BURGER
année de deuil, tribut payé autant aux convenances qu'à une juste douleur, Burger épousa ostensiblement la femme qu’il avait aimée avec tant d’emportement; mais, comme si le ciel rémunérateur n’eût pas voulu sourire à un bonheur dont les imprudents avaient déjà ravi les prémices, au mo-
ment où la jeune femme allait donner à son époux un gage
d'amour ardemment désiré, elle lui fut enlevée en peu d'heures, à la suite d’un cruel et laborieux enfantement.
La douleur de Burger fut affreuse : « Je l’aimais si immensément, dit-il, que mon amour pour elle remplissait nonseulement mon cœur tout entier, mais qu’il était en quelque sorte mon cœur lui-même. Maintenant, c’en est fait demoi! ma vie est éteinte, je ne suis plus rien! » En effet, nul événement dans sa vie ne l’accabla comme cette perte cruelle. Il en demeura frappé de stupeur, et sentit à peine d’autres malheurs qui suivirent celui-là. 11 perdit sa médiocre fortune, engagée inconsidérément dans des entreprises hasardeuses, et ne fit aucun effort pour en sauver les débris; en butte à une cabale d’envieux, on lui ôta sa place, et toute son existence fut renversée. Burger connaissait trop la dignité du talent pour y recourir en cette extrémité : obéissant à cet instinct secret qui lui défendait de faire servir les dons du génie à des nécessités vulgaires, il préféra travailler en quelque sorte manuellement pour vivre. 11 se rendit à Gœttingue, où il s'établit d'abord maïtre-répétiteur (privat docent), puis professeur adjoint à l’université, mais sans appointements fixes. Ce fut là que l’auteur de tant de compositions charmantes devenues populaires, que Burger, le poëte chéri de toute l’Allemagne, fut réduit pour vivre à traduire du français d’obscurs romans pour un libraire qui le payait à tant la feuille, et misérablement..…. Cependant, il eût vécu d’une manière tolérable si les inquiétudes qu’il éprouvait pour l'avenir de l'enfant que lui avait laissé sa chère Molly, n’eussent encore ajouté aux amertumes de son sort. °
En 1790 une jeune personne de Souabe, nommée Élise .
Hahn, charmée de la beauté des poésies de Burger, luiadressa des vers dans lesquels elle lui offrait son cœur et sa main. Burger hésita longtemps avant de répondre à une proposition bien faite pour toucher le cœur d’un poëte, mais qu'il pouvait aussi regarder plutôt comme le fruit d’une imagination vivement excitée par la peinture des amours de Blandine, que comme la détermination d’un esprit sage et prudent. De plus, Burger, malgré tous les écarts de sa conduite, avait une âme loyale; il craignait de tromper cette jeune personne et de ne pas réunir les qualités propres à la rendre heureuse; il jugeait sans illusion soncaractère comme sen talent : cette crainte, cette timidité, bien digne d’un cœur honnête, engagea Burger à adresser à celle qui lui offrait un sort si doux un petit écrit qu’il intitula : Con- Jession d'un homme quine veut pas tromper une personne généreuse.
La jeune fille de Souabe, comme il l’appelle dans ses poésies, ayant persisté dans sa résolution, Burger, cédant aux sollicitations de ses amis, qui voyaient dans ce nouveau mariage un moyen de rétablir la fortune du poëte, et peutêtre dele guérir de cette mélancolie profonde où il était plongé, Burger se rendit à Stuttgart. 11 vit Elise Hahn; elle lui plut, et il l’'épousa. Mais cette union, contractée d’une manière romanesque et inconsidérée, loin d’être heureuse, lui causa d’amers chagrins. Au bout de deux ans, Burger sollicita luimême la rupture d’un lien qu’ilne pouvait plus supporter, Une séparation juridique eut lieu; Burger n'avait point eu d’enfant de cette dernière femme: elle reprit le bien qu’elle lui avait apporté, et le poëte retomba dans cet état de pauvreté ou le sort semblait résolu à le laisser. 11 revint à Gœtlingue. Ses amis, qui avaient pris chacun une carrière, s'étaient dispersés : privé de leurs consolations, de leurs secours, abattu de corps et d'esprit, épuisé de courage et dégoûté de la vie, Burger parut oublier son génie, II se li-