CASSEL — CASSE-TÊTE
l'invention et de l’usage de la casserole que date l’aurore de la civilisation. La casserole était connue , au plus tard, dans le sixième siècle avant l’ère chrétienne; car il n’est pas probable qu’on eût tant vanté les festins des rois Balthazar et Assuérus, à Babylone et à Suse, si l’on n’y eût servi que
des viandes rôties et grillées et des légumes bouillis. Les Athéniens en faisaient usage du temps de Périclès et d’Alcibiade; l’art culinaire avait déjà fait chez eux de grands progrès, puisqu’à cette époque Archestrate composa un poëme de la gastronomie. Les Lacédémoniens, pour faire leur détestable brouet noir, n’avaient sans doute pas besoin de casserole, Les Romains pouvaient s’en passer, lorsqu’au premier siècle de la république leurs consuls faisaient cuire des pois et des raves dans des pots de terre. Mais les splendides repas des Verrès, des Lucullus, des Néron, des Vitellius, des Domitien, des Apicius, certes, on ne les faisait pas sans casseroles. En France, la casserole est plus en honneur, plus en vogue qu’en aucun pays de l'Europe; car on sait que les Espagnols vivent de chocolat, de garbanços et de lard rance, les Italiens de macaroni, les Anglais de poudding et de roast-beef, les Hollandais de viande cuite au four, de pommes de terre et de fromage, les Allemands de choucroute et de bœuf fumé. La casserole, chez nous, a fait la réputation de ceux qui l'ont mise en œuvre, les Mignot, les Robert, les Méot , les Beauvilliers, les Véry, les Carème, etc. , et de ceux qui Pont célébrée, les Grimod-la-Reynière, les Berchoux, les Brillat-Savarin, etc. Elle a multiplié les jouissances des plus illustres gastronomes , Suffren , Louis XVIII, Cambacérès, Gastaldy, Camerani, Audin- Rouvière, etc. ; et elle fait encore le bonheur d’une foule de gourmands plus obscurs.
Mais la casserole, comme tous les ouvrages sortis de la main de Dieu ou des hommes, comme tout ce qu’on voit dans le monde, a ses inconvénients et ses avantages : sans parler des indigestions qu’elle cause à ceux qui en abusent, on connaît les graves accidents qui résultent des casseroles de cuivre mal étamées, et même de celles où l’on a laissé imprudemment séjourner des restes de ragoûts jusqu’au lendemain. Les casseroles de terre, plus communément appelées poélons, sont nuisibles aussi, dit-on, en raison de leur vernis, dans lequel il entre de la mine de plomb. Les inconvénients de la casserole en terre sont de conserver trop longtemps l'action du feu, par conséquent de consommer trop vite les sauces, de brûler trop facilement les viandes , de communiquer aux mets un goût de graillon , et de déjouer ainsi la prévoyance et les talents du meilleur cuisinier. Aussi est-elle proscrite de toutes les cuisines du grand monde. Les casseroles de fer battu ou de fonte étamée donnent à ce qu’on y apprête un goût de fer assez désagréable ; celles de fer blanc bouillent très-promptement; mais elles perdent aussi très-vite leur chaleur, et comme elles sont très-minces, elles ne peuvent servir que pour les liquides. Les casseroles d'argent suppléeraient à tout, si leur prix trop élevé ne s'opposait à ce qu'elles deviennent d’un usage universel. Heureusement pour nos neveux la terre paraît recéler plus d’or dans son sein que nos pères n’en savaient retirer d’airain, et le temps n’est peut-être pas loin où l’on ne se servira plus que d’ustensiles d’or. Imaginez ce que feront nos artistes dans des casseroles de ce métal inspirateur ! Au reste, quelle que soit la fortune d’un particulier et d’un gouvernement, il lui est impossible de posséder une assez grande quantité de casseroles pour les occasions solennelles. Mercier nous apprend que dans le compte des frais qu'occasionnèrent à la ville de Paris les fêtes pour la naissance du premier dauphin, fils de Louis XVI, en 1781, le loyer seul des casseroles figurait pour 18,000 fr. H. AUDIFFRET.
CASSE-TÊTE, espèce de massue, ou d’instrument de guerre, fait de quelque pierre dure ou de quelque bois noueux, dont certaines tribus sauvages se servent avec beaucoup d'adresse dans leurs combats, et qui est parfois orné de
CASSE-TÊTE -— CASSIDULES
plumes de diverses couleurs ou de cheveux d'ennernis vaincus. On remarque des casse-tête très-variés dans presque tous les musées de curiosités américaines. Il y en a à Paris au musée d'artillerie. Ces armes ont, comme on voit, une certaine analogie avec les masses ou marteaux d'armes. — Le nom de casse-tête a été donné, par analogie, chez les peuples civilisés, mais non moins barbares, à des cannes prohibées , surmontées d’une pomme en plomb plus ou moins habilement dissimulée. — C’est, en termes de marine, un grand filet tendu en nappe entre les bas-haubans, au-dessus du gaillard d’arrière, pour garantir les hommes du choc des poulies ou des cordages qui pourraient tomber des mâts.
Figurément et familièrement il se dit: 1° d’un vin gros et fumeux qui porte à la tête et qui la rend pesante : les gros vins d'Orléans surtout sont de vrais casse-tête ; 2° d’un bruit continu et fatigant; 3° d’un travail difficile et assidu, qui exige une grande contention d'esprit, une forte application ; & d’un calcul long et embrouillé; 5° d’un jeu dans lequel il entre beaucoup de combinaisons, comme les échecs.
1 existe même deux jeux qui portent ce nom; l’un, le casse-lête proprement dit, consiste à rapprocher dans leur ordre véritable, et en les emboitant exactement les unes dans les autres, les parties d’une tablette de bois que l’on a découpée bizarrement après y avoir collé un dessin ou une carte de géographie, et dont les morceaux sont présentés aux joueurs, détachés et pêle-mêle ; c’est, en un mot, ce qu’on nomme autrement un jeu de patience ; l'autre, le casse-tête chinois, consiste à construire avec un certain nombre de morceaux de bois ou de carton, de formes régulières, des figures compliquées, mais symétriques, dont le dessin est indiqué dans un livret.
CASSETTE, capsa en grec et en latin, coffre, petite caisse. Que de choses peut contenir une cassette! N’estce pas en effet le meuble le plus utile, le plus commode, le plus portatif? Quels sont les mortels assez malheureux pour ne pas posséder dans le monde au moins une cassette? Et combien en est-il qui, délogeant ou voyageant avec leur cassette sous le bras, peuvent dire comme Bias : Omnia mecum porto (je porte toute ma fortune avec moi )? Il y a des cassettes de toutes les grandeurs, de toutes les formes, de toutes sortes de matières. Il y en a pour tous les âges, pour tous les sexes, pour tous les états, pour tous les rangs. Qu'elle soit en acajou, en ébène, en bois des îles, en laque de Chine, en marqueterie, incrustée d’acier, d’ivoire, de nacre, d'argent ou de vermeil, selon le goût, le caprice ou la fortune de son possesseur, on la voit recéler des joujoux d’enfants, des nécessaires pour le travail ou la toilette, des boîtes à thé ou à café, des flacons d’essences et de liqueurs fines. La jeune femme y serre ses écrins, ses diamants, ses bijoux. Il y a des cassettes pour la ville, pour la campagne et pour le voyage. Doublée en fer et soigneusement fermée , la cassette est destinée à contenir de l’argenterie, des papiers de famille, des titres de propriété, de l'argent et surtout de l’or. C’est pour les beaux yeux d’une semblable cassette que soupire plus d’un Harpagon. Mais hélas! elle recèle aussi parfois de dangereux présents, de perfides souvenirs. Époux jaloux, gardez-vous d’y porter les mains : un portrait charmant, des lettres brülantes s’y cachent parfois, et si vous les trouvez, adieu le bonheur ! Héritiers soupirants , craignez aussi qu’un domestique infidèle n’en retire des papiers précieux, des titres utiles, un testament.
Il n’est pas jusqu'aux souverains qui n’aient leur cassete particulière, qu’ils remplissent sans peine par les sueurs du peuple et avecune partie des revenus de l'État. La seule différence qu’il y ait entre cette cassette et le trésor public, c’est que les souverains, n'étant tenus de rendre aucun compte des fonds que contient la première, en disposent à leur gré. Dieu sait quel noble et digne usage ils en font le plus souvent! C'est à là méaiocrité, à l'intrigue, au vice, à la bassesse, et
presque toujours à l’ingratitude que sont prodiguées la plupart des pensions sur la cassette. Alexandrele Grand eut aussi sa cassette, coffre d’un prix inestimable, trouvé à la journée d’Arbelles parmi les dépouilles de Darius. 11 la conservait soigneusement au chevet de son lit, et se gardait bien d’en faire part à ses courtisans et à ses favoris. « Il est juste, disait-il, que la cassette la plus précieuse du monde renferme le plus bel ouvrage de lesprit humain » : il y avait serré un exemplaire des poëmes d’Homère , que Callisthène, Aristote et Anaxarque avaient collationné et corrigé d’aprèg ses ordres, et qu'en raison de cela, on a nommé édition de la cassette. Une telle pension léguée à la postérité par le héros macédonien sur sa cassette ne lui fait-elle pas plus d'honneur que tant de pensions accordées de nos jours pour prix de services honteux ou de fades et plats compliments ?
CASSIA. Voyez CASSE,
CASSIDES, insectes coléoptères, vulgairement nommés tortues, scarabées-tortues. Is sont plats en dessus et convexes en dessous. Le corselet et les élytres, débordant de toutes parts, forment à ces animaux une espèce de bouclier sous lequel leur corps se trouve protégé; c’est à cause de cette particularité qu’on leur a donné le nom de cassides (de cassis, casque, armure).
Les antennes des cassides sont presque filiformes; la condition tétramère de leurs tarses suffit pour les distinguer des boucliers et des coccinelles ou bêtes à Dieu, qui les ont trimères, c’est-à-dire à trois articles.
Ces insectes vivent sur les plantes, dont ils font leur pourriture; rarement on les voit courir, et plus rarement encore faire usage de leurs.ailes ; ils composent un genre tout à fait digne d’attirer l’attention des amateurs. La plupart des espèces sont enrichies de belles couleurs dorées ou argentées, disparaissant, il est vrai, lorsque l’insecte est mort et placé dans la collection, maïs qu’il est facile de faire reparaître en plongeant pendant quelques minutes l’animal dans l’eau chaude.
Les larves des cassides, dont on trouve souvent une espèce sur le chardon, présentent des habitudes très-singulières. Leur ventre est terminé par une espèce de fourche, sur laquelle elles accumulent leurs excréments. Tant qu’elles sont tranquilles et occupées à paître, elles les portent après elles ainsi placés ; mais au moindre dangerelles relèvent la fourche, appliquent sur leur dos les ordures qu’elle supportait, et s’en forment une espèce d’abri qui les met en sûreté contre leurs nombreux ennemis. La nymphe des cassides s'accroche et reste immobile sur les tiges des végétaux qui ont servi à son développement; elle ressemble alors à une graine épineuse, que les oiseaux doivent craindre d’avaler. Après quinze jours , l’insecte parfait en sort par une rupture faite à la partie antérieure de la peau de dessus. Il dépose ses œufs sur les feuilles, et les range par larges plaques, souvent recouvertes d’excréments.
Ce genre renferme un grand nombre d’espèces : le comte Dejean, dans le catalogue de sa collection , en mentionne plus de cent, pour la plupart étrangères à l’Europe. Parmi celles que l’on rencontre le plus souvent en France et aux environs de Paris, nous citerons la casside équestre, qui se tient sur la menthe dans les lieux aquatiques; la casside verte, assez semblable à la précédente, mais plus petite ; on la trouve sur les artichauts et les chardons.
P. GERvAIS, prof, à la Fac, des Sciences de Montpellier.
CASSIDITES. Voyez CASSIDULES.
. CASSIDULES ( diminutif de cassis, casque), genre d'animaux échinodermes, de l’ordre des pédicellés, établi par Lamarck dans sa section des échinides, et adopté par Cuvier. Ces animaux avaient d’abord été confondus avec les oursins, dont ils se distinguent par leur corps irrégulier, elliptique, ovale ou sub-cordiforme, et garni de petites épines. On ne éennaît qu’un très-petit nombre de cassidules. Nous citerons la cassidule de Richard, qui a été longtemps la
seule connue. Le célèbre botaniste Richard, dont elle porte le nom , l’observa dans l’océan des Antilles ; Péronet Lesueur, naturalistes de l'expédition aux Terres Australes, l’ont depuis rapportée de la baïe des Chiens-Marins à la Nouvelle- Hollande ; sa longueur dépasse rarement trois centimètres. La cassidule scutelle est longue de neuf centimètres et large de huit : on la trouve dans le Véronais.
Les cassidules existent aussi à l’état fossile, et portent alors quelquefois le nom de cassidites ; l'espèce la plus commune a été trouvée à Grignon, au-dessous du banc des cérites ; elle n’a que dix millimètres de longueur.
P. Gervais, prof. à la Fac, des Sciences de Montpellier.
CASSIEN (JEAN), né vers 350, est célèbre comme fondateur de la fameuse abbaye de Saint-Victor à Marseille, et comme adversaire de saint Augustin dans la grande querelle de La grâce et du libre arbitre. On ne s’accorde point sur le lieu de sa naissance. Les uns le font naître en Scyéhie, c’est-à-dire dans quelque ville grecque de la mer Noire; les autres, sur la foi d’un passage de ses écrits, où il parle de son beau pays, soupçonnent qu’il était de Marseille. En tous cas, cette ancienne rivale d’Athènes fut son pays d’adoption ; c’est là qu’il acquit la connaissance des lettres antiques, et cette pure latinité qu’on admire dans ses ouvrages; et c’est là qu’il publia ses livres. Cassien passa d’abord une bonne partie de sa jeunesse à visiter les solitudes de l’Orient. Il vit les solitaires de Bethléem, et vécut sept ans parmi les moines et les ermites dela Thébaïde. Après ce long séjour dans le désert de Siété, et cette pieuse étude du cénobitisme chrétien dans sa première patrie, on voit Cassien, au commencement du cinquième siècle , prendre une part plus active aux affaires de l’Église. Ordonné diacre par saint Jean Chrysostôme, devenu membre du clergé de Constantinople, il vient porter ses plaintes au pape contre les Ariens. Arrivé à Marseille pour n’en plus sortir, il recueille et consigne ses souvenirs dans deux ouvrages; l’un, intitulé : Institutions monastiques, contient la législation, et l’autre, les Conférences , ou Bialogues, renferme la morale de la vie cénobitique. Dans le premier, qui servit de guide aux fondateurs des ordres monastiques de l'Occident, on trouve les règles des monastères d'Orient adaptées aux pratiques du cénobitisme gaulois; dans le second, Cassien raconte les miracles d’abstinence et de contemplation qu’il a vus en Égypte. Admirateur enthousiaste de la vie contemplative, son éloquence et sa réputation aftirèrent jusqu’à cinq mille moines dans son abbaye de Saint-Victor.
C’est dans la treizième de ses conférences qu’il expose et développe son opinion sur la question de la grâce et du libre arbitre , alors agitée entre Pélage et saint Augustin. Cassien s’effraye de la hardiesse de Pélage, ce stoïcien du christianisme, qui prétend que l’homme peut se sauver par son libre arbitre etses bonnes œuvres : le moine breton lui paraît mettre en question le mérite même de Jésus-Christ et la nécessité de la rédemption. D'autre part, Cassien n’est pas moins effrayé de l’exagération mystique de saint Augustin , qui soutient que la grâce divine règle toutes les actions de l’homme, et prédestine arbitrairement les uns au salut, les autres à l’enfér : l’évêque d’Hippone lui paraît détruire en même temps la liberté morale de l'homme et la justice divine. Cassien entreprend de concilier ces deux opinions extrêmes. Sans nier le péché originel et la corruption native de Phomme, comme Pélage , ou la liberté de l’homme, comme saint Augustin, il affirme que l’homme est capable de commencer le bien, en avouant qu’il a besoin de la grâce pour l’accomplir. Dans le système des semi-pélagiens, comme on appela Cassien et ses partisans (saint Vincent de Lérins, saint Eucher, Faustus, évêque de Riez), la grâce divine, au lieu d’être gratuite, est attribuée aux mérites de l’homme,
Cette hérésie si noble et si sensée eut pour principal théâtre la Gaule méridionale, et divisa le clergé gaulois jus-
CASSIDULES — CASSIN
qu’au concile d’Arles , en 529, qui condamna les semi-pélagiens, mais sans admettre toutes les opinions de leurs adversaires. Le dernier et le mieux écrit des ouvrages de Cassien est le traité de l’Incarnation, qu'il composa contre les nestoriens, hérésie plus particulière à l'Église d'Orient. L'année de la mort de Cassien est incertaine et controversée, comme le lieu de sa naissance. Dom Rivet le fait mourir en 434 ou 435. T. ToussENEL,
CASSIN (Abbaye du mont). Casinum était une ville foit ancienne , située sur la route de Rome à Capoue , entre Capoue et l’Arpinum de Cicéron, et qui, comme beaucoup d’autres grandes villes d’Italie, fut saccagée pendant les incursions des peuples barbares. Une jolie rivière arrose cette vallée, dans laquelle on montre l'emplacement de la maison de Varron. Au-dessus de la ville et de la vallée s’élève graduellement un beau monticule, au bas duquel se voient encore les belles ruines de l’amphithéâtre antique bâti par Umidia, et un peu plus loin un tombeau romain, presque vis-à-vis de l’emplacement où était située, mais de l’autre côté du fleuve, la maison de Varron, possédée ensuite par Marc-Antoine. Tout le penchant du monticule était ombragé par un bois consacré à Vénus, et au sommet s'élevait un temple d’Apollon. Le paganisme était encore, malgré les décrets impériaux , la religion populaire de cette partie de l'Italie, lorsqu’au commencement du sixième siècle, saint Benoît vint y précher le christianisme, anima les nouveaux convertis de sa propre ferveur, fit brûler le bosquet de Vénus, renverser le temple d’Apollon, et sur ses ruines bâtir une petite chapelle consacrée à saint Jean-Baptiste, sur l’emplacement où depuis fut élevée la basilique actuelle.
Saint Benoît mourut en 544, au mont Cassin, et son corps fut déposé près de celui de sainte Scholastique, sa sœur, morte une année auparavant, à l'endroit où il est encore précieusement conservé aujourd’hui, dans l’église de l’abbaye qui a remplacé la chapelle de Saint-Jean-Baptiste. Quarante-cinq ans après la mort de saint Benoît, en l'an 589, Zoton, chef lombard, assaillit le mont Cassin pendant la nuit, s’en empara , et mit tout à feu et à sang. La plupart des moines qui purent échapper se réfugièrent à Rome, où le pape Pélage leur permit de bâtir un monastère près de Saint- Jean de Latran. Quelques moines restèrent sans doute, après l’'excursion de Zoton, près des ruines de leur abbaye et du tombeau de leur fondateur, mais la tête et le corps de l’ordre se tiurent à Rome pendant cent trente ans.
Ce ne fut qu’en 718, sous le pape Grégoire II, que les moines de Saint-Benoît reprirent possession du mont Cassin, et firent rebâtir le monastère et l’église, qui fut consacrée en 748 par le pape Zacharie. Saint Sturmius, qui avait jeté en 744 les fondements de la célèbre abbaye de Fulde, vint alors résider pendant quelque temps au mont Cassin, pour mieux y étudier la règle, et l’introduire à Fulde. Carloman, fils de Charles-Martel et frère de Pepin, s’y retira aussi en 748, aussi bien que Ratchis, roi des Lombards, qui, en 749, fatigué du tumulte des guerres, vint y embrasser la vie monastique, et y cultiva de ses mains un petit champ situé sur le penchant occidental de la montagne, champ qui porte depuis, en souvenir du roi lombard, le nom de Vigne de saint Ratchis. A la mort d’Astolphe, Ratchis quitta un instant le monastère pour disputer la cou ronne à Didier; mais il y rentra peu après, et y mourut. Carloman ne resta pas non plus toujours au mont Cassin; il alla terminer ses jours, en 798, dans un monastère de Vienne, en Dauphiné, et ses os furent ensuite envoyés par Pepin , son frère, au mont Cassin, où ils reposent aujourd’hui, En même temps qu'eux se trouvait au mont Cassin un moine qui s'est acquis une grande célébrité littéraire, Paul Warnefriede, dit Paul Diacre, né dans le Frioul, de nation lombarde, auteur de lintéressante Histoire des Lombards, et l’un de ceux qui ont le plus contribué à la propagation des lettres en France, Charlemagne, qui avait sans
CASSIN
doute eu l’occasion de l'apprécier pendant sa visite au mont Cassin, en 777, l'avait appelé auprès de lui pour enseigner le grec et la grammaire, à la même époque où il distribuait d’autres moines de Saint-Benoît en Allemagne et en France pour y propager leurs écoles. Louis le Débonnaire visita aussi deux fois ie mont Cassin avec sa femme Engelberge, et envoya de là des colonies de moines dans ses Etats. Deux autres hommes, dont les noms ne sont pas parvenus jusqu’à nous, illustrèrent leur abbaye dans le neuvième siècle; ce sont : le moine anonyme du mont Cassin, auteur de l'Histoire des Lombards de l'Italie celtibérienne, de l'an 840 à lan 875, et l’auteur, aussi anonyme, d’une petite chronique du mont Cassin et d’une petite chronologie de ses abbés et des ducs de Bénévent.
En 884, les moines furent de nouveau pillés, dispersés ou égorgés. Les Sarrasins, appelés d’Afrique en Sicile en 827 par Euphémius de Messine, et ensuite de Sicile sur le continent napolitain par Radagaise en 842, avaient été successivement invités à intervenir dans toutes les querelles des petits chefs entre eux et dans les querelles intérieures des communes. Des discussions avec l'abbé éclatèrent, et le 12 septembre 884, les Sarrasins, pénétrant pendant la nuit dans le monastère, l’incendièrent, le pillèrent, et égorgèrent tous les moines qu'ils purent trouver; ceux qui échappèrent se réfugièrent à Teano et à Capoue; ils ne retournèrent au mont Cassin qu’en 949. Des querelles d’ambition au sujet de l'élection de leur abbé décidèrent quelques moines à quitter tout à fait le monastère, et ceux d’entre eux qui s'étaient réfugiés dans la principauté de Salerne y fondèrent, de concert avec saint Alphonserius, le monastère de la Cava. La dignité d’abbé du mont Cassin conférait alors une véritable seigneurie laïque, tant était grande l'étendue de ses domaines, tant les abbés comptaient sur leurs bonnes forteresses : aussi vécurent-ils parfois en grands seigneurs terriens, ayant leur cour, leurs chevaliers, leurs damoiseaux et leurs ménestrels La corruption du chef engendra celle des moines. L’ambition de cette haute puissance agit sur d’autres, qui leur offrirent le partage de tant de trésors, s’ils se débarrassaient de leur abbé et disposaient de la dignité abbatiale. Ce marché fut accepté, et Masone, l’abbé puissant, tomba dans un guet-apens; ses moines lui arrachèrent les yeux, et élurent, à sa place, en 996, le rival prodigue de promesses.
L'abbaye du mont Cassin, placée dans une forte position , sur une route militaire, était devenue, par les faveurs successives des papes, des souverains et des seigneurs voisins , une puissante seigneurie, dont le secours ou l’inimitié pouvait être d’un grand poids dans les querelles de l’Église avec les Normands d’abord, puis avec la maison de Souabe. Chacun des deux rivaux chercha donc tour à tour à s'en assurer l'appui, et tour à tour, suivant leurs succès, les papes lui imposèrent un abbé qui fût dans l'intérêt romain, et les souverains de Naples un abbé qui fût dans l'intérêt laïque. L'abbé fut donc presque toujours un homme politique, et l'abbaye une puissance séculière. Quelques moines s’y livraient cependant de temps à autre à l’étude des lettres, et l’on possède quelques chroniques latines et françaises écrites par eux. Telle est l’intéressante série, commencée d’abord par un épitome d’Anastase le Bibliothécaire , l’ancien moine, en 754, et par le récit de Paul Diacre, mort en 799, continuée par Erchempert jusqu’en 880, puis par Jean de Capoue, abbé de 918 à 934, et refondue par Léon Marsicano, cardinal d’Ostie, mort en 1115. Telle est aussi la Chronique des Normands d’Amat , moine vers 1080, dont le manuscrit s'était conservé dans la bibliothèque Saint-Salvatore de Bologne, et qui a été publiée par la Société de l'Histoire de France. Saint Thomas-d’Aquin, dans sa jeunesse, avait été élevé au mont Cassin.
. Cette parf active prise par les moines aux affaires politiques décida Frédéric, dans sa querelle avec Hildebrand,
à s'emparer complétement de l’abbaye et à les en expulser. Pendant vingt-six ans, l’abbaye devint un camp; mais la puissance papale parvint enfin à reprendre le dessus. Charles d’Anjou fut appelé pour succéder à Mainfroi, et lechemin lui fut préparé par la nomination du provençal Bernard d’Aygler, abbé de Lérins, à la dignité d’abbé du mont Cassin. Les registres de l’abbaye pendant l'administration de Bernard d’Aygler prouvent qu'il eut fortement à lutter dans l’intérieur même de son abbaye pour maintenir une adhésion fidèle au roi Charles , car beaucoup de moines avaient conservé des liaisons avec le parti souabe, et lorsque Conradin se présenta en armes, ils ourdirent une conspiration pour lui lirer l’abbaye. Bernard d’Aygler, actif, intelligent et ferme, tint bon pour son compatriote le roi Charles, et les moines récalcitrants furent chassés del’abbaye. La translation du siége pontifical de Rome à Avignon amena une sorte de révolution dans l'administration de l’abbaye. Une bulle de Jean XXII, en 1321, ordonna que désormais l’abbaye serait considérée comme cathédrale, les moines comme chanoines, l’abbé comme évêque avec juridiction, et un évêque fut nommé par le pape pour diriger l’abbaye. Cet ordre de choses dura jusqu’en 1366, où Urbain V rendit aux moines l’élection de leur abbé. Aussi longtemps que se maintint la maison d’Anjou sur le trône de Naples, l’abbaye, qui n’avait pas à se prononcer entre le pape etle souverain, puisque leur union était fondée sur un intérêt réciproque, se maintint paisible et prospère; mais avec la lutte entre le roi René d’Anjou et le roi Alphonse d’Aragon recommencèrent de nouveaux dangers. L'abbaye avait pris parti pour René; après le triomphe d’Alphonse, elle en fut punie. Alphonse, voulant récompenser le patriarche d’Aquilée, qui lui avait prêté 80,000 ducats dans sa guerre contre René, et ne pouvant les lui rendre, obtint du pape Eugène, au moment de leur réconciliation, que l’abbaye du mont Cassin lui serait donnée en commanderie, ce qui eut lieu en 1454, et cette spoliation des revenus de l’abbaye en faveur d’un homme de cour se continua jusqu’en 1504. Pierre de Médicis, abbé commendataire du mont Cassin, s'était montré fortement attaché au parti de Louis XII et des Français. Après leur retraite, Pierre de Médicis s’élant noyé en fuyant vers Gaète, Gonzalve de Cordoue obtint que les Médicis renonceraient, moyennant une indemnité, à toute prétention à cette commanderie, et l’abbaye reçut une nou-
velle forme d’administration.
Les monastères bénédictins de Sainte-Justine de Padoue, de Saint-Paul de Rome, et autres monastères lombards, venaient d'adopter une sorte de fédération préparée par le Vénitien Barbo, abbé de Sainte-Justine. Chaque couvent avait un abbé, élu seulement pour trois ans mais les affaires communes étaient traitées dans des coïnices généraux, qui se réunissaient tous les trois ans et réglaient les finances, la discipline et l’instruction, nommaient aux emplois el rendaient des jugements. Le monastère du mont Cassin fut annexé à cette fédération , et il fut ordonné par le pape que les premiers comices se tiendraient en janvier 1505, à San- Germano, fief du mont Cassin, et dans le palais abbatial. L'abbaye du mont Cassin était comme la tête et le cœur de l’ordre en Italie. La monarchie modérée des abbés, fondée par saint Benoît, fut ainsi transformée en une sorte de république aristocratique modelée par le Vénitien Barbo sur les formes vénitiennes. Depuis cette époque jusqu’à la fin du dix-huitième siècle les moines du mont Cassin, se trouvant moins mélés à la puissance et à l'agitation séculières , menèrent une vie de calme et d'étude, et contribuèrent pour leur bonne part aux grandes œuvres des Muratori, des Mabillon et aux travaux importants d’érudition entrepris alors dans toute l'Europe, et surtout en France, par les bénédictins. Mais à la fin du dix-huitième siècle ils furent entraînés par le choc puissant de la révolution française dans la ruine de toutes les antiques institutions et de toutes les anciennes seigneuries. La république Parthénopéenne ,
en 1799, avait supprimé leurs fiefs; Joseph Napoléon, devenu roi de Naples, ferma les couvents, supprima les abbayes, et réunit leurs biens au domaine de la couronne, pour être vendus au profit des créanciers de l’État. Les maisons d'habitation et leurs dépendances, et une maison de campagne par chaque abbaye , ainsi que les meubles y existant pour l’usage de ceux qui y demeuraient , étaient exceptés de la mesure. La garde des archives, des manuscrits et des bibliothèques était conférée à un certain nombre de religieux. Plusieurs des moines rentrèrent alors dans la vie séculière; mais quelques autres , habitués à cette studieuse solitude des monastères bénédictins, restèrent, quoique avec l'habit séculier, dans leur antique cloître, l’abbaye du mont Cassin, et y furent respectés par Joseph Napoléon et par Joachim Murat.
Au retour des Bourbons, en 1815, le pape Pie VII obtint du roi Ferdinand la restauration des trois monastères du mont Cassin, de la Cava et de Monte-Vergine; mais on ne put leur rendre ni leurs droits féodaux, qui avaient été supprimés , ni leurs biens, qui avaient été vendus ou réunis à la couronne. Une rente de 10,000 ducats leur fut assignée. Aujourd’hui le beau monastère du mont Cassin est habité par une vingtaine de moines, qui dirigent un collége de quinze jeunes novices, et un séminaire diocésain composé d’une soixantaine de jeunes élèves. Les antiques archives et la bibliothèque offrent aux hommes d’étude un grand nombre de documents précieux, et un inventaire fort bien fait facilite les recherches. On y trouve un grand nombre de lettres de Montfaucon et de Mabillon, adressées aux moines du mont Cassin; un beau manuscrit de Za Divine Comédie du Dante, qui remonte au mois d’août 1343; d'anciens exemplaires des lois lombardes; une curieuse collection d'ancienne musique, et une grande quantité de diplômes, indispensables à l’histoire des dynastes lombards, normands, souabes et angevins. Pendant que quelques-uns des moines se consacrent à l'exercice obligé du chœur, d’autres sont chargés des archives et de la bibliothèque, et les esprits les plus actifs se consacrent au professorat. Parmi les dernières publications de cette savante compagnie, il faut citer des Sermons inédits de saint Augustin, retrouvés dans les archives, et édités par l’abbé Fraja, archiviste du mont Cassin; une traduction italienne, du quatorzième siècle, des Femmes Illustres de Boccace, par Donat de Casentino, publiées d’après un manuscrit de la bibliothèque, et une histoire de l’abbaye du mont Cassin en trois volumes, par l’abbé Louis Tosti.
Bucnon.
CASSINE, de l'italien casina, dérivé du latin casa, nom donné dans quelques provinces à une petite maison de plaisance hors la ville, et par suite, populairement, à une maison de triste apparence. C’est aussi, en botanique, le nom d’un genre de la famille des aquifoliacées, formé par Linné, et renfermant environ une douzaine d'espèces, indigènes de l’Afrique australe et du Népaul ; une seule appartient à l'Amérique, et a été découverte à Saint-Domingue. Ce sont des arbrisseaux à rameaux tétragones, à feuilles opposées, coriaces et luisantes, à fleurs petites, hermaphrodites ou polygames, blanchâtres, disposées en cymes multiflores.
CASSINI, famille originaire d’Italie, et qui pendant deux siècles s’est fait remarquer en France par l’étude des sciences astronomiques.
CASSINI (JEan-Domnique), célèbre astronome, naquit le 8 juin 1625, à Périnaldo, dans le comté de Nice, de parents nobles. T1 ébaucha ses premières études sous un précepteur particulier , et alla les achever à Gênes chez les jésuites. Son unique goût alors était la poésie latine, dans laquelle il se distingua par plusieurs compositions imprimées avec celles de ses maîtres, dans un recueil in-fol., en 1646. Un livre d'astrologie judiciaire lui tomba dans les mains; aussitôt fut éveillée en lui une passion qui depuis ne le quitta plus, celle de la contemplation des astres. Véritable Chaldéen , il