CATHCART — CATHÉDRALE
que le cabinet de Saint-James jeta les yeux pour diriger l’odieux guet-apens qu'il avait résolu contre le Danemark, soupçonné de tendances françaises dans sa politique, et que l'infâme attentat dont, au mois d'août 1807, la ville de Copenbague devint la victime, fut consommé par un corps d'armée dont il avait le commandement en chef. Cet acte barbare, devant la perpétration duquel eussent reculé des dibustiers et des pirates, valut de nouveaux honneurs à lorä Catheart, qui, au retour de cette odieuse expédition, fut créé vicomte, et peu après ambassadeur en Russie. Cathcart prit dès lors une part importante à toutes les intrigues ourdies sur le continent par le cabinet britannique contre la France, et devint l’un des agents les plus actifs e la coalition, En 1813 il suivit constamment le quartier énéral de l’empereur Alexandre, et assista à l’entrevue que e monarque eut à Prague avec l’empereur d'Autriche et le oi de Prusse. Il assista également à la bataille de Dresde, t se trouvait à côté de Moreau quand un boulet français vint providentiellement frapper ce soldat de la république, el faire justice du vainqueur de Hohenlinden, coupable d'avoir, oublieux de sa gloire et de ses devoirs envers la patrie, passé à l'ennemi. Pendant la campagne, Cathcart, qui ne quitta pas un instant le quartier général russe, joua un grand rôle dans les négociations diplomatiques qui se menèrent alors de front avec les opérations militaires. L’un des signataires du trailé de Paris, il alla représenter l’Angleterre au congrès de Vienne, et en cette qualité apposa encore son nom au bas du traité de la seconde coalition, qui nous valut le deuxième retour de la maison de Bourbon. Il était naturel qu'après avoir rempli un rôle si important dans cette émeute obstinée des rois et des oligarques européens contre la France et Napoléon, Cathcart reçût de son gouvernement les plus hautes distinctions comme récompense de son zèle et de son dévouement. Aussi fut-il nommé pair d'Angleterre, avec le titre de comte, et chargé pendant longtemps des fonctions d’ambassadeur à Saint-Pétersbourg, poste qu’il conserva tant que la lente réaction de l'opinion publique en Angleterre n’eut pas enfin arraché le pouvoir
aux hommes de 1809 et de 1815. Rentré alors dans l’obs-
curité, ce digne agent de Pitt passa les dix dernières années de sa vie dans son domaine de Cartfide, près de Glasgow, où il mourut, le {7 juin 1843.
Son fils aîné, Charles Murray, lord CATHGART, connu précédemment sous le nom de Lord Greenoch, né le 21 décembre 1783, servit en Espagne et à Waterloo sous Wellington, et obtint plus tard le poste de commandant du château d'Édimbourg. Promu en 1830 au grade de généralmajor, il remplit en 1851, au Canada, les fonctions de gouverneur et de lieutenant général. En 1854 il fut promu au grade de général d'armée, et mourut le 16 juillet 1859.— Georges , son frère cadet, né en 1794, lieutenant général, accompagna en 1812 son père en Russie, et assista à ses côtés aux campagnes qui suivirent, jusqu’à la capitulalion de Paris. Après avoir servi aux Antilles, il passa au Canada et réprima avec vigueur l'insurrection de 1837. Nommé en 1852 gouverneur du Cap de Bonne-Espérance, il fut assez heureux pour mener à bonne fin la guerre contre les Cafres. Rappelé en 1854 il prit part à l'expédition de Crimée et fut tué à la bataille d’Inkermann (5 novembre). On a de lui des Commentaries on the war in Russia and Germany in 1812 and 1813 (Londres, 1850).
CATHÉDRALE (du latin cathedra , chaire; église cathédrale, église où est la chaire de l’évêque). Église cathédrale est synonyme d'église épiscopale. Primitivement, dans l'assemblée des prêtres, ou presbyterium, qui se tenait avec solennité sous la présidence de l’évêque, chacun avait sa chaire ou son siége, et la chaire de l’évêque dominait les autres, De là l'usage de désigner la dignité de l'évêque par le nom de chaire ou de siége. Plus tard, on a étendu la signification du mot cathédrale. C’était d’abord
le lieu de l'assemblée presbytérienne présidée par l’évêque, puis, lorsque les chrétiens eurent des temples publics sous le nom d’églises, l’église principale, qui fut celle où l’évêque célébrait, reçut le nom d'église cathédrale, parce que là encore les prêtres avaient un lieu d’enceinte avec des siéges, et le siége de l’évêque y était distinct de tous les autres ; ainsi l’étymologie est toujours la même.
La cathédrale est plus qu’une église, c’est un symbole, La cathédrale représente tout le système chrétien, avec sa grande hiérarchie; aussi ne soyons pas étonnés que là se soient concentrés tous les efforts du génie et de la piété. La construction des cathédrales appelait toutes les puissances de l’homme. Prètres et peuples, seigneurs et vassaux, rois et sujets, se sont unis pour faire de ces monuments quelque chose qui répondit à la grandeur des pensées qui s’y rattachent, Les cathédrales ont été des constructions prodigieuses, et en dehors detoutes les proportions connues de l'architecture; on eût dit un vaste effort pour en faire une communication de la pensée humaine avec la pensée divine, un marche-pied vers le ciel. Et d’abord, remarquons une différence de la cathédrale, vrai type du temple chrétien, avec les temples grecs : ici le peuple ne pénétrait pas, il se fenait aux abords, sous le péristyle, ou en des enceintes accessoires, tandis que le prêtre enveloppait de mystère ses cérémonies ou ses sacrifices; dans l’église chrétienne tout se découvre, le peuple entre à flots; le voilà qui se répand par de larges portiques sous des voûtes immenses, il presse le sanctuaire, il se mêle aux solennités, il prend part aux actes mystérieux du prêtre, il prie avec lui; c’est le caractère intime, mystique, profond, du culte chrétien : chacun y participe, et c’est ce qui le fait grand, surnaturel, divin. Il s'ensuit que le temple a son caractère propre, un caractère de majesté inconnu à tous les cultes de la terre. Et ce caractère, ce n’est pas l’art vulgaire de l’architecture qui l'a créé : vous ne le voyez pas se former graduellement par des imitations; c’est l’instinct, à défaut de génie, qui le révèle. 11 se produit comme d’un jet, et la civilisation savante s'étonne de le voir brusquement développé en des temps qu’elle s’obstine à regarder comme barbares. La cathédrale sort principalement du moyen âge. C’est de là, c’est de ces siècles tout incultes que s’élèvent et jaillissent ces superbes monuments, ces travaux inspirés, ces œuvres d'architecture dont le modèle n’était nulle part, vastes créations auxquelles les peuples entiers participaient, comme pour attester qu’elles devaient leur naissance non point à l'inspiration d’un homme, mais à celle de tous les hommes ; non point à un génie particulier, mais à la foi universelle.
L'étude des cathédrales est pittoresque et poétique; elle nous remet en présence le monde de l’ancienne croyance, contraste fécond avec le monde du matérialisme moderne. Les temps présents seraient bien capables, je n’en doute pas, de produire une cathédrale, mais quelle cathédrale! Vous verriez un savant académique comparer les ordres d'architecture, étudier les formes grecques, fouiller les ruines pour y découvrir quelque originalité peu connue, faire de la nouveauté avec des antiquités oubliées, et puis de ces rapprochements ingénieux, de ces recherches profondes, faire sortir un temple moitié grec, moitié chrétien, sans inspiration propre, un temple immense sans grandiose, un temple qui ne dit rien à l’âme, rien aux yeux, rien à la foi, rien à la piété; un temple qui serait tout aussi bien un cirque, ou un théâtre; un temple aux belles dimensions toutefois, avec de riches colonnades et des voûtes hardies, mais un temple muet, gisant à terre comme ferait un temple antique oublié par le temps, sans rapport avec les pensées des âges nouveaux. Il en est apparemment de l'architecture comme de tous les arts créateurs : elle vit d'inspiration et de foi. L'architecture du moyen âge est une architecture de génie. C’est le christianisme qui la faite. Lorsque le christianisme s’est affaibli, l'architecture n’a plus été origi-
sale. Elle a été copiste, d’abord copiste maladroite, et ensuite copiste élégante et raffinée, suivant le progrès des études. Mais l'inspiration l'avait délaissée; le vrai génie avait disparu. Il ne restait que la perfection de limitation : c’est le génie des âges qui dégénèrent.
Il faut remarquer qu’en même temps que le christianisme créait ou inspirait son architecture, il en multipliait à la fois les chefs-d'œuvre, par la pensée commune qu’il jetait dans l'esprit des peuples et qui les faisait participer avec l’intelligence et l’activité de la foi à ces immenses conceptions. 11 paraît qu'il n’y a guère eu de cathédrales bâties avant le dixième siècle, bien que des auteurs espagnols fassent remonter l'antiquité de quelques-unes de leurs églises jusqu’au temps des apôtres. Cependant quelques grands temples existaient déjà. L'empereur Constantin avait, à grands frais, élevé dans Rome la basilique de Saint-Pierre, et pour la première fois, dit-on, la forme de la croix servit de type à l'architecture chrétienne; l’empereur avait ainsi voulu consacrer le souvenir de l’apparition merveilleuse qui fut le signal de sa victoire contre Maxence. Lorsqu'il transporta l'empire à Constantinople, il éleva de même dans sa nouvelle capitale un superbe temple sous l’invocation de Sainte-Sophie. Mais cette église éprouva diverses vicissitudes : Arcadius et Théodose le jeune la relevèrent tour à tour de ses ruines, et Justinien la développa enfin sur un plan tout nouveau. Dans cette église parut pour la première fois Pélégante découverte de cette voûte circulaire jetée au-dessus du plan carré formé par la croix, qui depuis a donné lieu à ces vastes dômes chrétiens lancés vers les nues.
Cependant, le génie de l'architecture se développait dans l'occident de l’Europe. C'est des couvents qu’il prit son essor. Les moines étaient leurs propres architectes. Les rois, occupés à la guerre, laissaient aller ce mouvement de sciences et d'arts vers les ordres religieux. On vit des évêques présider aux constructions d’églises. Grégoire de Tours qualife du nom d'architecte un de ses prédécesseurs nommé Lion. Saint Germain, évêque de Paris, traça les dessins de l'église que Childebert fit élever en l’honneur de saint Vincent, et qui plus tard porta son nom. Le même évêque alla bâtir à Angers une église sous linvocetion de saint Germain d'Auxerre. Saint Avite de Clermont bâtit en Auvergne plusieurs églises. Ferréol, évêque de Limoges, saint Dalmasius, évêque de Rhodès, saint Agricole, évêque de Chälons-sur-Saône, présidèrent à des constructions semblables. C’était le christianisme qui était toute l'inspiration de la science architecturale, et c’est ce qui donna à ces créations un type inconnu. Puis les rois venaient avec la puissance de leurs richesses seconder cet élan de création. On les voit à la tête detoutes les entreprises. Dagobert, dans le septième siècle, présidait à la construction de l'église de Saint-Denis, et y jetait une magnificence dont les arts anciens n’avaient pas vu d'exemple. Plus tard s’achevait sous ses auspices la première tour de Strasbourg, monument prodigieux de génie, qui fut pour le génie d’un àge plus rapproché un objet fécond et inspirateur de rivalité. Charlemagne vint , et couvrit l'empire d'Occident d'églises pleines de majesté et de richesse. A i x-l a-Chapelle prit son nom de ce mot même de chapelle appliqué à une merveilleuse église où ie grand homme avait uni à toutes les inventions du génie grec toutes les puissances du génie chrétien. L’Italie fut ornée de travaux semblables. Louis le Débonnaire imita ce goût des constructions pieuses. Ainsi l’architecture se développa par le concours des moines et des rois jusqu'au règne de Philippe-Anguste.
Du milieu de ces vastes travaux la cathédrale proprement dite avait pris naissance. La première qui apparaisse avec grand éelat dans l’histoire est celle de Saint-Marc de Venise. Elle avait d'abord été construite en 829. Vers la fin du siècle suivant, elle fut brûlée au milieu de la sédition où
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périt le doge Candanio. Urseolo [°° la rétablit sur le modèle de Sainte-Sophie. I1 confia ce travail à l'architecte Buschetto da Dalichio, qui donna à limitation de léglise de Sainte-Sophie un air de liberté originale, en jetant au-dessus de ses voûtes cinq coupoles avec de äoubles calottes, qui au-dedans produisent un effet d’élancement très-pittoresque, et au dehors couronnent l'édifice de dômes élégants et pleins de grâce. En France, la cathédrale de Reims se bâtissait vers le même temps. Louis le Débonnaire avait permis à l'évêque Ébon de se servir des matériaux des anciennes murailles de la ville. Hincmar termina cet édifice, qu’il orna avec magnificence. On sait tous les souvenirs qui se rattachent à cette église royale. Elle semblait destinée aux pompes les plus imposantes de la nation. Son portique est célèbre. Son architecture pyramidale est d’un effet merveilleux, et il ne se conçoit pas aujourd'hui que ces âges reculés aient jeté dans la construction des temples cette poésie idéale, et qu'ils aient trouvé des moyens d’exécution pour réaliser des plans si gigantesques. Mais, d’autre part, la barbarie faisait ses ravages; les Normands danois dévastèrent les pays qu’ils avaient inondés. Ils démolirent l'église de Saint-Ouen à Rouen, et brûkrent la cathédrale de Chartres. Peu après, ils détruisirent l'église de Sainte-Geneviève à Paris, mirent le feu à celle de Saint-Germain, ruinèrent celle de Saint-Martin de Tours, et, pour aider à la destruction, les Sarrasins parurent. L'architecture eut besoin d'efforts nouveaux pour réparer toutes ces ruines. Et en effet elle redoubla d'activité et de génie.
Le dixième, le onzième, le douzième et le treizième siècle
produisirent les plus belles cathédrales de la France. Le
roi Robert, ditle Pieux, donna le signal de ce renouvellement de art chrétien. La nouvelle cathédrale de Chartres ayant été encore consumée par le feu du ciel, Pévêèque Fulbert entreprit de la rétablir, et invoqua les secours de Robert. L'exemple du roi de France donna de l'émulation à d’autres princes. Canut, roi de Danemark et d'Angleterre, Guillaume, duc d'Aquitaine, Richard, duc de Normandie, Eudes, comte de Chartres, rivalisèrent d'efforts et de zèle. Le travail fut poussé avec une rapidité incroyable. En peu d’années on vit s’élever le nouvel édifice, un des plus beaux monuments du moyen âge. Il a dans œuvre plus de 136 mètres de longueur sur 35 de hauteur. La nef, large de 16 mètres, est accompagnée d’une aïle simple de chaque côté. Mais autour du chœur les ailes sont doubles, et ornées de sept chapelles élégantes et merveilleusement disposées. La tradition locale raconte que les grottes souterraines qui suivent le mouvement de l’église ont servi aux sacrifices des druides. Elle ajoute qu'ils les avaient dédiées à la Vierge qui devait enfanter. Ce ne serait qu'une trace de plus de la vaste tradition du genre humain. Le elocher de la cathédrale est célèbre par sa flèche élancée vers le ciel. Ces sortes de travaux révèlent, ce me semble, une pensée morale très-profonde. On dirait un besoin infini d’aller toucher les nues et de monter jusqu’à Dieu. Telle est l'architecture du moyen âge; elle fait effort pour se détacher de la terre. Il y a là une noble inspiration de poésie, quand il n'y aurait pas une sublime inspiration de foi.
Ce fut encore le roi Robert qui construisit la cathédrale de Senlis , ainsi que d’autres églises remarquables, l'église collégiale d’Étampes, Saint-Hilaire, Notre-Dame et Saint- Aignan à Orléans, Péglise de Vitry, Saint-Cassien à Autun, Saint-Léger dans la forêt d'Iveline, Notre-Dame de Poissy, et Saint-Nicolas-des-Champs, près de son palais, hors de l'enceinte de Paris. En même temps, on rebâtissait église de Sainte-Geneviève, plusieurs fois détruite et toujours relevée par la foi des peuples. Léon IX, qui vint tenir à Reims un concile, encouragea ce zèle de construction. La cathédrale de Séez avait été incendiée dans une singulière bataille soutenue contre des voleurs qui s’y étaient renfermés. Le
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pape cngagea l’évêque Ives, qui était à la fois comte d’Alençon, à la reconstruire. 11 y a dans ces souvenirs un singulier mélange de foi et de barbarie. Ils expliquent tout le génie du moyen âge. L'architecture fut souvent une expiation. Cependant il est juste de remarquer dans ces monuments du moyen âge autre chose que la pensée chrétienne qui en est d’abord tout le génie. La plupart des cathédrales ont été construites par des architectes dont les noms sont restés inconnus. On dirait que la gloire n'était pour rien dans ces chefs-d’œuvre, et, d'autre part, certains ouvriers, moins remplis de cette inspiration religieuse, ne dédaignaient pas la renommée; mais, chose bizarre, ils la poursuivaient par des travaux capricieux, qu'ils plaquaient au hasard sur ces graves et austères monuments. Il y a peu de vieilles cathédrales sur lesquelles vous ne trouviez des sculptures grotesques , et disparates avec la sainte unité de l'œuvre. Ainsi Part chrétien concevait admirablement le monument dans son ensemble, mais la perfection des détails lui échappait. Le génie était présent ; la science n’était pas venue. C’est tout le contraire dans la civilisation. Ce défaut est commun à toutes les cathédrales bâties à cette époque, en France, en Allemagne et en Angleterre. Peut-être aussi s’explique-t-il par un effort que tentait déjà la sculpture pour s’égaler au génie de architecture, si soudainement développé. L'architecture, c’estl’épopée, la sculpture, c’est la poésie de détail : l’une se produit d’un seul jet, l’autre arrive par degrés. Homère commence, Ovide finit. Et encore l'architecture grandiose a bien aussi ses détails admirables de perfection, ses ogives jetées l’une sur l’autre, ses colonnes effilées, ses dentelures élégantes, ses ouvertures découpées, ses plans variés, ses flèches légères ; mais cela est d’un jet, et tient à la création première. L'art ne Va pas cherché après coup, il l’a conçu comme un ensemble de travail. C’est l'inspiration même de l'œuvre
Cette ardeur de construction s’anima sous saint Louis. On ne saurait dire tous les monuments qui appartiennent à ce règne : la Sainte-Chapelle en est peut-êtrele plus élégant et le plus pur; l’art moderne n’a rien créé de plus parfait. Les Normands, d’abord destructeurs, une fois établis, étaient devenus ardents à édifier. Le génie chrétien les avait domptés. La Normandie se couvrit de cathédrales superbes ; celle de Rouen est remarquable de beauté et de grandiose. Le même goût descendit dans la Basse-Normandie, et gagna la Bretagne. Cependant, au milieu de ces travaux presque improvisés, s’avançait lentement et gravement l'immense édifice de Notre-Dame de Paris, la cathédrale la plus remplie de souvenirs, et que nous allons trouver tout à l'heure achevée. Les religieux de Citeaux secondèrent ce mouvement d'architecture. La Flandre doit quelques églises au génie de leurs abbés. On rapporte surtout, comme une particularité curieuse et remarquable, que l’église et le monastère des Dunes furent construits par les hommes du couvent, à l’exclusion de tous ouvriersétrangers. Les religieux, tant profès, convers, que frères lais et serviteurs, au nombre de plus de quatre cents, s’appliquaient les uns au dessin, les autres à la péinture, ceux-ci à la coupe des pierres , ceux-là à la sculpture ; il y en avait pour la menuiserie et la charpenterie, jl y en avait pour la serrurerie, il y en avait pour tous les travaux dépendant de l’architecture.
Du reste, il ne faut point s’étonner de cet exemple particulier de zèle architectural. Le temps des croisades, qui fut un temps de mouvement extraordinaire dans toutes les idées, produisit je ne sais quel besoin d’expiations publiques, qu'on crut satisfaire par des constructions religieuses. Il se forma des compagnies de maçons, qui faisaient vœu de bâtir des églises, espèces de pèlerins qui couraient le monde Ja truelle à la main.
C’est à eux sans doute qu'il faut remonter pour expliquer ce nombre prodigieux de cathédrales magniliques qui ap-
partiennent au moyen âge, et qui couvrent toutes les provinces de France. Philippe-Auguste seconda ce progrès, Ce fut lui qui commença de bâtir la cathédrale d'Amiens, sous l’épiscopat d'Évrard. Cette église fut commencée en 1220 ; Robert de Luzarches, un des grands architectes de ce grand siècle, en dressa le plan. Peu après, l’évêque et l’architecte moururent, mais leur zèle survéent, En soixante ans la cathédrale fut terminée. C’est une œuvre rare de perfection et d'ensemble, qui suppose des études savantes. La façade se développe sur 50 mètres, et se couronne de deux tours inégales. Trois portiques élégants saisissent la vue, et supportent l’une sur l’autre deux galeries à jour, à arcades-ogives, soutenues sur des colonnes groupées et simples. La galerie supérieure présente vingt-deux statues de rois de France, bienfaiteurs de l’église, et au-dessus de ces têtes royales vous voyez la grande rose de la nef, magnifique travail, gracieuse composition, qui déjà vous montre le goût des arts poussé à un point extrême de délicatesse. Vous pénétrez dans l’église par sept portes , et vous voyez les lignes architecturales se développer librement sur une longueur de 140 mètres, avec les artifices de perspective qui multiplient les lointains, et vous mettent comme en présence de l'infini. En cela le système des ogives était merveilleux ; il prolonge les distances et les fait perdre graduellement dans l’immensité. Il en est de même du système de colonnades légères, rondes et simples , qui partent de la terre comme des flèches et montent au ciel, laissant courir entre elles la lumière, et agrandissant l’espace, en même temps qu’elles étonnent l'imagination par la ténuité de leurs formes. Tous ces effets sont admirables à Amiens.
Le même siècle vit commencer un autre monument trèsremarquable, la cathédrale d'Orléans, sous le nom de Sainte-Croix. La première picrre fut posée par l’évêque Gilles de Pathay, le {{ septembre 1287. Déjà l’art gothique allait prendre un caractère de régularité savante, qui ne s'était pas vu dans les premières constructions. Ce fut une perfection sans doute, mais qui bientôt fit place à un caractère nouyeau de recherche, où l’inspiration ne fut plus aussi libre, aussi spontanée. La cathédrale d'Orléans touche à cette limite délicate où la science succède au génie. A l’étudier ayec soin, on croit voir je ne sais quelle application minutieuse à copier un modèle de grandiose, qui est ailleurs que dans la pensée de l’architecte. Cette perfection dans les détails, cette régularité dans les formes, ce soin, cette exactitude, cette harmonie compassée, ont je ne sais quoi de pénible et de froid, qui ôte l’idée d’une inspiration originale : on aime mieux le aisser-aller du moyen âge, même avec le placage de quelques défauts sur des chefs-d'œuvre soudainement créés. L’art n’est d’abord que du génie; à Orléans il semble que le génie est déjà devenu un art. Du reste, j’ajoute que cet art est sublime, car Sainte-Croix est un monument admirable de hardiesse, de grandeur, d'élégance même, si ce n’est qu’on dirait que la science moderne a réalisé, avec sa merveilleuse puissance d'imitation, l'étude originale de quelques vieux moines du douzième siècle.
On ne finirait pas de mentionner toutes les cathédrales qui tiennent au moyen âge. Celle de Strasbourg date des premières années du quatorzième siècle; mais l’ordre gothique reste entier. L'architecte, Ervin de Steinbach, y travailla vingt-huit ans de suite. Il ne fit guère que reproduire le style des cathédrales de Reims etde Paris.Néanmoins son génie original éclate à la construction de la façade et de la tour qui la couronne. L’élévation de cette tour, refaite sur les ruines de celle que nous avons déjà mentionnée, est de 156 mètres, élévation prodigieuse, si on songe surtout à la délicatesse de sa construction : elle est carrée à sa base jusqu'à la hauteur de l'église, et percée à jour sur les trois côtés. A partir de cefle hauteur, elle devient octogone et ouverte sur toutes ses faces; elle est accompagnée de quatre cscaliers soutenus à la base sur la plate-forme, et percés à Jour
usqu’à l'endroit ou les huit côtés s'arrêtent pour laisser partir une figure conique ou pyramidale, par un brusque changement de style, où l'architecte semble avoir voulu se jouer de fous les périls. « On ne saurait bien connaître la beauté de cet ouvrage, dit Félibien, sans en voir au moins le dessin. Ce ne sont de toutes parts que colonnes, que figures et autres semblables ornements, dont il y a aussi une quantité extraordinaire dans tout le reste de la face de l’église, où sont, entre autres, trois statues équestres représentant Clovis et Dagobert, rois de France, et l’évêque Verner d'Habsbourg. » L'architecte s’est représenté dans l’église même, près l’un des gros piliers de la croisée; il est appuyé sur la balustrade d’en haut et regarde le pilier opposé. C’est une pensée d’immortalité qu’on conçoit très-bien en ce génie créateur.
Un art admirable suivit le génie de l’architecture dans la construction des cathédrales, et on dirait encore un art inspiré par le génie chrétien; c’est la peinturesur verre ou dans le verre. Les cathédrales du douzième et du treizième siècle ont reçu de cet art un caractère intérieur qui ressemble à une magie céleste. La lumière qui traverse les vitraux peints jette dans le temple de merveilleux reflets, et dans cette obscurité lumineuse la prière est plus calme, le recueillement est plus profond, Dieu est plus présent. Ce sont là de merveilleuses manières d'entendre l’art. Les figures peut-être ne sont pas pures , les sujets ne sont pas heureux, les lois du dessin ne sont pas suivies. Qu'importe ? l'effet est miraculeux. L’art n’est jamais plus sublime que lorsqu'il se met en harmonie avec les émotions de l’âme. On cite parmi les cathédrales riches en vitraux celle de Bourges et celle d'Auch, celle-ci surtout remarquable encore à d’autres titres.
Sans pénétrer en Angleterre, ou en Espagne, ou en Allemagne, pour étudier en détail leurs cathédrales, n'ayant, à bien dire, qu’à parler du caractère général de cette sorte de temple, et le trouvant assez bien marqué dans les monuments de notre pays, revenons à la cathédrale de Paris, où nous voyons presque l’histoire entière de la France. L'évèque Maurice de Sully en jeta les fondements en 1163. La vieille église répondait mal aux destinées déjà promises à la grande cité. L’évêque, un homme arrivé de lui-même aux grandeurs, se fit l'architecte de la cathédrale nouvelle. Il y travailla vingt-neuf ans; mais après sa mort les travaux se ralentirent. J1 fallut près de deux siècles pour achever cet édifice. L'histoire de cette construction vous fait passer par des temps très-variés : chose singulière! il semble que dès lors l'intérêt et l'activité des travaux soient moindres dans une population distraite par des soins de négoce ou de guerre civile, Et aussi Notre-Dame manque d'unité : il y a du tàtonnement dans son intérieur; il y à des inégalités. Le jet gothique n’y est pas libre et fécond. L'inspiration est cherchée; elle ne semble spontanée que dans sa vue extérieure. Mais ici le génie paraît. La façade est imposante; elle le serait plus encore si le temps ou la main de l’homme n'avait aplani le terrain. On montait primitivement à Notre-Dame par treize marches, qui lui donnaient un élancement qu’elle n’a plus. Si l'architecture moderne comprenait l’art, elle rendrait aux œuvres antiques leur caractère propre; elle les badigeonne ou elle les enterre : elle pourrait tout aussi bien les démolir, Notre-Dame a 127 mètres de long ; sa largeur à la croisée estde 47 mètres, et sa hauteur de 34. La façade a 39 mètres de développement; ses portiques sont riches de sculptures, mais avec un mélange de sujets religieux et grotesques, quitiennent à des superstitions que l'artiste a prises pour de la poésie, plus heureux peut-être, et du moins plus vrai que les poëtes de nos jours, qui à défaut de superstitions réelles en imaginent de chimériques, comme pour justifier les âges qu’on appelle barbares en face de leurs sublimes créations. Les deux portes de côté sont couvertes d’ornements en fer, tellement roulés, entortillés, pressés
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lun sur l’autre, que l'imagination en est tout étonnée, et que Biscornet y a vu le travail du diable, ne pouvant autrement en exprimer la difficulté. Maïs c’est l’ensemble de cette façade grandiose qu’il faut voir : la galerie de vinglsept niches contenait jadis les statues de vingt-sept rois, qu'on à rétablis tant bien que mal, depuis Childebert jusqu’à Philippc-Auguste. C’est la même idée qu’à Amiens. Et audessus de cette galerie se développe l'immense rose de la nef, pour laisser ensuite s'établir et régner, tout le long de la façade, un vaste péristyle, soutenu par frente-quatre colonnes très-minces, chacune d’une seule pièce. De là partent deux tours à une hauteur de 66 mètres.
La cathédrale de Paris est le grand témoin de notre histoire depuis six cents ans. Elle a vu nos révolutions, nos désordres, notre anarchie, nos ruines, nos pertes, nos fléaux de toutes sortes : témoin vénérable, qu'il faut aller consulter pour bien connaître le caractère des siècles passés. Tous les temps ont leurs folies, mais les folies anciennes eurent pour singulier caractère de céder à la pensée religieuse et chrétienne qui dominait dans la société. Au temps de Charles V et de Charles VI, les séditieux, les meurtriers, les bandits qui souillaient la ville, couraient à Notre-Dame au premier signe de l’évêque, tantôt pour désarmer le ciel au milieu d’une peste, tantôt pour demander grâce à la nouvelle d’un miracle ou d’une apparition mystérieuse. La cathédrale vit souvent les fureurs s’apaiser par la prière : une procession faisait tomber les armes des mains des sicaires. Les factions s’en allaient s’agenouiller ensemble sous la voûte de ce grand temple, où le Dieu de la patrie semblait présent. Et à la vérité, on y chanta des triomphes pour toutes les causes. Mais c'était beaucoup que la pensée du ciel fût puissante encore sur les peuples, divisés par les passions. Ainsi s’humanisait la barbarie. Puis, en des temps meilleurs, les véritables victoires de la patrie allaient se célébrer dans cette enceinte. Il serait beau de suivre les progrès de la civilisation par la simple histoire de Notre-Dame, non point avec des pensées rêveuses, mais avec des faits précis et des documents réels, grande et sublime poésie, qui vaut mieux que la poésie des chimères.
Mais en voici une autre plus belle encore ! 11 y a dans le monde une cathédrale placée au-dessus de toutes les autres, la cathédrale d’où part la voix du premier évêque du catholicisme. Là est la chaire par excellence, celle qui domine toutes les chaires de prêtres et d’évèques : cette chaire, cette cathédrale, c’est l’église de Saint-Pierre de Rome. Nous l'avons vue naître au temps de Constantin. Depuis cette époque, le monde entier, le monde moral, et quelquefois le monde politique, tourne autour de ce grand pivot. L'histoire de Saint-Pierre pourrait donc être l'histoire de l'humanité depuis quinze siècles. Nul sujet plus riche et plus fécond ne saurait être offert au génie des lettres ou de la poésie. Laissons, en finissant cet article, tomber un dernier et rapide coup d'œil sur ce monument grandiose de l’art chrétien.
De grandes révolutions avaient passé sur Rome depuis Constantin; la barbarie y avait, à plusieursreprises, jeté ses dévastations; ses temples anciens et modernes étaient devenus des ruines, et cependant la religion chrétienne se tenait debout sur tous ces débris. Après chaque ravage, l’art s’offorçait de renouveler les monuments. L'église de Saint- Pierre fut surtout un objet de soins et de culle. Mais l’architecture s'était modifiée, Le type du moyen âge semblait s’être épuisé, et il commençait à faire place à un goût nouveau. L'église de Saint-Mare de Venise avait même depuis longtemps donné l'idée d’une forme distincte de la forme gothique, et le génie s'était mis à la poursuite d’me perfection inconnue, L'essai en avait été fait à Florence dans l'église de Notre-Dame-des-Fleurs, et à Rome dans l’église des Augustins, l’une et l’autre terminées par descoupoles, dont le modèle venait de l'église antique de Sainte-Sophie de Constantinople, Ce fut sur ces images incomplètes que