CARREL
Le ministère recula devant un seul homme; mais cet homme était Carrel. Tout le monde se rappelle le mouvement oratoire si spontané, si admirable, d’Armand Carrel lorsqu'il défendit son ami Rouen devant la chambre des pairs. Ayant nommé le maréchal Ney, il ajouta : « À ce nom je m’arrète, par respect pour une glorieuse et lamentable mémoire ; je n'ai pas mission de dire s’il était plus facile de légaliser la sentence de mort que la révision d’une procédure inique : les faits ont prononcé. Aujourd’hui le juge a plus besoin de réhabilitation que la victime. » Le président se lève, et interrompt le hardi défenseur. Mais Carrel, avec un geste et un accent inexprimables : « Si parmi les membres qui ont voté la mort du maréchal Ney, et qui siègent dans cette enceinte, il en est un qui se trouve blessé de mes paroles, qu’il fasse une proposition contre moi, qu’il me dénonce à cette barre, j'y comparaîtrai : je serai fier d’être le premier homme de la génération de 1830 qui viendra protester ici au nom de la France indignée contre cet abominable assassinat. » Électrisé par ee coup d’éloquence et enlevé pour ainsi dire de son banc, le général Excelmans s’écrie : « Je partage l'opinion du défenseur ; oui, la condamnation du maréchal Ney fut un assassinat juridique ; je le dis, moi! »
Qui eût dit que Carrel, si plein de vie, si riche de talents, de force et de jeunesse, eût été si tôt ravi aux espérances de la patrie? Il tomba frappé d’une balle dans une misérable rencontre ( 1836 ), pour une querelle qui n’était pas la sienne. On ne peut vraiment après de tels exemples s’empêcher de déplorer la funeste manie, le sot et détestable préjugé qui tranche de si belles existences. Qui connaît aujourd’hui, qui s’enquiert pour quel vain et futile motif s’engagea cette lamentable lutte? Neût-il pas mieux valu cent fois qu’il perdit la vie glorieusement sur un champ debataille ? Un cimetière de village reçut ses restes, et une statue en bronze, due au célèbre ciseau de David, honore désormais la mémoire de cet héroïque et infortuné jeune homme, car il n’avait que trentesix ans. Une foule immense assista à ses obsèques. On voyait marcher derrière le char funèbre deux vénérables et illustres vieillards : Châteaubriand et Béranger, qui furentses amis, et qui pleuraient. Qui n’eût pleuré, en effet, un homme si généreux et siregrettable, si glorieux de son passé et si plein d'avenir? Si plein d'avenir comme homme d’État, car il allait être nommé député, et quelle place ne lui eût pas faite sur les bancs de la chambre l'irrésistible ascendant de son caractère, dont tous ceux qui le connurent et l’entourèrent ne pouvaient se défendre, et cette éloquence pittoresque, originale, passionnée, qui était celle des mouvements et non des mots, des spontanéités de l’âme et non des prépara- {ions de l'étude? Si plein d'avenir aussi comme écrivain, car il allait écrire l'Histoire de Napoléon, telle qu’elle doit être écrite, avec ce style simple, mâle, ferme, coloré, sans trop d'éclat, hardi mais avec retenue, plein de sens et de grandeur, digne, en un mot, de la vie et des actions du héros.
Si Carrel, dégagé des soucis du journalisme, de ‘ette vie ardente de la polémique qui vous porte inopinément sur la brèche, à toute heure de la nuit et du jour, sans qu’on ait le temps de se reconnaître et de choisir des armes bien trempées , se füt retiré dans une solitude studieuse, on ne peut dire jusqu’à quel point de perfection son talent d'écrivain serait parvenu. Sa manière était si large, si naturelle, si ferme, si abondamment lumineuse! Il n’a pas sans doute écrit de gros volumes, et son talent n’a poussé que des fleurs. Mais quel était déjà leur coloris ! quel était leur parfum! Sa Notice qui sert de préface aux pamphlets de Paul-Louis Courrier estun petit chef-d'œuvre d’analyse littéraire, d’élévation et d’un bon sens exquis. Carrel avait un goût parfait ; on le sent en lisant cette préface, où le génie original et parfumé d'antiquité de Paul-Louis est apprécié avec tant de grâce, de finesse et de sûreté. C’étaient cependant deux esprits bien différents que ces deux esprits-là : l’un, qui portait jusqu’à la superstition le culte de la Grèce; l’autre.
qui se précipitait dans les abstractions et les théories novatrices de la politique : l’un, qui n’osait pas s'expliquer à luimême son opinion, et qui n'aurait pu dire, combattu qu'ilétait par les habitudes de sa jeunesse, s’il avait réellement. d’autre opinion que la haine de la noblesse émigrée et de l’insolent étranger ; l’autre qui allait de pied ferme et de déduction en déduction jusqu'aux dernières limites de la démocratie : l’un, qui calculait les rapports secrets d’une phrase, avec une autre phrase, qui raturait la dissonnance d’un mot, qui aiguisait finement une épigramme, qui méditait sur la portée d’uneantithèse ; l’autre, qui s’abandopnait avec impétuosité à sa verve, qui se laissait entrainer à la dérive de sa dictée, et qui en poursuivant le cours de ses inspirations ne cherchait pas si l'expression signifierait exactement l’idée, mais qui la trouvait précisément parce qu’il ne la cherchait pas. Peut-être est-ce parce que l’esprit entreprenant et primesautier de Carrel procédait par d’autres moyens et arrivait à d’autreseffets que l'esprit timide et correctifde Courrier, qu’il y eut dans Carrel tant d’admiration pour la manière attiqueet travaillée, pour le faire de l’illustre pamphlétaire. Nous aimons les contrastes, et nous sommes surtout frappés dans les autres des qualités que nous n'avons pas, que nous envions parce qu’ellesnous manquent et qu’elles nous font sentir l’indigence de notre esprit, toujours borné par quelque endroit. Cette belle préface d'Armand Carrel est peut-être la page où son talent littéraire se soit empreint avec plus de force et d'éclat. Elle a beaucoup contribué à faire connaître, à faire aimer Paul-Louis et à populariser ses écrits, qui étaient plus goûtés des littérateurs que du vulgaire.
Son écrit de 1834, sur Les Hommes de la Révolution, porte un caractère plus sévère. Il y joint à une grande hardiesse de principes une prudence consommée dans l’appréciation des hommes et des choses de cette époque ; il ne s’y livre pas à un enthousiasme emporté, et l’on sent que le politique domine en lui le socialiste. Chevaleresque dans ses manières, ses habitudes et ses goûts, Armand Carrel n’aimait guère les théories égalitaires du communisme. Il était d’une autre école et d’un autre temps.
Presque au moment où Benjamin Constant quittait la vie, Armand Carrel ramassait sa plume de publiciste, et il entrait dans la lice avec éclat. Plus heureux que son devancier, il arrivait sur un terrain déblayé de l’attirail des fictions constitutionnelles, Mais il fallait se frayer un chemin à travers ces décombres, de peur qu’on ne les relevât, et il n’y avait pas de temps à perdre. Armand Carrel aborda de nouvelles thèses politiques sans hésitation, avec une vivacité toute militaire, et il les poussa devant lui l’épée à la main. Armand Carrel, comme tous les hommes de son tempérament, était inégal dans son humeur et dans sa poKmique. Souvent, lorsque son foie se chargeait de bile, il se laissait décourager jusqu’à l’abattement ; puis, lorsque ses yeux s’animaient et que lindignation faisait bouillonner le sang dans ses veines, il devenait impétueux jusqu’à l’exaltation. Armand Carrel avait une vaste mémoire, un goût pur et délicat, un savoir profond , une élocution simple et mâle. D’ordinaire son style coulait avec une abondance limpide et colorée, comme il eût réfléchi les feux du soleil. Quelquefois il se resserrart, il s’'armait d’aiguillons, il se bandait, et son sarcasme partait avec l’explosion de la foudre, qui bnise et qui tue. 11 ne tournait pas autour d’une question, il la posait nettement, et il disait à ses adversaires : voilà le point d'attaque, allons, commençons ! De même qu’à l’ardeur des troupes , à la science des manœuvres, à la façon dont la tranchée est ouverte, les assiégés reconnaissent bien vite si c’est le général qui commande ou ses lieutenants, de même il était facile de voir si c'était Armand Carrel qui dans son journal ouvrait lui-mênse le feu de la polémique. C'était un autre ordre de bataille, c'était des tours inattendus, des expressions originales et créées, une certaine virilité de langage, un style fier et brave , qui semblait senner du clairon et monter à l'assaut.
Carrel dictait plutôt qu’il n’écrivait. La tribune, c’est la parole à la voix; le journal, c’est la parole à la plume. L’orateur et le journaliste ont besoin d’avoir auprès d'eux un sténographe. La seule différence qu’il y a entre l’orateur et le journaliste, c’est que l’orateur parle la veille et le journaliste le lendemain, lun au public qui l'écoute, l’autre au public qui le lit. Le public de l'audition et le public de la lecture sont également passionnés. Ils veulent tous deux également qu’on se mette à leur unisson. Or, de même que l’orateur qui improvise avec chaleur fait toujours plus d’effet sur son auditoire que l’orateur qui lit froidement un discours préparé, de mème le journaliste qui dicte avec animation fait plus d’eflet sur ses lecteurs que le journaliste qui lime ses phrases avec la plume. Cette espèce de dictée militaire allait au caractère vif et bouillant de Carrel. Sa pensée jaillissait avec plus de force de cette sorte d’improvisation, et pour être moins cadencés, ses tours de phrases n’en étaient que plus inattendus et plus heureux. Il ne faisait pas attention à la lame de son épée, à son brillant, à son poli, Ardent, passionné, l'œil au but, il poussait son ennemi dans les flancs, sans lui faire trève, sans lui donner un seul instant de relâche, et jusqu’à ce qu’il l’eût renversé sur l’arène et tenu pour mort. Mais lorsque la postérité, qui arrive si vite de nos jours, lit à froid cette polémique, dont elle ne comprend plus le sens, dont elle ne ressent plus la passion, dont le but lui échappe, et dont l'effet a cessé, elle ne la considère plus que comme une œuvre ordinaire d'histoire, de littérature , de style, et elle lui demande avec trop de sévérité peut-être des qualités de précision, de correction, d'élégance, de méthode, qu’elle n’a pas et qu'elle ne pouvait pas avoir. Car si elle les avait eues, elle n’aurait pas eu non plus ces mouvements emportés et saïisissants qui faisaient son empire ; elle n’aurait pas eu ces éclairs si vifs qu’elle a jetés sur les affaires du temps. L'écrivain de cabinet brille moins, mais il vit plus. L’orateur de tribune, le journaliste, le comédien, brillent plus, mais ils vivent moins. C’est justice.
Armand Carrel avait admirablement compris que tous les problèmes du gouvernement représentatif resteraient en suspens, et que la révolution de Juillet n'avait rien terminé, parce qu’elle n’avait rien résolu; que l’antagonisme organisé des pouvoirs et des conditions ne constituait ni un état social ni un état politique raisonnable et durable; que c'était encore à recommencer entre l'aristocratie et la démocratie, jusqu’à ce que l’une ou l’autre fût décidément vaincue; que si les générations actuelles étaient assez molles et assez serviles pour se laisser opprimer, les générations suivantes n’imiteraient pas la lâcheté de leurs pères, et que tout homme de talent et de cœur, dût-il rester seul, n’est le maître ni de ses actions ni de sa pensée, dont il doit compte à la patrie. Armand Carrel aimait la liberté avec réflexion, et la gloire avec enthousiasme. C'était un homme intrépide, équitable, désintéressé, chevaleresque; peuple par le cœur, grand seigneur par les manières; la haute raison d’un homme d’État, avec la témérité d’un sous-lieutenant; je ne sais quel entrain de victorieux et quelle irradiation expansive; chatouilleux sur le point d’honneur, prompt à se venger, et oublieux des injures. Armand Carrel paraissait né pour le commandement. Il gouvernait les, impatiences de son parti, il disciplinait ses fougues, et, par la supériorité de son caractère et de son esprit, il exerçait sur tous ses amis une dictature d’autant plus incontestée qwelle était de leur part plus volontaire. Quel grand orateur la tribune a perdu là! orateur qui n'eût ressemblé à aucun autre, qui eût trouvé dans la généreuse pureté de ses principes et dans la chaleur de son âme les plus belles inspirations, et qui eût desespéré ses adversaires par la soudaine véhémence de ses apostrophes. La presse périodique a été dans les mains d’Armand Carrel une véritabie puissance. I fut l'homme le plus remarquable et le plus