CATHERINE DE MÉDICIS
des troubles, à la suite desquels cette ville se trouva au pouvoir des partisans du gouvernement républicain; et il fut question un instant, dans le conseil des insurgés, de l'exposer sur les remparts de la place au canon des assiégeants ou de la livrer à la brutalité des soldats :elle avait alors neuf ans. Héritière de la principauté de Florence et du duché d’Urbin, elle fut promise par son oncle Clément VII au jeune prince d'Orange, Philibert de Châlons, en récompense du dévouement de ce prince à la maison de Médicis. Philibert redoubla d'efforts pour chasser les insurgés de leurs dernières positions , et mourut en combattant. Jean Stuart, duc d’AIbanie, oncle maternel de la princesse, qui jouissait d’une grande faveur auprès du roi François 1‘, lui offrit alors la main de sa nièce, âgée de quatorze ans, pour le duc d'Orléans, son second fils, qui n'avait que quelques mois de plus. Le pape Clément VII s’engageait , par reconnaissance, à seconder le roi de France dans la conquête du Milanais. Mais ce qui décida surtout François 1° à consentir à cette union, ce fut la certitude où il croyait être que son second fils n'avait aucune chance de parvenir au trône et le besoin qu'il éprouvait d’une somme considérable que lui prêta Laurent de Médicis. Charles-Quint fut instruit de cette clause secrète, et mit en jeu toutes ses intrigues pour empêcher l'alliance convenue.
On triompha heureusement de ces obstacles, etle duc d’Albanie pertit de Florence avec Catherine : une brillante escadrille les attendait dans la rade de Porto-Venere. L’escadrille entra dans le port de Marseille le 11 octobre 1533; François I°* arriva le lendemain, environné d’un cortége dont la magnificence faisait pâlir celle de la cour du pape. La reine Éléonore et son pompeux entourage suivaient le roi à un jour de marche. Le mariage fut célébré le 28 octobre. Les époux étaient si jeunes, qu’il avaît été décidé par le monarque qu’ils habiteraient des appartements séparés, mais le pape s’y opposa, et le même lit nuptial les reçut. La dot de Catherine, composée des comtés d'Auvergne et de Lauraguais , de cent mille ducats d’or et d’un trousseau d’égale valeur, parut un peu mesquine aux commissaires de François 1°, chargés de la recevoir. Philippe Strozzi ,oncle de la fiancée, leur fit observer que, par acte solennel, sa sainteté s'était engagée à y ajouter trois perles d’une valeur inestimable : Gênes, Milan et Naples.
« Catherine, dit Varillas, avait la taille admirable; la majesté de son visage n’en dimindait pas la douceur; elle surpassait les autres dames de la cour par la blancheur de son teint, par la vivacité de ses yeux ; toutes sortes de parures (et elle en changeait souvent) lui seyaient si bien, qu’on ne pouvait décider celle qui lui était la plus avantageuse. Le beau tour de ses jambes lui faisait prendre plaisir à porter des bas bien tirés, et ce fut pour les montrer qu’elle inventa la mode de monter nu-jambes sur le pommeau de sa selle, au lien d’aller à la planchette, à large étrier. Elle inventa aussi plusieurs modes galantes pour elle et les belles dames de sa suite. Elle avait l’attachement de Côme le vieux, son ancêtre, pour l'argent ; mais elle ne le ménageait pas plus que Pierre 1°, son trisaïeul. Magnifique comme Laurent son bisaïeul, et non moins raffinée déjà en politique , elle n’annonçait ni la droiture de ses sentiments ni sa libéralité pour les beaux esprits. Son ambition ne le cédait point à celle de Pierre IT, son aïeul, et pour régner elle n’eût pas mis plus de différence entre les moyens légitimes et ceux qui ne l’étaient pas. Les divertissements avaient des charmes pour elle; mais elle ne les aimait, comme Laurent son père, qu’à proportion des sommes qu’ils coûtaient. »
Catherine avait compris tout d’abord combien il lui importait de plaire à son beau-père : François 1*° aimait à se voir entouré des plus jolies femmes de la cour; il avait formé sa petite bande de dames gentilles pour s’en aller courir le cerf, Catherine, qui n’y était pas d’abord admise, demanda au roi cette faveur. IL lui en sut bon gré, la lui
accorda de bon cœur et l'en arma davantage. Dès ce moment elle fut de toutes les parties; on la voyait toujours au milieu des chasseurs à la mort du cerf. Elle jouait au mail ; elle aimait fort à tirer de l’arbalèle à rouet. François 1°* avait la prétention d’être un grand homme d'État, et nul roi pourtant ne fit et ne laissa faire plus de fautes en politique; mais il aimait beaucoup à deviser d’affaires, et Catherine ne lui parlait que de choses sérieuses.
La cour était partagée entre la duchesse d'Étampes, maîtresse du roi, et Diane de Poitiers, maîtresse de l’époux de Catherine. Diane eût pu être la mère de la fille des Médicis. La passion de Henri pour cette beauté sur le déclin était un de ces outrages que les femmes ne pardonnent pas. Catherine pourtant, loin d’éclater en reproches, redoubla de prévenances et de caresses, et le duc d'Orléans finit par avouer que nulle part il ne se trouvait si bien que dans le lit de sa femme. Quant à l’Italienne, elle eut le courage de s'imposer une imperturbable neutralité entre les deux favorites; elle ne tournait ses regards que du côté du trône de France, et réfléchissait à la seule existence d’homme qui en séparait son époux. Après trois années de dissimulation et d’intrigues, l'obstacle fut brisé, et le dauphin mourut, empoisonné, en 1536. Alle avait eu soin d’amener à sa suite des Florentins capables de tout pour lui être agréables, et elle pouvait d'autant plus compter sur leur dévouement, qu’elle avait pour le payer ses libéralités personnelles et les premières charges de l’État. Deux hommes ont eu sur elle une grande influence, Gondo-Gondi, qu’elle fit maréchal sous le titre de Retz, et le cardinal de Lorraine, chef de la maison de Guise. C'était au milieu des fêtes, des carrousels, des bals, lorsqu'elle semblait se livrer tout entière au plaisir, qu’elle s’occupait le plus sérieusement de ses projets d’ambition : « Elle prenoit, dit Brantôme, grand goût aux pantalons, et y rioit son saoul; car elle rioit volontiers et de son naturel étoit joviale, aimant à dire le mot. Ses après-diners étoient consacrés à besoigner des ouvrages de soie, où elle étoit tant parfaite qu'il étoit possible. »
Cependant le titre de reine et le trône allaient lui échapper. Dix ans s'étaient écoulés depuis son mariage, et elle n'avait point d’enfants. François 1° était mort depuis trois ans; Henri II régnait; toute la cour était aux pieds de Diane; Catherine n’avait que le nom de reine, et l'avenir, qu’elle avait rêvé si brillant , se désenchantait à ses yeux. On parlait déjà hautement de répudiation. De graves historiens, Sainte-Marthe, Naudé et Bayle attribuent la tardive fécondité de Catherine aux conseils de Fernel, qui lui fit prendre les eaux de Bourbon Lanci. La naissance d’un dauphin fut un grand événement pour l’Italienne; elle crut avoir dès lors acquis le droit de s’immiscer dans les affaires du gouvernement, et pour y réussir s’efforça de mettre dans ses intérêts Diane de Poitiers et le connétable de Montmorency. Le succès couronna cette double tentative. Le vieux courtisan vantant un jour la haute capacité de la reine et sa rare discrétion : « Mon compère, lui répondit Henri, obsédé, vous ne connaissez pas ma femme : c’est la plus grande brouillonne du monde ; elle gâterait tout. » Montmorency ne se rebuta point, et un mois après le roi, malgré sa passion pour Diane, passait deux heures chaque jour en conférence avec la reine. Li la chargea même de la régence lorsqu'il partit pour la Lorraine, en 1552; mais Catherine vou: lait une autorité sans partage, et Henri lui avait adjoint un conseil, dont l’amiral Annebaut devait être le chef, La reine ne lui laissa qu’une ombre de pouvoir. Les princes s'étaient ligués contre elle : elle les divisa; elle. donna au due de Montpensier une partie du riche domaine de la maison de Bourbon, et s’assura du dévouement ou du moins de la neutralité du prince de La Roche-sur-Yon en lui faisant épouser sa première dame d’honneur. Catherine, enfin, gagna les uns par des grâces, effraya les autres par des menaces. Ainsi elle promit au roi de Navarre de forcer Philippe IX à lui restituer
ses États au delà des Pyrénées, et implora la protection du même Philippe pour elle et ses enfants. Catholique dévouée avec les Guises, elle se montra pleine de bienveillance pour la religion réformée avec Antoine de Bourbon, les frères Châtillon, Odet, Coligny, d'Andelot, caressant enfin et trompant tour à tour tous les partis. Quant à ses enfants, on la vit chercher à corrompre à plaisir leur cœur, leur offrir des spectacles capables de les rendre cruels et leur donner des fêtes voluptueuses pour les énerver par la débauche. Elle avait toujours à sa suite un essaim de beautés dont le principal rôle était de séduire ceux qu’elle voulait attirer dans son parti; et ce fut au milieu des intrigues galantes , des plaisirs et du luxe, que furent décidés plus tard des massacres dont le souvenir fait frémir la postérité.
L'expédition de Lorraine fut heureuse : le duc de Guise eut tous les honneurs de la campagne; mais la régente pouvait s’attribuer une bonne part de ce succès : elle avait eu soin de pourvoir à la solde et à l’approvisionnement de larmée. La victoire avait popularisé le nom de Guise. Le cardinal de Lorraine et son frère comprirent tous les avantages de leur position : Henri IL n'était plus roi que de nom.
Cependant Catherine cherchait à se fortifier par des alliances. Sa fille, la princesse Élisabeth, épousa le roi d’Espagne Philippe II. Les fêtes nuptiales furent magnifiques. Henri II voulut à cette occasion clore la dernière joûte en rompant en l'honneur des dames une lance avec Montgommer y, qui s’excusa vainement. Le monarque lui ordonna d’obéir. A la première rencontre, la lance du comte se brisa, et un tronçon atteignit Henri à l’œil ; le roi mourut peu de jours après. Catherine parut inconsolable; elle se confina dans ses appartements, qu’elle avait fait tendre de noir et décorer d’une allégorie représentant une montagne de chaux vive, sur laquelle tombait une pluie abondante, avec cette devise, entourée d’éventails brisés et de flèches rompues : ardorem extincla testatur vivere flamma (son ardeur survit à sa flamme ).
Rien toutefois n’était moins sincère que ces fastueux regrets. Plus occupée des intérêts de sa toilette que de la mort de son époux, Catherine n’avait pas attendu qu’il eût cessé de vivre pour envoyer demander à Diane les diamants de Ja couronne, dont son royal amant aimait à couvrir sa blanche chevelure , lui-faisant notifier en même temps l’ordre d’avoir à quitter la cour. Du reste, Catherine lui laissa {ous ies biens qu’elle tenait du roi, et Diane, à son tour, fit présent à la reine de sa belle seigneurie de Chenonceaux, dont elle était redevable, non pas au prince défunt, mais au fils du trésorier de France. Ce domaine était à la convenance de Catherine, dans le douaire de laquelle il se trouvait enclavé. Mais la reine, de son côté, ne voulat pas se montrer moins libérale, et offrit en échange sa seigneurie de Chamont-sur-Loire à la maîtresse de son mari, qu’elle rappela même de l'exil qu’elle lui avait imposé. Cette générosité n’était pas d’ailleurs complétement désintéressée : Catherineavait besoin du connétable, et elle connaissait l’ascendant de Diane sur son esprit.
Les huguenots avaient pressé Antoine de Bourbon d’accourir à Paris prendre la tutelle de François11; mais la reine mère et les Guises multiplièrent si bien les obstacles sur sa route, qu'il arriva trop tard. Catherine fut déclarée régente. Placée entre les Guises, le roi de Navarre et son frère le prince de Condé, elle ne vit d’autre moyen de soustraire son fils à l'influence des deux partis et de s'assurer le pouvoir, que de l'emmener à Saint-Germain. En même temps elle chargeait deux de ses plus séduisantes filles d'honneur, Mie: de Limeuil et de Renet, de retenir par leurs charmes le roi de Navarre et son frère à Paris, Mais comment se débarrasser des Guises, maitres de la France, disposant de ses armées, de ses places fortes, de ses trésors? François ayant épousé leur nièce, depuis si malheureusement célèbre sous le nom de Marie-Stuart, était en réalité à leur merci.
CATHERINE