‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 395 sur 556 · CARTES A JOUER · texte numérisé non relu

CARTES A JOUER

primitivement les cartes offraient une représentation exacte des échecs, pour laisser quelque chose à décider au sort; et pour mieux égaliser les chances, les Jous, les chevaliers et les {ours où rocs se retrouvaient sans doute dans les premières cartes dont un jeu n’était qu’un jeu d'échecs double; peut-être le jouait-on à quatre, chaque adversaire ayant sa couleur, et, pour ainsi dire, son armée à faire manœuvrer.

Ces analogies des cartes avec les échecs sont presque prouvées par l'inspection des vieux farofs du quinzième siècle, dans lesquels il y a le fou et la four, dite maison de Dieu. Quant au sens allégorique , il est à peu près identique dans les deux jeux, qui sont une image de la guerre : il y a encore dans les tarots une carte qui devait, par son apparition, produire le résultat de l'échec et mat : c'est la Mort, montée sur le cheval pâle de l'Apocalypse. Originairement les cartes n'étaient pas plus nombreuses que les pièces de l’échiquier, divisées en deux bandes , l’une rouge et l'autre noire; une augmentation de cartes exigea bientôt de nouvelles combinaisons , et les deux jeux ne furent plus soumis à des règles analogues : les Arabes, ces grands joueurs d'échecs, donnèrent-ils cette autre forme à leur jeu favori?

Quoi qu’il en soit, les cartes étaient en usage bien avant l’année 1392, à laquelle on a prétendu fixer leur invention. Le synode de Worchester, en 1240, défend aux clercs les jeux déshonnêtes, et entre autres celui du roi et de la reine (ne sustineant ludos fieri de rege et regina). Un manuscrit italien de 1299 parle des cartes appelées naibi; des statuts monastiques de 133: proscrivent les cartes sous le nom de paginæ ; enfin, un édit du roi de Castille, à la date de 1387, le met au nombre des jeux prohibés. Un ouvrage en langue française, postérieur à 1392, ne laisse pas de doute sur l'existence des cartes. On lit dans le roman de Renard le Contrefait, composé par une anonyme en 1328:

Si comme fols et folles, sont

Qui, pour gaigner, au bordel vont, Jouent aux dés, aux cartes, aux tables, Qui à Dieu ne sont délectables...

Ce passage indique en quels lieux se tenaient les tripots, et en quelles mains étaient déjà tombé le jeu du roi et de la reine. Quant à la chronique du Petit-Jehan de Saintré, où l’on remarque cette phrase : Vous qui esles noiseux et joueux de cartes et des dés, cette chronique, dont le héros est page à la cour de Charles V en 1367, ne doit pas être invoquée en témoignage, puisque l’auteur, Antoine de Ja Salle, vivait au plus tôt sous Charles VIT.

On a longuement et vainement disserté pour savoir si les cartes étaient françaises, allemandes, espagnoles ou italiennes : il me paraît toujours certain qu’elles ne sont pas françaises, du moins les cartes de £arof. Un vieux livre, Le Jeu d'Or, imprimé à Augsbourg en 1472, assure, dit-on, qu’elles prirent naissance en Allemagne, vers 1300 ; l'abbé Rive veut que ce soit en Espagne, par l’imaginative de Nicolao Pépin, en 1330; l’abbé de Longuerue, au contraire, veut que ce soit en Italie, à une époque antérieure.

Toujours est-il que les couleurs des cartes diffèrent dans ces pays : nous avons pique, trèfle, carreau et cœur ; les Espagnols ont épée , béton, denier et coupe ; les Allemands, vert, gland, grelot et rouge ; mais ces couleurs doivent être contemporaines du jeu de piquet, qui fut trouvé sous Charles VII, en même temps que les cartes avec lesquelles on le joue encore aujourd’hui. Jusque là les tarots seuls étaient connus dans toute l'Europe : ces tarots, qui ne furent jamais reçus en France, malgré la faveur marquée de plusieurs grands personnages du dix-septième siècle, ont perdu leur bizarre physionomie en gardant leur nom; Breitkopt est allé les chercher en Sibérie, où les paysans jouent le trappola* avec des cartes semblables à celles dites de Charles VI : en effet, les dix-sept cartes que l'on conserve au Cabinet des estampes de Paris, et qu'on attribue à l'ima-

CARTES ger du roi Gringonneur, faisaient partie d’un jeu qui était certainement une imitation de la célèbre danse macabre, cette allégorie si philosophique de la vie humaine, que le moyen âge avait tant mutipliée à l’aide de tous les arts. Ces cartes, peintes et dorées, représentent le pape, l'empereur, l'ermite, le fou, le pendu, l'écuyer, le triomphaleur, les amoureux, la Lune et les astrologues, le soleil et la Parque, la justice, la fortune, la tempérance, la force, puis la mort, puis le jugement des âmes, puis la maison de Dieu ! N'est-ce pas cette danse des morts qui met en branle les vivants de toute condition, et qui dirige cette ronde immense où sont emportés les grands et les petits, les heureux et les malheureux? Le nom de farofs dérive de la province lombarde, Taro, où ce jeu fut d’abord inventé, à moins qu'on ne préfère le tirer d’une allusion à la {are que la mort fait éprouver au monde (gbop&, corruption), ou bien de la fabrication même de ces cartes, enluminées sur un fond d’or piqué à compartiments (repety, trouer).

On a cru qu’il s'agissait de ce jeu de cartes dans un compte de Charles Poupart, argentier du roi pour l’année 1392 : « À Jacquemin Gringonneur, peintre, pour trois jeux de cartes à or et à diverses couleurs, de plusieurs devises, pour porter devers ledit seigneur (Charles VI), pour son esbattement , Lv1 sols parisis. » Mais les costumes me paraissent plus analogues aux modes du temps de Charles VIE qu'à celles de la cour d’Isabeau de Bavière, qui avait donné le bennin ou bonnet à cœur en coiffure aux dames.

C’est au règne de Charles VII qu’il faut done rapporter l'invention des cartes françaises , et du jeu de piquet, imité peut-être du jeu allemand le lansquenet. Les cartes cessèrent alors d’êtreune redite joyeuse de cette danse macabre, qui revenait sans cesse altrister les regards, et jeter une pensée de deuil parmi tous les plaisirs, cette danse burlesque et terrible, dessinée sur les marges des missels, ciselée sur les manches des poignards, peinte dans les églises, dans les palais , dans les eimetières , rimée chez les poëtes et mise en musique par les ménétriers. Toutefois, la Mort ne disparut pas entièrement du jeu de cartes, qui redevint ce qu’il était d’abord, le jeu de la guerre. Charles VI, par une ordonnance de 1391, avait prohibé, sous peine de dix sous d'amende, tous les jeux qui empêchaient ses sujets de se livrer à l'exercice des armes pour la défense du royaume : Tabularum , paleti, quillarum, boularum, billarumque ludos et his similes quibus subditi nostri ad usum armorum pro defensione nostri regni nullatenus exercentur vel habilantur. Ce fut pour éluder cette ordonnance que quelqu'un, le brave Lahire, ou plutôt un servant d'armes, qui s’est personnifié dans l’image du valet de trèfle sans se nommer, réforma ce jeu des tarots de manière à le mettre au rang des exercices militaires : le érèfle figurant la garde d’une épée, le carreau le fer carré d’une grosse flèche, le pique la lance d’une pertuisane, le cœur la pointe d’un trait d’arbalète , étaient les armes et les compagnies armées; les as, nom d’une monnaie ancienne, signifiaient l’argent pour la paye des troupes ; les quatre rois représentèrent les quatre grandes monarchies, juive, grecque, romaine et française, car Charles VII, comme successeur de Charlemagne, pouvait prétendre à l'empire d'Occident; David, Alexandre et César portaient aussi le manteau d’hermine et le sceptre fleurdelisé ; les quatre dames remplaçaient les quatre vertus des tarots, Judith au lieu de a Force, Pallas au lieu de /a Justice, Rachel au lieu de La Fortune, et Argine au lieu de La Tempérance : cette Argine, anagramme de regina, doit être Marie d’Anjou, femme de Charles VII, recommandable par sa piété et sa douceur ; les quatre valets, ou varlets, représentaient la noblesse de France, depuis son époque héroïque jusqu’à la chevalerie : Hector de Troie, père de ce fabuleux Francus, qui passait pour le premier roi franc ; Ogier le Danois, l’un des pairs de Charlemagne ;

Lahire , le plus brave capitaine de Charles VIT, etle valet |

A JOUER de trèfle, qui s'est mis en si vaillante compagnie en sa qualité d’inventeur ou de réformateur du jeu de cartes. Je ne nommerai pourtant point ce gentilhomme Nicolao Pépin, en dépit de l’étymologie de naïpes, forgée par l'abbé Rive.

Il y a lieu de croire que ce jeu tout français fut d’abord imité par les Allemands, qui se l’approprièrent avec de légères modifications : les noms des figures furent supprimées, etles quatre valets ne paraissant pas suffisants, on en ajouta quatre autres, soit comme chevaliers, soit comme pages ; on remplaça le carreau par le lapin, le cœur par le perroquet ou papeyeai, le pique par l’'œillet : le trèfle seul ne subit aucune métamorphose. Ces cartes étaient rondes et gravées au burin. Plus tard, en Allemagne, on imposa aux cartes un nouveau changement, en y introduisant le grelot et le gland ou vert : le gland exprimait lagriculture, le grelot la folie, le cœur l'amour, et le /rèfle la science : ces cartes-là étaient plus larges que longues et ornées de sujets relatifs à chacune des quatre divisions; elles eurent cours à la fin du quinzième siècle el au commencement du seizième.

La gravure en faille de bois n’ayant été découverte qu’en 1423, les cartes auparavant étaient enluminées de même que les manuscrits et coûtaient fort cher, puisqu’en 1420 Visconti, due de Milan, paya 1,500 pièces d’or à un peintre français pour un seul jeu; mais aussitôt que la gravure permit de reproduire à l'infini une empreinte grossière, qui créa l'imprimerie à quelques années de là, les graveurs d'Allemagne répandirent dans toute l’Europe leurs jeux de cartes, qui devinrent populaires en tombant à bas prix. La ville d’Ulm faisait un tel c6mmerce de cartes qu’on les envoyait par ballots en Halie et en Sicile pour les échanger contre des épices et des marchandises. Le peintre en cartes s'appelait Briefmalhler. 1 est certain que le lansquenet est né en Allemagne, ainsi que le piquet en France.

Le caractère espagnol, toujours fidèle aux distinctions de rang et d'état, se fit sentir dans la substitution des copas, espadas, dineros et bastos, aux quatre couleurs du jeu de cartes français , dans lequel on n’avait fait entrer que des armes : les calices, copas, des ecclésiastiques ; les épées, espadas, des nobles; les deniers, dineros, des marchands ; et les bâtons, bastos, des cultivateurs, marquèrent les quatre états du peuple en Espagne. On a voulu mal à propos interpréter de la même manière les couleurs de nos cartes, en supposant que le cœur représente le clergé, qui siége au chœur, le pique la noblesse, qui commande les armées, le carreau la bourgeoisie, à cause du pavé des villes, et le trèfle les habitants des campagnes.

En dépit des ordonnances civiles et cléricales qui ont fréquemment renouvelé la prohibition des cartes à jouer, ce jeu, varié par d'innombrables combinaisons, s’est toujours maintenu à la tête des jeux avec les échecs et les dames. Lelansquenet,lepiquet,latriomphe, la prime, le Aux ,letrenteetun,lacomdemnade,lemariage, et une foule d’autres eurent successivement la vogue dans les tavernes et dans les cours les plus élégantes. Louis XIT jouait au flux dans son camp à la vue des soldats, dit Hubert Thomas, en la vie de Frédéric II; Pantagruel, dit Rabelais, trouva les matelots, à Bordeaux, qui jouaient à la luette sur la grève.

Enfin, les cartes elles-mêmes semblèrent participer à la métempsycose des êtres, tant les rois, les reines et les valets qui président à ce jeu furent soumis à des transformations de noms et de costumes dans notre France, si capricieuse : le règne de Charles IX amena des valets de chasse, de noblesse, de cour et de pied pour accompagner Auguste, Constantin, Salomon et Clovis, Clotilde, Etisabeth, Penthésilée et Didon ; le règne de Louis XIV, qui imposait aux cartes cette devise : J'aime l'amour et La cour, vive la reine! vive le roi! ne se contenta pas de ces illustrations royales, et choisit de préférence César, Ninus,

Alexandre et Cyrus major, Pomnpeia, Sémiramis, Roxane et Helène, Roger, Renaud et Rolland ; quant au valet de trèfle, il n'avait pas d'autre nom que celui du cartier. On écrirait tout un livre sur les révolutions des cartes jusqu’à celles de la république française, une et indivisible, où 1es quatre dames furent supplantées par quatre vertus républicaines , les quatre valets chassés par quatre réquisitionnaires républicains, et les quatre rois détrônés par quatre Philosophes : Voltaire, Rousseau, La Fontaine et Molière. Paul Lacroix (le bibliophile Jacog).

CARTES BISEAUTÉES. Voy. Biseaurées (Cartes).

CARTES DE VISITE. Ce sont des carrés de carton sur lesquels on a écrit ou fait graver son nom et sa qua lité, souvent même son adresse, et qui servent à faire savoir à quelqu'un qu’on est venu lui faire visite. L'usage des cartes de visite, très-ancien en Chine, s’est répandu chez nous à la fin du siècle dernier. C’est surtout au jour de l'an que l'échange dés cartes alteint d'énormes proportions; la poste en transporte alors à Paris près de deux millions. La gravure sur cuivre a eu jusqu’à présent le monopole de cette industrie, que la lithographie et l'imprimerie tendent à lui disputer.

CARTES GEOGRAPHIQUES. Voyez CARTE.

CARTÉSIANISME, CARTÉSIEN. On a donné le premier de ces noms au système philosophique de Des= cartes; le second aux partisans de cette doctrine. CARTHAGE , nommée, en phénicien, suivant Solin,

Carthada ou Kartha-Hadath, en grec Kapy#ôuwv, en latin |

Carthago, corruptions de Karthhadascha on Kar!hhadatha, fut fondée primitivement par des Phéniciens.

Les fables qui se rattachent à l’histoire de Carthage sont moins multipliées que celles dont Tite-Live, Denys d'Halicarnasse et tant d’autres écrivains menteurs ont environné le verceau de Rome. Cependant, pour un peuple vaincu, Carthage n’a pas laissé de trouver des conteurs inventifs. Eusèbe et Procope font remonter sa fondation à l'an 1259 avant J.-C. Selon eux, des Cananéens mis en fuite par Josué, vers l’an 1590, auraient fondé Utique, à quelque distance du lieu où fut Carthage. Procope et Suidas rapportent, en outre, qu’on avait trouvé en Numidie un monument composé de deux colonnes de pierre blanche, avec cette inscription én langue phénicienne : Nous sommes des Cananéens chassés de leur patrie par le brigand Josué, fils de Navé. Suivant les mêmes auteurs, ces Phéniciens ou Cananéens, fondateurs d’Utique, bâtirent Carthage deux cent soixante et un ans après, l’an 1259 avant J.-C. ; et c’est vers cette époque qu’un ancien historien, Nonnus, raconte, dans ses Dionysiaques, que le Phénicien Cadmus, avec sa femme Harmonie, fonda Carthage, qui fut d’abord appelée Cadmeia. Un autre historien, Philistus de Syracuse, avance une autre fable, recueillie et admise par Procope et Eusèbe, Selon eux, l’an 1231, Sor et Charchédon, tous deux Tyriens , agrandirent la nouvelle ville, qui n’était pas encore bien considérable; mais la philologie seule a fait justice de cette assertion. Sor est l’ancien nom cananéen de la ville de Tyr, que les Turcs lui ont rendu.

Environ quatre siècles après, l’an 852 avant l'ère vulgaire, se place la fable de Didon, transportant de Tyr une nouvelle colonie à Carthage. On ne connaît pas même au juste le nom de celte prétendue fondatrice; car les deux qu’on lui attribue, Étissa et Dido, ne sont que des mots phéniciens défigurés, qui signifient cette femme fugitive. Toutefois, il résulte évidemment de cette tradition que des troubles politiques, qui s’élevèrent à Tyr, occasionnèrent l’émigration d’un parti mécontent, qui se dirigea vers le nord de PAfrique, occupé déjà par d'autres villes phéniciennes , et obtint des indigènes, moyennant un tribut annuel, la permission d'y bâtir une ville, qui fut Carthage. Didon, à qui les naturels du pays n'avaient voulu céder qu'un espace de la grandeur d'un cuir de bœuf, fit couper ce cuir en

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