‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 396 sur 556 · CARTES À JOUER — CARTHAGE · texte numérisé non relu

CARTES À JOUER — CARTHAGE

courroies fort minces, dont ellé éntoura une vasté étendue de terrain : fable absurde, dont nous trouvons dans la philologie l’origine et la réfutation. Bosra, la citadelle, bâtie par cette reine, était appelée par les Grecs Zyrsa, mot qui dans leur langue signifie un cuir ; et l’on a forgé sur cette équivoque un conte que l’on copie sans contrôle dans toutes les histoires mises entre les mains de la jeunesse. Le sublime anachronisme de trois siècles que s’est permis Virgile en mettant son Énée en rapport avec Didon, n’a pas étonné la crédulité de Newton, qui l’a admis dans sa chronologie, Quoi qu'il en soit, Carthage, selon la remarque dé Hééren, a eu Je triste destin de ne jeter un grand éclat qu’au moment de sa ruine, et de voir le soin de sa gloire abandonné à des historiens étrangers.

Hérodote et Thucydide, les seuls qui aient connu sa période florissante au temps de lempire des Perses, ne présentent que quelques documents jetés comme au hasard sur les Carthaginoïis. Justin est l’unique à qui nous devions un aperçu suivi des premiers temps de Carthage; mais rien de moins satisfaisant que ses récits secs et incomplets : on est à chaque pas arrêté par des invraisemblances. Heeren établit que toutes les données de cet historien, ou plutôt de Trogue-Pompée , dont Justin n’a été que l’abréviateur, sont tirées de Théopompe et de Timée. Nous n’avons donc sur les premiers temps de Carthage que ce qu'ont pu fournir par occasion des étrangers, indifférents comme Hérodote, ou ennemis comme les auteurs syracusains compilés par Diodore. Lors de la destruction de cette ville, on y trouva des livres qui contenaient ses annales; mais les Romains, peu curieux d'origines étrangères, abandonnèrent ces histoires au roides Numides, Massinissa. Par succession, ces livres parvinrent à Hiempsal IT, qui régna sur la Numidie après Jugur- {ha. Cinquante-huit ans après, Salluste, gouverneur d’Afrique, se fit expliquer ces livres, et en tira quelques documents précieux pour la description de l’Afrique qui précède sa Guerre de Numidie. Malheureusement, en arrivant à Carthage, il aime mieux n’en pas parler que d'en dire trop peu : Silere melius pulo quàäm parum dicere. C’est donc à des historiens, scoliastes ou compilateurs, tels que Justin, Servius, Suidas, qu’il faut renvoyer les lecteurs, qui y trouveront des fables soigneusement compilées par Rollin et les modernes. Toutefois, nous n’en sommes pas réduits à ne rien savoir du tout sur la première période de l’histoire de Carthage, depuis sa fondation jusqu'aux guerres avec Syracuse (avant J.-C. 880-480), ce qui donne juste un espace de quatre siècles.

Cette ville était construite dans l’intérieur d’un vaste golfe, formé par les caps Bon à l’est, et Zibib à l’ouest, (le golfe actuel de Tunis). Du fond s’avançait une presqu'ile d’environ soixante kilomètres de circonférence, liée au continent par un isthme, large d'environ quatre kilomètres. C’est sur cette presqu’ile qu'était bâtie Carthage, entre Utique et Tunis, qu’on apercevait foutes deux du haut de ses murailles , l’une à douze kilomètres, l’autre à huit à peine. Une langue de terre très-étroite, et qui entrait à l’ouest dans la mer en formant une espèce de lac, avait facilité la construction d’un double port. Le grand port, ou port intérieur, appelé Coton , offrait un abri sûr à 220 vaisseaux de guerre; le petit port, ou port extérieur, était destiné aux navires de commerce. Du côté exposé aux flots un simple mur défendait l'accès du port, tandis que sur la langue de terre on avait élevé la citadelle de Byrsa, et qu'un triple mur d'environ vingt-six mètres de haut et de dix dé large le défendait contre toute attaque. Le quartier de Megara occupait le reste de la langue de terre. C'était, selon Appien et Polybe, une espèce de faubourg renfermant de nombreux , jardins. La situation de la ville, si favorable à la navigation, la garantissait contre les invasions de l'étranger; et d'heureuses circonstances l'élevèrent promplement au-dessus de toutes les autres colonies phéniciennes en Alrique,

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Carthage suivit une politique toute contraire à celle de PBome. La ville de Mars naissante ne vécut, ne grandit que par la guerre, par l'oppression et l'anéantissement des cités voisines : condition nécessaire d’une population sans richesses acquises, sans territoire et sans industrie. Riche, dès ea fondation, en capitaux, en traditions commerciales et industrielles, importés de la métropole, Carthage avait quelque chose à perdre ; aussi ne fit-elle pas de cet héroïsme aventureux par lequel furent signalés les premiers pas des brigands ramassés autour du mont Albain. Cherchant à vivre en bonne intelligence avec les tribus indigènes dont ils étaient entourés, les colons tyriens ne se présentèrent pas en conquérants : ils achetèrent le sol de leur ville et de sa banlieue par un tribut foncier annuel. Justin prétend même qu'ils y restèrent soumis jusqu'au temps de Darius, fils d'Hystaspes ; ce qui est fort douteux ; car dès que, sans paraître y prétendre, ils eurent insensiblement obtenu par la force des choses la prépondérance sur Utique et sur les anciennes colonies phéniciennes de lAfrique, on les vit chercher à subjuguer par les armes les naturels du pays, et à les maintenir sous le joug en fondant des colonies sur leur territoire. Les colonies romaines étaient principalement militaires : les colonies intérieures de Carthage étaient des comptoirs commerciaux, et surtout de grands établissements de culture rurale, ayant pour but d’accoutumer les Libyens à des demeures fixes, et de les former à l’agriculture. Le tribut auquel les soumit Carthage consistait principalement en blé. Grâce à cette politique, soutenue au besoin par l’emploi des armes, les habitants de ce territoire fertile, qui s’étendait jusqu’au lac Triton, devinrent entièrement sujets de Carthage : on les nomma Ziby-Phœnices. Les autres tribus abyennes, placées à l’est et à l’ouest de la ville, et restées fidèles à la vie nomade, finirent par devenir en partie ses tribulaires; mais ces peuples étaient pour elle des appuis peu sûrs, et elle n’y pouvait pas trop compter au jour du péril.

Parmi ces tribus nomades campées à l’est de Carthage, il faut citer les Lofophages et les Nasamones, qui habitaient tout le territoire compris entre les deux golfes appelés la Grande et la Petite Syrte. Ce vaste territoire ne fit partie du domaine de Carthage qu’à la suite de guerres longues et acharnées avec la colonie grecque de Cyrène. De ce côté, les deux républiques étaient limitrophes : il devenait indispensable de bien fixer la frontière commune. Les Carthaginois obtinrent enfin un traité favorable, par lequel la possession de tout le pays placé entre les Syrtes leur fut assuré. Ici l'on trouve la tradition héroïque des frères Philènes, qui achetèrent aux dépens de leur vie l'entière possession pour leur patrie du territoire contesté. Salluste et Valère- Maxime rapportent cette anecdote, dont le fond doit être vrai. Tous lés écrivains sont d'accord sur le lieu où furent élevées les bornes de pierre appelées les Autels des Philènes, tout près de Turris Euprantus, la dernière ville du territoire de Carthage de ce côté, sur la rive orientale de la Grande-Syrte, doù lon faisait, au dire de Strabon, un commerce considérable de contrebande avec Cyrène. A l’occident, les limites territoriales de Carthage sont plus difficiles à fixer. A environ deux cent quatre-vingt kilomètres à l’ouest du cap Bon, nous trouvons Hippo Regius, résidence des rois numides, et qui ne fut jamais à Carthage. La frontière carthaginoise devait nécessairement se trouver à quelques kilomètres en deçà, c’est-à-dire sous le méridien du 6° degré de longitude est. D’après ces données, le territoire de la république commençait, à l’ouest, au fleuve Tyscha, suivait le littoral vers l’est jusqu’au cap Bon, puis descendait en ligne droite du cap Bon jusqu’à l'extrémité occidentale du lac Triton, et embrassait un espace d'environ trois cents kilomètres, Sa largeur était presque partout de deux cent quarante.

Felle était là contenance de la république de Carthage proprement dite, que plus tard les Romains appelèrent 4/rique

par excellence. On nommait la partie septentrionale Zewgitane, dénomination dont l'origine est incertaine. Outre Carthage, ce district comprenait, dans sa partie littorale, #ippone-Zaryte, Utique, Tunis, Clypea ou Aspis. La partie méridionale portait le nom de Byzacène, qu'elle tenait des Byzantes, tribu indigène. Le rivage était également bordé d’une chaîne de villes florissantes, parmi lesquelles on citait Adrumète, la Petile-Leptis, Tysdrus , Tacapé. Dans la Byzacène était comprise lÆmporia, ainsi nommée pour son extréme fertilité et la situation avantageuse deses ports : elle s'étendait autour du lac Triton et de la Petite-Syrte. Dans l’intérieur des terres, il ne faut pas oublier, entre autres colonies agricoles carthaginoïises, tant pour la Zeugifane que pour la Byzacène, Vacca, Bulla, Sica, Tucca, Zama, Sufutela, Capsa, ete. Outre ces provinces fertiles et cultivées, Carthage, depuis l'heureuse terminaison de ses démélés avec Cyrène, possédait encore la région des Syrtes, ou le rivage entre les deux Syrtes, depuis Tacapé, dernière ville de l'Zmporia, jusqu'au monument des Philènes. Cette vaste région, de plus de sept cents kilomètres, fut toujours habitée par des nomades tributaires, que Carthage employait à un très-actif commerce de caravane dans l'intérieur de l'Afrique. La Grande-Leptis, colonie de Sidon, qui, selon Salluste, dut son origine à des dissensions civiles, et Œa, sont les seules villes considérables fondées dans ces contrées.

D’après cet aperçu, on voit que Carthage ne forma jamais ce que les modernes appellent une puissance continentale compacte : les Carthaginois ne pouvaient regarder comme sujets que les Libyens devenus agriculteurs ; les anciennes colonies phéniciennes établies le long de la côte demeurèrent seulement ses confédérées, et concoururent toujours avec elle aux mêmes entreprises guerrières et commerciales. Si du côté de Pest les Carthaginois n’allèrent jamais au delà des autels des Philènes, ils fondèrent des villes, des ports et les forts le long de la côte occidentale jusqu'au détroit de Gadès. Ces divers établissements, colonies purement maritimes, ne paraissent pas avoir éprouvé d'opposition de la part des tribus nomades habitant ces contrées. 11 est vrai aussi que les Carthaginois, qui mirent toujours dans leurs conquêtes cet esprit de caleul qui remplace la modération, ne prétendirent jamais s’arroger la souveraineté sur l'intérieur de la Numidie et de la Mauritanie. « Les villes et places commerçantes, depuis les Hespérides (la Grande Syrte ) jusqu’aux colonnes d’Hercule, appartenaient toutes aux Carthaginoiïs », est-il dit dans Ze Périple de Scylax. Malheureusement les noms des villes qui s’y trouvent sont la plupart si défigurés qu’on a peine à en retrouver la place. D’après les corrections de Vossius, elles s'appellent : Kollops, Pithécuse, Tipasa, Jol, Chalka, Siga, Mes, Akris. D'un autre côté, la partie occidentale de la Méditerranée, couverte d'îles, telles que Ja Corse, la Sardaigne, la Sicile, Malte, les Lipariennes, les Baléares, fut pour les Carthaginoïis une carrière d’acquisitions d'autant plus avantageuses qu’elles étaient rarement achetées par du sang national. Carthage, ainsi que toutes les républiques commerçantes, ménageait sa population nationale comme le plus précieux de ses capitaux, et ne regardait la solde des barbares, sujets ou auxiliaires , que comme une mise de fonds toujours assez payée par la victoire. Cette période de conquêtes s'ouvre dans la dernière moitié du sixième siècle avant notre ère.

Après Didon, et le conte lamentable de sa mort, l'histoire des Carthaginoïis offre une lacune de plus de trois siècles ; elle ne reprend qu’au moment où Pempire des Perses s’étend en Asie, sous Cyrus et sous Cambyse. A cette époque se rattache d’abord le traité avantageux fait entre Carthage et Cyrène. Bientôt les Carthagimois, par des intérêts de commerce et d'ambition, s'unissent aux Étrusques; et dans les parages de la Corse trente de leurs vaisseaux, combinés avec un égal nombre de navires toscans, attaquent les Pho-

céens, qui, fuyant la domination de Cyrus, avaient quitté leur ville ( Phocée d'Éolie) pour aller fonder en Corse une colonie nommée Alalia. Dans cette action , la première bataille navale dont parle l’histoire, les Grecs, suivant l’expression d'Hérodote, remportèrent une victoire cadméenne, c’est-à-dire funeste au vainqueur. Sur soixante vaisseaux qu'ils avaient, comme leurs ennemis, quarante furent coulés bas; les vingt autres, fort maltraités, leur servirent pour aller à Alalia chercher leurs femmes et leurs enfants. De là ils voguèrent vers Rhegium , à la pointe méridionale de l'Italie, L'abandon de leur établissement d’Alalia ne parait pas avoir profité à Carthage. En effet, quatre-vingts ans de tard, vers l'an 450, la Corse était encore soumise aux Étrusques , et ce n’est que vers le temps de la première guerre punique, qu’on voit cette île, ou plutôt quelques stations sur ces côtes, faire partie du domaine de Carthage.

Justin, dans sa narration, qui laisse toujours à désirer, rapporte que Maleus ou Malchus, le premier que l’histoire signale comme ayant occupé à Carthage la dignité de suffète ou roi, après avoir conquis presque toute la Sicile, voulut transférer la guerre en Sardaigne, et fut complétement battu. Les Carthaginois, qui dans leurs défaites ne voyaient que de l'argent placé sans profit sur des têtes merrenaires, furent toujours implacables pour leurs généraux malheureux. Un capitaine qui se laïssait battre n’était pour £ux qu'un agent qui avait mal géré : on le cassait aux gages, lorsqu'on ne le livrait pas au bourreau. Le sénat se contenta de bannir à perpétuité Malchus et son armée, A ce décret, il répond en assiégeant Carthage. Maître de la ville par lépée il se contente de faire mourir dix sénateurs qui ont voté son bannissement (an 530 avant J. C.), puis il rend la paix et les lois à sa patrie. Plus tard, il veut rétablir Je pouvoir arbitraire, et périt au milieu d’une sédition. Magon le Grand lui succède. C’est la tige de cette famille héroïque et presque toujours heureuse, qui de 550 à 308 avant J.-C. donne à Carthage dix ou onze chefs qui, perfectionnant sa civilisation, augmentent sa puissance et sa gloire, sans jamais menacer sa liberté. Ce fut Magon qui le premier, au rapport de Justin, introduisit la discipline et la lactique militaires parmi les Carthaginois. De son vivant, Cambyse voulut entreprendre la conquête de Carthage; mais, pleins d'affection pour leurs frères d'Afrique , les Phéniciens, qui possédaient presque seuls la marine du vaste empire des Perses, refusèrent de lui fournir leurs vaisseaux , et il se vit forcé de renoncer à sa tentative.

A cette époque la Sardaigne était au nombre des provinces de Carthage. Pour ce peuple, dont l'existence dépendait du maïntien de sa domination sur la Méditerranée occidentale, cette île était d’une grande importance, par sa position géographique, sa fertilité agricole et par ses mines, aujourd’hui épuisées, d’or, d'argent et de pierres précieuses. On trouve dans Aristote, De Mirabilibus, un passage où il est dit que les Carthaginois avaient détruit en Sardaigne tous les arbres fruitiers, et défendu à ses habitants, sous pêine de mort, de se livrer à l’agriculture, tradition difficile à concilier avec l'importance agricole que les Carthaginois attachaient à la Sardaigne. Dans son premier traité de commerce avec Rome, conclu l’an 509 avant J. C., la première année de la république romaine, traité dont la date est cerfaine et dont les clauses nous ont été conservées textuellement par Polybe, Carthage stipule pour la Sardaigne dans les mêmes termes que pour la Libye. Les plus grands avantages y sont assurés à Carthage au détriment des Romains et des villes et colonies de leur dépendance. Défense aux Romains de naviguer au delà du cap Bon. Si la tempête les y jette, ils sont tenus de remettre à la voile au bout de cinq jours, sans pouvoir acheter que ce qui est nécessaire aux besoins du vaisseau et aux sacrifices. Aux Carthaginois permis d'occuper les villes du Latium non soumisesà Rome, pourvu qu'ils les lui rendent intactes, En Libye, en Sardaigne, dé-

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fense aux Romains de trafiquer autrement que sous la surveillance d’un officier public : au contraire, les marchands romains qui viendront à Carthage jouiront des mêmes droits que les Carthaginois. Sous le rapport commercial, Carthage s’attribuait ainsi le monopole du commerce étranger ; sous le rapport politique, on voit qu’elle avait déjà un pied en Italie, alors même qu’elle avait à peine jeté les premières bases de sa domination en Sicile.

L'ordre chronologique nous a conduit à la fin de la première période des destinées de la Carthage punique. Dans cet intervalle, cette puissance édifie sa constitution politique en même temps qu’elle s’avance aussi loin qu’elle le fera jamais dans la voie des établissements coloniaux et des découvertes maritimes, tant au nord de l'Europe que vers le midi de l'Afrique. A cette période appartiennent, sans qu'on puisse donner des dates précises, la plupart de ses colonisations sur la côte occidentale d'Espagne, dans les îles Baléares, à Malte, à Goze, dans l'ile Cercine, en Sicile, etc. Mais la jalousie des Marseillais lui ferma toujours les ports de la Gaule et même de la Ligurie. L’attention de Rome se bornait à empêcher Carthage de coloniser dans le Latium. A cette époque se rattache le Périple d’Hannon, qui, embarqué sur une flotte de soixante vaisseaux par l'ordre du sénat de Carthage, répand trente mille colons Liby- Phéniciens des deux sexes dans une chaîne de villes qu’il fonde sur la côte occidentale d’Afrique, le long de l’Atlantique, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’à Cerné. Narrateur véridique et sans ostentation de ce qu'il a exécuté, Hannon, dont le Périple nous est parvenu traduit en grec, dit que l’île de Cerné, que l’on place près du golfe de Santa-Cruz, est aussi éloignée des colonnes d’Hercule que les colonnes d'Hercule le sont de Carthage. Cette assertion indique qu'Hannon borna ses établissements au 25° degré de latitude nord, selon Montesquieu; au 30° ou 31°, selon Heeren. De Cerné, Hannon entreprend une autre navigation, dont l’objetest de faire des découvertes plus avant vers le midi. Après vingt-six jours de navigation, il se voit obligé de retourner faute de vivres. Adoptant les évaluations du major Rennel, qui fixe la journée à soixante-dix kilomètres, Heeren n'hésite pas à penser que c’est aux côtes de la Sénégambie qu’a dû s’arrêter le navigateur carthaginois, et que ce voyage aura ouvert à ses concitoyens une route régulière jusqu’à la Côte d'Or.

Un passage très-curieux d’Hérodote prouve que de son temps ces hardis négociants faisaient avec des nations sauvages le commerce de l'or, et à cet égard il entre dans des détails qui ne peuvent s'appliquer qu'aux pays aurifères qu’arrose le Niger. Au surplus, les six établissements fondés par Hannon, des colonnes d’Hercule à Cerné, n’existaient plus au moment de la première guerre punique. Pline nous parle d’une autre entreprise, contemporaine de celle d'Hannon, qui fut conçue à Carthage dans le même but, à la destination des côtes occidentales de l'Europe, C’est celle du général Imilcon, que l’on croit frère d'Hannon. Il avait fait de son voyage une relation qui ne nous est point parvenue, mais dont le poëte géographe Festus Avienus a tiré parti dans son ouvrage intitulé Oramaritima. Envoyé pour fonder des comptoirs aux îles Cassitérides, qui ne peuvent être que les iles Sorlingues ou Silley, au sud-ouest de l'Angleterre, Imilcon, après avoir franchi les colonnes d’Hercule, visita sur la côte d'Espagne les stations et colonies carthaginoises qui étaient autant de comptoirs pour le commerce d'argent, de minium et d'étain. Il longea tout le litloral de la Gaule, traversa la Manche, et arriva à sa destination, Peut-être cingla-t-il vers l’Zle Sainte (V' Hibernie). Ce voyage dura quatre mois. Dès ce moment les vaisseaux de Carthage embrassèrent tout le commerce du monde oecidental; ils poussérent jusqu'à la mer Baltique pour recueillir l'ambre sur ses rivages. On attribue même aux Carthagmons la fondation de Culm dans la Prusse polonaise

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Qu'ils aient eu des établissements dans les fles Canaries et à Madère, cela paraît incontestable. On a été jusqu'à prétendre qn'ils connurent l'Amérique, et Muller ne paraît pas éloigné d'admettre cette hypothèse.

Pour la seconde période de l’histoire de Carthage, outre Justin , nous possédons Diodore de Sicile, qui a emprunté les faits qu'il met en œuvre à deux écrivains, Éphore et Timée, dont les ouvrages sont perdus. On peut aussi consulter avec fruit Thucydide, Aristote, qui, dans un chapitre malheureusement trop concis, a esquissé la constitution de Carthage, et les Vies et les Morales de Plutarque, ainsi que Polybe, et Cicéron (Du Gouvernement). Pendant les deux siècles que comprend cette période (de 480 à 262), la possession entière de la Sicile donna lieu à une lutte acharnée entre les Grecs et les Carthaginois. De temps immémorial les navigateurs phéniciens répandus autour de cette île s'étaient emparés des promontoires et des ilots adjacents . pour commercer avec les Sicules, qui habitaient l’intérieur de cette fertile contrée. Les Carthaginois n'avaient pas négligé les avantages que leur offrait la proximité de la Sicile. Sans y fonder de nouvelles colonies, ils occupèrent des stations et établissements qu’avaient formés les Phéniciens. Mais bientôt, un siècle après la fondation de Carthage, quand ils virent aborder en Sicile une foule de colonies grecques , ils abandonnèrent la plupart de leurs possessions, et se bornèrent à occuper les villes de Motyum, Soloïs et Panorme, dans le voisinage des Elymes (Troyens d’origine), qui habitaient Eryx et Égeste. Ils se fiaient, dit Thucydide, sur l'alliance de ces derniers , et sur ce qu’un trajet fort court sépare en cet endroit la Sicile de la côte d'Afrique. Dans cette position réciproque, une haine nationale divisait les Grecs et les Carthaginois. Ceux-ci entrèrent même dans l'alliance de Darius, fils d'Hystaspes, contre les Grecs. D'un autre côté, au milieu des dissensions des villes grecques, quelques-unes réclamaient le secours de Carthage.

Tel est le double intérêt qui complique la part indirecte que les Carthaginois prirent à la seconde guerre médique, en attaquant Gélon, tyran de Syracuse, au moment où Xerxès envahissait la Grèce. Ils agissaient à la fois et comme alliés du grand roi, et comme auxiliaires de Térille, le tyran d'Himère, qui avait été chassé par Théron. Le même jour où, dans un combat naval contre les Athéniens et leurs alliés, les Asiatiques essuyèrent une défaite complète à Salamine , les Carthaginois furent taillés en pièces en Sicile avec Amilcar, fils d'Hannon, leur roi. Hérodote fait monter leur armée à 300,000 hommes, composés de Phéniciens, de Libyens, de Ligyens, d’Hélisyces, de Sardoniens et de Cyrniens, Ce nombre semble prouver que les Carthaginois songeaient sérieusement à subjuguer la Sicile. Cette victoire paraîtrait invraisemblable, si Diodore de Sicile et Polyen ne nous en faisaient connaître les circonstances. Amilcar fut trompé par un stratagème de Gélon : une dépêche par laquelle les Sélinuntins annonçaient à Amilcar qu’ils allaient arriver avec leur cavalerie mit le Syracusain à même d'introduire sa propre cavalerie dans le camp des Carthaginois, où elle fut reçue sans défiance. Elle arriva justement à l’heure où Amilcar offrait un sacrifice aux divinités sanguinaires de Carthage. Au moment où ce chef, entouré de ses soldats recueillis et désarmés , immolait un jeune enfant noble au génie affreux de la superstition, il fut lui-même frappé d'un poignard. Aussitôt les vaisseaux carthaginois furent livrés aux flammes, tandis que Gélon arrivait avec le gros de ses troupes. La surprise et la mort de leur chef n’empéchèrent pas les Carthaginoïs d’opposer la plus vigoureuse résistance, et la journée fut meurtrière : plus de 150,000 hommes périrent dans le combat ou dans la fuite; les autres s’emparèrent d'une éminence, où le manque de vivres et d'eau les força de se rendre. Dès lors, toute l'Afrique sembla être captive en Sicile. Gélon distribua les prisonniers dans les différentes villes siciliennes, pro-

portiornellement au contingent qu'elles avaient fourni. Le plus grand nombre échut en partage à Syracuse et à Agrigente, qui les employèrent à embellir et à agrandir leurs capitales, dont les monuments magnifiques furent ainsi l’ouvrage des Carthaginois. Plutarque a prétendu qu'après cette victoire Gélon n’imposa d’autre condition aux Carthaginois que de ne plus immoler à l'avenir des enfants à Saturne, Mais Diodore, qui rapporte le traité, ne parle point de cette clause, et dit, au contraire, que Gélon exigea 2,000 talents pour les frais de la guerre. 11 est malheureusement trop certain que les Carthaginoïis ne renoncèrent jamais à cette barbare superstition, qui se perpétua même dans la Carthage romaine.

Pendant soixante-dix ans les Carthaginoïs s’abstinrent de toute tentative contre la Sicile, et ils eurent assez de peine à se maintenir dans leurs possessions à l'occident de cette île. On conjecture que durant cet intervalle la querelle entre Cyrène et Carthage se termina par le traité de délimitation dont il a été déjà fait mention. Ce fut l'an 410 que les Carthaginois furent encore une fois appelés à s’immiscer dans les affaires &e la Sicile, par les Ségestains, en guerre avec les babitants de Sélinunte. Sous la conduite d’Annibal, fils de Giscon, une flotte carthaginoïse transporta en Sicile une armée de 100,000 hommes, Africains , Ihériens, Italiens. Le projet de ce général était de conquérir successivement les villes d’une importance secondaire, avant de mettre le siége devant Syracuse, dont la prise aurait complété l'occupation de toute l’ile. Himère, Géla, Sélinunte (en 409), Agrigente, tombèrent successivement au pouvoir d'Annibal. Dans Himère il sacrifia en un seul jour 3,000 hommes aux mânes d’Amilcar, son aïeul. Les habitants de Géla et de Sélinunte éprouvèrent ce que l’aveugle licence des Italiens, la cruauté calme des Espagnols et la fougue sanguinaire des Africains purent inventer de plus atroce. Mais, de toutes ces villes, Agrigente subit le sort le plus déplorable : les Carthaginoïs en massacrèrent les habitants , et en livrèrent aux flammes et à la sape les magnifiques monuments. La rapidité des progrès de l’ennemi excite à Syracuse de nouveaux troubles, dont un chef habile, Denys 1‘, se prévaut pour s'élever à la tyrannie (404).

Nous ne retracerons point les détails des quatre guerres que Carthage fit à ce despote pendant une période de trentesix ans. Dans la première, Denys, vaincu devant Géla et forcé à la paix autant par les armes d’Annibal que par les révoltes des Syracusains, cède à Carthage, outre le territoire qu’elle possédait, Géla et Camarine. Cinq ans après, nouvelle lutte entre Imilcon, successeur d’Annibal, et Denys. Le Syracusain, vainqueur, semble à la veille d’expulser les Carthaginois de l’île; mais une double défaite sur terre et sur mer lui fait perdre toutes ses conquêtes, ct il se voit assiégé par Imilcon dans Syracuse. La peste et une sortie faite à propos le débarrassent de l’armée ennemie (396). Les Carthaginois perdent 150,000 hommes, mais sans continuer la guerre avec moins d’acharnement. La paix ne se fit qu’en 392, et par le traité les Carthaginois abandonnèrent seulement à Denys Tauromentum et son territoire. La troisième guerre éclate en 383, et cette fois encore Denys est l’agresseur. Une bataille livrée près de Cabala coûte la vie à 10,000 soldats de Carthage. Magon, leur roi, est tué; mais il trouve un vengeur dans Magon IT, son fils, qui remporte la même année, sur Denys une victoire décisive. Le vaincu achète la paix moyennant mille talents et la cession @e tout le pays au delà du petit fleuve Halicus, sur la côte méridionale de l’île. Depuis cette époque cette rivière marqua la délimitation des possessions réciproques des Grecs et des Carthaginoïs. Tout ce qui était à l’occident de l'Halicus , c’est-à-dire à peu près le tiers de la Sicile, reconnaissait la souveraineté de Carthage. Quinze ans après (468), nouvelle agression du tyran Denys. fl prend d'abord Sélinunte, Entelle, Eryx ; mais il échoue devant les

murs de Lilybée, tandis que sa flotte est battue dans le port. Après cette alternative de succès et de revers, on fait la paix. Denys meurt la même année, sans avoir pu expulser les Carthaginoïis de la Sicile. A la faveur des démêélés qui éclatèrent entre Denys le jeune, son fils, et le sage Dion, les Carthaginais prirent parti pour ce dernier (358); mais les succès de Dion ne furent pas de longue durée, et ne procurèrent pas à Carthage les avantages qu’elle s’en promettait. Bientôt un héros venu de Corinthe , la mère-patrie des Syracusains, Timoléon, chasse pour jamais Denys le jeune, arrête les conquêtes des Carthaginois, les force de lever le siége de Syracuse (342), leur tue 10,000 hommes, et leur fait 15,000 prisonniers sur les bords de la Crémise : exploit presque incroyable, puisque dans cette journée avec 6,000 hommes il en vainquit 70,000 (340).

L'année suivante, les Carthaginois, ligués avec deux tyrans, Mamercus et Icétas, débarquent en Sicile avec soixante-dix vaisseaux et quelques auxiliaires grecs (déjà ils en avaient employé à la défense de Motyum, l’an 397, sous Denys l’ancien). Cette fois encore ils sont vaincus près de Catane, et demandent la paix, qui est conclue à des conditions favorables à la liberté de toutes les villes grecques de la Sicile. La lutte recommence avec un nouvel acharnement entre les Grecs de la Sicile et Carthage, sous Agathocle, tyran de Syracuse. Battu par les Carthaginois et assiégé par eux dans Syracuse, il laisse le commandement de cette capitale à ses lieutenants, et transporte le théâtre de la guerre en Afrique. Après quelques brillants faits d’armes sur le terrain même de ses ennemis, après avoir vu le général carthaginois Amilcar vaincu et mis à mort par les Syracusains, Agathocle, menacé par la révolte d’Agrigente et de quelques autres villes de Sicile, battu à son tour en Afrique par les Carthaginoïis, abandonne làchement son armée, et conclut un traité avantageux pour Carthage (311-307 ). Après lui, les Carthaginois, profitant de l’anarchie qui règne en Sicile, y font de rapides progrès (289-277 ). Syracuse menacée appelle à son aide Pyrrhus , roi d'Épire, qui guerroyait en Italie contre les Romains. Pyrrhus remporte d’abord les plus grands avantages ; mais sa conduite lui fait perdre la confiance et l'affection des Sicikens : il est obligé de quitter la Sicile, laissant le champ libre aux Carthaginois, qui recouvrent facilement leurs conquêtes (276). Ils deviennent, en outre, les alliés d'Hiéron II, nouveau tyran de Syracuse (268). La guerre avec Pyrrbus, dont l’ambition occasionna un troisième traité d'alliance entre Rome et Carthage, avait encore servi à augmenter la prépondérance des Carthaginois en Sicile; et vraisemblablement ils auraient retiré le fruit de leur longue persévérance à atteindre ce but, si cette prépondérance imôme n'avait fait naître entre eux et les Romains des hostilités qui éclatèrent quatre années plus tard (264 ), et donnèrent lieu à la première guerre punique.

Durant cette seconde période , Carthage fit encore avec Rome deux traités d’alliance et de commerce. Dans le premier, conclu Pan 348 avant J.-C., et qui nous a été conservé par Polybe, les Carthaginois stipulent à la fois pour eux et pour les habitants d’Utique et leurs alliés. Au commencement de la guerre du Samnium , ils envoient une ambassade aux Romains et une couronne d'or pour les féliciter de leurs succès. Enfin, l’an 276, Carthage renouvelle, pour Ja troisième et dernière fois, avec Rome, ses anciens traités. Elle conservait toujours des relations avec sa mélropole. Pendant ie siége de Tyr par Alexandre, des {héores ou députés carthaginvis étaient dans cette ville pour rendre hommage à Hercule, et acquitter le tribut annuel que Carthage était, depuis son origine, dans l'habitude de payer à ce dieu. Il paraît certain toutefois qu'elle ne secourut point sa mère-patrie contre le conquérant macédonien; on en ignore les raisons. Après le désastre de Tyr, les Carthaginois , redoutant la concurrence de la ville d'Alexandrie,

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que le macédonien venait de fonder en Égypte, profitèrent de l'occasion que leur offrit son excursion vers le temple de Jupiter Ammon pour envoyer auprès de lui un espion adroit et intelligent, nommé Amilcar Rhodinus. Cet homme se dit exilé de sa patrie, et gagna, par le moyen de Parménion, la confiance d'Alexandre, tout en entretenant une correspondance secrète avec le gouvernement de Carthage. 11 joua ce rôle dangereux jusqu’à la mort d'Alexandre, et de retour à Carthage y périt du dernier supplice. Peut-être trahissait-il à la fois tous ceux qui le salariaient, et son supplice ne fut-il qu'un juste châtiment. On voit dans Arrien que les Carthaginois avaient aussi auprès de Darius un envoyé nommé Héraclide, qui tomba au pouvoir d'Alexandre, et qui fut mis en liberté; ce qui semble prouver que', malgré son acharnement contre Tyr, ce prince ne fut jamais ennemi des Carthaginois.

Constitution de Carthage.

Nous possédons sur cette matière un monument précieux, c'est un chapitre entier de la Politique d’Aristote. Malheureusement il ne s’arrête point aux détails ; et les travaux de ses savants commentateurs ont jusque ici plutôt caractérisé cette constitution qu’expliqué les rouages dont elle se composait. Après lui, nous avons Polybe, qui a vu Carthage dans sa décadence ; enfin Diodore, Appien et Justin.

Il n’est pas permis de douter de la profonde sagesse du gouvernement de Carthage; car depuis sa fondation jusqu’au temps d’Aristote aucun tyran n’avait opprimé la liberté de cette république, aucune sédition n'avait troublé sa tranquillité. Il est à croire que sa constitution, malgré l'apinion de l’historien anglais John Gillies, fut moins l’ouvrage de Didon que celle du temps et des circonstances. Tous les auteurs s'accordent à donner à cet État lors de son origine une forme monarchique, qui se changea depuis, sans qu’on sache comment, en gouvernement mixte, c’est-à-dire à la fois monarchique, aristocratique et démocratique; mais l'élément aristocratique y domina longtemps.

Les premiers magistrats s’appelaient sophetim, ce qui en hébreu signifie juges, et peut se traduire en grec par le mot 6aoue:c. Les suffètes, ou rois, étaient au nombre de deux; ils furent d’abord à vie, mais il est certain que plus {ard ils devinrent annuels. On les choisissait, dit Aristote, selon leurs biens, leur crédit et leur popularité, afin qu'ils eussent le loisir et l'influence nécessaires pour se consacrer entièrement à l'administration. « En général, dit Muller, les Carthaginoïis estimaient au-dessus de tout la fortune et les moyens qui y conduisent ; ils avaient les vertus et les vices inséparablesde l'amour des richesses. » I1s’éleva parmi eux une aristocratie dont le pouvoir reposait sur des bases d'autant plus larges et plus solides qu’elle n'était pas la même chose qu'une noblesse : c'était un corps fondé sur l'habileté qui donne les richesses, et sur les vertus économiques qui les conservent; il se recrutait incessamment de notabilités citoyennes, enfin, comme dit Hecren, ce n’était pas tant une noblesse héréditaire qu'un certain nombre d’optimates. Parfois aussi une seule famille jouissait d'un tel crédit que le suffrage public rendait pour ainsi dire héréditaires dans son sein les premières magistratures de l'état. Témoin la famille Magon , qui se perpétua au pouvoir pendant deux siècles ; témoin encore la famille Barcine, qui jouera un si grand rôle pendant la période des guerres puniques. A la tête de cette aristocratie était un sénat permanent, comme celui de Sparte et de Rome; mais on ne sait quelle était son organisation intérieure. Heeren veut qu'il ait été très-nombreux et divisé en assemblée ou conseil, sunklétos, et en comité privé, gerusia. L'assemblée du conseil devait être composée d’un plus grand nombre de membres ; le comité privé était Pélite, la tôte du sénat, Heeren veut encore que ce soit la même chose que les cen-

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tumvirs, ce terrible tribunal qui jugeait les suffèles, les généraux et tous les autres magistrats; qui entrelenait des surveillants auprès d'eux; qui avait même une sorte de censure sur les mœurs ; qui exerçait en un mot une inquisition d'État comme le conseil des dix à Venise, et finit par absorber toute la puisance publie D’autres savants, ne voyant qu’une même cho la gérusia et le sunklétos, font un corps distinct du conseil des cent, et ilsont pour eux le texte d’Aristote. Mais quelle que fût son organisation, le pouvoir des cent, créé dans la deuxième moitié du cinquième siècle avant J.-C., remplit bien sa destination dans la période que nous venons de parcourir ; il préserva l'État de tout bouleversement. Deux tentatives pour troubler la tranquillité publique furent déjouées par lui : la première eut pour auteur Hannon, qui voulait détruire le sénat. Bomilcar fut à la tête de la seconde ; il crut pouvoir profiter des revers de sa patrie, en butte à la peste et aux armes triomphantes d’Agathocle (l'an 305 }, pour parvenir à la tyrannie. Il entra dans Carthage à la tête de cinq cents citoyens et de mille mercenaires, et se fit proclamer roi sur les cadavres sanglants d’une foule de citoyens. Mais bientôt les jeunes gens se rallient, Bomilcar et ses adhérents sont accablés, et l’ambitieux expie sur la croix, comme Hannon, sa criminelle entreprise.

Quelle était l'administration intérieure de Carthage et des provinces? Des pentarchies (commissions de cinq membres) se parfageaient les diverses attributions, et les administraient à peu près comme faisaient les diverses comités de notre Convention nationale. Il est à présumer que si les guinquévirs n'appartenaient pas au sénat, le quinquévirat était la voie ordinaire pour y entrer. Aristote dit que les pentarchies réunies nommaient le conseil des cent. Quant à l’administration des provinces, elle était confiée à un gouverneur, et non à une commission, comme la prétendu, dans son Commentaire sur Aristote, le savant Kluge, qui a été solidement réfuté par Heeren. D’après toutes ces données, on voit que les attributions du sénat de Carthage étaient les ruêmes que celles du sénat romain; les rois y faisaient le même office que les consuls à Rome : ils présentaient les rapports. Le sénat recevait les ambassadeurs étrangers, décidait de la paix et de la guerre, faisait les traités, avait la surveillance des revenus de l’État, celle de la ville, etc., en un mot délibérait sur toutes les affaires publiques. Voici quelle était la part du peuple: pour la paix et pour la guerre, la ratification allait à l'assemblée du peuple; et quand pour les autres affaires il y avait dissentiment entre le sénat et les suffètes, la décision appartenait de droit au peuple : disposition tutélaire pour l'aristocratie, tant qu’elle fut sage et unie entre elle, funeste pour elle dès qu’elle se divisa, comme au temps des guerres puniques. Le peuple prenait aussi part à l'élection des rois et des autres magistraits; mais les anciens ne nous apprennent rien de plus sur les attributions des assemblées populaires, et rien du tout sur leur forme et leur tenue. Les rois n’exerçaient pas de droit le pouvoir militaire; il fallait pour commander l’armée qu'ils fussent, en outre, spécialement nommés généraux : trait caractéristique, en ce qu’il montre chez les Carthaginois la séparation du pouvoir civil et du pouvoir militaire, Le plus souvent , outre les rois, on nommait des généraux, qui l'expédition terminée déposaient cette dignité. . Les rois et les généraux avaient ordinairement auprès d'eux une commission tirée du sénat, qui balançait leur autorité ; d’autres fois leur pouvoir était illimité. Ainsi que les suffètes, ils exerçaient à l’armée l'office de souverains pontifes et sacrificateurs. Tite-Live nous dit que les Carthaginois mirent Annibal à latête de l'État avec le titre de prééeur, après la seconde guerre punique. Les auteurs romains parlent aussi de questeurs institués à Carthage pour la direction des finances ; mais il faut toujours se défier de la tendance des écrivains latins à romaniser dans leurs livres les institutions des nations étran-

gères. Le pouvoir judiciaire à Carthage était entre les mains de magistrats spéciaux. Aristote nous parle d’untribunal des centquatre, que l’on a souvent confondu, à tort sans doute, avec le corps politique des cent. Les cent-quatre formaient vraisemblablement le tribunal suprême pour la juridiction de toutes les affaires civiles et criminelles. II n’y avait pas à Carthage, comme dans Athènes et dans Rome, de tribunal du peuple. Aristote, comparant la constitution de Carthage à celle de Sparte, dit que les deux républiques avaient leurs festins publics. Un trait de ressemblance incontestable que Carthage eut avec Rome, Athènes et Sparte, c’est qu'une seule ville, la métropole, présidait à toute l’administration de la république africaine ; mais cette centralisation respectaitelle dans les colonies et villes sujettes le droit municipal? C’est ce que pourrait faire présumer le texte du second traité entre les deux républiques, où Carthage stipule nommément pour Utique et ses alliés. Aristote termine son chapitre sur la constitution de Carthage en émettant la crainte que l’élément populaire ne finit par prédominer et par détruire un gouvernement si sagement pondéré. Le philosophe de Stagyre fut prophète; car dans le siècle qui s’écoula depuis sa mort jusqu’à Annibal le peuple de Carthage devint plus puissant que le sénat; à Rome, au contraire, surtout pendant la lutte punique, le sénat était plus puissant que le peuple. C’est surtout à cette différence qu’un auteur non moins judicieux qu’Aristote, Polybe, qui vit à sa décadence cette Carthage que celui-là avait vue dans sa grandeur, attribue le triste résultat de ses guerres contre Rome.

Les Carthaginois ne durent pas moins leurs immenses richesses à l’agriculture qu’au commerce : Polybe nous apprend que s'ils tiraient leurs revenus publics des provinces, c'était à leurs terres qu’ils demandaient leurs revenus particuliers. Lors des invasions d’Agathocle et de Regulus, les yeux des Romains furent frappés de la riche végétation et de l’agriculture perfectionnée des campagnes carthaginoises. Les impôts des villes en argent, exigés avec rigueur et souvent haussés sans mesure, les tributs que payaient les populations nomades en grains et autres denrées, les droits de douane, l'exploitation des mines de la Sardaigne et surtout de l'Espagne, enfin le produit des prises maritimes, telles étaient les principales bases sur lesquelles reposaient les finances de cette république. Quel pouvoir les administrait ? Selon Heeren, c’était une des pentarchies, présidée par un magistrat qui répondait à ce qu'on appelait un qguesteur à Rome. On a quelques chiffres des revenus de Carthage : par exemple, la Petite-Leptis donnait à la métropole un talent par jour; les mines de la Bétique rapportaient aussi par jour 20,000 drachmes. Dans la dernière période de la république, les douanes paraissent avoir été la source la plus importante des revenus publics, alors que Carthage venait de perdre et ses îles et l'Espagne.

L'administration ne devait pas être dispendieuse, puisque, comme à Rome, les fonctions publiques n'étaient pas rétribuées ; c'était souvent une raison pour que les gouverneurs de provinces fussent plus avides. Mais ce qui consommait les ressources du trésor, c'était l'entretien des flottes et la solde des armées, presque entièrement composées de mercenaires. Sans doute le génie commercial des Carthaginois et des Phéniciens n’a été surpassé par aucun peuple ancien, mais l’histoire des guerres puniques nous montre que leu: construction navale et leur manœuvre maritime n’avaient rien de tellement parfait que leurs ennemis ne pussent promptement les égaler. Les armées mercenaires de Carthage, autre base de sa puissance, étaient aussi exigeantes que peu fidèles. « Les Carthaginoïis n'étaient rien moins que guerriers de leur personne , dit M. Michelet, quoiqu’ils aient constamment spéculé sur la guerre. Ils y allaient en petit nombre, protégés par de riches armures, pour surveiller leurs soldats de louage, et s’assurer qu'ils gagnaïent leur argent... Carthage savait, à une drachime près, à combien re-

venait la vie d’un homme de {elle nation. Un Grec valait plus qu'un Campanien, celui-ci plus qu'un Gaulois ou un Espagnol. » Toutefois, aux Grecs, qui avaient trop d’esprit, et ne se laissaient pas conduire aisément, Carthage préférait les barbares. Elle n’avait garde de faire servir près de leur patrie les troupes qu’elle avait à son service; on les dépaysait avec soin. Les différents corps d’une même armée étaient isolés entre eux par des différences de Jangue et de religion. Leur subsistance dépendait de la flotte. On sait comment une fois l’on se débarrassa d’un corps de mercenaires : on le laissa périr de faim, sur un ilot stérile.

Nous avons déjà parlé du commerce maritime de Carthage. Pour approfondir celte matière il faut étudier les documents épars que les anciens depuis Hérodote nous ont laissés sur le commerce par caravanes que faisaient les Carthaginoïis avec les tribus de l'Afrique intérieure. Nous possédons un discours sur les richesses, attribué à Eschine, disciple de Socrate, dans lequel il est question d’une valeur représentative dont les négociants de Carthage faisaient usage dans les transactions commerciales, et qui paraît autre qu la monnaie ordinaire. :

Les trois guerres puniques (de 264 à 156 avant J.-C.).

La première dura vingt-trois ans, de 264 à 241. La possession de la Sicile en fut le motif; les premiers résultats en furent tout en faveur des Romains, par le parti que prit le roi de Syracuse, Hiéron II, de devenir leur allié, et par la rapidité avec laquelle, soutenus par les indigènes, ils se rendirent maîtres de soixante-treize villes de la domination carfhaginoïise, entre autres d’Agrigente. Mais Rome sent la nécessité d’avoir une marine de guerre. Deux grandes victoires navales signalent ce début : celle de Duillius, dont l'effet moral est immense, et celle de Regulus à Ecnome, qui ouvre l'Afrique aux Romains (an 257). La malheureuse issue de cette expédition pour ces derniers rétablit l'équilibre , et ramène la guerre en Sicile. Malgré la brillante journée de Panorme (252 ), l'avantage ne semble pas devoir demeurer aux Romains. Pendant les six dernières années de cette lutte, un grand homme, Amilcar Barca, sait, par l'audace raisonnée de ses manœuvres stratégiques, arrêter les progrès de l'ennemi. Avec un tel général à la tête de ses légions, la fière et belliqueuse Rome eùt poussé jusqu’au bout ses avantages ; mais les marchands de Carthage, découragés par la défaite peu décisive des îles Egates, s’imaginèrent quela cessation de leur commerce leur nuisait plus que n’eût pu leur rapporter une guerre heureuse, et, sans étre vaincu, Amilcar dut signer la paix, qui en enlevant la Sicile à Carthage lui ravissait le pays regardé comme son boulevard.

Le premier châtiment de Carthage après cette paix honteuse fut le retour de ses mercenaires. Elle leur refusait les récompenses promises par Amilcar ; ils en appelèrent à leur épée; alors commença une guerre qui dura depuis 240 jusqu’à 237, guerre horrible, guerre inexpiable, marquée par vingt batailles meurtrières, et où l’on tuait plus encore après le combat. Dans ce péril de la patrie, Amilcar eut besoin de tout son génie pour la sauver; mais le résultat le plus funeste de cette lutte fut la désunion qui éclata entre Amilcar et Hannon le Grand, chef du parti sénatorial. Amilcar fut contraint, par l'hostilité d’un sénat imprévoyant, de chercher un appui dans le parti populaire. Le sauveur de l'État se fit démagogue, et peu s’en fallut qu'il ne fût poussé à devenir le Marius de Carthage. La révolte des mercenaires avait fait perdre aux Carthaginois la Sardaigne, dont les Romains s'emparèrent contre la foi des traités. Amilcar songea à donner à sa patrie l'Espagne en compensation de cette île et de la Sicile. De l'intérieur de l'Afrique, où il guerroyait, il passe dans la Péninsule à l'insu de Carthage. Il se perdait si le succès ne l’eût justifié, Dès ce moment la conquête de l'Espagne devint le projet héréditaire de la famille Bareine et la base de sa grandeur, Cependant Rome ache-

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vait de dompter toute la Gaule cisalpine et la Ligurie, et soa influence par Marseille et Sagonte s’étendait jusque sur le

Rhône et l’Ébre. 11 n’est pas douteux qu’Amilcar vit dans

l'occupation de l’Espagneun moyen de marcher contre Rome par un nouveau circuit, et de renouveler avec succès la lutte contre elle. Grâce à l'or qu’il tirait des mines de la Bétique, et qu'il envoyait à iage , il se fit dans le sénat une majorité dévouée. 11 ne vécut pas assez longtemps pour yoir ses derniers projets s’accomplir; mais sa mort, arrivée l'an 228, n’en suspendit pas l'exécution. Asdrubal, son gendre, chef du parti populaire, qui lui succéda, étendit jusqu’à 'Ébrela domination carthaginoiïse, et fonda sur lerivage oriental de la Péninsule, en face de l'Afrique, Carthagène, qu'il destinait à devenir la rivale de Carthage. Il y déploya un faste royal, et sut s'affranchir de toute dépendance de la métropole. Il mourut assassiné (an 221 ), et la faction Barcine réussit à lui donner pour successeur Annibal, âgé de vingt et un ans. A cet adolescent était destinée la gloire de réaliser contre Rome les plans d’Amilcar, son père.

La ruine de Sagonte par Annibal donne lieu à la seconde guerre punique, qui dure dix-sept ans, de l'an 219 à l'an 202. Le théâtre en est d’abord simultanément en Italie, en Espagne et en Sicile : en Afrique sera le dénoûment. Les héros de part et d’autre s’y distinguent par famille : trois Scipion, le père, l'oncle et le fils; Annibal et ses frères, A sdrubaletMagon, Asdrubal surtout , dont le mérite militaire n’a pas été assez apprécié. Le passage des Alpes, le Tésin , la Trébie, le lac Trasimène, la plaine de Cannes, admirable défense du Brutium, que de titres de gloire pour Annibal! Après Zama, Carthage dut faire la paix. Annibal lui-même en jugeait ainsi, et ce second traité fit perdre à Carthage toutes ses possessions hors de lAfrique, aussi bien que cinq cents vaisseaux, qui, livrés aux Romains, furent brûlés sur-le-champ. Les Carthaginois firent ce sacrifice sans sourciller; mais quand il fallut payer le tribut, les sénateurs pleurèrent sur leur argent. Annibal répondit à leurs larmes par un éclat de rire qui dénotait tout son mépris pour ce sénat de marchands. Rentré à Carthage, il fut mis à la tête dela république comme magistrat suprême, et tenta de réformer la constitution en abattant l’oligarchie des juges administrateurs des finances, qui exerçaicnt en cette double qualité l’autorité la plus oppressive. 11 faut bien remarquer ce trait : le cumul des fonctions existait à Carthage du temps d’Aristote, qui signale cet abus comme le chancre rongeur de l’État. Annibal rendit annuelles les fonctions à vie des cent, porta dans les finances une sévérité impitoyable, fit rendre gorge aux concussionnaires, et apprit au peuple, étonné, que, sans nouvel impôt, il était en état d’acquitter ce qu’on devait aux Romains. Il ouvrit à sa patrie de nouvelles sources de richesses, et employa le loisir de ses troupes à planter sur la plage nue de l'Afrique ces oliviers dont il avait apprécié l'utilité en Italie. Ainsi Car- {hage réparait promptement <es pertes sous la bienfaisante dictature d’Annibal, qui destinait sa patrie à devenir le centre d'une ligue universelle du monde oriental contre Rome. Malgré la réussite de sa première attaque contre une oligarchie qui n'était plus à la hauteur des intérêts nouveaux de Carthage, ce grand homme ne tarda pas à éprouver que les factions aristocratiques ne se détruisent pas comme des armées. Le parti renversé, ce parti depuis quarante ans ennemi de la famille Barcine, s’unit aux Romains, et leur révéla les plans d’Annibal., Une ambassade romaine, envoyée sous un autre prétexte, avait à demander qu’on lui livrât Annibal. Il parvint, par une fuite secrète (lan 195), à se sauver auprès d’Antiochus le Grand, roi de Syrie, qu’il excita à faire la guerre contre Rome, sans pouvoir décider Carthage à y prendre part. .

Parle traité quitermina la seconde guerre punique, Rome avait établi aux portes de Carthage un voisin, un Surveillant bieh redoutable; c'était le Numide Masin'ssa, qui pen-

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dant un demi-siècle (de 202 à 152), ne cessa d’avoir avec cette république des contestations, à la faveur desquelles il leur enleva la province d’Emporie lan 193, une autre province l'an 182, enfin celle de Tysca avec cinquante villes l'an 174. Une dernière ur Van 152 : trois partis divisaient alors Carthage, rti numide, le parti romain et le parti national ou samnite. Le parti numide eut le dessous, etquarante sénateurs vendus à Masinissa furent bannis de Carthage. Après d’insidieuses négociations, il s’arme en faveur de ses partisans, et la victoire d’Oroscope, dans laquelle 50,000 Numides combattirent contre 50,000 nationaux, alliés ou mercenaires de Carthage, signale glorieusement la quatre-vingt-dixième année de ce prince (152). Utique saisit cette occasion pour faire défection. Les Romains la reçcoivent dans leur alliance; et le sénat de Rome, entraîné par la politique farouche de Caton, hâte l'exécution des projets que depuis la paix de 202 elle nourrissait contre Carthage.

La troisième guerre punique commence l’an 150, après que les consuls de Rome eurent frauduleusement désarmé les Carthaginois. Cependant ils résistèrent pendant trois ans avec le courage du désespoir, et ce fut seulement en l'an 146 que fut prise et détruite la patrie des Magon, des Barca, des Annibal; mais elle ne succomba point sans honneur. Carthage, à son premier comme à son dernier jour, peut citer avec orgueil ses femmes. Après Didon, sa fondatrice, elle avait eu la fille d’Asdrubal Giscon, l’épouse de Masinissa, Sophonishbe, qui reçut de ce servile allié des Romains, comme présent de noces, et but avec joie le poison, pour ne pas devenir leur prisonnière. Enfin, tandis qu’au jour suprême de Carthage le dernier chef des Carthaginois, Asdrubal (septième du nom), se jetait aux pieds du vainqueur, son épouse se précipitait dans les flammes avec ses enfants, plutôt que d’avoir part à la honteuse clémence implorée par cet indigne général. A la vue de cette catastrophe, qu'il aurait voulu prévenir, à la vue de l’embrasement de Carthage, dont ses soldats hâtaient les progrès pour obéir aux ordres formels du sénat, Scipion le jeune ne put s'empêcher de verser une larme, non sur Carthage, mais sur Rome, et de répéter ce vers d'Homère :

Et Troie aussi verra sa fatale journée,

Le flamme ravagea pendant dix-sept jours cette ville immense ; et les demeures de 700,000 individus ne furent plus qu'un amas de noirs débris. On a présumé que les Carthaginois eux-mêmes mirent le feu à leurs habitations pour empêcher que leur cité ne fût abaissée au rang de ville municipale.

La Carthage punique avait subsisté 732 ans. Utique, qui depuis la première guerre punique avait toujours montré des sentiments de rivalité contre Carthage, hérita jusqu’à un certain point de son importance commerciale en Afrique.

Carthage romaine.

Malgré les imprécations prononcées par Scipion, au nom du sénat et du peuple romain, contre ceux qui habiteraient la place où avait été Carthage, moins de quinze ans après sa destruction (132), le tribun du peuple C. Gracehus y conduisit une colonie de six mille hommes, et, sans s’assujettir aux anciennes limites, il traça l’emplacement d’une ville qui devait se nommer Junonia. Les colons romains se montrèrent d’abord plus occupés de tirer profit du riche terriloire de Carthage que d’en relever les édifices; aussi quarante-trois ans plus tard (89), Marius proscrit put venir chercher au milieu des débris de Carthage un asile que ses ennemis lui déniaient. La colonie de Carthage fut la première colonie romaine envoyée hors de l'Italie. Elle prit un {el accroissement, que dès l’an 81 elle était déjà une des villes considérables de la république. Jules César, après avoir vaincu à Thapsus les partisans de Pompée, laissa à Carthage une nouvelle colonie de trois mille hommes, aux-

DIGT, DE LA CONYERS, — T, IY. |

quads se joignirent une foule d'habitants des villes voisines (45). Sous les empereurs Carthage ne tarda pas à acquérir une grande importance; elle avait recouvré son commerce , et son territoire était devenu le premier grenier de l'Italie, car déjà l’agriculture et la population de la Sicile tombaient en décadence. Enfin Carthage passa bientôt pour la seconde ville de l'Occident. Elle était la capitale, la Rome de l'Afrique, une des provinces qu'Auguste laissa sous l'ad ministration du sénat. Plus tard elle fut comprise dans le département du préfet du prétoire de l’Italie, et gouvernée par un proconsul, Dans le quatrième siècle après J.-C. elle devint le chef-lieu du diocèse d'Afrique, qui contenait les six provinces d'Afrique, de Byzacium, de Numidie, de la Mauritanie Sitifensis, de la Mauritanie Césarienne, de Tripolis. I y avait à Carthage un commandant militaire sous le titre de comte d’Afrique. Elle possédait un gynæceum , c’est-à-dire une manufacture impériale d’étoffes précieuses, administrée par un procuratlor. Ses édifices se faisaient admirer par leur magnificence et leur régularité. Le port était aussi vaste que sûr. On y voyait des écoles et des gymnases, où les arts libéraux , la grammaire, la rhétorique et la philosophie étaient publiquement enseignés en langue grecque et latine. De son école latine sortirent Apulée, Arnobe, Tertullien, saint Cyprien, saint Augustin, etc. Dès le second siècle de notre ère elle avait joué un grand rôle dans la nouvelle société chrétienne : elle avait eu ses martyrs et ses illustres évêques; puis, comme la vivacité d’esprit , la pénétration qui distinguaient les lettrés carthaginois dégénéraient souvent en subtilités, elle ne manqua pas d’hérésiarques. C’est dans Carthage que Tertullien écrivit ses belles apologies de la religion nouvelle.

Du troisième au sixième siècle de notre ère on compte près de quarante conciles tenus à Carthage. C’est contre l’évêque de Carthage Cecilianus que s’éleva le schisme de Donat, évêque des Cases-Noires, qui, sans porter atteinte à la foi de Nicée, ne voulait pas reconnaître ce prélat. Bientôt toute l'Afrique fut partagée en deux obédiences. Les donatistes, condamnés par le concile d’Arles, en 314, persistèrent malgré les rigueurs de Constantin. Le schisme durait depuis un siècle, lorsque, l’an 411, eut lieu, sous la direction de saint Augustin , la fameuse conférence de Carthage, qui condamna de nouveau les donatistes, déjà frappés par les décisions de plus de vingt conciles tenus dans cette cité, L'autorité d’'Honorius vint au secours de la conférence de Carthage, mais sans faire cesser le mal; et les donatistes persécutés reçurent, quelques années après, comme des libérateurs les Vandales, qui, l'an 429, débarquèrent en Afrique pour y fonder un royaume. Mais avant cette révolution Carthage avait été le théâtre de bien des événements politiques.

L'an 237 l’Afrique , révoltée contre la tyrannie de l’empereur Maximin, proclama empereur le vieux Gordien, proconsul d'Afrique, et son fils Gordien 11. Celui-ci fut vaincu et tué devant Carthage; le père, qui était dans la ville, s'étrangla de désespoir ; mais son petit-fils, Gordien III, n’en fut pas moins reconnu empereur. Vingt-huit ans après, lorsque, sous Gallien, s’élevèrent tant d’usurpateurs sous Ja dénomination inexacte des rente tyrans, Carthage eut aussi son empereur, le tribun légionnaire Cornelius Celsus, qui fut tué, et dont le corps fut dévoré par les chiens (265). Sous le règne de Dioclétien, qui embellit Carthage de magnifiques monuments, l'Afrique , sans cesse attaquée par les tribus maures et troublée par des révoltes, occupa plus d'une fois les armes de Maximien-Hercule, son collègue en Occident. L'an 308 Alexandre, vice-préfet du prétoire, se fait empereur dans Carthage. 11 règne trois ans; les troupes de l’usurpateur Maxime, fils de Maximien, le renversent, entrent dans cette ville, et la détruisent presque entièrement. L'influence protectrice de Constantin la relève, et elle redevienf plus que jamais florissante, Sous Valentinien 1°", Fir-

mus, prince d'extraction maure, se fait proclamer roi en Afrique ; il est châtié par le comte Théodose, père de l'empereur de ce nom, à la suite d’une lutte qui rappelle les efforts de Metellus contre Jugurtha (373). Bientôt éclate la révolte de Gildon , frère de Firmus ; pendant douze ans (de 382 à 394), il domine à Carthage en despote cruel et voluptueux, et brave impunément Pautorilé des empereurs Gratien et Théodose. Il est enfin accablé par son frère Maczezel , qui était demeuré fidèle à Honorius, fils de Théodose, et son successeur en Occident. Treize ans plus tard (l'an 409) Héraclius, comte d'Afrique, défend Carthage contre les troupes envoyées par Attale, fantôme d’empereur, qu’Alaric, maître de Rome, oppose un instant au lâche Honorius, renfermé dans Ravenne. La fidélité d'Héraclius, en causant la disette à Rome, que nourrissaient les moissons de Carthage, fait tomber Attale sous le poids du mépris et des mécontentements qui s'élèvent contre lui de toutes parts.

Arrive enfin la conquête de l'Afrique par Genseric, sous Valentinien I, fils d'Honorius. II lui fallut plus de dix ans pour l’achever; et Carthage ne tomba sous ses coups qu’après bien des tentatives inutiles, l’an 439 ; encore fut-ce par surprise. Toute l’Afrique romaine subit le joug du Vandale. Créateur d’une marine puissante, il fait revivre, par la conquête des îles de la Méditerranée, le vieil et glorieux empire de la Carthage punique. Plus heureux qu’Annibal, il peut, l'an 455, entrer dans le Tibre à la tête d’une flotte carthaginoise, prendre et piller Rome à loisir pendant quinze jours, et transporter à Carthage les dépouilles du Capitole, avec soixante mille captifs, qui sont consolés, secourus par le saint évêque Deéogratias, digne successeur des Cyprien et des Aurèle. Le (riomphe des Vandales en Afrique fut celui de l’arianisme. Les orthodoxes se virent cruellement persécutés; les donatistes et les circumcel lions, sectenée du schisme de Donat, eurent alors leur revanche. Il est juste de dire que Genseric réprima avec sévérité les déréglements de ce peuple corrompu : son administration dans Carthage fut dure, mais régulière. Sous ses successeurs les Vandales d'Afrique prirent tous les vices du peuple conquis, en perdant leur courage et leur vigueur germanique. Bélisaire, général de l’empereur d'Orient Justinien I*', n'eut besoin que d’une seule campagne pour enlever Carthage et l’Afrique à Gélimer, dernier prince du sang de Genseric (534). La domination des Vandales à Carthage avait duré deux cent cinq ans.

Carthage, redevenue romaine et métropole de l’exarchat Afrique, recommencça à être troublée par des querelles religieuses interminables. L'an 610 lAfrique avait pour exurque le vieil Héraclius, lorsque tout l'empire se révolta contre l’usurpafeur Phocas, La flotte de Carthage amena à Constantinople le jeune Héraclius, qui fut proclamé empereur, Dans ses dernières années ce prince yit naître la puissance menaçante des sectateurs de Mahomet. Malgré les efforts du patrice Jean, général de l’empereur Léonce, Carthage passa pour jamais sous le joug des Sarrasins (698). Hassan, qui fit cette importante conquête pour le khalife Abdelmalek, détruisit de fond en comble cette cité réservée à tant de désastres, Pour la seconde fois, sa population fut dispersée. Elle avait duré 830 ans, depuis la colonie de C, Gracchus.

Après cela, faut-il s'arrêter à l’histoire des débris de Car- {lage? Sur ses décombres fut construite une forteresse entourée de quelques habitations ; et cette place de guerre ne fut point sans importance militaire sous les dynasties arabes qui enyahirent successivement l'Afrique septentrionale. Carthage n'avait pas même encore perdu toute son importance religieuse, Au onzième siècle elle fut érigée par le pape Léon IX en archevéché, métropole des quatre évêchés qui existaient encore en Afrique (1053). En 1270, saint Louis prit le château et les habitacles de Carthage, el mourut à à la yue de ces débris. Depuis, aucun souvenir historique

CARTHAGE

ne se rattache à ces ruines : on a peine même à découvrir, près de Tunis, où fut Carthage. Charles Du Rozorm.

Des ruines de la Carthage romaine il reste aujourd’hui Vamphithéâtre, les traces d’un cirque et d'immenses çiternes. En 1857 l'Anglais Dawi uyrit un ancien temple qu’il croit avoir été celui de Didon. Mais il était réservé à M. Beulé de retrouver, en 1859, par des fouilles faites sur la colline qui dominait antrefois la ville, une partie de l’acropole, l'antique Byrsa.

Langue, littérature, religion.

La vie intellectuelle du peuple carthaginois nous est beaucoup moins connue que sa yie politique. Livré presque exclusivement au commerce et à la guerre, il était probablement peu favorisé des Muses. Comme Tyr, la mère-patrie, Carthage a disparu sans laisser à Ja postérité aucun monument d'art ou de littérature. Les anciens citent à peine deux ou trois auteurs carthaginois ; Columelle parle des écrits de Magon sur l’agriculture, et Salluste, des livres puniques attribués à Hiempsal, roi de Numidie. On peut ajouter le Périple de Hannon, qui était suspendu dans le temple de Saturne, à Carthage. C'était, on l’a vu, la relation d’une expédition maritime faite par ordre du sénat sur la côte occidentale de l'Afrique, et qui, selon l’avis d’Isaac Vossius, remonte à plus de 500 ans ayant J.-C. Pline mentionne des bibliothèques qui auraient existé à Carthage : le dédain queles Grecs et les Romains montraient pour tout ce qu'ils appelaient barbare n’a pas permis qu’il nous en restât le moindre débris. Pour nous faire une idée de la langue qu’on parlait à Carthage, il ne nous reste d'autre ressource que quelques inscriptions peu déchiffrables et un certain nombre de mots ou de noms propres cités par les auteurs anciens, et dont l'orthographe est ordinairement défigurée. Les fragments puniques, si souvent cités, que nous trouvons dans le Pænulus de Plaute, offriraient un spécimen assez considérable du carthaginois, si on pouyait les déchiffrer avec certitude. Mais si l’on réfléchit que l'alphabet romain était peu propre à la transcription exacte de mots puniques, que Plaute lui-même peut avoir écrit bien des fautes, et que ces fautes devaient être considérablement augmentées par les copistes, on concevra facilement que nous devons renoncer entièrement aujourd’hui à nous faire une idée de la langue carthaginoise. L'explication que Bochart a essayée de ce passage est arbitraire, torturée et souvent absurde; nous aimons mieux avouer notre ignorance sur les termes puniques de Plaute que de gratifier les Carthaginois du mauvais hébreu de leur savant interprète. Les essais de Bellermann, orientaliste allemand, sont un peu plus heureux; mais lui aussi s’écarte trop de la traduction latine de Plaute, qui, mieux que tout autre, devait connaître la valeur des paroles qu’il mettait dans la bouche de ses personnages. Quoi qu'il en soit, le petit nombre de mots que l’on a pu déchiffrer avec certitude, tant dans le fameux passage du poëte romain, que dans les noms propres et les inscriptions, suffisent pour nous convaincre que la langue des Carthaginois, comme celle des Phéniciens, avait le plus intime rapport avec l'hébreu, et que Jes mots qui dans les deux langues s'écrivent par les mêmes consonnes, diflèrent souvent dans la prononciation. Ainsi, par exemple, suffes, gén. suffetis, est le mot hébreu schofet (juge); les mots du Pœnulus (x. 1,9 ): hili gubykim lasibit thym (in hisce habitare regionibus } se prononceraient en hébreu : é{{éh gueboutim laschébeth schäâm. Les mots puniques qu'on n’a pu déchiffrer jusqu’à présent appartiennent probablement à la langue libyenne, qui se mélait peu à peu à celle des colons phéniciens.

La religion des Carthaginois devait pour le fond être la même que celle de la métropole ( voyez PnéNiciE). Cependant il était impossible que celle croyance de Tyr et de Sidon n’eût pas, comme la langue, subi quelques modifications sur le sol d'Afrique, et il est probable qu'on adorait à Carthaga

CARTHAGE

quelques divinités locales de la Libye inconnues dans la Phénicie. Dans le passage de Plaute et dans les noms propres nous retrouvons quelques-uns des principaux noms de divinités phéniciennes. Les dieux s'appellent a/onim, les déesses alonuth; en hébreu le mot elyon ( très-haut) est une épithète de Dieu, et au pluriel on dit pour le masculin elyonim, et pour le féminin elyonoth. Chez les Phéniciens, le mot elioun avait le même sens, comme nous l’apprenons d’un passage de Philon de Byblos, cité par Eusèbe. Le nom de Baal, dieu national des Phéniciens, se retrouve dans beaucoup de noms carthaginois, tels que Annibal, Asdrubal, Adherbal. Dans là comédie de Plaute, comme chez les Phéniciens, il est aussi appelé Baal-Samin (maître du ciel ), en hébreu Baal-schämaïm. Outre les divinités phéniciennes et libyennes, on introduisit, plus tard, à Carthage quelques divinités helléniques, notamment Demeter ( Cérès ) et Perséphoné ( Proserpine ), empruntées à ses voisins, les Siciliens, et dont les statues, suivant Silius Italicus, furent placées dans le temple de Didon, ou Elissa, à laquelle les Carthaginois rendaient un culte divin. Cette introduction de divinités grecques, due à la peur ( car elle se fit à l'époque de la guerre fatale que les Carthaginois eurent à soutenir contre Denys I*° }, fut une véritable anomalie dans la religion de Carthage, dont le caractère triste et cruel contrasfait avec le culte riant des Hellènes.

Le culte inhumain de Moloch, qui désolait la Phénicie et la Syrie, prédomina toujours à Carthage. A différentes époques, des étrangers essayèrent de le faire abolir : on cite, entre autres, Darius Hystaspes, roi de Perse, et Gélon de Syracuse. Mais fous ces efforts philanthropiques se brisèrent contre le fanatisme des Carthaginois, et Quinte-Curce nous dit que cette barbarie dura jusqu’à la chute de Carthage. Moloch ne se contentait pas du sang des boucs et des taureaux; les mères devaient de temps en temps lui sacrifier leurs nourrissons , sans verser une larme, sans pousser un soupir. Les Carthaginoïis, dit Diodore de Sicile, battus par Agathoclès, attribuèrent cette calamité à la colère des dieux, qu’ils croyaient avoir offensés en négligeant quelques cérémonies de leur culte. Ils y voyaient surtout la vengeance de Saturne ( Moloch}), car , au lieu de lui sacrifier les enfants les plus nobles, on en avait, depuis quelque temps, acheté à des étrangers pour les substituer dans les sacrifices. Voyant lennemi devant leurs murs, les Carthaginois, pour apaiser le dieu , lui sacrifièrent deux cents garçons choisis dans les familles les plus distinguées. Outre cela, trois cents hommes, coupables d’avoir substitué des enfants étrangers, se vouèrent à la mort. La statue de Saturne, continue Diodore, était d’airain; ses bras ouverts descendaient jusqu’au sol, et les enfants qu’on y plaçait, tombaient dans une fournaise ardente. Une pareille religion devait exercer la plus funeste influence sur le caractère général d’une nation, dévouée avec acharnement au sanguinaire Moloch et à l’impudique Astarté, et se faisant gloire de rester étrangère aux arts libéraux, aux lettres, aux sciences, et de ne connaître d’autre industrie que le commerce. Aussi la punica fides (voyez Punique [| Foi |), était-elle généralement passée en proverbe.

S. Munk.

CARTHAGÈNE (Cartagena), ville fort ancienne d’Espagne, entourée de fortifications, bâtie sur la côte orientale de la province de Murcie, avec un port qui est l’un des trois grands ports militaires de l'Espagne, et l’un des meilleurs de toute la Méditerranée, protégé qu'il est contre {ous les vents par des montagnes escarpées et par la petite tle d’Escombrera. Siége d’évéché, cette ville compte une population d'environ 35,000 habitants , dont la fabrication des toiles à voile, le tissage de la soie et du chanvre et la mégisserie constituent avec la pêche les principales industries. On y fait aussi beaucoup d’affaires dans tous les genres d'approvisionnements de la marine. On trouve à Carthagène de beaux chantiers de construction, un arsenal maritime

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et beaucoup d’autres établissements relatifs à la marine.

Cette ville fut fondée l’an 228 avant J.-C., par Asdrubal, général carthaginois, qui lui donna le nom de Carthago nova; dans l’Itinéraire d'Antonin, elle est appelée Carthago Spartaria, du nom d’une espèce de jone, sparta, qui croissait aux environs; et c’est encore aujourd’hui de cette partie de l'Espagne que l’on tire le jonc nommé sparte, qui dans la localité même donne lieu à une fabrication aussi active que multiple. Moins de vingt ans après sa fondation, l’am 210 avant J.-C., lors de la seconde guerre punique, elle tomba au pouvoir de Scipion l’Africain. Détlruite à peu près complétement par les Sarrasins, elle ne se releva guère qu’au seizième siècle, sous le règne de Philippe II. A la fin de ce siècle, elle était même deux fois plus considérable et plus peuplée qu'aujourd'hui. I existait autrefois dans son voisinage des mines d'argent si riches que leur produit suffit pour payer tous les frais de l'expédition d’Annibal en Italie, — Un chemin de fer unit depuis 1863 Carthagène à Murcie et à Albacète.

CARTHAGENE, Car!/agena de Las Indias, ou encore la N'ueva, ville de l'Amérique méridionale, située par 10° 2%’ de latitude nord et par 80° 10/ de longitude ouest, chef-lieu du département de la Magdalena, dans la républiqu fédérative de la Colombie (Amérique du sud), en même teraps du partido de Cartagena, comprenant une superficie de 610 myriamètres carrés, avec une population de 100,284 âmes. Elle est construite à l'embouchure du bras occidental du fleuve de la Magdalena dans la mer des Caraïbes, sur une étroite langue de terre, extrémement fortifiée, et dominée du côté de la terre par un château fort bâti sur une hauteur. Un pont de bois met Carthagène en communication avec son faubourg Xirimani, qui ne le lui cède guère sous le rapport de l'étendue, et qui est habité surtout par des Indiens.

Cette ville est le siége d’un évêché. Elle possède une belle cathédrale, diverses autres églises, sept couvents, une université, une école de marine, et un port excellent, regardé comme le meilleur de toute la côte septentrionale de l’Amérique du sud. Il est formé par les deux iles Tierra-Bomba ct Barce. On y entre par trois passes : la Boca-Grande, que les Espagnols bouchèrent en 1741; la Boca-Chica, située plus au sud, que protègent deux châteaux, la seule par laquelle puissent passer les vaisseaux d’un fort tonnage; et l’'Estero de Pasacabellos, qui ne peut servir qu’à de petits bâtiments. Les habitants, dont on évalue le nombre à 25,000, dont la dixième partieseulement, dit-on, sont blancs, font un important commerce de perles, d'émeraudes, de quinquina, et autres produits du pays. Mais il est bien tombé dans ces dernières années, depuis qu’on a ouvert à la navigation le port de Savanilla, situé à environ 15 myriamètres de Cartagena, à 12 myriamètres au-dessous de Santa-Marta, à l'embouchure du bras principal du fleuve de la Magdalena. Aujourd’hui les importations faites à Carthagène se bornent presque à ce qui est nécessaire à la consommation de ses habitants et de ceux du voisinage, et il s’en répand trèspeu de chose dans l’intérieur du pays. L'exemption complète de toute espèce de droits assurée jusqu’en 1852 aux navires de toutes les nations, comme compensation aux souffrances et aux pertes dont le siége de 1842 fut la cause pour cette ville, a été impuissante à y empêcher la décadence du commerce. Ajoutons encore que le climat de Carthagène est malsain, et que l’eau y est mauvaise. La fièvre jaune y sévit souvent de la manière la plus cruelle ; aussi Ja partie aisée de la population est-elle obligée pendant les mois d'été d’alier s'établir dans les localités voisines, dont le sol est plus élevé, notamment à Twrbaco, village indien éloigné de 6 myriamètres, à Soledad, à El Carmen, l'endroit le plus salubre de tout le département, et à Tolu, renommé pour son baume.

Carthagène fut fondée par les Espagnols , sous la conduite

de Pedro de Heredia, vers le milieu du seizième siècle ; mais elle souffrit beaucoup, à l'origine, des déprédations des pirates qui s’y établirent. Aussi Francis Drake dut-il la prendre d’assaut en 1588, et il la réduisit en cendres. En 1697 les Français s’en emparèrent, et, ne pouvant s’y maintenir, ils en firent sauter les fortifications. En 1741 la ville soutint avec courage un siége contre, les Anglais. En 1815 elle se déclara indépendante; mais l’année suivante, à la suite d’un siége opiniâtre, elle retomba au pouvoir des Espagnols, qui ne s’y maintinrent d'ailleurs que fort peu de temps. Elle eut beaucoup à souffrir des suites de la lutte engagée contre la métropole, et tout autant de celles des discordes civiles qui l’accompagnèrent. En 1833, pour obtenir réparation d’une insulte faite dans une émeute à M. Adolphe Barrot, consul de France dans cette ville, le gouvernement français dut envoyer quelques bâtiments de guerre faire une démonstration contre Carthagène. Son port a été déclaré franc à partir du âer septembre 1856.

CARTHAME ou SAFRAN BATARD. On appelle ainsi la fleur du carthamus tinclorius de Linné, appartenant à la famille des synanthérées. C’est une plante annuelle, indigène de l'Égypte. Dans l’Inde et dans plusieurs pays d'Europe on la cultive pour la teinture. Sa tige est droite, ferme, lisse, blanchâtre, haute de 0°”,65 à 1 mètre; vers le sommet elle se divise en nombreux rameaux garnis de feuilles simples, entières, ovales, pointues et bordées de dents épineuses et rares. Chaque rameau porte une fleur terminale assez grosse, à fleurons tous hermaphrodites, découpés en cinq segments colorés d'un magnifique rouge safrané. Les graines, appelées graines de perroquet, sont violemment purgatives pour l’homme et nutritives pour les perroquets : elles ne sont plus, comme autrefois, employées pour la médecine,

Pour récolter le carthame, il ne faut pas tarder longtemps après l'épanouissement des fleurons, qui perdent bientôt de leur éclat. Ces fleurons doivent être exposés à l’ombre pour sécher à l'abri de l'humidité tout comme de l’action décolorante du soleil.

Le carthame contient deux matières colorantes, de nature totalement différente, l’une d’un jaune rougeâtre, qu’on doit rejeter, car elle ne produit que des nuances ternes ; l’autre, qui est du plus beau rouge, sert pour toutes les nuances, depuis le rose le plus tendre jusqu’au rouge cerise. C’est par la macération préalable dans l’eau froide qu’on extrait la première couleur et qu'on s’en débarrasse, tandis que la deuxième couleur, de nature résineuse, résiste à cette macération. Lorsque le carthame ne colore plus sensiblement l'eau froide, on cesse le lavage, et l’on soumet la matière à une seconde macération, dans une très-légère solution de sous-carbonate de soude. Le bain se colore promptement en jaune rougeâtre foncé; on filtre, et on peut alors y plonger les tissus qu’on vent teindre; puis on sature l’alcali par un acide végétal. On préfère pour cela l'emploi du jus de ci-

tron, et mieux encore de l’acide citrique pur et cristallisé,

qui avive mieux la couleur qu'aucun autre.

La dissolution alcaline de la couleur résineuse du carthame étant précipitée par l'acide citrique sur de la craie de Briançon (talc) finement porphyrisée, produit le beau rouge vegétal dont les dames font un si grand usage comme fard de toilette. D'abord, le fard desséché affecte la couleur changeante des mouches cantharides, mais le rose se développe aussitôt qu’on le mouille. C’est ce phénomène qui a donné naissance à cette pompeuse annonce des parfumeurs, qui ont offert leur marchandise sous le nom de rouge vert d'Athènes. PELOUZE père.

CARTIER, celui qui fait, qui vend des cartes à jouer. C’est aussi le nom d’un papier destiné à couvrir ces cartes par derrière,

CARTIER (Jacques), navigateur français, naquit à Saint-Malo, vers 1500, Avec la protection du grand-amiral

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