‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 410 sur 556 · CASANOVA · texte numérisé non relu

CASANOVA

désagréable à la femme. Celte affaire pouvait envoyer Casanova ramer sur les galères de la république; mais un patricien faisait partie de sa bande, et l'affaire fut étouffée. Vers la mi-avri de 1746, Casanova sortait après minuit d’une noce où il était allé en sa qualité de ménétrier. En descendant l'escalier, il aperçoit un sénateur qui allait monter dans sa gondole, et qui laissa tomber de sa poche une lettre. Casanova la ramasse et la lui remet; le sénateur, reconnaissant, prie le jeune homme de monter dans sa gondole, voulant absolument le conduire à son logis. Le jeune homme était à peine assis à côté du vieillard que celui-ci est frappé d’un coup d’apoplexie. Casanova vole chercher un chirurgien, qui saigne le sénateur et le sauve. Ce sénateur était M. Bragadio, qui se prend d'amitié pour Casanova, l’initie à ses affaires les plus intimes, l’adopte pour son fils, et lui fait une pension presque royale.

Redevenu riche, pensez-vous que Casanova se tienne prudemment dans cette haute position? Croyez-vous qu’instruit par une rude expérience, il va confier enfin aux soins de la sagesse cette fortune qu’il tient du hasard? II la confie au mème dieu, le seul dieu qui préside ne vie, le seul qu'il adore, soit que ce dieu l'élève ou l’abaisse. A peine établi chez M. de Bragadio, l'ennui le prend à la gorge ; il quitte Venise, se fait magicien à Césène, devient amoureux à Bologne, escroc je ne sais où, et bigot à Milan. Mais tout ceci nous intéresse fort peu : suivons notre héros en France, entrons avec lui dans la France de Louis XV. Ce n’est plus son histoire qu’il nous conte, ce sont les mœurs du dixhuitième siècle; c’est la France de M®° de Pompadour qu’il nous peint. Casanova resta deux ans au milieu de ce monde élégant et facile; il appelle Paris La ville par excellence ; il ne la quitta qu'avec regret, et la certitude d’un prompt retour put seule adoucir l’amertume de son départ : il avait acquis quelque expérience, se sentait supérieur à tous ses égaux, et connaissait les lois de l'honneur et de la politesse. Il quitta la France pour l'Autriche; mais il n’y fit qu’un séjour de quelques semaines. « Tout à Vienne était beau, nous dit-il ; il y avait beaucoup d’argent et beaucoup de luxe; mais le bigotisme de limpératrice y rendait les plaisirs de Cythère extrêmement difficiles, surtout pour les étrangers. » Vous pensez bien que Casanova ne pouvait mener à Vienne qu’une vie fort triste et fort désœuvrée; aussi quitta-t-il bientôt la capitale de l'Autriche pour retourner dans sa belle patrie.

Vous conterai-je ses nouvelles amours à Venise? ses amours avec Thérèse Imer, cette jeune et belle enfant qui lui avait valu de la part de Malpieri des coups de canne et son congé? ses amours avec C. C.…., ardente et jeune Vénitienne, qu’il voulut épouser, comme tant d’autres qu’il n'épousa jamais? ses amours à la Zuecca, ses amours au couvent, ses amours au casino, ses amours partout? Que vous apprendrais-je que vous ne sachiez déjà? Servante ou marquise, Laure ou Jeanneton, bonnets ronds ou chapeaux à plumes, c’est toujours le même drame, la même épopée ; toujours les mêmes incidents, les mêmes péripéties, le même dénouement, qui n’est jamais qu’un chant de victoire. En vérité, don Juan n'est plus qu’un enfant depuis que nous avons fait connaissance avec cet infatigable Vénitien. Pourtant n’allez pas croire, à ce nom de don Juan, que notre héros, à l’exemple du héros de Mozart, ait réduit en système la séduction et l’inconstance. A Dieu ne plaise! Casanova est le plus moral des séducteurs, comme le plus honnête des fripons. Il n’est pas une de ses escroqueries qui ne soit d’une naïveté édifiante, pas un de ses amours qui ne soit réel et bien senti, pas une des femmes qui l'ont passionnément aimé (et toutes l’ont aimé de passion), qui n’en ait été payée d’un amour plus ardent encore.

N'est une heure dans le jour où le voyageur fatigué se repose sur le bord du chemin, et mesure du regard et de la pensée la route qu’il a faite et celle qu'il lui reste à faire.

DICT. DE LA CONVERS, — T, IVo

Le poëte l’a dit, nous avons tous une heure pareille dans notre existence; c’est celle où notre âme fait une halte entre l'avenir et le passé, et où notre conscience nous demande compte du temps que nous avons vécu. Cette heure n’a jamais sonné pour Casanova ; sans autre but que le plaisir, il ouvre ses voiles à tous les vents, et va où le flot le pousse. Pour lui le passé est comme s’il n'avait jamais été, l'avenir comme s’il ne devait jamais être : il vit dans le présent. Sa vie est un zig-zag perpétuel. Nous arrivons enfin à une période de quinze mois qui apparaît dans celle vie comme une tour grave et sévère. Casanova n'est pour vous jusque ici qu’un aventurier de haut et de bas étage, un héros de mauvais lieu, rien de plus, quelque chose de moins peut-être ; suivez-le donc sous les Plombs de Venise, c’est là qu’il est homme, et quel homme ! quelle énergie dans la souffrance ! quelle confiance invincible en sa force! quelle brûlante aspiration vers la liberté! quelle persévérance de lutte et de courage! Ici, Casanova, je vous aime et je vous admire! Ce n'est pas le martyr chrétien qui tend la main, prie et se résigne ; ce n’est pas Sylvio Pellico, que la religion relève et console; c’est l’homme énergique et fort, qui n’a foi en Dieu ni aux hommes, mais qui a foi en lui, et c’est beau. Sylvio se sanctifie par la douleur, Casanova s’exalte; Sylvio en appelle à Dieu seul, et traîne douze années dans les prisons de Milan et de Venise; Casanova n’en appelle qu’à son courage, et se sauve. Toute cette partie de ses mémoires est admirablement belle ; la pensée s’y montre forte, et le style grand comme l’homme. C’est que sous les Plombs Casanova est grand et fort, en effet.

Arrêté, au nom du conseil des Dix, au milieu de ses joies et de ses amours, il passe le pont des Soupirs, ce pont qu’on passait sans retour. On l’arrache aux voluptés de son casino pour le jeter sous les Plombs embrasés. Mals à ja porte de cette fournaise brûlante il ne laisse point l’espérance; tout le délaisse, mais il ne se délaisse pas lui-même. Bientôt, sous ses mains, que la fièvre brûle et calcine, un fer grossier s’aplatit et s’aiguise; sous ce fer le plancher s’use et cède ; après dix mois de misères et de douleurs, ce plancher s'ouvre enfin ! Un jour encore, vienne la nuit, et Casanova est libre, la liberté est sous ses pieds! Cette nuit ne vint pas : le matin du jour même qui devait être le dernier de sa captivité, Casanova fut transféré dans une prison nouvelle. Mais son courage n’en fut point abattu, et le ciel aide qui s’aide. Il recommença son œuvre, et cinq mois après il courait en poste vers Paris.

Casanova avait été précédé à Paris par le bruit de sa fuite : lorsqu'il arriva, il n’était question que de son évasion merveilleuse, Chacun voulait l'entendre raconter par Casanova lui-même; la curiosité était insatiable, et l’illustre échappé des Plombs était accueilli dans les salons avec son histoire, comme quelques années auparavant Molière avec son Tartufe. Casanova ne se laissa point endormir par le succès, et chercha dans le tourbillon des affaires une importance plus réelle et plus productive. Vous le verrez à la fois politique adroit, financier habile, amoureux robuste, magicien impudent , faire marcher de front les affaires du roi et les siennes, passer du cabinet de M. de Choïiseul dans le lit d’une comtesse ou d’une servante d’auberge, séduire en Hollande une jeune fille par je ne sais quelle science cabalistique à laquelle il ne croit pas lui-même, exploiter à Paris la crédulité d'une dame d'Urfé, et parcourir en quelques mois toute la série des immoralités. Casanova nous apprend qu'il a présidé à l'établissement de la loterie en France, et que nous lui devons cette institution déshonnète : en vérité, cela nous surprend médiocrement. J1 eñt inventé les dés et les cartes, si les dés et les cartes n'avaient existé déjà. Quoi qu’il en soit, vous le verrez puiser des monceaux d'or dans ce goufre récemment ouvert à la cupidité, et s’enrichir des nombreux sacrifices incessaminent offerts sur ce nouvel autel qu’il venait d'élever au hasard. Aussi,

quelle pluie de ducats et de sequins il sème sur sa route! Le merveilleux ‘récit derses prodigalités n'est pas moins humiliant pour la magnificence d’un roi que celui de ses amours pour la constitution d’un Hercule. :: :

Je m’arrête, peu jaloux de connaître les dernières des- |

tinées de Casanova, :et recherchant pas même à les prévoir. Je ne saisrien.dé moins: intéressant: que cette série d’événements sans liaison et sans suite. Si l’on en excepte les Plombs de Venise, il: n’est pas une page de’cette longue histoire qui. nous -excite à lire la page qui suit ou qui précède, pas un instant où l'intérêt du drame vous oblige impérieusement: de poursuivre; pas une heure où vous ne puissiez fermer le livre, sans plus vous soucier de Casanova qué d’un étranger qu’en passant vous salueriez sur votre route. Ses malheurs ne vous touchent pas plus que’sa fortune; et sa fortune, comme ses amours; nous trouve parfois incrédules: Homme étrange, qui se fit valoir partout ; et partout rie valut rien, qui ne sut établir nulle part des relations solides et durables, et nous reste enfin commeune expression-maladroite et sans élégance du dix-huitième siècle, qu’il semble résumer. D'abord sceptique comme Diderot, moins le génie ét la: probité; libertin comme Crébillon fils, moins l'esprit ‘et: la grâce; scéptique fripon et: libertin obscène: : tel est! Casanovaiqui vécuten philosophe et mourut en chrétien: Nous:savez que dans sa vie il n’y eut de clirétien que sa mort. Fig 8} “Jules SANDEAU.

Casanova; véritable Gil-Blas du dix-huitième siècle, promena encore ‘en Angléterre, en Prusse, ‘en Pologne, ‘en Russie et en Espagne son humeur inconstante et son avidité de plaisirs. Son: manuscrit s’arrête au récit de son dernier séjour à Paris, au moment où, déjà vieux,, il sent le besoin de se reposer enfin dans une tranquille et douce solitude d’une vie tour à tour:si agitée et si brillante, mais dont le déclin nest pas pour lui sans amertume ; car la jeunesse n’est plus là avee-ses riantes illusions pour lui faire oublier la misère. 11 mourut: en 1803, à Düx.

On à delui les ouvrages suivants: Confutazione della Storia deb Goberno Veneto d’Amelot de la Houssaie ( Amsterdam, 1769) : ce livre le réconcilia avec le gouvernement vénitien ; Jstoria delle Turbulenze della Polonia'alla morte di Elisabeth Petrowna; fino alla pace fra la Russia ela PortaOttomana(Grætz, 1774, 3 vol.); Dell’ Ihadedi Omero, tradotta in: ottave rime ( Venise, 1778, 4 vol. in-4° ); Histoire de ma Fuite des prisons de la république de Venise qu'on appelle les Plombs (Prague, 1788) ; Solution du problème déliäque démontrée (Dresde, 1790); Corollaire à la duplication de l’Hexaèdre; donné à Düx en Bohéme (Dresdé, 1790); {cosaméron, roman philosophique (5 v. publiés à Prague, de 1788 à 1800 ). Ses mémoires, rédigés en:français, et publiés à Leipzig, de 1826 à 1832, en douze volumes in-8°, ont été réimprimées à Paris en {834et années suivantes. sis

CASANOVA (François), frère cadet du précédent, célèbre peintre de’ batailles et de paysages, né à Londres, en 1797, et suivant d'autres en 1732, vint de bonne heure à Florence, où il se destina à la peinture, et apprit les premiers éléments de cet art. A l'âge de vingt-cinq ans il se rendit à Paris; où il'reçut d'excellents conseils du grand dessinateur Parrocel. 11 s'y appliqua particulièrement à l’étude du coloris et à celle des effets de lumière ; lune des grandes difficultés de la peinture. 11 exécuta un grand nombre de tableaux pour le prince de Condé; puis, l'äpre critique de Diderot l'ayant déterminé à quitter la France, il alla se fixer à Dresde, où ilse consacra complétement à la peinture de batailles: Une grande toile de ce genre, exécütée avec autant de chaleur quede hardiesse, contenant de grandes masses habilement disposées et témoignant d'une connaissance approfondie dés effets de Hmière, lui valut une placé à l'académie de Dresde et une foule de commandes. Plus tard, il vint s'établir à Vienne, où il’ fut chargé par

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