CASTOR
quatre-vingts ou cent pieds de longueur, sur dix ou douze pieds d'épaisseur à sa base. Cette construction paraît énorme pour des animaux de cette taille, et suppose en effet un travail immense ; mais la solidité avec laquelle l'ouvrage est construit étonne encore plus que sa grandeur. L'endroit de la rivière où ils établissent cette digue est ordinairement peu profond; s’il se trouve sur le bord un gros arbre qui puisse tomber dans l’eau, ils commencent par l’abattre pour en faire la pièce principale de leur construction. Cet arbre est souvent plus gros que le corps d’un homme; ils le scient, ils le rongent au pied, et, sans autre instrument que leurs quatre dents incisives, ils le coupent en assez peu de temps et le font tomber du côté qu’il leur plaît, c'est-à-dire en travers sur la rivière ; ensuite, ils coupent les branches de la cime de cet arbre tombé pour le mettre de niveau et le faire porter partout également. Ces opérations se font en comun : plusieurs castors rongent ensemble le pied de l’arbre pour l’abatire, plusieurs aussi vont ensemble pour en couper les branches lorsqu'il est abattu; d'autres parcourént en même temps les bords de la rivière et coupent de moindres arbres, les uns gros comme la jambe, les autres comme la cuisse; ils les dépècent et les scient à une cerfaine hauteur pour en faire des pieux ; ils amènent ces pièces de bois, d’abord par terre jusqu’au bord de la rivière, et ensuite par eau jusqu’au lieu de leur construction ; ils en font une espèce de pilotis serré, qu’ils renforcent encore en entrelaçant des branches entre les pieux. Cette opération suppose bien des difficultés vaincues; car pour dresser ces pieux et les mettre dans une situation à peu près perpendiculaire, il faut qu'avec les dents ils élèvent le gros bout contre le bord de la rivière ou contre l'arbre qui la traverse, que d’autres plongent en même temps jusqu’au fond de l’eau pour y creuser, avec les pieds de devant, un trou dans lequel ils font entrer la pointe du pieu afin qu’il puisse se tenir debout. A mesure que les uns plantent ainsi leurs pieux, les autres vont chercher de la terre qu’ils gâchent avec leurs pieds et battent avec leur queue; ils la portent dans leur gueuleet avec les pieds de devant, et ils en transportent une si grande quantité qu’ils en remplissent tous les intervalles de leur pilotis. Ce pilotis est composé de plusieurs rangs de pieux, tous égaux en hauteur et tous plantés les uns contre les autres; il s'étend d’un bord à l’autre de la rivière, il est rempli et maçonné partout; les pieux sont plantés verticalement du côté de la chute de l’eau ; tout l'ouvrage est au contraire en talus du côté qui en soutient la charge, en sorte que la chaussée, qui a dix ou douze pieds de largeur à la base, se réduit à deux ou trois pieds d’épaisseur au sommet; elle a donc non-seulement toute l’étendue, toute la solidité nécessaire, mais encore la forme la plus convenable pour retenir l’eau, l'empêcher de passer, en soutenir le poids, et en rompre les efforts. Au haut de la Chaussée, c'est-à-dire dansla partie où elle a le moins d’épaisseur, ils pratiquent deux ou trois ouvertures en pente qui sont autant de décharges de superficie qu’ils élargissent ou rétrécissent selon que Ja rivière vient à hausser ou baisser. »
Ce grand ouvrage d'utilité commune achevé, les castors songent à la construction de leurs habitations particulières, espèces de cabanes ou de huttes, à un, deux, ou trois étages, presque toujours ovales ou rondes, qu’ils bâtissent dans l'eau sur pilotis plein, au bord de leur lac, et dans lesquelles sont pratiquées deux issues opposées, lune pour aller à terre, l’autre du côté de l’eau. Ces petits édifices, dont la voûte s’arrondit en forme de coupole, sont maçonnés proprement avec du sable, de la terre glaise et des pierres, et enduits en dedans et en dehors d’une sorte de stuc qui les rend impénétrables à la pluie. Leur hauteur atteint près d’un mètre ; leur diamètre varie depuis 1”,30 jusqu'à 3,95, et l'épaisseur de leurs murs, qui est souvent de 0,65, les met en état de résister au choc des vents les plus impétucux. A
voir Ja régularité, la solidité et la perfection de ces travaux, on serait tenté de les attribuer à Ja main de l’homme.
Une bourgade de castors se compose de dix à douze cabanes, quelquefois de vingt à vingt-cinq. Chaque cabane est habitée par une famille ou tribu différente; les plus petites renferment deux, quatre, ou six castors; les plus grandes dix-huit et même trente, et presque toujours autant de mâles que de femelles. Près des habitations est établi, sous l’eau, un magasin où sont déposés les vivres recueillis en septembre pour la provision d'hiver: ce sont des écorces fraiches, des racines aquatiques, des branches tendres, mets dont le castor est très-friand. Chaque famille a son magasin particulier, proportionné au nombre de ses merbres, et où tous puisent en commun sans jamais toucher à celui de leurs voisins. « Quelque nombreuse que soit cette société, dit encore notre grand naturaliste, la paix s’y maintient sans altération ; le travail commun a resserré leur union. Des appétits modérés , des goûts simples, de Paversion pour la chair et le sang, leur Ôôtent jusqu’à l’idée de rapine et de guerre; ils jouissent de tous les biens que l’homme ne sait que désirer. Amis entre eux, s'ils ont quelques ennemis au dehors, ils savent les éviter; ils s’avertissent en frappant avec leur queue sur l’eau un coup qui retentit au loin dans toutes les voûtes des habitations. Chacun prend son parti, ou de plonger dans le lac ou de se recéler dans leurs murs, qui ne craignent que le feu du ciel ou le fer de l’homme, et qu’aucun animal n’ose entreprendre d’ouvrir ou de renverser. Ces asiles sont non-seulement très-sûrs, mais encore trèspropres et très-commodes : le plancher est jonché de verdure ; des rameaux de buis et de sapin leur servent de tapis sur lequel ïls ne font ni ne souffrent jamais aucune ordure ; la fenêtre qui regarde sur l’eau leur sert de balcon pour se fenir au frais et prendre le bain pendant la plus grande partie du jour ; ils s’y tiennent debout, la tête et les parties antérieures du corps élevées, et toutes les parties postérieures plongées dans l’eau. »
L'automne et l'hiver sont pour les castors la saïson de l'amour ; libres alors de tous soins, ils savourent à longs traits toutes ses jouissances. « Deux êtres assortis et réunis par un goût, par un choix réciproques, dit Raynal, après s'être éprouvés dans une association à des travaux publics, pendant les beaux jours de l'été, consentent à passer ensemble la rude saison des hivers. Ils s’y préparent par les approvisionnements qu'ils font en septembre. Les deux époux se retirent dans leur cabane dès l’automne, et ne se quittent plus. Aucun travail , aucun plaisir ne fait diversion, ne dérobe du temps à l’amour. Les mères conçoivent et portent les doux gages de cette passion universelle de la nature. Si quelque beau soleil vient égayer la triste saison, le couple heureux sort de sa cabane, va se promener sur le bord de l'étang ou de Ja rivière, y manger de l'écorce fraiche, y respirer les salutaires exhalaisons de la terre. Cependant la mère met au jour vers la fin de l’hiver les fruits de l'hymen conçus en automne; et tandis que le père, attiré dans les bois par les douceurs du printemps, laisse à ses petits la place qu’il occupait dans sa cabane étroite, elle les allaite, les soigne, les élève an nombre de deux ou troif- Ensuite elle les mène dans ses promenades, où le besoïn de se refaire et de les nourrir lui fait chercher des écrevisses, du poisson, de l’écorce nouvelle, jusqu’à la saison du travail. »
L'homme, cet ennemi implacable de tous les êtres dont la destruction peut tourner au profit de sa cupidité, l’homme vient souvent troubler d’une manière bien cruelle linnocence de ce bonheur domestique. La fourrure des castors étant beaucoup plus fournie en hiver qu’en été, c’est principalement dans cette saison qu’il leur déclare la guerre. Les chasseurs les attaquent de cent façons, tantôt isolément , tantôt en masse. Venlent-ils s'emparer d’une peuplade entière, ils font une ouverture à la digue, mettent l'étang à
sec, et prennent sans difficulté les malheureux castors hors d'état de se cacher, de s’échapper ou de se défendre. Bien souvent les sauvages américains ont détruit leurs établissements, et ces animaux ont eu la constance de les réédifier plusieurs étés de suite; mais lorsqu'un grand carnage a accompagné la ruine de la bourgade, la société trop réduite ne se rétablit plus; les castors échappés au massacre se dispersent, s’enfouissent isolément dans un terrier, et perdent leurs qualités sociales. ;
On appelle castors neufs les peaux des castors fués à la chasse pendant l'hiver et avant la mue; cas{ors secs ou castors maigres celles qui proviennent de la seconde chasse d'été, et castors gras celles que les sauvages de l’Amérique septentrionale ont portées plusieurs mois sur le corps, et qui sont imbibées de leur sueur, ce qui les rend, dit-on, plus précieuses pour les chapeliers. Indépendamment de sa fourrure, le castor fournit une matière dont la médecine faisait jadis grand usage dans le traitement des affections nerveuses : c’est le castoréum, liqueur onctueuse , d'un jaune pâle et d’une odeur fétide, contenue dans deux poches ou grosses vésicules placées près de l’anus, et dont l’animal se sert, à ce qu’il paraît, pour se lustrer le poil. Élien et d’autres naturalistes anciens après lui ont répété, sur la manière dont on se procurait le castoreum, un conte absurde, qui s’est accrédité parmi les modernes, et dont chacun de nous à pu voir le sujet représenté dans maintes gravures ornant le texte de quelques vieux livres de voyages. Ils prétendaient que pour sauver sa vie le castor, par une castration volontaire, livrait au chasseur la liqueur précieuse que celui-ci recherchaïit si avidement, et qu’on supposait alors se trouver dans des poches différentes de celles dont nous avons parlé plus haut. C’est même, dit-on, ce conte qui est l’origine du nom de castor ; car autrefois l'animal était connu en France sous celui de bièvre, qui est aussi celui par lequel on le désigne encore généralement dans la plupart des langues de l’Europe, sauf de légères altérations, résultant de la différence des idiomes.
Dans les cantons où sont établies des peuplades de castors civilisés, on trouve aussi des castors sauvages et solitaires, qui vivent sous terre, sans maison ni magasin, dans une longue galerie qu’ils creusent ordinairement au bord des eaux, et qu’ils ont soin de tailler en plan incliné pour éviter les inondations. On les appelle castors terriers; leur robe est sale et leur poil rongé sur le dos par son frottement contre la voûte du terrier. Il y a encore des castors qui s’établissént dans l’intérieur des terres, loin de l'élément cher à leur espèce ; leur fourrure n’est pas à beaucoup près aussi belle que celle des castors vivant en société.
Dans les temps anciens, le castor était commun à l’embouchure du Danube et sur les rives du Pont-Euxin : c’est de là que lui vient vraisemblablement le nom de canis ponlicus, que lui donnent quelquefois les naturalistes latins. Aujourd'hui il abonde particulièrement dans les solitudes de l'Amérique septentrionale, depuis le trentième jusqu’au soixantième degré de latitude nord. Il paraît que dans le Nouveau-Monde, comme dans l’ancien, à mesure qu’on s’avance vers le sud , l'espèce des castors devient de moins en moins nombreuse, et qu’on n’en rencontre même plus aucun au delà des limites de l'hémisphère boréal. IL existait encore aux siècles derniers des castors cabanés en Norwége et dans les autres contrées les plus septentrionales de l'Europe; on en trouvait aussi à l’état d'isolement en Espagne, en Italie, en Grèce, en Égypte, en Pologne, en Allemagne, sur les rives de l'Elbe et du Danube, et en France, dans le Languedoc, sur les bords de l'Isère, du Rhône et de l'Oise ; il est même probable que la petite rivière de Bièvre, qui se jette dans la Seine au-dessus de Paris, doit ce nom à l’établissement de castors sur ses rives dans les temps où la Gaule, sauvage et inhabitée, était couverte d’épaisses forêts, On ne rencontre plus guère aujourd’hui de castors