CASTRAMÉTATION
deux des alliés, Tous les autres étaient tracés dans les mêmes principes , mais leur figure n’était plus le carré. Le camp d'une armée prétorienne de deux légions, dont une romaine, était un parallélogramme, dont le front n'avait que la moitié de la profondeur. Celui de trois légions ronaines (et trois alliées) avait de front une fois et demie la profondeur; Au-dessus du nombre de six légions, dont trois romaines, lorsque l'armée n’occupait qu'un seul camp, ou elle allongeait son front, en conservant la profondeur normale, ou le camp était à double front. Le camp avait alors deux voies principales, et par conséquent six portes. La partie occupée par les légions les plus proches du front de l'ennemi s'appelait prétenture ; la partie opposée rélenture, et le centre prétoire. Le camp, tel que nous l'avons décrit d'après Polybe, pouvait également servir dans l’ordre de bataille par cohortes. Car les manipules de chaque espèce d'infanterie (princes, hastaires et triaires) étant rangts selon leur ordre numérique, parallèlement à la voie prétorienne , ou perpendiculairement au front, il en résultait que dans chaque tranche transversale on trouvait un manipule de hastaires, un de princes et un de triaires, c’est-à-dire une cohorte. Rien n'indique en effet que la castramétalion des Romains ait changé pendant toute la durée de la république.
Sous les empereurs, les provinces ayant acquis le droit de cité, il n'y avait plus de légions alliées ni de cohortes extraordinaires, mais il y eut des cohortes prétoriennes, des troupes étrangères et irrégulières en grand nombre, Les empereurs, avec leur cortége obligé de valets et de courtisans , eurent besoin d’un prétoire plus grand. Ce fut l’époque de la création d’un nouveau système de castramélation, que Hygius, gromateur (c'est-à-dire ingénieur chargé du tracé dès camps) sous l’empereur Adrien, nous a transmis. Le détail du tracé de ces camps, où l’on trouvait plusieurs espèces de troupes inconnues sous la république, des vexillaires, des explorateurs, des cohortes prétoriennes, les gardes-du-corps , etc., est trop compliqué pour trouver placeñci. Nous nous contenterons de dire qu'ils affectaient la forme d’un parallélogramme, dont la profondeur avait une fois et demie le front. Ils étaient divisés en trois parties, dont la moins profonde, au milieu de la hauteur, s’appelait le prétoire, celle du front la prétenture, ct l'opposée la rétenture. Le grand nombre de troupes étrangères et irrégulières qui se trouvaient dans les arméesavaitobligéà changer l'emplacement des légions romaines. Au lieu de camper au centre, comme du temps de la république, elles occupaient les côtés extérieurs du camp bordant les retranchements, afin de surveiller et de garder, pour ainsi dire, les autres troupes, dans lesquelles on avait moins de confiance. Depuis ce temps jusqu’à la chute de l'empire romain la castraméfation suivit sans doute la décadence de la tactique. Les armées ne furent presque plus composées que de troupes mercenaires. Les demi-sauvages qui alternativement servaient et déchiraient l'empire romain étaient organisés et campaient selon leurs habitudes. Quelques empereurs essayèrent, comme Léon le Philosophe et Constantin Porphyrogénète, de faire revivre les anciennes institutions ; mais leurs efforts furent inutiles.
Après la destruction de l'empire d’Ogcident, l'art de la guerre en Europe retomba dans le néant. Les guerres en grand n'étaient plus que la lutte entre deux peuples sauvages; celles de détail, que des chocs entre des brigands subalternes : les unes et les autres n’avaient pour objet et pour résultat que la dévastation et le pillage. La castramétation ne put renaître que du moment où l’on vit de nouveau des armées permanentes composées de troupes régulières. Notre objet n'étant pas d'écrire un ouvrage didactique militaire, nous ne nous occuperons pas de rechercher ce que fut la castramélation dans les premiers temps de la renaissance de Part militaire; nous nous contenterons d'indiquer ce
qu'elle est en ce moment, ou plutôt ce qu'elle et devenue depuis les derniers changements qu'a subis l’art de la guerre,
L'ordre mince ayant succédé à l’ordre profond, par une conséquence naturelle de Pemploi des armes à feu, la forme actuelle des camps ne peut plus être la même que celle adoptée par les Romains, Les troupes, étant rangées en ba- {aille sur un grand front, ne peuvent plus camper entassées dans unedisposition qui correspondrait à l’ordre en colonne. Attaquées avec vigueur et promptitude, elles ne pourraient pas facilement se déployer dans leur ordre de bataille, ni même se débrouiller assez vite des embarras de tentes ct de bagages au milieu desquels elles se trouveraient. Si l’ennemi parvenait à s'approcher, comme il arrivait souvent dans les guerres de l’antiquité, du front de bandière du camp, l'effet du canon serait décisif sur des masses cntassées et dans le désordre d’un mouvement. IL faut dune que le front du camp soit à peu près égal à celui que les troupes occupent en bataille, afin qu’elles puissent passer rapidement, comme nous l'avons dit, de l’ordre de repos à l'ordre de combat. Là où l’armée doit, dans ce dernier ordre, être sur plusieurs lignes, il faut que le campement soit sur le même nombre de lignes. Un camp doit représenter exactement la disposition de l’armée pour combattre dans la position où elle se trouve, Les armées sont aujourd’hui partagées par divisions et brigades ; mais leur élément de formation pour l'infanterie est le bataillon, pour la cavalerie l’escadron, et pour l'artillerie la batterie. Ces éléments de formation sont aussi les éléments primitifs de la castramétation. Ainsi, de quelque nombre de bataillons ou d’escadrons que soit composé un régiment d'infanterie ou de cavalerie, les règles générales de la castramétation sont les uêmes. Le principe général sur lequel elles sont établies est celui de la formation en colonne à droite, par compagnie et par demi-escadron. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut parvenir à donner au front du camp d’un bataillon ou d’un escadron une étendue égale à celle que la troupe occupe en bataïiile, Car il est évident que si les tentes de chaque compagnie s’étendaient parallèlement au front, l’espace qu’elles occuperaient deviendrait au moins le double de ce qu’il doit être, et qu’en prenant les armes, chacune se trouverait séparée de sa voisine. Le front de bataille est en même temps celui du campement d’un bataillon de huit compagnies, ou d’un régiment de quatre escadrons. Deux rangées de tentes sont affectées à chaque compagnie ou à chaque division d’un cscadron. Dans l’infanterie, les espaces qui séparent les tentes de chaque demi-compagnie sont des rues de huit à dix mètres. Dans la cavalerie, entre ces rues et ces tentes est l’emplacement des chevaux rangés parallèlement aux tentes et y faisant face. Les cuisines sont sur une ligne en arrière du camp, puis sur plusieurs lignes successives les tentes du petit état-major, des sous-lieutenants, des lieutenants et capitaines, des officiers supérieurs et d'état-major. Les faisceaux d’armes d'infanterie sont sur la ligne de front des tentes de la troupe. Cette ligne dans la cavalerie est celle des piquets.
Les règles de la castramétation commencent et finissent ici. Les bataillons d’un régiment, les régiments d’une brigade, les brigades d’une division, campent dans l’ordre indiqué sur l'emplacement qui leur est attribué dans la disposition générale. Excepté dans les campements de parade, il n’y a point d'emplacement fixe que la cavalerie, l’infanterie, l'artillerie, occupent dans tous les cas. L'armée étant placée dans ordre où elle doit combattre, chaque corps de troupe, quelle que soit celle des trois armes à laquelle il appartient, campe derrière le front où il était déployé. Il est aisé de voir par ce que nous venons de dire, que la fixation du campement d’une armée, c’est-à-dire la détermination de l'emplacement qu’elle doit occuper et de la répartition des troupes sur cet emplacement, ne peut appartenir qu’au générel en chef, Et lorsqu'on dit que les officiers
d'état-major sont chargés du tracé du camp, on entend simplement par là qu’ils ont la surveillance des détails d’exécution, des dispositions arrêtées par le général.
Les troupes peuvent être établies dans les camps de trois manières différentes : elles y sont sous des tentes, dans des baraques, ou sur la terre nue, ce qu'on appelle au bivouac. Jusqu’aux guerres de la révolution on ne faisait guère usage des camps de baraques et des bivouacs; les troupes campaient sous des tentes-lorsqu’elles n'étaient pas dans des cantonnements. Cette méthode pouvait être convenable à la manière dont on faisait alors la guerre : les mouvements des armées étaient lents et compassés; elles passaient un temps assez long dans le même camp, et ne faisaient presque pas de marches forcées. La manière actuelle de faire la guerre ne comporte plus une organisation qui tient encore un peu à l'enfance de l’art. La science de la guerre, ramenée à ses véritables principes, veut que le général, débarrassé de toute entrave inutile, puisse se livrer sans obstacle aux inspirations de son génie. La rapidité des mouvements est le plus puissant auxiliaire de ses combinaisons et presque toujours le seul gage de leur réussite, L’embarras des tentes et de leur transport, en grossissant les bagages, encore trop nombreux, des armées, était un obstacle presque invincible à la rapidité de leurs mouvements. Il était impossible de dérober à l’ennemi la connaissance assez exacte de la force des troupes établies sur chaque point et les marches ou les détachements qu’on avait intérêt de lui cacher. Un des moyens dont on peut se servir aujourd’hui pour tromper l'ennemi dans les calculs qu'il voudrait baser sur l'inspection d’un camp, et qui est le plus facile, celui d'augmenter le nombre des feux de bivouac ou desbaraques en diminuant le nombre d'hommes auxquels chacun doit servir, est impraticable avec des tentes; on ne peut pas davantage songer à laisser un camp tout dreské, après le départ des troupes qui y étaient, en le couvrant par des postes avancés. I] faudrait pour cela avoir au moins un double approvisionnement de tentes , lorsque le nombre nécessaire est déjà un trop grand embarras, et dans le second cas il faudrait en faire le sacrifice. Mais, dira-t-on, Turenne, Condé, Luxembourg, Montecuculi, le prince Eugène, etc., ont fait la guerre avec des armées munies de tentes, et ils ont exécuté des marches hardies et savantes. Que prouvent ces exemples, sinon qu'ils auraient fait encore mieux avec des armées dégagées de cet embarras ? C’est ce qu’on a vu dans les guerres de la révolution, sous des généraux que nous pouvons leur comparer.
Aureste, lebivouacn'’est pointl’habitude des camps permanents, ni même de ceux où l’armée passe plusieurs jours. Dans ces deux cas, si l’armée doit rester toute réunie et en ordre de bataille, elle se baraque, et si elle peut étendre son front sans inconvénient , si elle se trouve dans un pays peuplé, elle estcantonnée en cantonnements serrés. La division actuelle des armées en un nombre de corps qui peuvent agir isolément se prête avantageusement à cette mesure, Les canfonnements au milieu des opérations d'une campagne n’étant destinés qu’à mettre le soldat à couvert des intempéries de l'air, les maisons et surtout les granges servent alors de baraques ; on les remplit du nombre d'hommes que leur capacité peut contenir, en les plaçant l’un à côté de l'autre. J1 n’est pas de maison qui ne puisse en recevoir cinquante, et bien des fermes contiennent un bataillon et même plus. Chaque division occupe alors un espace assez resserré pour qu’elle puisse se réunir promptement et facilement, et prendre sa place de bataille, Dans les camps de baraques comme dans les bivouacs, le mode d'établissement des troupes est le même : chaque compagnie et chaque escadron se placent perpendiculairement en arriere de leur tront.
On a beaucoup déclamé , et même en style romantique, contre ce que les uns appellent l’usage et les autres l’invention des bivouacs, au lieu de campement sous la tente, On en