‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 462 sur 556 · CATALANE · texte numérisé non relu

CATALANE

pire grec dans l'Asie Mineure, avaient succédé les Turcs, amenés par Ertoghzul. En peu d’années ces derniers s'étaient rendus siredoutables aux empereurs grecs, qu'ils allaient parfois jusqu’à enlever des promeneurs inoffensifs , et surtout de belles promeneuses, dans les jardins de Constantinople. L'empereur. Andronic avait de l'argent pour armer des soldats, mais toutes ses troupes étaient découragées et abattues. Roger de Flor offrit à Andronic lui et les siens, et le roi Frédéric, pour se débarrasser d’auxiliaires si gènants, fut charmé de les assister dans cette négociation,

Roger de Flor obtint pour lui la dignité de grand-duc, qui était la quatrième de l'empire, et ensuite celle de césar, qui était la seconde, avec la main de Marie Assan, fille du roi des Bulgares, Jean Assan, et nièce de l’empereur, par Irène, sœur d’Andronie, mère de Marie. Ses amis les plus intimes obtinrent les plus hautes dignités après la sienne ; et les quinze cents Catalans à cheval ainsi que les cinq mille Almogavares à pied qu'il amena avec lui, sans y comprendre les matelots de sa flotte, composée de trente-six bâtiments, et qui formèrent ce qu’on a appelé la grande compagnie catalane, furent traités de la manière la plus généreuse. Ils arrivèrent à Constantinople au mois de septembre 1303. Ils étaient à peine débarqués, que des conflits sanglants s’engagèrent entre eux et les Génois , et se continuèrent journellement. L'empereur se hâta de terminer le mariage de Roger de Flor avec sa nièce, et dès la fin d’octobre ils furent expédiés en Asie, pour la presqu’ile de Cyzique, à la rencontre des Turcs. Ils avaient peu de chemin à faire pour les rencontrer, et la grande compagnie les trouva face à face à deux lieues du point de débarquement. Les Turcs n'étaient pas habitués à lutter avec d’aussi rudes et d’aussi ardents adversaires : ils furent complétement battus, et la rigueur de l'hiver les protégea seule contre une poursuite persévérante dans l’intérieur du pays; mais dès le mois de mars 1304 Roger de Flor rouvrit la campagne, et reconquit à l’empereur presque tout le beau pays des Sept- Églises, dans les environs de Smyrne.

Après tant de succès, Roger revint jouir de sa gloire et de sa nouvelle dignité de César à Constantinople , et au milieu des siens, dans la ville de Gallipoli, qui leur avait été donnée comme garnison. Il s’apprêtait à faire une nouvelle campagne, plus effective encore, en Asie, lorsque, le 28 mars 1305, pendant une visite de congé qu'il fit à Andrinople , à Michel , fils d’Andronic, il fut assassiné dans le palais même de Michel, que tourmentaient de si rapides triomphes, dont le contraste rendait plus amères ses propres défaites. Les hommes qui accompagnaient Roger furent surpris sans défense et mis à mort, et la fureur des partisans de Michel augmentant par ce premier succès, ils tuèrent çà et là tous les Catalans et Almogavares qu’ils purent rencontrer, au nombre de plus de mille hommes. Ils marchèrent même sur Gallipoli, pour y surprendre ce qui restait de la grande compagnie catalane, réduite à environ quatre mille hommes.

Au lieu de se laisser épouvanter par les dangers dont ils étaient entourés , les hommes de la grande compagnie catalane prirent la résolution audacieuse de déclarer la guerre à tout l’empire; mais ils voulurent que la chose fût faite selon toutes les règles de la chevalerie. Ils avaient donné leur foi à l’empereur, et ils lui envoyèrent une ambassade solennelle, au nom de toute la compagnie, pour lui déclarer à lui-même, assis sur son trône , en présence de toute sa cour et des grânds de l'empire convoqués par eux, qu'ayant menti à sa foi en faisant assassiner leur chef et en les attaquant sans défi préalable , ils lui retiraient la foi qu’ils lui avaient donnée , et qu’ils étaient prêts à prouver, dix contre dix, eent eontre cent, l'accusation de foi mentie qu’ils lui lançaient ; enfin, qu’à dater de ce jour, ils cessaient de se regarder comme ses amis, et se conduiraient comme ses ennemis. Cela fait, ils quitièrent l'audience impériale avec la plus parfaite

confiance. L'étonnement seul avait retenu les bras des affidés de l’empereur dans le premier instant, et on leur avait même octroyé l’escorte d'honneur et le sauf-conduit qu’ils demandaient; mais en arrivant à Rodosto, eux et vingt-sept des leurs qui les accompagnaient furent entourés dans les rues par des troupes apostées, poussés dans une boucherie, coupés par morceaux, et leurs membres dispersés dans l'empire, comme un trophée, donnèrent partout le signal de la guerre.

Retranchés dans la forteresse de Gallipoli, les Catalans portèrent le pillage et la mort dans tous les pays environnants. Afin de donner un nouvel aliment à leur courage, en se privant de tout espoir de retour dans leur pays, ils défoncèrent eux-mêmes presque tous leurs navires , se contentant de garder quatre galères et vingt-quatre longues barques armées pour les approvisionnements. Michel , fils d’Andronic, réunit contre eux toutes ses forces ; mais il fut battu et blessé à Apros, et n’échappa qu’à grand’peine, et dans le plus grand désordre, entraînant à sa suite tous les gens des campagnes , qui accouraient, pleins d’épouvante, à Constantinople, apportant sur des chariots les meubles les plus nécessaires, et laissant après eux les grains prêts à être moissonnés et les provisions déjà serrées dans les granges. Ces approvisionnements étaient fort nécessaires aux Catalans, qui, dit Ramon Muntaner, ne semaient , ni ne labouraient, ni ne cultivaient la vigne, ni ne la taillaient, et cependant récoltaient chaque année autant de vin qu’ils en pouvaient consommer, autant de froment, autant d'avoine, et vivaient splendidement et à bouche que veux-tu. Ils étaient fort aidés dans cet exercice de leur autorité absolue par quelques milliers de Turcs, qui trouvaient assez bonne cette existence militante et abondante aux dépens des Grecs.

Comme le nom de Franc était à lui seul une arme dans ce pays où s'étaient fait redouter les Français de Morée, et qu’il fallait un nom commun à ces bandes diverses, ils se donnèrent à eux-mêmes le nom de Francs, se créèrent des élendards, &s officiers, un chancelier et un trésorier, qui était Ramon Muntaner, et à la plume duquel nous devons le piquant récit de ces expéditions ; ils eurent même un sceau, sur lequel était écrit : Sceau de l’armée des Francs qui règne sur le royaume de Macédoine.

Quand tout le pays autour de Gallipoli et à dix journées à la ronde fut si bien dévasté qu’on ne trouvait plus rien à y piller, il fallut songer à se pourvoir ailleurs, et on résolut de traverser la Macédoine et la Thessalie, pour aller se joindre aux Français établis dans la principauté de Morée, qui s'étendait jusqu'aux frontières méridionales de la Thessalie. Quelques-uns d’entre eux avaient été bien accueillis par le jeune et chevaleresque Guy II de La Roche, duc d’Athènes; ils pensèrent qu'ils pourraient s’enrôler utilement à sa solde. Ils députèrent en même temps au roi de Sicile, dont ils avaient toujours porté la bannière, et le prièrent de leur donner un chef, attendu que l'anarchie s'était glissée parmi eux , et qu’ils avaient assassiné deux ou trois des chefs établis par eux-mêmes. Frédéric leur envoya, en effet, son parent Fernand de Majorque, qui les rejoignit en Macédoïine; mais il ne put faire reconnaître son autorité, et crut plus prudent de les abandonner à eux-mêmes. Les Catalans, après avoir démantelé et brûlé Gallipoli, s’avancèrent vers Christopolis et la presqu'île de Cassandria , où ils passèrent hiver. Là ils eurent, à ce qu'il paraît, de grandes luttes à soutenir contre un capitaine grec, nommé Chandrinos qui voulait leur interdire le séjour en Thessalie. Il fut enfin convenu que les Catalans seraient fournis de vivres et d’argent, que des guides leur seraient donnés, et que libre passage leur serait accordé. Au printemps, ils se mirent donc en route vers la Béotie, possédée par les ducs français d’Athènes. Ils arrivèrent, en eflet, près de l’antique Orchomène de Mynias, sur les bords du lac Copaïs aux millions de grenouilles , vers la fin de l’année 1309.

Là, ils espéraient être enfin parvenus dans une terre amie, et obtenir hospitalité et bonne solde du duc d'Athènes. Mais Guy II de La Roche était mort sans enfants, en 1308 , et le duché d'Athènes était échu à Gautier de Brienne. Celui-ci, qui avait été élevé à la cour des rois angevins de Naples, et dont ie père, Hugues de Brienne, avait succombé dans la bataille des huit comtes contre les troupes catalanes du roi Frédéric de Sicile, n’était nullement disposé à se montrer aussi favorable à la grande compagnie catalane que l’eût fait son prédécesseur. Dès son arrivée de Naples, il avait appris la marche des Catalans vers son duché, et il s’était hâté de lever des troupes pour s'opposer à leur passage. Ainsi serrés entre Chandrinos d’une part, qui leur interdisait le retour en Thessalie, et Gautier de Brienne , qui voulait les empêcher de passer en Béotie, les Catalans, réunis aux Turcs qui les avaient accompagnés, se préparèrent de leur côté à se défendre sur le terrain où ils étaient venus camper. Les terres marécageuses qui entourent cette partie du lac Copaïs formaient pour eux une sorte de défense naturelle contre les chevaliers pesamment armés du duc Gautier de Brienne. Ils augmentèrent encore les difficultés du terrain par des saignées dissimulées qui le rendaient tout à fait impraticable à la cavalerie.

Un écrivain grec, Nicéphore Grégoras, et le Catalan Ramon Muntaner ont décrit avec détails cette bataille, qui décida du duché français d'Athènes. Gautier de Brienne arriva au milieu du printemps de 1310, avec une armée composée de huit mille hommes d’infanterie et de six mille quatre cents hommes de cavalerie. Au lieu de s’emparer du passage de la montagne, et de cerner les Catalans dans le lieu où ils étaient, de manière à les tenir assiégés et sans ressources dans ce lieu marécageux, il voulut en finir à l’instant même, et avec l’impétuosité habituelle à nos chevaliers, il précipita ses chevaliers sur cette plaine qui lui semblait couverte d’un si beau vêtement de verdure. Mais avant d’être parvenus jusqu'aux Catalans, qui les attendaient avec teurs traits derrière leurs humides retranchements, ils se virent arrêtés dans leur élan. Leurs pesants chevaux, n'osant porter le pied avecassurance eur ce terrain marécageux, tantôt glissaient et roulaient dans la boue avec leurs cavaliers, et, se débarrassant d'eux, s’emportaient dans la plaine, où ils venaient porter le désordre; tantôt sentant leurs pieds s’enfoncer, ils restaient immobiles au même lieu avec leurs maîtres; comme s'ils eussent été retenus par de lourdes entraves ou comme si c’eût été des chevaux de marbre, portant des cavaliers inanimés comme eux. Livrés ainsi sans défense aux arbalètes des Catalans, aux arcs des Turcs et aux épieux des Almogavares, ils furent en bonne partie égorgés. Le duc d’Athènes, le brave et impétueux Gautier, y périt luimême, et ses deux villes de Thèbes et d'Athènes, n’ayant pas eu le temps de se mettre en défense, furent enlevées par surprise par la grande compagnie catalane.

Jeanne de Châtillon, veuve de Gautier de Brienne, se réfugia à Napieset ensuite en France, avec son fils etsa fille. Lorsque ce fils, nommé Gautier comme son père, fut parvenu à l’âge d'homme, il chercha à reprendre sur la grande compagnie catalane son duché héréditaire d'Athènes, mais il échoua aussi par son impatience, ainsi que l’avait fait son oncle paternel et son tuteur, Gautier de Châtillon, dans une expédition entreprise déjà pour luien Grèce, quatre ans après la mort de son père, en 1314. Désappointé de ce côté, Gautier de Brienne chercha à s’indemniser en usurpant la seigneurie de Florence; mais il en fut chassé en 1343, et retourna en France, où il obtint la dignité de grand-connétable, et termina glorieusement ses jours à la bataille de Poiliers, en 1356.

Pendant ce temps, la grande compagnie catalane avait cherché à prendre pied dans le duché d'Athènes, Sentant le besoin d'un chef qui les contint et les guidât, ils s'adressèrent de nouveau au roi Frédéric de Sicile, qui en 1312 leur

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