CARREL — CARRÉ MAGIQUE
complet de la révolution de Juillet. — On a publié en 1857 les Œuvres politiques et littéraires de Carrel(5 vol. in-8), mises en ordre par M. Littré. DE Comme,
CARRELAGE, CARRELEUR. Ces termes, dérivés du mot carreau, s'appliquent à l'opération qui consiste à poser les carreaux de terre cuite et à celui qui en fait son état. Carreler, c’est donc poser les carreaux qui doivent former le pavé d’une chambre ou d’une partie quelconque d’un bâtiment. A Paris, on pose presque tous les carreaux au plâtre, excepté au rez-de-chaussée et dans les lieux humides, où l’on est quelquefois obligé de les poser au mortier, Les carreleurs ont la mauvaise habitude de méler une moitié de poussière avec leur plâtre, sous prétexte que le plâtre pur fait renfler le carrelage dans le milieu. Presque partout ailleurs on pose les carreaux à bain de mortier, ce qui est infiniment préférable.
On n’entend pas seulement par le mot carrelage l'art de carreler , on appelle aussi de ce nom tout ouvrage fait de carreaux de terre cuite, de pierre ou de marbre. La perfection d’un carrelage est d'être bien dressé, bien uni et de niveau, d'avoir des joints fins et sans balèvre, c'est-à-dire sans aspérités saillantes sur leurs bords. Comme les carreaux en terre cuite ne sont jamais bien droits et dégauchis, parce qu’ils sont plus ou moins tourmentés par l'action du feu, on a coutume de passer le carrelage au grès après qu'il est fini, surtout lorsqu'on veut le mettre en couleur, ainsi qu'il est d'usage à Paris.
CARRELET ( Technologie ). Ce nom s'applique à plusieurs instruments d’arts et métiers. On appelle ainsi, par exemple, une aiguille droite, longue de cinq à huit centimètres et forte en proportion, dont se servent les selliers, les bourreliers, les cordonniers, les emballeurs, etc., et que lon a employée aussi autrefois dans plusieurs opérations chirurgicales. En termes de pharmacie, c’est un châssis de. bois quadrangulaire, sur lequel on fixe un linge qui sert à passer diverses préparations pharmaceutiques. Les chapeliers désignent à leur tour sous ce nom une espèce de petite carde sans manche, dont les pointes sont de fil de fer très-fin, et avec laquelle ils donnent la façon qu'ils appellent Zirer le chapeau à poil. Enfin, on a donné le nom de carrelet à une sorte de filet carré de deux mètres de côté environ, et qui sert à pêcher le poisson. C'était aussi autrefois le nom d’une étoffe de laine d’assez médiocre qualité.
CARRELET ( IZchthyologie ), nom vulgaire de Ja plie franche, poisson de mer de l’ordre des malacoptérygiens et de la famille des pleuronectes, Le carrelet est trèsrépandu dans nos marchés , où on le connaît aussi sous le nom de barbue. Ce poisson est fort plat, taillé en losange comme le turbot, blanc d’un côté et grisâtre de l’autre, avec de petites taches rouges. Sa chair est tendre, mais beaucoup moins délicate que celle du turbot ou de la sole.
CARRE MAGIQUE. On appelle ainsi une certaine disposition des termes d’une progression arithmétique arrangés de façon à former un carré et à donner le même nombre pour somme des termes de chaque ligne horizontale, de chaque ligne verticale et de chaque ligne diagonale, Tel est celui-ci :
Ses at Où nous trouvons 4-+92—15; 34-5+47=15; 84 14-6=—15; 44H34 8—15; 94541= 15; 247+6— 15, 44-54 6—15; 84542—=15.
Manuel Moschopule, arithméticien grec, du quatorzième siècle, fut conduit le premier, par l’usage des progressions, à la découverte de ces carrés, qu'il appela magique, à cause de leur singulière propriété ; il chercha et parvint à trouver une règle générale pour les former. Corneille Agrippa fait mention de ces carrés à propos des talismans ( voyez ARITHMOMANCIE ) ; Bachet de Meririac étudia la construction
CARRÉ MAGIQUE — CARRETTO
des carrés magiques, et découvrit une méthode pour former ceux dont la racine est impaire. Frénicle, Poignard, Lahire, Ozanam perfectionnèrent encore cette théorie, plus curieuse qu’utile.
CARRER ( Luic:), l'un des meilleurs poëtes modernes de l'Italie, né à Venise, en 1801, passa les premières années de sa vie sur les rives de la Piave, dont les beautés naturelles exercèrent la plus heureuse influence sur son précoce talent poétique. Ses premières poésies ( Clotaldo, etc. ) appartiennent au genre romantique. Il se livra à une étude approfondie des œuvres de Schiller, et s’efforça de limiter. Nommé, en 1880, professeur de | hilosophie à Padoue, il publia dans cette ville, sous le titre de Poesie ( Padoue, 1832; 8° édition, 1845 ) la collection de ses sonnets, odes et ballades. De 1833 à 1842 il rédigea à Venise le journal littéraire 21 Gondoliere, et le conseil municipal de cette ville le nomma en même temps professeur à l’École des Arts et Métiers et directeur du Musée. En 1837 il fit paraître Prose e poesie ( 4 vol., Venise ); il donna ensuite les Apologhi ( Venise, 1841). De tous ses ouvrages celui qui a eu le plus de lecteurs est L'Anello di Sette Gemme ( La Bague aux Sept Diamants ; Venise, 1838 ), où il décrit poétiquement l’histoire et les mœurs de la cité des lagunes. Ses contemporains ont maintes fois reproché à Luigi Carrer de ne pas avoir, à l'exemple de Mamiani, d’Azeglio, etc., consacré son talent poétique à exciter parmi les Italiens les sentiments de nationalité et de liberté. Les écrits en prose de cet auteur ont généralement pour sujet des questions de morale, de philosophie ou d'esthétique. La poésielyrique, où il fait preuve de beaucoup de délicatesse et de profondeur de sentiments, est le genre dans lequel il à le mieux réussi. Il lui arrive rarement de faire preuve d’une grande puissance d’imagination, et l'invention chez lui est généralement assez faible. En revanche, il pousse aux dernières limites de la perfection ce qui regarde la forme, de même que la pureté du style. Luigi Carrer a en outre bien mérité des lettres par ses recueils intitulés : ZZ Novelliste contemporaneo Italiano e Straniero (Padoue, 1836-1838); Dizionario di Conversazione e della Letteratura ( Venise, 18237 et suiv.); de même que par la publication de quelques ouvrages de l’ancienne littérature italienne, par exemple : Poesie edite ed inedite di Ugo Foscolo ( Venise, 1840 )'; les Rime de Pétrarque avec commentaire ( 2 vol., Padoue, 1826 et 1837 ); Lirici [taliani del Secolo XVI (Venise, 1836); L'Orlando innamorato de Bojardo (2 vol., Venise, 1842); Lettere scelte Au Cardinal Bembo (Venise, 1845); les Satire de Michel-Ange Buonarotti ( 1845 ), etc. On a aussi de lui un Saggio sulla Vita e sulle Opere di C. Goldoni (3 vol., Vemise, 1824 ), qui est fort estimé. Luigi Carrer est mort le 23 décembre 1850, après avoir souffert pendant plusieurs années de la maladie qui devait le conduire au tombeau.
CARRET. C’est ainsi que s’appelle dans l’art de la corderie le gros fil qui sert pour les torons dans le commettage des cables et autres cordages.
CARRETTO (François-XAVIER, Marquis DEL), ancien ministre de la police à Naples, qui en cetté qualité a acquis dans l’histoire du royaume des Deux-Siciles la plus déplorable célébrité. D’une origine obscure, il choisit la profession des armes, et par son zèle et son exactitude il ne tarda pas à arriver aux grades supérieurs. Quoique carbonaro, il ne joua pas un rôle bien saillant dans la révolution de 1820, de peur de compromettre son avenir ; et quelques années plus tard le roi François 1° le nomma inspecteur général de la gendarmerie. C’est dans l’exercice de ces nouvelles fonctions qu’à son nom commença de se rattacher une notoriété qui bientôt trouva de l’écho dans le reste de l'Europe. Voici dans quelles circonstances. En 1828 une insurreclion éclata dans le Cilento (province de Salerne). Les insurgés réclamaient l'octroi de la charte française. Carretto, revêtu de pouvoirs illimités et suivi d’un corps de six mille
hommes, étouffa ce mouvement sans presque éprouver de résistance; ce qui ne l’empêcha pas de faire bombarder et réduire en cendres la petite ville de Bosco, qui avait été le foyer de l'insurrection; puis, au milieu de ses ruines fumantes, il fit élever un gibet, auquel il fit pendre vingt personnes, dont un vieillard de quatre-vingts ans. Cette sévérité draconienne, si elle lui valut à un haut degré la haine popole en revanche le consolida dans les bonnes grâces de à cour.
A l'accession de Ferdinand IX au trône, ce prince confa (1831) à Carretto le département de la police. Le nouveau ministre eut en peu de temps donné à cette branche du service une excellente organisation; mais il ne s’en tint pas là.
-En s’efforçcant de flatter les faiblesses du roi et d'accroître
sa défiance naturelle, il parvint à exercer une influence telle, que son ministère absorba peu à peu tous les autres. La gendarmerie, rétablie et commandée par Carretto, devint toute-puissante, et ne laissa plus que peu de chose à faire aux tribunaux ordinaires. Un système d'espionnage, organisé sur la plus large échelle, sema la défiance dans toutes les classes de la société, et jusque dans l’intérieur même des familles. La corruption profonde des agents subalternes de la police de Carretto avait encore des suites plus déplorables. L'or était souvent le seul moyen d'échapper à leurs vexations. Le roi aimait tout aussi peu Carretto que ses autres ministres; mais il avait confiance en un homme qui lui permettait de se passer de l’appuide l'étranger, tandis que les autres gouvernements italiens étaient souvent réduits à l’implorer.
En dépit d’une rivalité occulte existant entre eux, Carretto savait rester, tout au moins extérieurement, en excellents termes avec le tout-puissant jésuite confesseur de son maître, monsignor Cocle. Dans la répression des troubles qui se renouvelaient constamment, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, il procédait toujours avec sa sévérité habituelle; et les commissions spéciales instituées pour juger les coupables n'étaient que les dociles instruments de ses volontés. En 1837 le choléra ayant encore provoqué des insurrections dans quelques localités de la Sicile où le peuple accusait le gouvernement d’avoir à dessein introduit le fléau du continent, Carretto y fut de nouveau envoyé avec le caractère et les pouvoirs d’alter ego dumonarque. Quoiqu'à son arrivée le gouvernement provisoire de Catane fût déjà tombé à la suite d’une réaction spontanément opérée par les citoyens , et quoique les principaux fauteurs du mouvement eussent pris la fuite, Carretto n’en fit pas moins encore condamner à mort et exécuter plus de cent personnes. Mais ce qui acheva de le déshonorer, c’estque par simple ordonnance de police, et sans le concours des tribunaux, il rétablit à l'égard des accusés la peine de la bastonnade et la question, depuis longtemps abolies l’une ct l’autre. Pour se bien faire venir du confesseur du roi, il abandonna au très-revérend père la direction des prisons, qui se trouvaient dans le plus horrible état. Ennemi juré du ministre de la justice Parisio, Carretto fit imprimer contre lui, sous le voile de l’anonyme, une brochure remplie des plus odieuses accusations. Elle parut à Livourne en 1836, sous le titre de Sedici Anni (seize ans), et projeta une effrayante clarté sur le système d'administration alors en vigueur dans le royaume.
Quand, avec l’avénement de Pie IX au trône pontifical, en 1846, commença la période de la réformeitalienne, Carretto se montra d’abord l’adversaire le plus décidé des idées nouvelles. Mais vers la fin de 1847, après la révolution de Calabre, il chercha à se réconcilier avec les libéraux, accusant hautement ses collègues et le roi lui-même d’être cause qu’on ne fût point encore entré dans la voie des réformes. D'un autre côté, il repoussa obstinément le conseil qui lui fut alors donné de plusieurs côtés de donner sa démission. Ze succès de la révolution de Palerme et les démonstrations populaires du 27 janvier 1848 ayant forcé le roi à
féchir, les ennemis de Carretto insistèrent auprès du monarque pour qu’il renvoyât avant tout son odieux ministre; et dans la nuit même du 27 au 28 Carretto fut arrêté, sur l'ordre de Ferdinand I, par le général Filangieri, conduit, sans désemparer, à bord d’un vapeur et exilé en France. A Livourne on refusa à ce bâtiment le charbon qui lui était nécessaire pour continuer sa route. À Gênes on ne permit point à Carretto de débarquer; et ce ne fut pas sans courir des dangers personnels qu’il put enfin atteindre Marseille. Il résida quelque temps dans les environs de Montpellier. Bientôt la contre-révolution qui s’opéra à Naples (13 mars 1849) lui permit de reparaître dans cette capitale, où le roi le combla de faveurs; mais son rôle politique était fini. Carretto mourut en décembre 1862,
CARRICKFERGUS, ville du comté d’Armagh, sur la baie du même nom, jadis la cité maritime Jla plus considérable du nord de l’Irlande, mais dont la prospérité toujours croissante de Belfast a singulièrement diminué l’importance, compte une population de neuf à dix mille âmes.
CARRIER, ouvrier employé à l’exploitation des carrières. Cette profession présente avec celle de mineur une certaine analogie. Cependant le carrier a bien plus rarement à craindre les inondations et les exhalaisons méphitiques. Mais il est exposé à respirer une atmosphère pulvérulente, source d’affections de poitrine souvent graves, surtout dans les carrières d’où l’on extrait le grès et la pierre à plâtre. En outre, la privation de la lumière détermine la pâleur chez la plupart des ouvriers carriers qui travaillent dans les carrières en galeries. On remarque aussi que l’isolement dans lequel vivent ces hommes développe chez eux des sentiments misanthropiques, auxquels peuvent ajouter le défaut d'éducation et l’intempérance qui leur est familière.
CARRIER (JEan-Barriste). Les grandes crises sociales appelées révolutions ont un double caractère : elles transforment plus ou moins les nations après qu’elles se sont accomplies ; elles transforment plus ou moins les hommes dans le moment même où elles s’accomplissent. Si le premier résultat de cette action inévitable est toujours bon et salutaire, il n’en est pas de même du second; si les nations sortent toujours rajeunies et purifiées de l'épreuve, il n’en est pas de même des hommes. 11 ne faut pas l'oublier, tel individu qui dans la crise révolutionnaire, ébloui, saisi, exalté, s’est fait une effroyable renommée , auraîit vieilli obscur, et serait mort inconnu dans un temps ordinaire. Peut-être même quelques réelles et douces vertus se seraient-elles rattachées à un nom qui ne rappelle que des forfaits; et par cette réflexion nous ne prétendons pas absoudre des individus, nous ne voulons que les expliquer , nous ne voulons que défendre en général la cause de l'humanité compromise par quelques exceptions monstrueuses. De ce nombre est Carrier, dont nous nous résignons à raconter ici la déplorable histoire,
Né en 1756, dans la Haute-Auvergne, à Yolai, village voisin d’Aurillac, il exerçait dans cette ville l’état de procureur, lorsque les suffrages populaires l’appelèrent à Ja Convention. Qu’on se représente l’époque, et qu’on se demande s’il n’y avait pas dans cette élévation rapide de quoi frapper de vertige un esprit même assez vigoureux. Avoir postulé la veille auprès d’un tribunalinférieur, et lelendemain siéger dans un conseil suprême, faire des lois, juger un moparque, l’envoyer à l’échafaud, quel changement ! quel contraste! quel rêve! La raison de Carrier n’y résisla pas, et dès ce moment il n’agit plus qu’en vertu d’une illusion fatale, dont malheureusement lui seul ne fut pas atteint. Une fois la destruction, la mort admise parmi les moyens de régénération et de salut publie, un système complet s’éleva sur cette base, et les fauteurs de ce système auraient cru trahir la patrie en reculant devant quelqu'une de ses conséquences. Le tribunal révolutionnaire s’organisa (10 mars 1793). Carrier contribua puissamment à son érec-
CARRETTO — CARRIER
tion ; quelques jours après il demanda un des premiers larrestation du duc d'Orléans (6 avril). Quand vinrent les journées du 31 mai, du 2 juin, où succomba l'héroïque Gironde, Carrier se signala sur les bancs de la Montagne. Chargé d’une première mission dans les départements, il avait montré une certaine modération ; aucune plainte ne s'était alors élevée contre lui, mais son esprit s'était exalté au milieu de Ja fermentation terrible qui régnait dans Paris; les dangers immenses de la patrie lui avaient inspiré, à la fin, de profondes alarmes et une haine violente contre ses ennemis.
Telles étaient les dispositions de Carrier lorsque, après avoir été envoyé en Normandie pour combattre le fédéralisme, il se rendit à Nantes. 11 y arriva le 8 octobre 1793, avec mission d’étouffer la guerre civile, alors dans toute sa fureur. Les succès des Vendéens avaient répandu l’effroi et provoqué des mesures d’une rigueur excessive. Déjà plusieurs représentants, plusieurs généraux, se livrant à de cruelles représailles, provoquées par les barbaries des chefs royalistes, avaient donné l'exemple en livrant aux flammes des villages entiers, en passant leurs habitants au fil de l'épée. Les instructions de Carrier portaient qu’il eût à marcher dans cette voie avec un surcroît d'énergie et d’ardeur, à employer les moyens de vengeance les plus rapides, en un mot à agir comme un de ces fléaux lancés par le ciel en sa colère. Il ne se montra que trop fidèle à ce mandat de carnage et de sang. Tout ce qu’il y avait à Nantes d'hommes féroces s’empressèrent de se ranger sous ses ordres, et de lui communiquer leurs terribles inspirations : il s’établit entre le chef et les satellites une effrayante émulalion, un odieux concert de vengeance. Les prisons regorgeaient de captifs, dont la défaite des Vendéens à Savenai accrut encore le nombre. Les simulacres de procédure occasionnaient d'inutiles délais, l'office des juges n'était qu’un préliminaire insignifiant à celui des bourreaux. Il s’agissait d'expédier toutes ces victimes en masse. Carrier proposa d’exécuter sans jugements : on combattit son projet, mais il finit par l'emporter : « Nous ferons, disait-il dans une exaltation qui suppose un véritable délire, nous ferons un cimetière de la France plutôt que de ne pas la régénérer comme nous l’entendons. »
Aussitôt commencèrent les mémorables solennités, les fêtes funèbres, dans lesquelles se signala l’imagination du proconsul de la Loire. Quatre-vingt-quatorze prêtres inaugurèrent le fameux bateau à soupape (15 nov.) : on les y avait embarqués sous prétexte de les transporter ailleurs, et la nuit on les submergea, grâce à la machine perfide. Bientôt les noyades se multiplièrent : Carrier les appelait en plaisantant baignades ou déportations verticales. Dans son rapport à la Convention, il feignait d'attribuer à un naufrage heureux et imprévu le trépas des malheureux prétres, et il ajoutait avec une infernale ironie : « Quel torrent révolutionnaire que cette Loire! » La tourbe de ses agents avait choisi le titre de compagnie Marat : entre eux, Fouquet et Lamberti se distinguèrent par leurs cruautés et par leur zèle. Carrier leur confia la surintendance de l'Entrepéé, vaste bazar d'hommes , de femmes , d'enfants réservés au supplice. Chaque soir on venait prendre au hasard une certaine quantité de victimes, et on les précipitait dans le fleuve. Plus d’une fois on attacha ensemble un jeune homme et une jeune fille : c'était ce qu’on nommait un mariage républicain. Le sabre et la baïonnette repoussaient les infortunés qui cherchaient à gagner le bord. La Loire ne roulait dans ses flots corrompus que des cadavres.
Serait-il vrai que Carrier se livra à des festins et des débauches sur les mêmes bateaux qui servaient aux exterminations nocturnes? Serait-il vrai que, pour enseigner, disait-on, l’austérité des mœurs républicaines, un jour il donna l’ordre de saisir et de noyer une centaine de filles publiques? On porte à 15,000 le nombre des personnes qui périrent soit à l'Entrepôt, de faim, de froid, de misère, soit