paris même. Nous n’entendons pas ainsi notre tâche. A toutes choses le ton qui leur convient, aux choses futiles le futile, aux sérieuses le sérieux. Vous saurez donc, en peu de mots, que le carnaval est le même partout; partout il se compose des mêmes fokes, des mêmes déguisements; gros propos, gais propos, paroles grivoises; paillasses, arlequins, gilles, caricatures, que sais-je? Il y a une malheureuse ville qui s’appelle Venise, qui, après s’être fait un nom glorieux par les armes, a fini, de chute en chute, par se faire un nom immortel grâce à son carnaval, Autrefois on venait de toutes les parties de l'Europe au carnaval de Venise. C’élait une joie, une jicence, un jeu effréné, une prostitution sans fin, et sans cesse des duels à l'épée, des courtisanes de toutes les classes et de toutes les couleurs, un déguisement universel. La ville en ce temps-là n'avait pas d’autre commerce que de vendre des pommades, des essences et des dentelles. Les plus nobles héritiers des vieux doges de la sérénissime répu-
blique n'avaient pas d'autre charge plus honorifique que celle de banquier de pharaon ; c'était un misérable spectacle, celui de toute une ville qui a entrepris en grand la prostitution, la débauche et le jeu : heureusement pour elle, Bonaparte l’arracha à ces honteux et grossiers excès en la donnant à l'Autriche; aujourd’hui on ne danse pas plus à Venise que partout ailleurs.
Il y à aussi, parmi les mardis-gras célèbres dans l’Europe, un très-célèbre mardi-gras, celui de Rome. Il paraît qu’en ce jour-là, à un signal donné, toute la ville est en rumeur; on se rue, on se précipite, Chacun porte à la main une petite bougie allumée. Alors, dans toute cette immense ville, et parmi cette immense quantité de petites bougies, c’est à qui soufllera la bougie de son voisin. A chaque bougie qui est éteinte, de grands éclats de rire s'élèvent dans les airs. Ce jeu-là dure tout le jour ; tout le jour on se livre à mille clameurs diverses; mille voix confuses s'élèvent dans les airs. Enfin, le mercredi des cendres arrive, montrant sa face blème et son regard repentant. Tout à coup toutes les petites bougies s’éteignent, tous les masques tombent; on se précipite dans les églises, et ces fronts naguère si joyeux sont tout couverts de la cendre prophétique, image de notre rapide passage ici-bas. O homme! souviens-tloi que tu es poussière el que tu retourneras en poussière. À ces paroles , le carnaval s'enfuit, le car ème s'empare de la sainte ville, et cela pour quarante jours de jeûne et de mortification.
Le mardi-gras de Paris, qui peut, aussi bien que tout autre, tenir sa place parmi les mardis-gras célèbres, se termine d’une façon moins édifiante. Quand toute la ville s’est bien promenée pendant trois jours, quand tout Paris, depuis le riche dandy, qui mange la fortune de son père, jusqu’à l’'ouvrier, qui a mis son dernier drap de lit au mont-depiété, s’est bien livré à toutes les joies qui sont à sa portée, celui-ci en voiture, celui-là à pied; celui-ci avec du vin de Champagne, celui-là avec du vin de la taverne; celui-ci fatigué d’avoir galopé avec des duchesses, celui-là éreinté pour avoir sauté à la Courtille ; les uns et les autres, par un accord unanime , se rendent à cette même Courtille , la nuit même du mardi-gras. Les uns y vont passer la nuit à danser et à boire, les autres y viennent le matin pour jouir de l’ivresse du peuple. Figurez-vous tout un peuple ivre-mort, en habits déchirés, moitié couvert de haillons, moitié couvert d’habits de fête; il a avec lui sa femme et ses filles, et son vieux père, et son chien, et toute la maison, car il faut que la joie soit complète. Cette nuit-là, le peuple a bu sa dernière goutte de vin, il a mangé son dernier morceau de pain ; il est sûr, en rentrant chez lui, de ne plus retrouver ni un lit pour se coucher ni un habit pour se couvrir, ni un morceau de bois pour seréchauffer : il a tout vendu, il a tout mis en gage. Que voulez-vous? le mardi-gras était là, il fallait le fêter. Mais qu'importe ? le mardi-gras a été fêté. A présent qu'il est parti, à présent qu’il est retombé dans cette nuit profonde où retombent les jours, les mois, les années, les siècles, le peuple rentre à sa triste maison, fatigué ae plusir. Ceci s'appelle à Paris Za descente de la Courtille. C'est une cohue "immense, c’est une mêlée immense, C’est un bruit immense, c’est une ivresse immense, Les beaux jeunes gens de la ville et les belles petites-mattresses, encore toutes pâles et tout en désordre du festin et du bal de la nuit, accourent et se rangent sur le chemin pour voir tout le peuple descendre. La descente de la Courtille dure quelquefois une demi-journée. Ceux qui passent insultent ceux qui regardent passer, les uns et les autres se disent mille injures. Hélas! faut-il dire que dans leurs injures, dans leurs reproches , dans leurs dédains , les uns et les autres ont raison?
Détournons nos regards de ces hideux fableaux! Après avoir représenté le carnaval dans ce qu’il avait d’élégant, ne fallait-il pas le représenter dans ce qu’il a de repoussant?
Cette joie, qui saisit toute l’Europe à certains jours comme une épidémie, n'est-elle pas une chose étrange? Peut-on trop s'étonner de voir les villes entrer dans les festins et dans les danses à heure fixe, et s'arrêter à heure fixe? N'est-ce pas là un des plus curieux résultats de ce qu’on appelle la civilisation ? Jules JANIN.
CARNAVALET (Hôtel). Cet hôtel est située à Paris, rue Culture-Sainte-Catherine , n° 23.
Jacques des Ligneris, seigneur de Crosnes, président au parlement de Paris, ayant acquis en 1544 un assez vaste emplacement au lieu dit la culture de Sainte-Catherine, qui appartenait aux religieux du Val des Écoliers, y fit construire une riche habitation, sur les dessins de Pierre Lescot, par l'architecte Jean Bullant. C’est au ciseau du célèbre Jean Goujon que l’on doit les gracieuses sculptures de la porte d’entrée, et les figures colossales des quatre saisons, pleines de relief et de vigueur, qui ornent les trumeaux de face du premier étage. L'hôtel ne demeurapastrente ans dans la famille des Ligneris ; il fut acquis en 1572 par Françoise de la Baume, veuve du sire de Kernevenoy, qu’on appelait par corruption Carnavalet. Dès ce moment et pour toujours il prit te nom d’hdtel de Carnavalet. A la fin du seizième siècle, l'architecte Androuet duCerceau fit exécuter, sur les simples croquis, non encore arrêtés, qu’aait laissés Jean Goujon plusieurs autres sculptures, entre autres la Force, la Vigilance et les quatre Éléments, dans lesquels il est facile de retrouver la pensée du maître malgré une exécution froide et mal assurée. Devenu vers 1670 la propriété d’un magistrat du Dauphiné nommé d’Agaurry, l'hôtel Carnavalet fut terminé par François Mansard, qui se conforma, pour la construction de l'aile droite, au style adopté par Bullant. Il manquait nécessairement quatre figures aux trumeaux de l’aile nouvellement construite; on eut le mauvais goût de les remplir par quatre déesses, Vénus, Diane, Hébé et Junon, sans caractère et sans dessin. On plaça en outre sur la façade en avant une Minerve appuyée sur son égide, et de l’autre côté en arnère, une Flore tenant des couronnes, deux statues qui manquent de perspective et de grandeur. Le relief placé dans un cadre en pierre à l'angle de la rue Neuve-Sainte-Catherine ne vaut guère mieux. A l’intérieur l'ornement proprement dit fut au contraire bien exécuté, riche et de fort bon goût; les portes et les fenêtres sont encadrées de guirlandes légères ; des astragales du meilleur style, et remarquablement conservées, règnent autour des plafonds ; partout des boiseries purement profilées, dans lesquelles s’encadraient des peintures de fantaisie, dont quelques-unes subsistent encore.
Telle est l'habitation qui fit tant d'envie à Marie de Rabutin Chantal, marquise de Sévigné. Avant de loger dans cet hôtel elle en avait changé dix fois, comme l’attestent ses lettres, et aucun n’avait pu lui plaire. Elle avait habité toutes les rues du Marais ; ici c'était le salon, là le jardin, plus loin le voisinage qui ne convenait pas. Ce qu'elle rêvait, c'était un hôtel de belle apparence, assez vieux pour être noble, assez moderne pour être élégant, assez grand pour que toute sa famille y tint à l'aise, assez circonscrit pour que son état de maison n’y parût pas trop mesquin, assez animé pour que la cour de Louis XIV pôt y entrer dans ses carrosses et s'y mouvoir avec fracas, assez paisible pour que dans un sanctuaire intime, donnant sur le jardin, la maîtresse se recueillit et laissät tomber de sa plume les lettres les plus élégantes et les plus spirituelles qui soient au monde. Ce rêve, l'hôtel Carnavalet le réalisa, Aussi que de mouvement, que de soucis, que de craintes, que d'espérance pour lavoir, dès qu’elle le connut! Que de joie, que de bonheur quand elle fut sûre de le posséder! et par dessus lont, quelle constance à le garder, pour une belle dame jusque là si changeante, si capricieuse à contenter ! Elle y demeura vingt ans; elle l'avait encore quand elle mourut !