CATHERINE DE MÉDICIS — CATHÉTÉRISME
rompu, en déroute, notre artillerie enlevée; mais M. de Guise a chargé, il a battu un corps de mille à douze cents reitres, il a tué plus de dix mille hommes. M. de Saint: André est mort; M. d’Aumale a l'épaule dénouée. M. de Guise baillera son lit à M. de Condé, son prisonnier, et ils coucheront ensemble. » A cette nouvelle, Catherine change de langage, témoigne la joie la plus vive de ce succès inespéré, et se prend de la plus belle admiration pour les Guises.
Méprisée de tous les partis, mais s’en consolant pourvu qu’elle les trompât, prenant les armes pour négocier et re négociant jamais sans préparer une nouvelle guerre civile, Catherine mit Charles IX, devenu majeur, dans la cruelle alternative de reconnaître un parti plus puissant que l’autorité royale, ou de recourir à la ressource de faire massacrer une partie de ses sujets dans l’espoir incertain de s'élever au-dessus des factions. La Saint-Barthélemy fut ordonnée par le conseil de cette même reine qui avait encouragé les révoltes des huguenots, et pour comprendre la part qu’elle y prit, il suffit de remarquer qu’elle sut inspirer en celle occasion au jeune roi une dissimulation qui n’était nullement dans son caractère.
Sa seconde régence avait commencé à la minorité de Charles IX ; la reine mère s’y effaça tout entière devant la toute puissance des princes Lorrains. La troisième fut plus courte : commencée à la mort de Charles IX, elle finit au retour de Henri III, alors roi de Pologne. On reconnaît encore l'influence des Guises dans ce conflit d’intrigues plaçant ce prince sur un trône étranger , et gratifiant le duc d'Alençon du grand-duché de Brabant. Une double alliance unissait déjà la famille de Catherine à celle de ces ambitieux insatiables : la princesse Claude avait épousé le duc Charles de Lorraine, et Henri III Louise de Lorraine, fille du comte de Vaudemont. On a prêté à la reine mère le dessein de faire passer la couronne de France sur la tête d’un Guise au préjudice de ses fils : cette imputation est dénuée de fondement. Le duc d’Anjou, depuis Henri III, était de tous ses enfants celui qu’elle affectionnait le plus; elle n’avait confié qu’à lui et au chancelier Birague le secret de la Saint-Barthélemy, que les princes lorrains exploitèrent à leur profit. Catherine persistait à vouloir se défaire des Montmorency par les Guises et des Guises par les Montmorency.
Le nom de cette reine se rattache à tous les événements politiques et religieux de son temps, depuis son arrivée en France, en 1533, jusqu’à sa mort, survenue à Blois, en 1589. Son influence fut nulle sous Henri III, gouverné par ses mignons. L’assassinat du duc de Guise la frappa @e terreur : elle se fit conduire chez le cardinal de Bourbon, à qui l’on avait déjà donné des gardes. Ce prélat, épouvanté, se mit à fondre en larmes, la croyant complice de son fils : « Ab, madame! murmura-t-il, ce sont de vos tours; vous nous ferez tous mourir. » Elle essaya vainement de combattre la prévention du vieux prince de l’Église, et se retira désespérée; une fièvre violente la saisit, et le 5 janvier elle n’était plus.
Catherine méprisait assez la vie pour l’exposer au profit de son amour-propre, et elle aimait à montrer aux soldats qu’elle ne redoutait pas les hasards de la guerre. N’estimant la bravoure que dans ceux qui étaient attachés à sa personne , elle mettait autant d’art à les bien faire vivre ensemble qu’à brouiller et perdre ceux qui ne lui étaient pas dévoués. Prodigue jusqu’à la folie, elle répondait à ceux qui lui parlaient de l'épuisement du trésor : 11 faut vivre. Sa conduite eut une grande influence sur les mœurs de son temps, et l’on sait qu’elles furent scandaleuses. On ne peut louer en elle que l’élégance des manières , un amour éclairé pour les sciences et les arts. Elle fit venir des manuscrits précieux de Grèce et d’Italie, et enrichit la Bibliothèque Royale de la moitié des livres que son bisaïeul Laurent de
Médicis avait achetés aux Turcs après la prise de Constantinople. Elle fit bâtir les Tuileries, l'hôtel de Soissons et plusieurs châteaux dans nos provinces.
Jamais Catherine n'avait rien fait sans consulter les astrologues. Elle s’occupait beaucoup elle-même de sciences occultes ; et la colonne qu’elle avait fait élever à l’hôtel de Soissons, pour y étudier les astres, existe encore adossée au bâtiment de la Halle au blé. Un astrologue à qui elle avait demandé où elle mourrait lui avait répondu : Saint-Germain. Elle avait évité depuis de séjourner dans les lieux de ce nom; mais le hasard confirma la prédiction : elle mourut dans les bras d’un prédicateur du roi appelé Saint-Germain. Elle institua par son testament la princesse Marguerite son unique héritière. Henri reçut la nouvelle de sa mort avec indifférence : il ne prit aucun souci de ses funérailles. Catherine, veuve d’un roide France, trois fois régente et mère de trois rois, Catherine qui avait occupé pendant près d’un demi-siècle le premier trône de l’Europe, fut jetée, dit un historien de l’époque, comme une charogne dans un bateau et inhumée dans un coin obscur. Ce ne fut qu’en 1609 que son cadavre fut placé dans le magnifique tombeau qu'elle avait fait élever à Saint-Denis pour elle, le roi son époux et les princes ses enfants. Durey (de l'Yonne).
CATHERINENBOURG. Voyez IÉRATERINBURG.
CATHETE (de xéferoc, le fil à plomb d’un maçon). Ce mot était autrefois synonyme de perpendiculaire. Aujourd’hui on ne l’emploie plus qu’en architecture dans le sens d'axe. On appelle aussi cathète la ligne perpendiculaire qui passe par l’œil de la volute du chapiteau ionique, et qui sert de point fixe pour tracer cette volute.
CATHETER (de xafinu, introduire), nom que les chirurgiens donnent à la sonde dont on se sert, soit pour pratiquer l’opération de la taille chez l’homme, soit pour constater l'existence d’une pierre dans la vessie. Cet instrument est d’acier, d’une longueur excédant d’environ cinq centimètres celle du canal de l’urètre, dans lequel on doit l’introduire ; sa grosseur varie suivant les cas. Une moitié de sa longueur est droite, l’autre est recourbée et présente sur la convexité une cannelure terminée par un culde-sac ; l'extrémité opposée offre une plaque dont les faces regardent la courbure de l'instrument.
CATHETERISME , opération par laquelle on introduit dans la vessie à travers le canal de l’urètre un cathéter, une algalie, unebougie, etc. Le cathétérisme s’applique en outre à d’autres manœuvres opératoires : c’est ainsi que l’on pratique le cathétérisme des voies lacrymales, quand on introduit dans les points et les conduits lacrymaux un stylet; il en est de même pour le cathétérisme de la trompe d’Eustache , employé avec succès par M. Itard dans le cas de surdité.
Le cathétérisme des voies urinaires de la femme est une opération simple et toujours très-facile : on est souvent obligé d’y recourir à la suite d’accouchements laborieux chez les femmes primipares, chez lesquelles la tête de l’enfant, étant restée longtemps au passage, a comprimé je canal de l’urètre, qui, enflammé et rétréci, ne permet plus à l’urine de se porter à l'extérieur. Si cette opération est facile à exécuter chez la femme, il en est bien autrement chez l’homme. Bien que chez celui-ci le canal soit libre, l'introduction d’une sonde dans la vessie demande une dextérité parfaite et une connaissance approfondie des parties, surtout lorsque le canal offre quelques rétrécissements susceptibles de dévier l'extrémité de la sonde, cas dans lesquels le chirurgien peu habile est sujet à faire des fausses routes.
Il existe deux espèces de cathétérismes, le curviligne et le rectiligne.
Le cathélérisme curviligne consiste dans l’introduction d'un cathéter courbe dans la vessie, en passant par le canal de l’urètre. M. Roux différencie le cathétérisme suivant le résultat que l’on se propose d’en obtenir : c'est ainsi que cet
St
habile opérateur appelle cathétérisme explorateur celui auquel on a recours pour constater l'existence d’un calcul dans la vessie. 11 le nomme conducteur quand on s’en sert pour diriger d’autres instruments dans l’intérieur de cet organe. Il sera évacuatif quand par son moyen on cherchera à donner issue à l'urine; dilatant ou désobstruant, toutes les fois qu'on l’emploiera pour faire disparaître un rétrécissement du canal de l’urètre ; et enfin dérivatif, quand par son usage on cherchera à s’opposer au passage de l’urine dans des fistules urinaires.
Toutes les fois que chez l’homme on introduit une sonde droite, on pratique le cathétérisme rectiligne, dù à M. Amussat, cathétérisme sans lequel on aurait éprouvé des difficultés bien grandes pour pouvoir faire arriver dans la vessie des instruments capables, en roulant sur leur axe, de perforer les calculs, mécanisme sur lequel furent basés les premiers instruments destinés au broiement de la pierre ou lithotritie.
CATHOLICISME. 1] s’est opéré depuis quelques années un grand changement dans l’état des discussions religieuses. Elles remontent aujourd’hui, à certains égards, les degrés par lesquels la science était descendue des hauteurs de la foi. La décadence religieuse avait commencé par une insurrection contre la hiérarchie catholique et l'autorité de la tradition. Puis on avait versé le ridicule et la haine sur les croyances chrétiennes. Enfin l’aversion pour toute doctrine spiritualiste était devenue le caractère dominant de la philosophie, au déclin du dix-huitième siècle. Tels ont été les trois pas que les esprits dégoûtés de la foi ont faits dans leur fuite loin du christianisme. Trois mouvements contraires, quoique inégalement avancés, se manifestent surtout dans la sphère où vivent les intelligences élevées. Les sciences, même physiques, tendent à redevenir spiritualistes. Les sciences spirituahstes sont déjà plus ou moins chrétiennes, et ce christianisme, encore incomplet, de la science cherche la profonde et large base du catholicisme. Tant que la science se renferma dans l’enceinte du matérialisme, il n’y avait pour elle aucune issue vers la religion. La réaction religieuse devait donc nécessairement commencer par un retour au spiritualisme, et ce mouvement est aussi plus avancé que les deux autres. Sauf quelques exceptions, où est aujourd’hui le matérialisme hautain et dogmatique? où se cache-t-il? A voir la tendance de certains systèmes , on pourrait, croire qu'il y a déjà de bonnes raisons peut-être pour prendre des sûretés contre les illuminations d’un spiritualisme excessif. 11 y a plus : la science, en général, brisée, morcelée par l’analyse, aspire, pour subsister, à sortir de cette poussière, et à reconstruire son unité. En proclamant la nécessité de la synthèse, elle nomme Dieu. Avant d’être religieuse dans toutes ses conceptions , elle l’est déjà par un besoin de sa méthode. La philosophie, qui ne voit pas encore l'élément divin du christianisme, voit en lui le point culminant de tous les faits humains. A ce degré, on est bien près d’y voir quelque chose de plus, s’il est vrai que l'humanité touche à Dieu. Le dix-huitième siècle avait dit que le christianisme s'oppose aux progrès intellectuels du genre humain : il est reconnu aujourd’hui qu’il est le principe de la supériorité des peuples européens , ces géants modernes de la race humaine. Le dix-huitième siècle avait dit que la morale chrétienne est anti-sociale : la plupart des écoles philosophiques s'accordent à penser que les développements futurs de la société ne pourront être qu’une application de plus en plus étendue de la morale chrétienne. L’inerédule le plus chrétien du dix-huitième siècle n'avait pas craint d'affirmer que le christianisme fait des esclaves : quel athée du dix-neuvième siècle oserait dire que la liberté politique moderne, sœur de la justice, n’est pas fille de l'Évangile ?
Le catholicisme surtout, comme principe conservateur du christianisme, a déjà eu sa part de justice dans cette réhabilitation scientifique des croyances, Lerationalisme des
CATHETERISME — CATHOLICISME
trois derniers siècles poussait à ne reconnaitre qu’un seul mode de l'intelligence humaine, la conception ou la science, produit du raisonnement individuel. Le mode de foi, ou la croyance appuyée sur un grand enseignement traditionnel, apparaissait comme une maladie de la raison. Mais déjà, en dehors du catholicisme, on commence à concevoir que ces deux modes correspondent à deux besoins intimes de l’intelligence, l'un au besoin d'unité et de fixité, l’autre au besoin d’activité et de développement. Ces pensées sont flotfantes dans la nouvelle philosophie européenne sous des formes plus ou moins déterminées. Le plus illustre représentant de l'Allemagne protestante et philosophique, Schelling les a résumées et appliquées au christianisme sous une forme singulière, remarquable par la conclusion à Jaquelle elle doit aboutir. Le christianisme contient, suivant lui, trois principes. Le principe de foi, de tradition, d'autorité, est le fond d’où tout est sorti : il a constitué le cathocisme. Cet élément a été représenté par saint Pierre, Des abus amassés par le temps ont provoqué l’action d’un autre principe, le principe de protestation, figuré originairement par saint Paul, qui résiste à saint Pierre. Ce principe en se développant a été un dissolvant actif des croyances chrétiennes. Reste un troisième élément, le principe d’amour : saint Jean en a été le type. Mais quelle peut être la fonction de l'amour, du principe d’union et de vie, sinon de rétablir l'alliance de la science et de la foi? Pour rentrer par cette voie dans le catholicisme, il faut sans doute arriver à une conception pius exacte des rapports qui doivent lier ces deux éléments fondamentaux de l'intelligence ; il faut arriver à reconnaître que l'élément de science ne doit se développer qu’en harmonie avec la tradition générale, et non en rompant avec elle ; qu’il ne peut être qu'un principe d'explication, et non un principe de protestation contre la base traditionnelle. Toutefois, ces conceptions, telle qu’elles existent déjà en dehors de la philosophie catholique, sont l'indice d’un grand pas fait, le pronostic d’un pas plus grand encore. Tous les philosophes qui, en Allemagne, en France, en Angleterre , entrevoient d’un coup d'œil plus ou moins net la nécessité d’une base de tradition et de foi, sont sortis de l’ornière tracée jusque ici par le rationalisme : l’avenir leur montrera jusqu’où ce premier pas conduit.
La science est aussi entrée dans une voie nouvelle par la manière dont elle a considéré l'influence sociale du catholicisme. Elle a renversé une épaisse barrière de préjugés étroits et haineux que le dix-huitième siècle avait plantés comme des bornes inébranlables de la philosophie historique. Supposez un homme de cette époque reparaissant de nos jours avec les idées d’alors sur l’Église, la papauté, le moyen âge, et venant écouter aux portes du dix-neuvième siècle : lorsqu'il entendrait proclamer que les papes de cette époque, dont les ombresse groupent autour de la grande figure de Grégoire VII, ont été les libéraux de leur temps, les défenseurs de l'intelligence et de la justice contre la force brute; que leurs actes, regardés si longtemps comme de monstrueuses usurpations, avaient eu l'immense résultat moral d’apprendre aux peuples et aux rois que le pouvoir est une fonction etnon un patrimoine; que le catholicisme avait élevé, même dans le moyen âge, la société humaine bien au-dessus des sociétés antiques, en organisant dans ses bases l’association universelle; que toutes les idées de liberté, d'égalité, de pouvoir par voie d'élection, de dévouement au bienêtre des masses, d’émancipation des classes pauvres, d’association pacifique, avaient été réalisées, au degré où elles pouvaient l'être alors, dans la constitution même de l'Église : lorsqu'il ouirait de telles choses, il se croirait transporté dans un concile de moines, et pourtant il ne serait pas même entré dans une école de philosophie catholique.
La philosophie non catholique s'est divisée en deux camps : dans l’un, on soutient que l'esprit critique, ou l'esprit humaia à l'état d'examen individuel, est un état anormal; on pré-
CATHOLICISME
sente dans l’autrel’individualisme philosophique comme l’état supérieur de la raison. Les uns ont admis que l'institution catholique, abstraction faite des dogmes chrétiens, contient, dans les lois fondamentales de son organisation, le type de la société humaine, et le secret de tout lien religieux parmi les hommes. Ils veulent faire entrer dans cette organisation d’autres éléments que les idées chrétiennes, ils proclament la mort du christianisme; mais la forme catholique adaptée à d’autres dogmes leur parait de sa nature indestructible dans l'humanité. Les autres croient qu'après le christianisme il n’y a de possible que la philosophie, mais une religion, non. Le christianisme est à leurs yeux la plus parfaite et par conséquent la dernière des religions. De longs siècles et de vastes espaces l’attendent et l’appellent, et loin de voir son tombeau à l’extrémité du dix-neuvième siècle, cette école le salue comme le berceau futur de tous les peuples que sa lumière n’a pas encore éclairés, et qui viendront successivement acccomplir sous ses lois l'éducation de l’intelligence, et préparer ainsi l'inauguration universelle de la raison humaine. Ces courants, opposés, qui emportent les esprits s’agitant hors du sein de la foi, constituent un état nouveau. Convergeant vers un même terme en tant qu'ils se rapprochent du christianisme catholique, contraires l’un à l’autre en tant qu'ils s’en éloignent, leur résultat immédiat est sans doute de faciliter à plusieurs égards la route qui y conduit. Toutefois, il faut prendre garde de s’exagérer la portée actuelle de ce résultat.
Deux causes principales retiennent encore loin du catholisisme un grand nombre d’esprits. La première est la répugnance que leur inspirent les intrigues politiques qui par fois ont été couvertes, dans des intérêts de parti, du manteau vénérable de la religion. Maïs le catholicisme a des racines trop profondes dans l'humanité, il tient par des liens trop intimes à ce qu’il y a de plus vivace dans notre nature pour qu'on puisse s'arrêter longtemps à juger du fond de la religion d’après des phases locales et passagères. La seconde cause qui éloigne les esprits du catholicisme est plus radicale que la première; c’est la répugnance à admettre ce qu’on a désigné sous le nom d'ordre surnaturel, répugnance produite particulièrement par les théories qui ont eu cours sur l'origine de la raison, et par la séparation systématiquement établie entre les diverses sciences, dont l’union constitue la science vivante, la science de Dieu, de l’univers et de l'humanité. L’existence d’un ordre surnaturel n’est pas la question catholique proprement dite, c’est la question chrétienne en général. Nous supposerons dans cet article le supernaturalisme quifait le fond de la religion chrétienne, mais nous n’avons point pour but de l’établir.
Notre objet n’est point de prouver ici le catholicisme, mais seulement d'exposer ce qu’il est. Tant d’homimes aujourd’hui s’en font encore une idée si étrange, qu’une exposition de la doctrine catholique est le préliminaire indispensable de toute discussion.
Posons d’abord quelques principes. L'activité libre de l’homme a un but unique, le but même de la création, qui est le développement perpétuel de l'univers par une participation toujours croissante à l'être de Dieu. Mais cette activité s'exerce sous deux modes divers, correspondant aux deux éléments essentiels de toute créature. Dès que l’on écarte le panthéisme proprement dit, qui rend illusoire
l'idée même de la création et de l'univers, on ne peut con- :
cevoir les êtres créés ou finis que comme subsistant par la combinaison intime de deux éléments, l’un commun, l’autre individuel , c’est-à-dire comme parties du tout, et comme ayant chacun sa vie propre, individuelle, incommunicable, Sous le premier rapport, ils sont unis entre eux et avec le premier de tous les êtres, qui est Dieu. Suus le second, ils sont distincts les uns des autres, et finiraient par se séparer si lindividualisme prédominait. L'activité des êtres inteliigents, et de l’homme en particulier, a donc simultanément
pour objet, d’une part, la connaissance et l'observation des lois qui rattachent les êtres à leur centre commun et éternel, et, d'autre part, l’expansion de la vie individuelle par laquelle chacun d’eux tend à effectuer, en quelque sorte, son évolution propre. De là résultent deux modes divers d’activité, Car il est clair que l’acte par lequel l’homme s’ordonne par rapport au centre commun, diffère essentiellement de l’acte par lequel il se constitue lui-même centre particulier. L'un est un acte de sacrifice et d’obéissance, l’autre un acte de jouissance et de liberté. La religion doit nécessairement reposer sur la distinction de ces deux ordres fondamentaux , de ces deux éléments de notre nature. Si elle ne reconnaissait pas le premier, elle ne serait pas religion ; si elle méconnaissait le second, elle ne serait pas la religion de l’homme, dont elle aurait brisé l’individualité. Elle doit donc les consacrer tels qu’ils sont, c’est-à-dire comme essentiellement distincts; autrement elle ne serait au nom de Dieu qu’une grande et absolue négation de l'être humain. En second lieu , elle ne soutient pas avec l’un de ces éléments les mêmes rapports qu’avec l’autre. Elle est par ellemême la manifestation, l'expression propre de l’ordre qui unit radicalement les hommes à Dieu et entre eux ; mais, par cette raison même, elle n’est pas l’expression de l’autre ordre, de celui qui correspond spécialement à la vie individuelle. Elle doit le sanctionner, elle doit en reconnaître la nécessité, la légitimité, mais elle ne le constitue pas. Car, s’il tombait sous la notion de loi moralement obligatoire, sous la notion d’obéissance, il serait absorbé dans le premier ; les deux éléments de la nature humaine se confondraient en un seul. La religion est l’élément divin, infini, mais avec lui existe et se combine l’élément humain ou fini, qui a sa forme, sa vie, sa fonction propre. Enfin, bien que ces deux ordres soient distincts, la religion ou l’élément infini doit renfermer dans son sein les principes d’où dépend l'harmonie, libre accord de l'élément humain avec elle, l'accord de la vie individuelle avec les lois du tout. Cela posé, voyons l’idée fondamentale du catholicisme.
Catholique signifie, comme on sait, wniversel, et cela est vraiment et proprement catholique qui a été reçu partout et toujours. Cet ancien et célèbre mot de Vincent de Lérins , répété de siècle en siècle, est la formule sous jaquelle le catholicisme s’est constamment distingué des divers systèmes d’individualisme. Elle suppose évidemment que la vérité, au degré où il est nécessaire aux hommes de la connaître, est commune et permanente, et que ce sont là les caractères d’après lesquels on la discerne avec certitude. Les opinions particulières, opposées aux croyances générales , sontles hérésies. Cette formule du catholicisme n’est que la traduction dans la langue religieuse d’une loi générale de l'esprit humain. Celui-ci, pris dans son ensemble , présente deux classes de faits correspondantes aux deux éléments fondamentaux de notre nature, dont il vient d’être question. Les croyances générales sont perpétuellement combinées avec des opinions individuelles, variables et réciproquement contradictoires. Chaque opinion individuelle n’est admissible qu’au degré où elle paraît se démontrer en établissant sa liaison avec quelque chose d’antérieur à elle. Mais les éroyances générales, permanentes, contemporaines de l'humanité, se prouvent par elles-mêmes. Comme on ne pourrait supposer la possibilité de l'erreur dans l'élément fixe et commun de l’esprit humain, sans envelopper, à plus forte raison, dans le même doute la vérité des pensées individuelles , qui forment l'élément variable, le premier est nécessairement lié avec la vérité, si la vérité existe pour l’homme, et il est dès lors la base et la règle du second, qui doit se développer sans doute, mais en harmonie avec lui.
Toutefois, il est clair, d’un autre côté, que réduire l’homme à ce simple état de croyance, ce serait lui ordonner d’abdiquer sa nature. En recevant la vérité par la foi, l'intelligence est passive, et son activité, qui est un de ses
attributs essentiels, ne peut s'exercer que par les efforts qu’elle fait pour posséder la vérité sous un autre mode, sous le mode de conception et de science. La science est ce qui correspond dans l'esprit humain à l'élément individuel de notre être, comme la foi est ce qui correspond à l'élément commun. Le catholicisme dès lors, à moins que de mutiler la nature humaine, doit reconnaître aussi la nécessité, la légitimité de l’ordre de science, qui forme la moitié de l'esprit humain. Dès l’origine il l’a proclamée, et l'antique manifeste du catholicisme, que nous avons cité plus haut au sujet de la base de la foi, le résumé officiel de Vincent de Lérins, condamnait déjà, comme un attentat contre Dieu et l'humanité, la pensée de ceux qui auraient pu supposer que l’esprit humain ne doit pas se développer dans un ordre de science naturellement progressif. « Que, grâce à vos lumières , la postérité se félicite de concevoir ce que l’antiquité croyait avec respect, sans en avoir encore l'intelligence. Cependant, perpétuez des enseignements de la tradition. N'inventez pas des dogmes nouveaux, mais présentez-les sous un nouveau jour. Qu'on ne dise pas : Est-ce que dans l’Église du Christ il n’y aura aucun progrès de la religion ? Il y en aura , et un très-grand. Qui pourrait être assez ennemi des hommes, assez maudit de Dieu pour essayer de l'arrêter? Maïs il faut qu’il soit en réalité un développement et non un renversement de la foi. Que chaque homme donc, en croissant en âge, que tous les hommes et toute l’Église, en parcourant les degrés des siècles, croissent et s’avancent dans la science, l'intelligence , la sagesse : ce progrès est nécessaire, maïs il ne peut avoir lieu qu’autant qu’on ne brise pas la perpétuelle unité de la foi. »
La distinction de la foi, qui s'attache à la perpétuité, à Puniversalité des croyances, et dela science, qui cherche à saisir la vérité, non dans ses caractères extérieurs, mais en elle-même, autant que les limites de l'esprit humain le comportent, la distinction, dis-je, de ces deux modes nécessaires de la pensée, ainsi que leur union harmonique, c’est-à-dire l'accord de la raison individuelle, qui explique, avec l'autorité de la raison générale, qui maintient et perpétue, voilà le principe logique du catholicisme. Mais ce principe, dans lequel se résume la notion de l'esprit humain, et qui sous ce rapport s'applique à tous les genres de connaissances, se présente avec un caractère spécial, lorsqu'on l’applique à la religion. S'il n’existait dans l’esprit humain qu'un ordre de faits, que des faits de raison, toutes les croyances générales ne pourraient être considérées que comme de grands phénomènes intellectuels, qui seraient seulement la manifestation des lois et des tendances naturelles de l'intelligence. Mais si, outre les faits de raison, il existe un autre ordre de faits qui n’ont pas été originairement le produit de l'activité intellectuelle, et que pour cela on désigne sous le nom de révélation, les croyances générales , qui perpétuent ces faits de révélation, prennent dès lors de toute nécessité le caractère de tradition. Or, comme l’a très-bien remarqué Schelling, « en général , la première origine de la religion , ainsi que de toute culture intellectuelle, ne peut être conçue que comme dérivant de l’enseignement d'êtres supérieurs. La religion dès le premier instant de son existence était donc déjà tradition. » La tradition est dès lors, dans toute la durée de l'humanité, lemoyen conservateur de la révélation, c’est-à-dire de tout enseignement indépendant, dans son origine, des pures forces de la raison. D'où il résulte que, l’idée de révélation une fois admise, il n'existe pas seulement dans Pesprit humain une raison générale, une conscience générale, il existe en outre une mémoire générale, qui subsiste par la liaison des générations successives, comme la mémoire subsiste dans l’individu par la liaison de ses sensations et de ses idées, et les traditions universelles ne sont que cette mémoire immanente de l'humanité.
Nous n'avons pas à traiter ici la grande question de la ré-
CATHGLICISME
vélation. Nous devons faire remarquer seulement, pour nous renfermer dans le plan de cet article, que le christianisme reposant sur l'idée de révélation, le catholicisme est rigoureusement conséquent en présentant la tradition comme la voie nécessaire pour arriver à la vraie foi. Et comme le christianisme renferme deux époques principales, celle de la révélation primitive et celle de la révélation évangélique, qui en a été le développement, la foi catholique, pour être comprise dans son ensemble, doit être considérée dans ces deux états. S’ily a eu une révélation primitive, promulguant les vérités nécessaires à l’homme, etsi la tradition est le moyen conservateur de la révélation, il a dû exister un catholicisme primitif, et la tradition générale a dû perpétuer les dogmes révélés originairement. La conformité du symbole antique et universel avec ce qui forme la base du christianisme pleinement développé a été prouvée historiquement, d’après les monuments de tous les peuples, par une masse de témoignages, dont Jcs ennemis mêmes du christianisme n’ont pas contesté la force. Toutefois, plusieurs causes d'erreur ont concouru et peuvent concourir encore à obscurcir aux yeux d’un certain nombre d’esprits cette identité radicale des traditions religieuses de l’humanité. La science a été emportée simultanément à cet égard par deux mouvements contraires, Les premiers savants chrétiens qui aient exploré les doctrines de l'Orient, considérant ces doctrines comme une dérivation des traditions conservatrices de la révélation primitive, ont été conduits, soit par l'admiration qu’excitait en eux l'apparition de ce nouveau monde intellectuel, soit par leur zèle même pour le christianisme, à mêler à des résultats incontestables, que la science postérieure a vérifiés, des assertions d’un autre genre, à exagérer les rapports de conformité qu’ils découvraient entre ces croyances antiques et les dogmes chrétiens. Des philosophes adversaires du christianisme ont été entraînés dans la même direction par un motif contraire. Is désiraient trouver dans de semblables rapprochements une preuve que le christianisme n’avait été qu’un rajeunissement et comme une végétation nouvelle de la philosophie orientale.
D'un autre côté, d’autres adversaires du christianisme, qui appartiennent à une époque antérieure aux progrès qu’a faits dans ces derniers temps la connaissance positive de l'antiquité, ont soutenu que tout ce qu’on disait de ces analogies était une pure chimère. Leur but était de présenter le christianisme comme quelque chose d’isolé de toutes les pensées humaines, de faire, pour ainsi dire, un vide immense autour de lui, afin qu’il n’apparût que comme une pensée solitaire, qui ne se liait en rien avec tout ce qui avait constitué la raison humaine. On a vu aussi des apologistes de la rehgion abonder en ce sens, dans le but de distinguer le christianisme, ou la religion révélée , de ces doctrines qu'ils considéraient comme une simple production de la raison abandonnée à elle-même. Mais, par les progrès mêmes de la science, les exagérations ont disparu graduellement, et les points réels de conformité sont devenus de plus en plus manifestes. Pour s’en former une idée nette, il y a une distinction importante à faire entre les résultats des travaux auxquels se livrent tant de savants. Chacun d’eux cherche d'ordinaire, comme cela est naturel, à saisir les croyances des peuples dans leur ensemble, à les suivre dans leurs développements, sous cette multitude de mythes et de symboles, qui sont comme le vêtement mystérieux de la science antique. De là deux parties dans leurs travaux : l'une comprend des hypothèses adoptées par chacun d’eux, pour expliquer soit les divers mythes, soit les altérations diverses qu'ont subies les doctrines fondamentales en se combinant successivement avec d’autres ordres d'idées. Cette partie hypothétique, ainsi que les dissensions scientifiques qu'elle présente, porte sur les nuances, les formes locales et variables que les dogmes communs ont reçues chez les
CATHOLICISME
différents peuples, ainsi que sur la nature des systèmes philosophiques qui s'y sont joints, soit pour les modifier, soit pour les expliquer. L'autre partie se compose de résultats positifs, auxquels aboutissent plus ou moins directement les recherches de presque tous ceux qui s'occupent de l’histoire des croyances humaines, quels que soient, d’ailleurs, leurs systèmes particuliers. Les points sur lesquels tous ces travaux se rencontrent et s'accordent sont ce qu’il y a de fondamental et d’universel dans les croyances religieuses des peuples anciens, ce qui forme, à proprement parler, la tradition du genre humain.
Lorsque l’on a prouvé que lestraditions générales de l’antiquité renfermaient la croyance à Dieu, à des êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme, à une révélation de la loi divine, à un état futur de bonheur, de purification et de châ-
timent , à une dégradation originaire de la nature humaine, :
à la grâce, à la prière et au sacrifice, alors le christianisme, promulgué par l'Évangile, apparaît comme étroitement lié à la religion primitive, dont il est le développement. Ici se trouve le lien logique qui unit le christianisme complet au christianisme primitif. Cette tradition générale ne renfermait-elle pas l'attente d'un moyen divin de salut, destiné à relever l'humanité déchue originairement, l’espérance d’un libérateur, qui réunirait Dieu et l’homme? Ce Sauveur, que le monde a cessé d’attendre, n’a-t-il pas dù se manifester? Quels sont les signes auxquels il s’est fait reconnaître comme étant celui qui avait été promis? Cette question, qui est celle de la révélation chrétienne, échappe, comme la question de la révélation primitive, au plan de cet article. Ici encore nous devons seulement faire remarquer que, la révélation chrétienne admise, le moyen de discerner d’une manière certaine ce que le Sauveur a enseigné et prescrit est la tradition générale de la société chrétienne. Pourquoi ? pour la même raison que le moyen général de discerner les enseignements de la révélation primitive est la tradition du genre humain; pourquoi? parce qu’en dernière analyse, le moyen de discerner avec certitude la vérité, est la foi permanente et commune. A quelque degré des croyances religieuses que l’on essaie deserenfermer dans la voie d’individualisme, en repoussant la tradition, on brise la loi de la raison même, et, depuis le dogme de lexistence de Dieu jusqu’à la dernière vérité du symbole, le catholicisme se présente comme reposant sur une grande base d’autorité, qui est au fond, comme nous l'avons vu, la base même de l'esprit humain.
Dans ce plan logique du catholicisme , la tradition de l’Église chrétienne se présente sous un tout autre aspect que celui sous lequel les protestants sont accoutumés à la considérer. La tradition est lécho nécessaire de la parole divine; elle est le son de cette parole originaire, vibrant perpétuellement dans l’espace et le temps. Les décisions de l’église ne sont que la notification officielle de la tradition, sa réduction à une forme précise, comme l’exprime si bien le mot de définition. L'église, en promulguant les points de foi, ne procède pas par voie de raisonnement, comme s’il s'agissait pour elle de créer des dogmes nouveaux; elle procède par voie de témoignage, elle en appelle à la tradition, elle la constate, parce que la révélation, n'étant pas le produit du raisonnement de l’homme, se transmet par voie de témoignage, et non par voie de raisonnement.
D’après ce qui vient d’être dit, on peut concevoir comment s'unissent et s’enchaînent les diverses parties de ce qui forme, suivant le catholicisme, l’ordre de foi. A côté de cet ordre se développe celui de science, qui a pour but de joindre à la certitude de la foi l'explication, la vue de la vérité, ou de reproduire, sous le mode de conception, ce qui se présente d’abord à l'esprit humain sous le mode de croyance. De la distinction de la foi et de la science dérive, relativement aux sentiments, aux affections de l'homme, l’ordre de charité et l'ordre de jouissance. La charité unit les cœurs
entre eux et à Dieu , comme la foi unit les intelligences. La jouissance a pour but la satisfaction de l'individualité aimante, comme la science a pour but la satisfaction de l’individualité intelligente; mais, par cela même que la jouissance est en soi directement relative à l’individualité, et qu’elle dépend, dès lors, des goûts personnels, elle ne saurait tomber sous la notion de loi religieuse; seulement la religion contient, dans la loi de charité, la règle de Ja jouissance, comme elle contient, dans la foi, la règle de la science. Enfin la distinction de la foi et de la science engendre, par rapport à l’activité extérieure de l’homme, deux ordres correspondants, l’ordre spirituel et l’ordre temporel : le premier, expression de la loi divine, règle des actions humaines, repose sur l’obéissance ; le second, dépendant des opinions et des conventions humaines, est, en ce sens, l’expression de la liberté : l’un a pour terme le juste et le saint, l’autre l’utile. En résumé, foi, charité, ordre spirituel ou d’obéissance; science, jouissance, ordre temporel ou de liberté, tels sont les divers éléments que la doctrine catholique distingue dans l’humanité. Les premiers ne sont que diverses faces d’un élément unique, l'élément divin et immuable, dans ses rapports avec l’intelligence, l'amour, les actions; les seconds ne sont aussi que des faces diverses, sous ce triple rapport, de l’élément humain ou individuel, lequel, variable de sa nature, est essentiellement, perfectible par les efforts de l’homme, sous la seule condition de conserver, sans altération, l'élément divin, principe d’unité.
On dira peut-être que nous présentons comme le caractère propre du catholicisme ce qui lui est commun avec presque toutes les doctrines. Sans doute, les mots, les idées de foi et de science, de charité et de jouissance, d’obéissance et de liberté, se retrouvent dans la plupart des doctrines religieuses , parce qu’elles sont l'éternel aliment de l'humanité, mais elles ne forment un ensemble que l’esprit conçoive que lorsque l’on part de la base catholique. On ne saurait comprendre la distinction radicale de l’obéissance et de la liberté, de la charité et de la jouissance; on ne saurait surtout en concevoir les relations réciproques s’il n'existait pas primitivement, par rapport à la raison, deux ordres fondamentaux correspondants, qui sont la racine de tous les autres. Les affections, ainsi que les actions extérieures de l’homme, suivent les conditions de sa raison : ni les unes ni les autres ne subsisteraient sous deux modes, l’un social, l’autre individuel, si ces deux modes n'étaient pas essentiels à son intelligence même. Tout sort donc originairement de la distinction de la foi et de la science, et cette distinction, supposant elle-même que la science est le développement d’un ordre antérieur à elle, qui en est le support et la règle, implique, dès lors, l’idée génératrice du catholicisme. Nous devions d’abord exposer cette idée, avant de parcourir les diverses parties du catholicisme, dont la notion se réfléchit, dans un grand nombre d’esprits, sous des traits si altérés, et parfois si bizarres.
Les trois derniers siècles présentent une série de négations partielles et successives, qui comprend toutes les hérésies substituées au symbole catholique. Mais ces négations partielles sont des transformations d’hérésies primordiales, qu’il importe d’abord de caractériser. Si haut que l’on remonte dans l’histoire de la philosophie, on retrouve l’esprit humain prodigieusement préoccupé de la question de la création, qui renferme, dans une sorte d'état d’enveloppement, toutes les questions philosophiques La philosophie antique, en tant qu’elle se sépara plus ou moins des croyances traditionnelles; flotta entre deux solutions opposées. Ces solutions revêtirent originairement des formes poétiques, soit à raison du caractère primitif de lesprit humain , soit pour être mises, à quelques égards, en contact avec l’intelligence des masses. Mais sous ces formes il est aisé de découvrir un travail très-subtil et très-hardi de la raison. Les uns, partant de ce principe que l’in fini comprend tout, er
conclurent que Dieu est le seul être réel ; l’univers tout entier n’était qu’un vaste système d’apparence, un rêve éternel de Dieu, et les êtres finis , s’ils avaient, sous un certain rapport, quelque réalité, n'étaient que de simples modifications de l’être infini. Les autres, ne pouvant concevoir, d’une part, que le fini résidât en Dieu et, d’autre part, que Dieu eût pu le produire s’il ne l’eût contenu antérieurement, admirent, en conséquence, que tout ce qui est variable, local, contingent, divisible, fini en un mot, a, hors de Dieu, un principe éternel comme lui, qu'ils désignèrent sous le vague nom de matière. Ces deux conceptions opposées se combinèrent, en outre, avec la question de l’origine du mal. C’était toujours une face de la question de l’origine du fini, considéré, non plus simplement comme une pure privation
d’être, mais particulièrement comme le principe de ce qu’on :
désigne sous le nom d’infirmités où de souffrances, d’erreurs et de crimes. Les dualistes, en plaçant la source du mal dans un principe éternellement séparé de Dieu, prétendaïent sauver, sous ce rapport, la notion de la puissance, de l'intelligence et de la bonté divine, qui leur paraissaient altérées par le panthéisme. Ils détruisaient l’unité de la substance primitive pour maintenir pure de toute altération les propriétés fondamentales qui la caractérisent. Les panthéistes, de leur côté, pour maintenir l’unité de cette substance , sacrifiaient, à certains égards, ces propriétés, en se représentant les infirmités, les erreurs et les crimes des créatures comme des phénomènes qui se déroulaient dans le sein de Dieu même.
On peut juger par-là que ces deux systèmes, originairement du moins, n’eurent point directement pour but d’attaquer ou de pervertir la croyance en Dieu. Ils détruisaient, en effet, par leurs conséquences nécessaires, la pure notion de la Divinité ; mais leurs partisans niaient ces conséquences, et n’admettaient le principe d’où elles sortaient que pour échapper à d’autres conséquences non moins destructives de la foi en Dieu. Leur esprit, fléchissant sous le poids de linfini, semblait impuissant à soutenir, pour ainsi parler, une moitié de cette grande idée, sans laisser succomber l’autre moitié; et c’est là le sens profond de ce mot d’un ancien philosophe chrétien : « Les uns et les autres eurent une certaine craïnte de Dieu, mais cette crainte n’était pas selon la science de la vérité. » De là sort comme une voix pleine d’avertissements pour ceux qui se jettent si hardiment dans la destruction des croyances catholiques, parce que cette destruction leur semble conduire à des dogmes plus purs. Les panthéistes et les dualistes se tranquillisaïent aussi sur ce fondement , alors qu’après/avoir porté jusque dans le sein de Dieu la hache de la pensée, ils offraient au genre humain le cadavre du dogme suprême.
Lors de la promulgation de l'Évangile, ces deux systèmes, qui se partageaient l'empire de la philosophie constituèrent fondamentalement la lutte intellectuelle que le catholicisme eut à soutenir. Le dogme catholique de la création maintient que tous les êtres ont leur racine en Dieu, sans être des modifications de Dieu. Ce dogme n’est ni l'absorption panthéiste de l'univers dans la substance infinie, ni ce déchirement de l'univers par lequel le dualisme arrache à la puissance créatrice une moitié de son œuvre. Tandis que la philosophie incroyante se retranchait dans l’un ou l'autre de ces systèmes, ils furent introduits dans le sein de la religion chrétienne par le gnosticisme, cet énorme polype des hérésies primitives. Les hérésies anti-trinitaires d’A rius, de Macédonius ct d’une foule d’autres sectaires, lesquelles tendaient généralement à substituer à la notion de de latrinité chrétienne le système d’émanation, étaient d'origine panthéiste. Telle fut aussi l’origine des doctrines des docètes, qui rattribuaient à l'humanité dans le Christ qu'une existence phénoménale; de la doctrine d'Eutychès, qui absorbait la nature humaine du Christ dans sa nature divine, et de Ja doctrine monothélite, qui, par la
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confusion des deux volontés, conduisait à la confusion des natures. La question de l’origine du mal donna naissance à la seconde branche principale des hérésies. Les idées dualistes, sous des formes plus ou moins développées, réagirent contre les divers articles du symbole de l’orthodoxie chrétienne. Le man ichéisme établit le dualisme dans la création. Le nestorianisme appliqua à l'incarnation les procédés de l’argumentation dualiste, comme Eutychès appliqua au même dogme la logique du panthéisme. Mais, à mesure que les deux grands systèmes d’erreurs reculaient devant la foi chrétienne, les hérésies se renfermèrent dans un cercle graduellement plus étroit, et finirent par se concentrer dans des questions partielles , qu’elles traitaient sans profondeur et sans étendue. Dans la période moderne, on retrouve la même série de négations, mais elles ont suivi une marche inverse. Des hauteurs du panthéisme, les hérésies anciennes étaient, à la fin, tombées dans de mesquines disputes sur les images. Les hérésies modernes ont débuté par des attaques contre les indulgences, et finissent par des attaques contre la création. L'ancienne hétérodoxie peut être comparée à un immense lac, dont les eaux, devenues d’abord des fleuves, puis divisées en faibles ruisseaux , vont se perdre dans un sable aride. L’hétérodoxie des trois derniers siècles se renferma , à sa source, dans un lit étroit : le rationalisme en fit un fleuve impétueux et large, et ce fleuve se jette dans la mer du panthéisme, où ses rives disparaissent. Nous suivrons, dans l’exposition des dogmes catholiques, un ordre qui correspond à la filiation des hérésies modernes.
On apprécie aujourd’hui beaucoup mieux qu’on ne pouvait le faire à l’origine du protestantisme la tendance commune des négations qu’il opposait à la foi de l'Église. Les idées de plusieurs des premiers réformateurs sur le mal, le libre arbitre, la concupiscence, idées dont le jansénisme présenta la formule, contenaient un élément du dualisme, L'homme, soumis à deux forces opposées, aux impulsions spirituelles et célestes, et aux impulsions terrestres et matérielles, toutes deux nécessitantes, est, en petit, ce que l’univers est en grand dans les conceptions manichéennes, et cette notion de l’homme, approfondie comme elle l’a été plus tard, conduit à attribuer à deux principes différents l’origine de l'esprit et de la matière. Mais, d’un autre côté, les premiers articles du symbole négatif de la réforme se résolvaient, quoique d’une manière alors inaperçue, dans un ordre d'idées différent. La discussion s’établit d’abord sur efficacité de la prière pour les morts, et le protestantisme présentait cette croyance comme injurieuse à la médiation du Sauveur, médiation toute puissante et infinie, qui n’avait pas besoin de trouver, en quelque sorte, un supplément dans les prières des hommes. Ce principe, une fois posé, devait conduire nécessairement à repousser aussi l’invocation des saints; le protestantisme arriva promptement à cette conséquence. On devait en conclure aussi l’inutilité du sacrifice de la messe, qui est, suivant la doctrine catholique, la reproduction, perpétuellement efficace, du grand sacrifice accompli par le Rédempteur, Comme cette reproduction s’opère extérieurement par le ministère d’un homme, elle fut considérée par les proteslants comme impliquant trop peu de foi à l'immense vertu de l’immolation consommée une fois sur le Golgotha. La même raison fut appliquée au sacrement de pénitence, dans lequel le prêtre prononce l’absolution. Mais dès qu’on était entré dans cette voie, il fallait aller encore plus loin; il fallait proclamer enfin que toute utilité attribuée aux actes de l’homme dans l'œuvre du salut renferme la sacrilége supposition de l'insuffisance de l’action divine. C’est ainsi que le protestantisme naissant arriva à soutenir Pinutilité des œuvres, et à placer dans la foi seule, considérée comme un pur don de Dieu, l’unique condition de la justification de l'homme, Ces négations diverses du symbole catholique
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se résumaient fondamentalement dans une seule négation, dans une espèce de panthéisme chrétien, qui tendait à exclure l'intervention de l'homme, pour maintenir l'efficacité infinie de la grâce ou de la volonté divine, de même que les panthéistes nient les existences finies, pour maintenir la notion de l’infini, qui comprend tout.
Nous ne résumerons pas ici les travaux des écrivains catholiques qui ont eu pour but spécial d'établir que les dogmes contestés par les protestants remontent traditionnellement jusqu’au berceau du christianisme. La science historique a fait faire à ces discussions de bien autres progrès. Elle a prouvé que, si l’on excepte les mystères, qui sont comme le prolongement direct de l'incarnation du Verbe, ces dogmes remontent au berceau du monde. On sait aujourd’hui que la croyance à un état passager d’expiation, désigné dans le langage catholique sous le nom de purgatoire, a été la foi du genre humain. C’est là un des résultats les plus incontestables de l'étude comparée des annales religieuses de tous les peuples. Les anciens docteurs protestants, qui soutenaient qu’il avait été étranger à la foi chrétienne dans les premiers siècles, auraient pu être désabusés par une simple observation. Si le christianisme se füt séparé, en ce point, des croyances que le paganisme gréco-romain avait conservées, les anciens Pères de l'Église eussent attaqué cette croyance, ainsi que les pratiques religieuses qui en étaient l'expression, comme ils se sont élevés contre tout ce qui constituait, à proprement parler, le paganisme. Il en est de même des autres dogmes niés par les protestants. Y a-t-il aujourd’hui un seul homme, quelle que soit sa croyance en fait de religion, qui ait étudié les monuments de la tradition chrétienne avec cette impartialité que procure, du moins, l’indifférence dogmatique, et qui soit persuadé que ce qu’il y a de fondamental dans le sacrement catholique de la pénitence ne doit pas être reporté historiquement jusqu’au premier âge du christianisme? Lorsque, de l'usage de la confession en grand, de la confession publique, établi dans les premiers siècles, on a voulu conclure que la confession secrète, la confession en petit, ne se rattache pas radicalement à la foi primitive de l'Eglise chrétienne, on a fait un raisonnement bizarre. Autant vaudrait soutenir que la conversation ne saurait exister chez un peuple où il y a une tribune aux harangues. L’utilité morale dela confession a été, du reste, consacrée par la liturgie de vous les peuples. Le culte des anges et des saints a été également la purification d’une croyance universelle, qui avait été presque partout souillée, dans le monde ancien, par des superstitions oublieuses de Dieu, et par d’immorales pratiques.
Sous le point de vue philosophique, la prière pour les morts, l’invocation des saints, sont une dépendance d’un dogme sublime, l'union des volontés finies', s’entre-aidant, par l'efficacité de la volonté infinie, pour concourir au but final de la création. Ces croyances sont l'expression humaine de la société universelle des intelligences ; elles transportent dans le plan général du Créateur cette loi d’association par laquelle tout bien, tout progrès s’opère dans les limites de notre carrière terrestre. Les flots du temps, les abîimes de l’espace, la pierre du sépulcre, les portes de l’empyrée, rien ne peut rompre les liens de cette sympathie commune, quiunitles âmes aux âmes, les mondes aux mondes, L’universnesubsiste que par la communication, le don que chaque être fait aux autres êtres de ce qu’il possède et de ce qu'il est. Telle est la loi, même physique, de la création. Dès que les bases chrétiennes sont supposées, dès que la prière, les mérites, le sacrifice, sont admis, cette loi se reproduif nécessairement, dans le cercle des idées religieuses, sous la forme que le symbole catholique a consacrée. Elle se lie, d’ailleurs, aux instincts spirituels de l’homme. Lord Byron disait sur son lit de mort que la foi au purgatoire a une force consolatrice. Les vœux adressés aux intelligences intermédiaires entre
Dieu et l'homme sont l'élan naturel de tout cœur qui croit à la prière. Nous sommes portés à nous recommander icibas aux prières de ceux qui nous paraissent être justes et saints, nous invoquons leur assistance, bien qu'ils soient encore , comme nous, sur la terre de l'épreuve , où nulle vertu n’est pure et n’est à l'abri des chutes. Pourquoi ne ferions-nous pas monter cette invocation plus haut, vers ces natures meilleures, plus voisines de Dieu? Pourquoi n’implorerions-nous pas le secours de nos frères affranchis et transfigurés ?
Nous n’entrerons pas ici dans de longs détails sur ce qui appartient essentiellement à la doctrine catholique, soit relativement au précepte de recevoir le baptème et au sort des enfants qui en sont privés, soit relativement aux peines du péché dans le monde futur, doctrine bien différente de l'idée que s’en forment ceux qui ne la connaissent que par les objections de quelques incrédules, ou par les opinions particulières de plusieurs théologiens, enclins à outrer toutes choses. Sur le premier point, nous renverrons nos lecteurs à saint Thomas, Gerson et Liguorio, et, sur le second, à une dissertation publiée par M. Émery, supérieur général de Saint-Sulpice. Cet homme respectable, dont nul catholique n’a suspecté l’orthodoxie, a pris soin d’écarter des opinions qui ne font point partie du dogme; et les principes qu'il pose, les points de vue qu’il ouvre, conduisent à concevoir ce qu’il y a de plus terrible et de plus mystérieux dans la justice divine sous un aspect que le faible regard de notre intelligence supporte avec moins d’effort. Cette face de la vérité, ainsi qu’il le remarque avec regret, est trop souvent voilée par les amplifications de certains prédicateurs, dont il blâme avec beaucoup de raison les exagérations rigoristes, ainsi que leur manie de vouloir épuiser tous les secrets de Dieu, qui ne nous a dit que ce qu’il était utile que nous sussions ici-bas. Dans l’économie de la révélation, Dieu a mis, en quelque sorte, en pratique le mot de saint Paul, sapere ad sobrietatem. I] a été sobre dans la dispensation de ses lumières, parce que l’humanité ne pourrait pas encore supporter, dans l’enveloppe de la vie présente, toutes celles qui lui seront communiquées lorsqu'elle en sera dégagée. Certaines vérités, clairement manifestées à l’homme charnel, tueraient peut-être sa vertu, comme les jouissances du ciel, si tout à coup elles faisaient explosion dans son cœur, briseraient son frêle organisme.
L'homme terrestre, comme tout être qui est encore dans l’état d'éducation, a plus besoin de la sanctification de la volonté que de l’illumination de l'intelligence. La vraie religion a pour objet direct sur la terre de purifier le cœur del’homme, et de le préparer ainsi aux lumières supérieures qu’il recevra dans la vie future. Les moyens purificateurs qu’emploie le catholicisme ont leur racine commune ou leur complément dans le sacrement de pénitence, étroitement lié lui-même au dogme fondamental du christianisme, la corruption de la nature humaine. C’est dans ce dogme que se trouve le point radical de la séparation du christianisme et du rationalisme, relativement à la manière de concevoir le régime moral de l’humanité. Aux yeux du christianisme, elle est dans un état de maladie; le rationalisme la considère comme étant dans l’état de santé. Sans approfondir ici ce sujet, on peut affirmer que le mot de maladie formule bien plus exactement que l’expression opposée, la désharmonie qui existe entre les tendances intimes de l'humanité. Dans l’être vivant, pris généralement, l’état de pleine santé suppose que les fonctions organiques s’accomplissent avec une facilité proportionnée à leur importance respective. Les fonctions de l'être intelligent et libre sont les actes, produit de son intelligence et de sa liberté. Mais, comme il existe deux éléments dans notre nature , l’un commun, l’autre individuel 8 il existe aussi , comme nous avons vu , deux ordresd’actions, dont l’un a pour but la satisfaction de l’individualifé, et dont l'autre ordonne l'individu par rapport au tout. Si l'homme
jouissait réellement de la santé, les lois de la vie individuelle ne tendraient pas à prévaloir en lui sur les lois intellectuelles et morales qui l’unissent aux autres êtres intelligents et à Dieu. Il accomplirait les actes qui ont le bien universel ou le juste pour terme, avec autant de facilité que ceux qu’il produit sous la seule influence de l'amour individuel; et, comme les premiers sont en eux-mêmes plus importants, il les accomplirait avec une facilité, une inclination plus grande. Dès que l’on applique à l’homme , en tant qu'être moral, les notions que le mot de santé représente toutes les fois qu’on en fait l’application à un être vivant quelconque , on est nécessairement conduit à concevoir de cette manière l’état de l'humanité. Or il se trouve que l’observation la plus constante de la nature humaine conduit à une formule absolument inverse. Le penchant instinctif qui incline l’homme à se conformer aux lois d’où dépend l’ordre universel est beaucoup plus faible que l'entraînement qui le pousse à sa satisfaction propre, d’où résulte la nécessité d’une lutte, souvent douloureuse, pour faire prédominer en lui le juste et le saint. Ce déchirement intérieur , qui va quelquefois jusqu’à ensanglanter le fond même de notre nature, est attesté, dans tous les siècles, par le cri universel de la race humaine. Ilya,en un mot, dans la constitution de l’homme, prépondérance instinctive des penchants égoïstes, et cette prépondérance vicieuse est considérée par la philosophie chrétienne comme la suite et la manifestation permanente de cette perturbation primitive qui a reçu dans la langue catholique le nom de péché originel, et dont le souvenir se retrouve dans les traditions de tous les peuples.
Cet état de maladie supposé, il est clair que le traitement moral de l'humanité doit être, à plusieurs égards, fort différent de celui que l’on imaginerait pour des êtres jouissant de l'intégrité de leur nature. Nous trouvons, dans l’ordre physique , une image de cette loi, ou plutôt une loi qui lui correspond, et qui est au fond la même. Non-seulement l'homme malade s’abstient des aliments destinés, dans l’état de santé, à l’entretien de la vie, mais encore on fait entrer dans les remèdes qu’on lui administre, des substances délétères, des poisons. Le traitement moral de l'humanité malade doit donc comprendre à la fois, et un régime d’abstinence, et des pratiques douloureuses et pénitentiaires : la mortification, pour parler le langage chrétien, est le poison qui devient remède, Toutes les pratiques de mortification que le catholicisme déduit du dogme fondamental du christianime, sont renfermées en germe dans le sacrement de pénitence. Si l’on veut se former une idée exacte de cette institution, on doit observer, d’abord, que tout péché, c’est-à-dire tout acte d’égoïsme , renferme une double tendance désordonnée, l’orgueil et la volupté. L'homme tout à la fois veut s'élever au-dessus de ce qu'il est , et tombe au-dessous, sous le joug des lois de l’animal. Les désordres des sens impliquent un orgueil qui cherche dans l’organisme le bien infini; et l’orgueil en apparence le plus spiritualisé, n'étant que la plus grande exaltation de l’individualité, succombe par-là même aux penchants de l’organisme et de la chair, qui est la forme propre de la vie individuelle, Ainsi, non-seulement ces tendances désordonnées sont les deux branches de la corruption humaine, mais encore elles existent simultanément au fond de tout crime, bien que l’une s’y présente avec des caractères plus saillants que l’autre, selon l’objet direct de chaque désordre particulier.
Le sacrement de pénitence a lui-même deux branches correspondantes à ces deux désordres radicaux. La confession attaque l’égoïsme sous la forme de l’orgueil, les œuvres satisfactoires l’attaquent sous la forme de la volupté. Une philosophie superficielle a vu dans les abstinences prescrites par le catholicisme un reste de l'esprit judaïque, comme si ces abstinences reposaient sur la distinction de mets purs et impurs, C’est cette philosophie elle-même qui est judaïque, parce qu'elle s'arrête à l'écorce des choses, Rien de ce qui
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entre dans la bouche ne souille le cœur, rien n’est pur que ce qui purifie, mais la modération des sens est l’affranchissement de l’âme. L'homme est un ange blessé par l’intempérance des convoitises charnelles ; l’abstinence est le vulnéraire moral que la céleste main de la foi applique sur sa blessure. 11 en est de même de la confession. Séparée du repentir, elle ne serait qu’une formalité vaine et trompeuse, une sacrilége parodie de la purification du cœur. Mais unie à lui, elle est le remède le plus puissant contre cet orgueil vivace, tortueux , insaisissable, qui se cache au fond des ténèbres de l’âme et au delà.
L'institution catholique a son type parfait dans le Christ accomplissant sur la croix la satisfaction universelle, après avoir fait à son père la confession universelle sur la montagne des Oliviers. Mais, dès l’origine du genre humain, le type primitif apparaît. La Genèse nous représente le Seigneur exigeant d'Adam et d'Ève l’aveu de leur faute, et leur imposant la longue pénitence de l'humanité, le travail, la douleur, et, au bout de cela, la poussière de la mort ; puis, étendant sur eux sa main paternelle, et leur montrant, dans un avenir déjà présent, la victime éternelle, il prononce sur eux; et sur leur race la suprême absolution. L'univers, où tout ce qui est divin est enveloppé de symboles matériels, est une grande et immense eucharistie. Placez au sein de l'univers, ainsi conçu, le mystère du Verbefait chair pour se communiquer à l’homme, le dogme de l’eucharistie se présente, dès lors, comme le complément permanent de l’incarnation. Les objections que les argumentateurs protestants opposaient à cette croyance tenaient à des systèmes métaphysiques sur l'essence de la matière, dont aucun n’est resté debout. Nulle difficulté prise dans un ordre d’idées où l’on cherche à se former des notions positives de cette essence, n’est aujourd’hui philosophique, parce que la tendance générale de la philosophie conduit à admettre que la matière ne peut être conçue que comme principe privatif, qu’elle n’est compréhensible que comme ténébreuse pour la pensée. Il n’est pas une seule de ces objections que l’on ne puisse tourner avec une égale force contre l’incarnation, contre l'union du corps et de l’âme, contre la co-existence du fini et de l'infini.
Les bases chrétiennes supposées, l’eucharistie doit être considérée dans ses analogies intimes, dans sa liaison nécessaire avec le plan général du christianisme. La présence perpétuelle de Dieu à l’homme par le moyen de la grâce, voilà le fond du christianisme ou de la religion révélée dans tous les temps. Avant l’incarnation, Dieu n’était présent que par sa grâce, et le moyen par lequel l’homme correspondait à cette présence, était la prière , que l’offrande réalisait extérieurement, et l’expiation , qui avait son symbole dans les sacrifices sanglants, figure du sacrifice rédempteur. Le Christ, Dieu-homme, s'étant constitué l’intercesseur et le purificateur suprême, Dieu n’est plus seulement présent à l’homme par la grâce, il est personnellement uni à l’humanité, et les rits eucharistiques sont la forme extérieure de la présence permanente du Verbe fait chair. L’eucharistie est à l’incarnation ce que la présence de Dieu par la grâce était à la simple volonté divine de relever l’homme tombé. Elle est la prolongation, la réalisation perpétuelle de cette présence plus intime, s'individualisant par la communion dans chaque chrétien, comme la volonté de sauver les hommes s’individualisait dans chaque homme par la grâce, qui n’était que la présence efficace de cette volonté. Otez la grâce, vous ne concevez plus la religion primitive; ôtez leucharistie, vous ne concevez plus le christianisme qui l’a développée. Son mystère fondamental est l'union la plus haute de la nature divine et de la nature humaine , et toutes les analogies chrétiennes seraient brisées si la présence personnelle de la Divinité au milieu des hommes n'était pas devenue le fondement d’un ordre de communications plus parfaites de l’homme avec Dieu.
CATHOLICISME
Partie intégrante de la religion chrétienne, sous le point de vue dogmatique, la foi eucharistique n’est pas moins étroitement liée à l'essence du christianisme sous le point de vue moral. Tous les sentiments de bienveillance, de charité, de dévouement réciproque , qui ont fait la vie de l’humanité, ont toujours été proportionnés au sentiment que les hommes ont eu de la bonté divine à leur égard. Ce sentiment et les notions d’où il dérive ont été le type, la mesure de la bonté humaine. La bonté n’est que l'amour se communiquant au dehors, et, comme l'amour divin s'est communiqué à des degrés divers, le sentiment de cet amour a reçu des développements correspondants. Dans la religion primitive, les hommes connaissaient la bonté divine, qui se manifeste dans la création. La création est l’aumône de l'être infini : il a produit les êtres en leur donnant quelque shose de lui. Conformément à ce type, la bienveillance de l'homme envers l’homme eut pour forme et pour mesure générale l'aumône. Mais, par larédemption, Dieu s’est donné tout entier à l’homme : ce mystère exprime, non la simple bonté, mais le dévouement, le sacrifice infini. Le sentiment d'amour de l’homme pour l’homme s’est élevé dans la même proportion. De là cet esprit de sacrifice qui se manifeste dans le christianisme sous tant de formes admirables, ces prodiges de charité dont la bienveillance antique n'avait pas même l’idée. L’eucharistie étant l’incarnation et la rédemption rendues perpétuellement présentes, le sentiment chrétien de la charité est entretenu , excité, développé par elle à un degré supérieur que le cœur humain ne saurait atteindre, partout où cette foi manque. La communion à la victime céleste de l’amour est le principe générateur d’une communion plus parfaite entre les hommes.
Ce serait ici le lieu de parler du mystère sur lequel le christianisme repose, la rédemptionetlincarnation,qui implique l'union de l'infini et du fini dans la personnalité du Verbe. Ce mystère est le centre de tout cet ordre surnaturel permanent, qui est le fond du christianisme, et qui lie le surnaturel de la création et des origines au surnaturel de la vie future et de la transfiguration de l'humanité. Le dogme de la rédemption suppose, à son tour, la chute originelle de l'homme. En remontant la chaîne des croyances catholiques, nous arrivons maintenant à ses premiers anneaux : nous rencontrons la question primordiale de la création. Des hommes, d’ailleurs instruits, mais imbus de préjugés anti-chrétiens, se font, à cet égard, de singulières idées de la croyance catholique. Ils supposent que, suivant la doctrine de l'Église, la création, renfermée dans des limites étroites, a commencé il y a environ six mille ans, et finira avec ce que la Bible appelle la consommation des temps. Mais déjà dans les premiers siècles du christianisme, saint Augustin, entre autres, avait remarqué que la chronologie de Moïse ne date que de la création de l’homme, et que rien n’empêche de prendre les jours de la Genèse pour des époques indéterminées. Ce que l’on apjelle vulgairement fa fin du monde n’est point l’anéantissement de l'univers, mais la fin du monde humain sous sa forme actuelle, L’orthodoxie catholique n’oblige à rien admettre de plus, et la philosophie géologique, qui reconnaît, au moins, un grand cataclysme terrestre dans les époques antérieures, n’a rien à objecter contre la possibilité du retour d’un événement analogue dans les époques futures. Le symbole du catholicisme laisse donc aux conceptions philosophiques de la création une grande latitude. Pascal avait dit que la réalité des choses est un cercle infini dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Cette pensée de Pascal sur la création dans ses rapports avec l’espace, saint Thomas lPavait déjà appliquée à la création dans ses rapports avec le temps : il avait soutenu la possibilité d’une création s’effectuant de toute éternité.
L’orthodoxie catholique maintient, contre les panthéistes, que les êtres dont se compose l'univers ne sont pas de sim-
ples modifications de la substance divine ; elle maintient contre les dualistes que Dieu n’a pas fait l’univers avec une matière préexistante et éternelle : telle est, dans les plus anciens écrivains catholiques, le sens précis de cette formule : Dieu a fait toutes choses de rien. Elle reçut particulièrement, à l’époque des discussions soulevées par l’arianisme, un sens plus compréhensif, c’est-à-dire qu’au lieu de l’opposer seulement à l'erreur des dualistes, on s’en servit également pour exclure certains systèmes panthéistes , qui supposaient que Dieu avait produit les êtres en brisant, en morcelant sa propre essence. Également éloignée de ces deux excès, la philosophie qui a pour base la toi catholique, tout en proclamant que tous les êtres, même la matière, sont contenus éminemment en Dieu, et ont en lui la racine de leur existence, reconnaît qu'ils sont essentiellement distincts de lui, de toute la distance qui sépare nécessairement le fini de l'infini. La création présente ainsi deux faces, et la philo
sophie catholique a présenté, en conséquence, deux mouve ments qui leur correspondent, selon que l’on s’est attaché à considérer particulièrement le côté par où l'univers est séparé de Dieu, et le côté par où il tient à lui. Sous ce dernier rapport, les explications philosophiques, compatibles avec l’orthodoxie la plus rigoureuse, vont beaucoup plus loin que ne le pensent les adversaires philosophes du christianisme. On peut s’en convaincre en parcourant l’ordre d'idées que contient cet ancien monument de métaphysique chrétienne publié sous le nom de saint Denis l’Aréopagite. Je n’examine pas en ce moment sa valeur philosophique, je ne le considère que dans ses rapports avec l’orthodoxie. Reposant , en dernière analyse, sur ce principe que l'infini se communique sans se diviser, le livre des Noms divins, plus encore que celui de la Céleste hiérarchie, développe ce fond de vérité dont le panthéisme abuse, et qui forme ce que M. de Maïstre a nommé le panthéisme chrétien. De même que le culte catholique des saints et des anges fut la purification d’une croyance universelle, corrompue par le paganisme, de même la philosophie dont nous parlons, qui est comme le centre d’un grand nombre de conceptions éparses dans l’ancienne philosophie chrétienne, présente l'orientalisme purifié, sauvé de la corruption panthéiste, et ramené dans les limites de l’orthodoxie. Car il est hors de doute qu’on ne saurait catholiquement accuser ces écrits de n'être pas en harmonie avec la foi, puisque l’Église les appelle des Livres presque célestes ( Légende de saint Denis, dans le Bréviaire romain).
A toutes les époques s’est rencontré des philosophes catholiques qui ne se sont pas bornés à insister uniquement sur les caractères incommunicables de l'être divin, à marquer les différences qui séparent essentiellement Dieu de l'univers. Ils se sont avancés plus loin dans les mystérieux abimes de l’être, ils ont répandu des idées plus ou moins lumineuses sur un mystère ultérieur, sur l’union radicale des êtres avec Dieu, dernier terme que la pensée humaine puisse atteindre. Ce fond d'idées s’est reproduit constamment, et les éclairs que le génie de Fénelon laissait échapper en face de Spinosa sufliraient pour faire voir qu’une grande vérité, dont le panthéisme s'empare pour la corrompre et la prostituer, réside, magnifique et pure, dans le sanctuaire de la métaphysique chrétienne.
Enfin , au sommet du symbole catholique brille, dans les profondeurs de l'essence divine, le dogme de la Trinité. C'est ce dogme en particulier que la philosophie incrédule avait considéré comme un hors d'œuvre dans la raison humaine, comme un non sens absolu, une absurdité suprème. Qu'est-il arrivé? on sait maintenant, par l'étude de la philosophie antique, que ses conceptions les plus hautes gravitaient vers le dogme chrétien, et nous voyons aujourd’hui que les efforts qui se font dans des directions diverses pour constituer l'unité de la soience par une philosophie synthétique finissent, presque tous par rattacher cette philosophie
à une conception trinaire de la Divinité. 11 n'y a pas lieu de s’en étonner, lorsque l’on approfondit la notion de Dieu telle qu’elle s’est réfléchie constamment dans l'intelligence humaine. L'esprit humain à toujours reconnu en Dieu quelque chose de radical qui , ne présentant à l'esprit aucune idée déterminée , n’est conçu que comme le support de toutes les propriétés distinctes par lesquelles l'idée de Dieu se manifeste à la raison de l’homme. Ce quelque chose de primitif, incompréhensible en soi, a été nommé dans toutes les langues : c’est La nuit lumineuse des Védas, le dieu sans nom des Égyptiens, lequel devait être adoré en silence, le temps sans bornes du Zend-Avesta, le Butos, labime, dont parlent toutes les anciennes doctrines religieuses de l'Orient , l'aoriste éternel. C’est ce que nous désignons sous
le nom propre d’infini. Mais, en même temps qu'il déclarait ,
Dieu innommable, l'esprit humain empruntait, soit à la langue des figures, soit à celle des abstractions, tous les noms, et même ceux qui semblent renfermer des idées opposées, pour les appliquer à Dieu, pour en composer son
- nom, à la fois un et multiple. Cette profusion de noms, d’images, de symboles, semble plutôt obseurcir qu'éclairer la notion de Dieu, lorsqu'on ne cherche pas à découvrir les rapports nécessaires des idées qu’ils représentent. Mais lorsqu’on a découvert ces rapports, cette grande notion se développe avec une sublime clarté.
On voit d’abord que tous ces noms, toutes ces idées, se divisent en deux classes : les uns expriment les caractères incommunicables de l'être divin, ce qui appartient à Dieu seul, ce à quoi les créatures ne peuvent participer ; les autres, au contraire, expriment ce qui est participé de fait par les créatures , ce qui, en ce sens, est commun à Dieu et à elles. L'unité absolue, l'infinité, l'éternité, l'immensité, l’immutabilité, tous ces noms désignent ce qui distingue Dieu des créatures. La puissance, l'intelligence, la sagesse, l'amour, la bonté, la justice, la miséricorde, la providence, tous ces noms désignent quelque chose à quoi participent les créatures, dans un degré fini; et l’on dit aussi de l’homme qu'il est puissant, sage, bon, etc. Si nous reprenons la première classe des noms divins, nous verrons que les idées qu’ils expriment, viennent se résoudre et se confondre dans une idée radicale. Elles ne sont, pour ainsi dire, que les faces diverses, relatives à notre faible intelligence, de l’idée de Pinfini, ou l'unité absolue : l'immensité, c'est l'infini dans ses rapports avec l’espace; l'éternité, l'infini dans ses rapports avec le temps; l'immutabilité, l'infini comme exclusif de toute variation. Considérons maintenant la seconde classe des noms de Dieu pour y découvrir également quelles sont les idées primitives et irréductibles dont ces noms présentent les différentes faces relatives à notre manière de concevoir ; ces notions se réduisent elles-mêmes à trois : celles de puissance, d'intelligence et d’amour. Ainsi, d’une part, tout ce qui exprime les caractères incommunicables de Dieu se résout dans l'idée pure et simple de l'infini ; tout ce qui exprime ce qui est participable par les créatures se résout dans trois notions primordiales et irréductibles. L'unité infinie sous ces trois notions, voilà l’idée de Dieu, et voilà aussi pourquoi Dieu est, en même temps, souverainement incompréhensible et souverainement intelligible. Il est souverainement incompréhensible , parce que, les caractères propres de son être étant incommunicables, il est, sous ce rapport, en dehors de toutes les intelligences créées, et celles-ci, par cela même qu’elles existent comme créatures, par cela même qu'elles sont des existences bornées, ne sauraient comprendre complétement ce qui constitue l'infini. Pour qu’il y eût équation entre leur intelligence et son objet infini, il faudrait que, perdant leur caractère propre, elles fussent transformées en Dieu. Mais, en même temps, il est souverainement intelligible pour elles, parce qu'elles trouvent en elles-mêmes, sous la condition du fini, les trois attributs fondamentaux de l'essence divine.
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Les idées dont nous venons de tracer les linéaments ne forment pas assurément la notion complète du dogme catholique de la Trinité, puisque ce dogme implique, mn Las seulement de simples propriétés, mais l'existence personnelle. Toutefois elles peuvent servir à faire comprendre pourquoi les conceptions philosophiques de Dieu gravitent plus ou moins directement vers la croyance catholique. Elles font apercevoir, au moins, qu’il y a, au fond de cette croyance, une grande base philosophique, qu’une incrédulité frivole et dédaigneuse n’avait pas même entrevue.
Nous venons de parcourir les principaux dogmes du catholicisme. Passons à la morale.
La morale chrétienne, telle que le catholicisme la conserve invariablement, porte sur deux bases. La première est l'amour fraternel de tous les hommes, dérivant de l'amour filial de chaque homme envers Dieu. Cette base se combine, dans la:morale catholique, avec un autre principe, le principe du sacrifice. En ce qui concerne la première, on convient aujourd’hui presque universellement que tous les progrès moraux du genre humain ne peuvent être que le développement de cette sublime synthèse de la moralité humaine. Les siècles peuvent en multiplier, en étendre les applications, mais on ne saurait aller au delà du principe. Les relations sociales les plus parfaites ne peuvent pas plus sortir de la sphère dont il est centre, qu’un corps ne peut sortir du temps et de l’espace. Mais on ne comprend pas aussi bien le principe chrétien du sacrifice. L'amour emporte, en général, le don de soi ou de quelque chose de soi. Voilà son caractère universel, absolu. Dans Dieu, dans les êtres qui ont atteint déjà la vie bienheureuse , image de la vie divine, ce don de soi n’est pas.accompagné de souffrance; la charité.et la jouissance y sont dans une harmonie pure et intime. Il n’en est pas de même de l’homme qui travaille encore sous le soleil. La vie terrestre subit d’autres conditions. Le dévouement entraîne avec lui, à divers égards, une restriction de l'instinct qui aspire à la jouissance. Pour l’homme de la terre , le don de soi est, à proprement parler, le sacrifice. L’exaltation illimitée du principe de jouissance ne produirait pas le don de soi aux autres, mais un immense effort pour subordonner et assimiler les autres à soi; elle ne produirait pas l’union par la charité, elle tendrait à produire l'absorption dans l’égoïsme. Dès qu’on écarte la loi de sacrifice, on est forcé d’y substituer pour base de la morale la loi de l'extension des jouissances, la loi dont l’égoïsme le plus développé serait le plus parfait accomplissement. Et comme il serait contradictoire de chercher dans le pur instinct d’égoisme qui divise le principe qui unit, on y joint un autre élément, un élément d'intelligence ; on veut faire jaillir l'amour universel du sein de l’égoïsme éclairé, de l'égoïsme comprenant qu'il doit chercher les moyens et la ga rantie de sa satisfaction propre dans un ordre de choses qu garantirait la satisfaction de tous les égoïsmes. Mais ce n'est pas là, certes, un principe nouveau, substitué à l'ancien principe chrétien : c’est rentrer dans le vieux et très-vienx système de l'intérêt bien entendu : cinquante philosophies ont déjà passé par là.
Le système de l'intérêt bien entendu, donné pour base à la morale, renferme, de quelque manière qu’il soit modifié, une contradiction radicale. Ses partisans raisonnent sur chaque individu comme s’il subsistait aussi longtemps que le genre humain, et sur le genre humain comme s’il ne se composait pas d’individualités passagères, qui perpétuellement se remplacent et se renouvellent. Le respect des intérêts d'autrui, s'il prédominait inviolablement, produirait la plus grande somme de jouissances dans la vie totale du genre humain : nul doute à cet égard ; mais, dans le court espace de la vie, un individu peut acquérir la plus grande somme relative de jouissances, tout en violant les droits d'autrui, sans que, rl cela, il ressente, dans la même proportion, par les in-
istices des autres, la réaction de sa propre conduite, On
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sait bien que l'assassinat généralisé tuerait l'assassin, que le vol généralisé appauvrirait le voleur, et quiconque sacrifie les autres à soi suit un principe qui, s’il était appliqué universellement, produirait le malheur universel ; mais lPapplication univwrselle de ce principe ne résulte pas, en fait, de l'application particulière qu’un individu se permet. Avant que la misère générale, y compris la sienne, puisse sortir de ce principe , il aura lui-même passé avec ses jouissances : le reste est l'affaire de ceux qui viendront après lui. Voilà tout ce qu’il peut voir, tout ce dont il peut tenir compte au point de vue de l’égoisme. Lui recommander ladoption de telle ou telle règle de conduite, parce qu’elle se résout dans un principe qui eût pu seul assurer le bonheur des générations qui ne sont plus, et garantir le bonheur de tous ses contemporains et des générations futures, c’est chercher hors du cercle de ses jouissances le principe régulateur de sa vie. L'égoisme ne connaît ni le passé ni l’avenir de l'humanité , il ne connaît que le présent de l'individu. C'est la charité seule qui peut rendre présents au cœur de chaque homme ce passé et cet avenir, et s’il subordonne à l'immortel intérêt de l'unité humaine les passagères jouissances de sa propre individualité, affranchi de la fausse loi de l'extension des jouissances , il s'élève jusqu’à la loi du sacrifice.
La morale chrétienne , avec toutes les conséquences que
le catholicisme en a tirées, repose sur cette base, et ses di-
vers préceptes ne sont que l’irradiation du dogme du sarrifice suprême, accompli par l’amour infini. Mais, en proclamant la loi qui unit, le catholicisme ne détruit ni l'individu, ni par conséquent la tendance à la jouissance. L'homme est dans un état de chute et de maladie. L'organisme, la chair, telle qu'elle existe dans l’homme actuel, est le principe des convoitises égoistes : il faut dompter ce principe. De là, dans les idées catholiques, la nécessité du régime restrictif, que le christianisme à nommé la pénitence. Mais ce n’est là qu’une partie du dogme chrétien ; il est légitime, il est nécessaire que le genre humain déchu s'efforce de se rapprocher, autant que le comporte la vie présente, dé son état primitif, où la charité et la jouissance se combinent harmoniquement. A cette seconde partie du dogme se rattache le mouvement progressif de chaque
individu, de chaque peuple, du genre humain entier dans
l'ordre de jouissance. Que si l’on demande pourquoi le catholicisme se borne à régler cet ordre et n’entreprend pas directement de l’organiser, la réponse est bien simple; c’est que le catholicisme se renferme dans l’objet propre de la religion , c’est que tout système, nous le répétons, qui transformerait en loi religieuse la jouissance directement relative à l'individualité, et, dès lors, nécessairement libre au même degré que l’individualité même, attaquerait celle-ci dans sa racine, et serait au fond un panthéisme moral destructif de la nature humaine, comme le panthéisme en général est la destruction de l'univers, qui par lui se transforme en illusion,
La morale et le dogme ont leur expression dans le culte, forme sensible de la vérité qui éclaire, et de l'amour qui vivifie. Dans le monde antique, le symbolisme était presque tout le culte. La parole n’y remplissait que des fonctions secondaires, lorsqu'elle n’en était pas absente. Sous l'empire du spiritualisme chrétien, le mahométisme et le protestantisme ont repoussé plus ou moins complétement les magnificences du symbolisme. Il y a eu tendance manifeste à réduire le culte à la parole seule. L'union intime de la parole et du symbolisme doit se retrouver dans le culte chrétien complet. Quel est le fond du christianisme ? c'est le Verbe, la parole éternellement vivante, revêtue d’un cerps. Si la religion du Verbe fait chair ne s’exprimait que par la parole pure, simple, nue, sans s’incarner dans des symboles matériels, il y aurait défaut radical entre le dogme et le culte, entre l’esprit et le corps de la religion. Le culte catholique à sa racine et son type dans l’idée profonde que
renferme la doctrine des sacrements. Dans tout sacrement il y a la matière et la forme, le signe symbolique et la parole. En ce qu’il a d'extérieur, toutes les branches du culte catholique s'unissent pour constituer, en prenant ce mot dans un sens large, comme un grand sacrement, où la parole, qui s’adresse à l'intelligence, informe et anime le symbolisme, qui est la parole des sens.
Quelque riche et varié que soit ce symbolisme, il a son unité intime dans l’idée de sacrifice. Cette idée se retrouve, sans doute, dans la liturgie de tous les peuples. Mais, hors du culte chrétien, elle apparaît bien plus sous les emblèmes de la terreur que sous ceux de l'amour. D'ailleurs, chacun des cultes nationaux de l'antiquité avait son idée prédominante, qu’il mettait particulièrement en relief. Le culte des Parses symbolisait surtout la lutte de deux principes, dans le monde et dans l'humanité, comme celui de l’Inde représentait l’unité, d’où tout sort et où tout rentre. Par là même aussi, il exprimait l’annihilation de l’homme, dont le culte grec offrait l’apothéose. En Égypte dominait le symbolisme de la mort. Tout ce qu'il ya de vrai, de pur et de saint dans ces idées particulières a son expression dans le culte catholique, mais il les unit, les harmonise dans la représentation du grand acte d’immolation et d'amour. Le sacrifice est son symbole prédominant, suprême, absolu. Tous les autres reçoivent sa forme, se nuancent de ses couleurs, s’inspirent de son idée. Le catholicisme n’a pas eu à redouter, en appelant à lui tous les arts, en les convoquant au pied de l'autel, l'inconvénient d’abaisser l'esprit vers les sens, de pousser à une sorte de matérialisme religieux : il sait qu’il y a, dans cette omni-présente idée du sacrifice, une force infinie de spiritualisme. L'architecture crée dans le temple la figure de l'univers, mais ce n’est pas une figure panthéiste, elle repose sur la base mystique de la croix. Les anges et les saints, que la peinture et la sculpture font jaillir du pavé et des murs du temple, adorent l’image du Sauveur mourant, lui renvoient les hommages qu’ils reçoivent; et la musique ne répand les parfums de l'harmonie que pour les faire monter, comme un encens idéal, vers l’hostie sainte, La messe, centre de toutes les cérémonies sacrées, outre le sacrifice éternel qu’elle reproduit sous des symboles terrestres, est une représentation sublime du mouvement ascendant de l'humanité dans le sein du Christ. Humiliée d’abord et repentante, comme le prêtre courbé au bas des marches de l’autel, elle monte par degrés, elle se fortifie et se ranime en se nourrissant de la parole de vérité, elle se prépare par l’oblation du pain et du vin, symboles de la vie organique, à la transubstantiation de l’égoïsme en la charité, et, lorsque cette immolation est accomplie, elle arrive bientôt à la communion éternelle; après quoi, l’on n’entend plus, dans le temple comme dans le ciel, que des chants de paix et d’actions de grâces.
Son magnifique symbolisme a permis à la religion catholique de faire ce que n’a fait, ce que ne pouvait faire aucun autre culte. Elle n’a pas été obligée de fractionner la langue de la prière commune en autant d'idiomes que le catholicisme embrasse de peuples dans son sein, de la subordonner à toutes les révolutions du langage. Un culte pauvre en symbolisme, qui n’adopterait pas, dans chaque pays, la langue nationale, serait le mutisme de la religion. Le protestantisme Pa compris, et il a agi en conséquence. Mais il n’en est pas moins vrai que, s’il était, par son essence, une société religieuse universelle, il aurait d’autres pensées, plus vastes et plus hautes que ses vulgaires adages sur les langues vulgaires. Deux excès sont à éviter, parce que deux besoins sont à satisfaire. L'élément d’unité, d'immutabilité, d’universalité, doit retrouver quelque chose qui lui corresponde dans la langue qui est l’expression des croyances. Le cathnlicisme a senti profondément cette vérité, parce que cet élément supérieur est sa nature même. 11 parle le permanent, parce qu'il pense J'immuable. Mais, d’un autre côté, en entre-
mélant à la langue de l’église des cantiques et des prières en langue nationale, il répond aux besoins individuels, satisfaits, d’ailleurs, par les traductions qui sont entre les mains de tous les fidèles. Il y joint une autre traduction plus vive. Le symboksme ne parle ni latin, ni français, ni patois, il parle l’idiome humain. Le peuple, qui ne comprend pas le latin, comprend plus que cela, il entend par les yeux la plus sublime des langues.
Du culte passons à lahiérarchie.
Dans la religion primitive, le père de chaque famille était le prêtre. Il était chargé d’enseigner à ses enfants les vérités de la foi, de veiller à l'observation de la loi morale et de présider aux cérémonies du culte. Dans la religion primitive développée, ou le christianisme, les prêtres sont aussi les pères; mais à la paternité charnelle a été substituée la paternité spirituelle. Ainsi, par la constitution de la hiérarchie catholique : 1° le pouvoir, fondé sur la transmission de la vie organique, a été subordonné, dans l’ordre religieux, à un pouvoir fondé sur les lois relatives à la partie spirituelle de l'homme ; 2° la vocation libre, l'élection, la nomination, déterminée par les mérites, a remplacé le principe physique de la naissance, indépendant de la liberté humaine; 3° la famille religieuse n’est plus la simple société domestique, mais la grande famille humaine, dirigée dans les voies du salut par un corps de pasteurs sous un seul chef, et constituée par cette paternité suprême dans l’unité.
L'établissement de la hiérarchie catholique est donc la prédominance de l’esprit sur le corps, du principe intelligent et libre sur les lois fatales, de l'unité sur la division. Elle est le développement du principe sur lequel la religion repose. Si l’individualisme religieux n'est pas l’état naturel etnormal, s’il existe dans la tradition commune une règle de foi, il y a, par cela même, société religieuse. Dans cette société, il y a des choses à régler : il faut employer divers moyens pour préserver le dépôt de la foi et la propager; il faut pourvoir à l’'accomplissement régulier des rites sacrés; il faut que le culte commun soit bien ordonné. Tout cela suppose un gouvernement religieux, une hiérarchie; mais une hiérarchie domestique et multiple ne correspond point parfaitement au caractère même de la règle de foi, qui est la tradition commune. Elle ne saurait être l'état définitif; elle a pu convenir à l’enfance de la socicté religieuse. Une seule hiérarchie, universelle comme la règle de foi, est donc une nécessité de la société religieuse pleinement développée, et cette hiérarchie, prise aussi dans son développement complet, demande un centre d'unité. Sous le point de vue philosophique, voilà la raison de la constitution du catholicisme. La question n’est pas entre la forme catholique et telle autre forme; elle est, au fond, entre l’individualisme religieux et la société religieuse, dont la notion ne se réalise parfaitement que dans la forme sociale, dont le Christ, suivant la foi catholique, a posé lui-même l’indestructible base.
Le dernier grand effort qui ait été fait pour sortir de l'institution catholique a été cette œuvre informe qui s’est produite sous le nom deconstitution civile du clergé. 1l n’est pas rare de rencontrer encore aujourd’hui des hommes qui associent au souvenir de cette œuvre des idées de liberté religieuse, Que fut-elle pourtant? la substitution d'une hiérarchie nationale à la hiérarchie universelle. Mais une hiérarchie quelconque, dès qu’elle est exclusivement nationale, tombe nécessairement, par ce seul fait, sous la dépendance du gouvernement qui est ou du moins, qui doit être l'expression de l’individualité natiouale, Elle implique dès lors, sous une forme ou sous une autre, la théocratie civile ou bien la servitude religieuse, servitude imposée à tous par un seul dans le système monarchique, imposée à la minorité par la majorité dans le système démocratique.
Les réactions qui ont eu lieu à diverses époques contre le pouvoir spirituel se sont toujours appuyées sur les abus qui en ont accompagné l'exercice. S'il est une institution
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divine originairement, c’est, sans doute, celle de la paternité ; dans tous les temps, dans tous les lieux, d’innomblables abus ont souillé les pages de son histoire; prouvent-ils cependant quelque chose contre son institution divine ?
La doctrine catholique sur l’origine et la nature de la société politique a été l’objet de déclamations quelquefois furieuses, qui n’ont pourtant d’autre fondement que l’ignorance de cette doctrine même. Que n’a-t-on pas dit contre le droit divin? et ceux qui croient y trouver de terribles objections contre le catholicisme, savent-ils ce que signifie ce mot dans le langage de la théologie ? il signifie tout simplement que le pouvoir, comme moyen d'ordre, étant nécessaire à l’existence de la société, est, dès lors, voulu de Dieu, ou d'institution divine, de la même manière que la société elle-même. Le droit divin, nous le savons, signifie autre chose dans le langage des partis : ils ont cherché dans les textes de la Bible qui enseignent l’origine divine du pouvoir, une sacrilége sanction du despotisme. Mais les théologiens organes de l’orthodoxie catholique ont constamment interprété ces textes sacrés dans le sens qui vient d’être indiqué; tout homme qui n’est pas athée ne peut repousser leur doctrine.
On a dit que la théologie catholique excluait la nécessité du consentement national pour l'institution des gouvernements : cela est faux. La société politique est l’état naturel, providentiel, l’état nécessaire du genre humain; voilà ce que les théologiens ont dit être indépendant des volontés humaines, La nature des choses n’est pas un pacte; mais le choix de telle ou telle forme de gouvernement, là délégation du pouvoir, les conditions mises à son exercice, voilà la matière du pacte social. Les théologiens catholiques, qui ont enseigné unanimement que le pouvoir vient de Dieu, ont soutenu également que Dieu le transmet immédiatement à la communauté, qui le délègue aux individus , qu’elle en constitue dépositaires. L'élément divin’et l'élément humain, le principe d’unité et le principe de liberté, la nécessité des choses et le consentement des personnes ne se concilient que dans cette doctrine.
On a dit encore que la soumission servile au pouvoir est un dogme catholique, tandis que toute l’école a professé, avec saint Thomas , les maximes les plus généreuses sur les droits des peuples.
Les réflexions que nous avons faites successivement sur les dogmes, la morale, le culte, la constitution du catholicisme et sa doctrine par rapport à la société temporelle, peuvent dissiper ou affaiblir, nous l’espérons du moins, plusieurs des préjugés qui s’interposent encore entre lui et ceux qui l’attaquent sans le connaître. Il nous reste à répondre à deux objections, qui ont pour but de le mettre en contradiction, soit avec cette foi au progrès de l’humanité, cette noble foi qui se réveille de toutes parts, soit avec ce besoin d’amour, de sympathie, de tolérance, qui est lui-même une partie de ce progrès,
Le catholicisme admet des dogmes immuables; la loi de progrès, dit-on, implique de perpétuels changements. Oui, le catholicicisme admet des dogmes immuables , mais cela même est la condition de toute religion révélée, de toute religion quelconque, de toute foi à la vérité. C’est la condition de toute religion révélée, car la révélation implique un élément supérieur à l’homme, un élément qui n’est pas le produit de l’activité de sa raison ; il serait contradictoire que l’activité de sa raison püût le modifier ou lui en substituer un autre. C’est la condition de toute religion quelconque, La notion de Dieu au moins , quelques développements qu’elle puisse recevoir dans les conceptions humaines, renferme un élément immuable, ou l’athéisme serait la vérité. C’est la condition de toute foi à la vérité, en tant qu'accessible à l'intelligence de l'homme. Si toutes les notions doivent subir, avec le temps, des révolutions dont la série est illimitée, il n'existe évidemment pour chaque
CATHOLICISME
époque que des vérités relatives. Le scepti ci sme ne dit pas, au fond, autre chose. On ne sort du scepticisme que par la foi à quelque chose d'immuable dans l'esprit humain. Repousser le catholicisme parce qu'il pose cette base, c’est lui reprocher de ne pas prendre pour fondement des croyances religieuses un doute sans bornes, un désespoir irrémédiable de l'intelligence. La loi de progrès implique donc la fixité, l’invariabilité de certains éléments, loin d’impliquer la mutabilité universelle, et cette loi est logiquement concevable , dès que l’on admet, avec le catholicisme, qu’en partant de ces éléments invariables, la science peut se développer perpétuellement et la société avec elle. La formule la plus complète du scepticisme est celle-ci : « Tout peut changer dans l'esprit humain. » A l’autre extrémité du monde des intelligences se trouve un autre système qui, de la nécessité de certains éléments fixes, conclut que limmobilité est une loi de l'esprit humain. Le mot attribué à Omar formule très-exactement, quoique sous une couleur particulière, ce second système : « Si la doctrine contenue dans ces livres est contraire au Coran, ils doivent être brûlés comme dangereux; si elle y est conforme , ils doivent être brûlés comme inutiles. » En reconnaissant, à la fois, le besoin de fixité et le besoin de progrès, la formule catholique, prise dans sa généralité, satisfait radicalement aux conditions de l'intelligence.
Quelques mots suffiront aussi pour répondre à la seconde objection. La maxime hors de l'église point de salut respire, dit-on, un esprit d’intolérance qui n’est pas en harmonie avec Yesprit d'amour. Mais cette maxime a un sens très-différent de celui qu’elle présente lorsqu'on l’interprête d’une manière judaïque. 11 suffit de l'expliquer. Le catholicisme admet simultanément que l’homme, par cela même qu'il est capable de connaître la vérité, ne peut se sauver que d@ns elle et par elle, et qu’il ne peut étre exclu du salut que par un crime. De ces principes sortent les conséquences suivantes : 1° Avant la révélation évangélique, la généralité des hommes était tenue de croire les vérités révélées primitivement au degré où la tradition, partout répandue, la leur faisait connaître. Elles constituaient le christianisme primitif; le professer c’était appartenir à l’église. 2° Depuis la révélation évangélique, les peuples qui ne l'ont pas encore connue sont dans l’état où se trouvait le genre humain avant Jésus-Christ. 3° Dans les diverses communions chrétiennes qui ont altéré la tradition catholique et se sont séparées par-là du chrisfianisme complet, tout individu qui désire sincèrement connaître la vérité, et qui croit ce qu’atteste la tradition générale des chrétiens au degré où il peut la connaître, appartient à l’église. En un mot, tout homme qui ne connaît pas dans toute son étendue la vérité révélée, et qui conforme sa foi à ce qu’il en connaît, se trouve, à cet égard, dans la position de l'enfant à qui l’on n’a encore enseigné qu’une partie du symbole : il se sauve par la vérité, il appartient à l’église, qui est la société conservatrice de la vérité. La maxime kors de l'église point de salut repose donc, en dernière analyse, sur ce principe, qu’il existe des devoirs pour la raison, ou, en d’autres termes, qu’il y a des vérités-lois, des vérités auxquelles l’homme doit adhérer. Pour nier ce principe, il faudrait soutenir, ou que la vérité, en religion, est inaccessible à l’homme, supposition qui impliquerait la destruction de la religion même, ou que l’homme n’est pas tenu d’adhérer à la vérité au degré où elle peut être connue de lui, ce qui serait toujours nier l’existence de la loi divine. Dès que la base de révélation et de tradition est admise, l'obligation générale d’adhérer à la vérité engendre évidemment toutes les conséquences que le catholicisme en déduit.
Ph. GERBET, évêque de Perpignan.
CATHOLICITÉ. On entend par ce mot, fait du grec x2Bokxèc, universel (de xxrx, par, et 6koc, tout), la véritable église, l’église catholique, ainsi que les pays, l’assemblée des fidèles catholiques; c’est enfin l’universalité de