CASTAING
point que le curé de Saint-Cloud fut appelé pour lui donner l'extréme-onction. On a remarqué que Desrues, Trumeau et d’autres empoisonneurs moins fameux , affectaient de grands dehors de viété; Castaing resta à genoux pendant toute la cerémonme, et le vénérable ecclésiastique fut édifié de sa
£erveur. Le docteur Pierre Pelletan, arrivé de Paris, trouva le malade expirant. Auguste rendit le dernier soupir entre les bras de Castaing, qui paraissait pénétré de douleur. Bien qu'il ne s’élevât dans la pensée des médecins aucun soupçon d’empoisonnement, ils jugèrent aussitôt qu’une mort si subite, si étrange, méritait d’être l’objet des investigations de la justice.
On avait remarqué, le second jour, une longue absence de Castaing; il prétendait qu'ayant eu besoin de prendre l'air, il avait fait un tour dans le bois de Boulogne; mais c'était un mensonge, et cette fausse déclaration devint contre lui l'indice le plus redoutable. En effet, Castaing avait pris. une petite voiture pour se rendre à Paris, et avait loué un cabriolet à l'heure pour en revenir. Pendant ce voyage, il avait acheté chez un pharmacien, près de la place des Victoires, douze grains d'émétique, et chez M. Chevalier, place du Pont-Saint-Michel, un demi-gros d’acétate de morphine. Castaing avoua ce voyage dans les prisons de Versailles à un soi-disant chevalier de Saint-Louis, qu'on lui avait donné pour compagnon, et dont la mission était sans doute d’obtenir de lui des indiscrétions. 1l prétendit ensuite qu’il n'avait fait aucun usage de l’acétate de morphine et de l’émétique achetés par lui à Paris, qu’il en avait fait le mélange dans une fiole, et qu’il avait jeté cette fiole dans les latrines, après la mort d’Auguste. Les perquisitions les plus minutieuses ne purent procurer la découverte de la fiole. Auguste était assez calme lorsque Castaing revint près de lui; Castaing lui fit prendre quelques gouttes d’une potion calmante, et à l'instant même les symptômes redoublèrent. Le nègre Jean exprima à l’audience, par une pantomime expressive, les convulsions de la physionomie de son maître lorsqu'il eut pris la dose fatale.
Le procès de Castaing attira une foule immense; on ne pouvait y entrer que par billets, et il se fit de ces cartes d'admission un trafic scandaleux. Le président fut un jour fort surpris de voir quelques-unes des plus charmantes actrices de nos théâtres, et entre autres Jenny-Vertpré, assises sur les premiers bancs, que l’on avait cru réserver à des dames de haut parage. Un quart d’heure avant la première audience, Castaing se trouva mal; mais cette indisposition fut passagère. Les traits des individus accusés des plus grands crimes contrastent presque toujours avec l’énormité des charges qui s'élèvent contre eux , et dérangent tous les calculs de la physionomancie. Castaing avait la chevelure blonde, l’air doux et réservé; à Saint-Cloud les ser-
vantes de la Tête-Noire l'avaient pris pour un jeune séminariste, et elles avaient exprimé sur le séjour des deux amis dans l’auberge d’étranges conjectures par des plaisanteries qui ont été rapportées aux débats. On chercherait en vain dans celui de nos journaux qui a rendu le compte le plus étendu, le plus fidèle de cette cause, des détails sur les effets de l’empoisonnement par l’acétate de morphine : docile aux recommandations faites à l'audience même par M. Hardoin, qui présida ces assises avec tant de distinction, la presse s’abstint alors de toute révélation tangereuse. Le docteur Chaussier, professeur de la Facu:{é, qui fut appelé comme expert, se présenta avec la robe, la toque et la chausse, et combattit avec chaleur l’opinion de ses confrères. « Vous ne pouvez, disait-il, me montrer aucune trace de morphine ni de tout autre poison végétal ou minéral. Pour que la justice reconnaisse un délit, il faut constater le corpus delicti : c'est l'alphabet de la science médico-légale. On me demande si un homme , après avoir pris de l’acétate de morphine, pourrait éprouver les mêmes symptômes : oui, sans doute, cela est possible; mais de possibili ad factum non
va let consequentia. » Pressé par un argument du docteur Laënnec, en forme de syllogisme, le docteur Chaussier répliqua : « Nego majorem ; mais lorsque je vous accorderais la majeure, et même la mineure par-dessus le marché, je nierais encore la conséquence : un homme déjà empoisonné peut tomber et se casser la jambe; mais ce n’est pas le poison qui est la cause immédiate de la fracture. » Tout le débat avec Chaussier était de cette force : les experts éprouvaient un grand embarras ; ils avaient analysé les restes d'une potion prise, sur ordonnance, chez un pharmacien de Boulogne, et qui aurait dû contenir deux grains d’acétate de morphine; mais ils ne purent en découvrir un seul atome, La conclusion était que la morphine s’évaporait par l'analyse. Cependant l’apothicaire donna aux débats le mot de l'énigme : « On n’a point trouvé de morphine, a-t-il dif, par une raison toute simple : n’en ayant point à ma disposition, je l'ai remplacée par une dose correspondante d’opium. »
Les amateurs d’éloquence judiciaire ont conservé la mémoire du réquisitoire de M. de Broé, enlevé peu de temps après à la magistrature non assise, par une maladie organique du cœur, qui ne lui permettait plus la plaïdoirie , et ensuite à la cour de cassation, par une mort prématurée. M. de Broé avait de dignes adversaires, M. Roussel et M. Berryer fils. M. Roussel, qui est aussi mort très-jeune, avait fait une plaïdoirie pleine de force et de logique; mais l'avocat général paraissait en avoir détruit l'effet par une réplique chaleureuse. M. Berryer ne consentit à plaider qu’à la condition qu'il lui serait permis de passer presque condamnation sur l’un des trois chefs d’accusation. Si l’on pouvait obtenir du jury une réponse négative sur les deux empoisonnements, il était difficile de justifier Castaing sur les faits relatifs à la soustraction du testament d’Hippolyte, et au payement de 100,000 francs qui en avait été le honteux salaire. Il y a plus, la condamnation de Castaing sur ce simple délit rassurait la conscience des jurés : il suffisait de cette collusion entre l’aîné des frères Ballet et Castaing pour faire annuler le testament d’Auguste. Ainsi Castaing, fütil réellement l’auteur de la mort des deux frères, il n’en aurait retiré aucun profit. Cet habile calcul n’obtint point de succès. Castaing ne fut déclaré coupable par le jury qu’à la majorité de sept contre cinq; mais la cour, se réunissant à la majorité des jurés, le condamna à la peine capitale. 11 était minuit lorsque l’arrêt fut prononcé ; la cour était remplie de femmes élégantes formant amphithéâtre comme dans une salle de bal ou de concert. Elles savourèrent jusqu’au dernier moment toutes les phases de ce drame; leur émotion fut au comble lorsque Castaing, montrant pour la première fois de l’énergie, s’écria : « Auguste, Hippolyte, d mes amis, du séjour céleste que vous habitez, vous êtes témoins du sort funeste auquel me condamnent les plus injustes préventions, les plus fausses apparences; j'irai bientôt vous rejoindre; vous me recevrez dans votre sein, et vous me trouverez toujours digne de vous. » *
Rentré en prison , Castaing fut atterré lorsqu'on lui prescrivit de changer ses vêtements contre le costume des condamnés et la camisole de force. Il avait porté à sa chemise pendant toute la durée des débats une épingle montée d’un gros diamant solitaire , présent qu’il avait reçu de son ami Auguste. On lui ôtait ce bijou toutes les fois qu’il sortait de l'audience, de peur qu’il ne se servit de la pointe du métal pour commettre un suicide. En attendant que la cour de cassation eût prononcé sur son pourvoi, Castaing avait été enfermé dans un cabanon de Bicêtre. Lorsqu'on l’éveilla une nuit pour le transférer à Paris, il n’eut pas de peine à deviner qu’il touchait à ses derniers moments. Il disait en route à l'huissier chargé du pénible devoir de l'accompagner : « Le peuple a soif de mon supplice; il demande ma tête; on ne pouvait lui refuser cette satisfaction. » Arrivé à la Conciergerie , il accepta avec empressement les secours de l’aumo-
nier, Labbé Montès. « Je me suis déjà confessé à Bicêtre, disait-il aux personnes qui l’entouraient; je vais me présenter encore au tribunal de la pénitence; je pourrais me confesser à haute voix, car je mourrai en protestant de mon innocence. » Les affreux préparatifs dela toilette ébranlèrent sa résolution ; il versa des larmes en voyant tomber les dernières boucles de sa chevelure blonde, dont il avait déjà coupé une partie pour l'envoyer à une personne chérie. Ses sanglots redoublèrent lorsqu'on lui lia les mains derrière le dos ; il recueillit ce qui lui restait de courage pour monter sur la fatale charrette. Chemin faisant il promenait ses regards sur les flots de la multitude qui inondait le Pont-au- Change et le quai de la Grève. Agenouillé au pied de l'échafaud, il baisa le crucifix, et mourut chrétiennement. Après cette satisfaction donnée à la justice criminelle, il y en avait une autre à donner à la justice civile. La sœur des frères Ballet n'avait pu obtenir devant la cour d’assises l'annulation du testament : cette nullité, qui ne pouvait être contestée, fut prononcée par le tribunal de première instance, contradictoirement avec le curateur nommé à la succession vacante.
La famille Castaing avait demandé à changer de nom. La publication légale de cette requête fut faite dans Le Moniteur, un mois après l’exécution de l’arrêt, mais elle n’eut pas de suite. On parvint à faire comprendre à ces personnes honorables que dans cette circonstance surtout elles devaient s’appliquer la maxime hautement proclamée en 1790, que les fautes sont personnelles. — M. Castaing père, ancien membre du Conseil des Cinq-Cents, ancien inspecteur général des forêts et chevalier de la Légion d'Honneur, est mort le 17 janvier 1845, à Mamers ( Sarthe), où il vivait dans une profonde solitude depuis 1824. Il était âgé de soixante-dix-huit ans. BRETON.
CASTALIDES, un des surnoms des Muses, tiré de la fontaine Castalie, qui leur était consacrée.
CASTALIE, célèbre fontaine de Grèce dans la Phocide. Sa source est enfoncée dans une profonde embrasure de rochers qui lient ensemble les deux croupes, non moins célèbres, du mont Parnasse. S’échappant par plusieurs bouches que la nature a percées dans le roc vif, elle descend par nappes et cascades de roche en roche le long de la pente de ce mont, sur une ligne d’environ cent pas. Ses eaux sont claires comme le cristal et agréables à boire, ainsi qu’au temps de Pausanias , qui en vante la douceur; elles entretiennent aux alentours, par leur humidité, un gazon toujours fleuri et de riants ombrages. A trente pas au-dessous de sa source est un bassin carré, dans lequel on descend par quatre marches taillées dans le roc; il était sans doute autrefois destiné à recevoir les ondes de cette fontaine, qui par sa fraîcheur devait y former un bain délicieux; car adossée à un roc escarpé elle se trouvait abritée des feux du jour, d’un côté par la croupe Hyampée et de l’autre par la croupe Tithorée, dont la plus haute, presque inaccessible, s'appelle aujourd’hui Héliocoro , Contrée du Soleil. Le réservoir de cette source est dans l’antre des nymphes coryciennes : c’est une ouverture à dix mètres au-dessus d’elle, le long des parois de laquelle s'étendent plusieurs grottes à belles voûtes, d'où filtrent continuellement des eaux, qui forment sur le sol rocailleux un petit lac. Les nuées et les neiges qui en tout temps couvrent les cimes du Parnasse alimentent cette fontaine. Nous abandonnons à l'ignorance des premiers peuples la croyance dans laquelle étaient les Phocidiens que le Céphissus, dont le niveau est d’ailleurs si bas par rapport à Castalie, suspendue, comme une urne, au flanc d’un rocher, était l’origine de cette source, parce que tous les ans lorsqu'ils jetaient des gâteaux sacrés dans le fleuve, ils étaient persuadés qu'ils reparaissaient sur les ondes castaliennes. Hérodote raconte que près de la fontaine il y avait un petit temple, consacré À Autonous, héros delphien, qui sous une forme gigan-