‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 492 sur 556 · CATULLE — CAUCASE · texte numérisé non relu

CATULLE — CAUCASE

quent l'extrémité occidentale de la Colombie, le littoral de l'océan Pacifique, les vallées du Rio Cauca, celies du Rio Atrato, et enfin la région montagneuse de los Pastos, On en évalue la superficie à 2,827 myriamètres carrés et sa population à 437,102 âmes, La partie orientale de cette région est complétement couverte par l’embranchement septentrional des Andes de l'Amérique du Sud. Elle est arrosée par le Cauca, qui, après un cours d’une extrême rapidité, se réunit, beaucoup plus bas, avec le Magdalena et a donné son nom à toute la province; et par le Patia, l’Atrato et le San-Juan : ces deux derniers sont réunis par le remarquable canal de la Raspadura, navigable pendant quelques mois de l’année pour des bâtiments d’un faible tonnage, d’où résulte une commumication par eau entre l'océan Pacifique et le golfe du Mexique,

Les principaux produits de cet État consistent en or et en platine, qu’on recueille dans les vallées du Cauca, dans celles de l’Atrato et sur le littoral de la mer; en cacao, qui réussit admirablement sur la côte, et dans l'élève du bétail, que favorisent de riches pâturages.

L'État de Cauca, ancienne province de la Nouvelle-Grenade, a été formé en 1857 des provinces de Choco, Buenaventura, Popayan et Pasto, d’une partie dufNeivan et du territoire del Caqueta. Nous indiquerons ensuite: Popayan, avec 20,000 habitants et quelques édifices , fondée en 1537 par les Espagnols, qui est la capitale de l’État ; Pasto, bâti au pied d’un volcan , à 2,859 mètres au-dessus du niveau de l'Océan , dans une contrée où abondent les forêts et les marais; Buenaventura, bon port sur le Grand-Océan, avec 2,100 habitants, où l’on transporte à dos de mulets et à travers les Andes les produits de l'intérieur; Quibdo ou Citara, sur les bords de l’Atrato, qui peut porter des navires de 100 à 120 tonneaux et permet à la population de faire quelque commerce avec Carthagène ; Cali, ville commerçante de la vallée de Cauca, avec une population de 4,000 âmes. Il faut, en outre, citer les localités suivantes situées dans les pas des Andes : Almaguer, dans le district montagneux de Los Pastos, à 2,497 mètres d’élévation; Novifa, non loin des sources du San Juan; et Carthago, dans la vallée de Cauca , à l’extrémité occidentale du long défilé de Quindiù, par 700 mètres d’élévation.

CAUCASE, chaîne de montagnes qui s'étend obliquement entre la mer Noire et la mer Caspienne, depuis 44° jusqu’à 41° 30’ de latitude , et depuis 36° 30’ jusqu’à 45° de longitude orientale. Quelques géographes ont fixé au sommet de cette chaîne les limites de l'Europe, et leur système s'accorde très-bien avec l’état politique des contrées caucasiennes , depuis que l'empire de Russie a franchi ces montagnes et soustrait à la domination turque presque tous les pays compris entre les deux mers.

Aucune partie de la terre de même étendue que le Caucase ne mérite peut-être une attention aussi sérieuse , et ne procurerait autant d'instruction que l’étude de ces montagnes, de leur population, des causes physiques et morales qui, depuis tant de siècles, exercent dans ces lieux une influence qui ne s’est point manifestée dans les autres régions montagneuses. Les naturalistes auront promptement achevé leurs investigations dans cette contrée ; la statistique ne fardera pas non plus à terminer son travail sur le même pays, et les géographes ne manqueront pas d’en faire la description et l’objet de cartes détaillées. Munis de toutes ces connaissances, les philosophes seront-ils en état de répandre quelques lumières sur les phénomènes moraux propres au Caucase, et qui le caractérisèrent à toutes les époques dont l’histoire nous a transmis le souvenir ? Leur tâche est beaucoup plus difficile que celle des observateurs : cependant, ie temps presse, car les mœurs et les peuples qu'il s'agirait d'étudier subiront infailliblement, et bientôt, une révolution décisive; le Caucase deviendra méconnaïssable et devra perdre son ancienne renommée : la civilisation européenne

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l'aura conquis. Le temps viendra où le voyageur sera plus en sûreté dans ces montagnes qu’on ne l’est aujourd’hui sur quelques routes de l'Italie méridionale. Tout semble disposé pour qu’une Suisse nouvelle, non moins digne d’être visitée que l'antique Helvétie, s'élève entre l’Europe et l'Asie, offrant à ces deux parties du monde l'intéressant spectacle d’une population heureuse par les bienfaits d’une culture intellectuelle dirigée avec sagesse, livrée à l'exploitation d’un sol fertile , exerçant des arts perfectionnés, source d’aisance et de sociabilité; et cette population conservera les belles formes, les avantages physiques que la nature lui a prodigués. Les villages ne seront plus, comme aujourd'hui, des amas de cabanes, refuge de la misère ou repaire du brigandage; des habitations commodes et de bon goût orneront le paysage, et seront en harmonie avec la beauté des sites. Cette perspective est sans doute encore très-éloignée , mais on se plaît à la rapprocher, et l'imagination la pare de tout ce qui peut la rendre plus attrayante. Toutefois, avant de nous occuper de ce que ce pays peut devenir, voyons ce qu’il est actuellement, et par quelle série d'événements ses destinées futures ont été préparées.

La situation du Caucase, entre deux mers, peut être comparée à celle des Pyrénées , entre l'Océan et la Méditerranée. Les directions de ces deux chaînes sont à peu près parallèles ; l’une et l’autre se rapprochent plus de la mer vers l’est qu’à son extrémité occidentale. La chaîne caucasienne , comme beaucoup plus étendue que l’autre, est aussi la plus large et la plus élevée ; elle n’a pas moins de 700 kilomètres de longueur sur une largeur qui varie depuis 115 jusqu’à 355 kilomètres. Sa pente, très-abrupte du côté de la mer Caspienne, ne laisse sur la côte qu’un passage étroit que les anciens désignaient par le nom de Portes Albaniennes ou Caspiennes, et qu’une muraille prolongée jusqu'aux montagnes fermait autrefois. On croit dans le pays que cette barrière opposée aux invasions des peuples du Nord fut continuée jusqu’au Pont-Euxin, et ferma l’isthme dans toute sa longueur; mais aucun vestige reconnaissable n’accrédite cette tradition : à la distance d’environ deux lieues de Derbent, dont l’enceinte moderne est très-rapprochée de l’ancienne muraille, on n’en trouve plus aucune trace. Un autre passage ouvert au milieu de la chaîne reçut le nom de Portes Caucasiennes. Il peut être défendu facilement sur plusieurs points de sa longueur; en sorte qu’il est peu vraisemblable que des armées d’invasion se soient jamais engagées dans des gorges aussi resserrées, où le péril les eût enveloppées de toutes parts. Les Russes y ont construit la route de Tiflis à Mozdok, et le fort de Dariel, dans la vallée du Terek, près du lieu où ce fleuve sort de la région montagneuse pour couler dans la vaste plaine qui s'étend entre les deux mers sur un espace de plus de cent lieues vers le nord, depuis le pied du Caucase jusqu’au Don et au Volga.

Arrétons-nous un moment pour observer cette particularité de la chaîne de montagnes qui nous occupe. Le versant du nord aboutit à une s{eppe très-légèrement ondulée, partagée en deux parties à peu près égales, dont l’une est le bassin de deux fleuves ( le Terek et le Kouma ), et l’autre celui du Kouban, qui porte ses eaux à la mer Noire et à la mer d’Azof, tandis que les deux autres vont à la mer Caspienne. Ces deux courants diffèrent peu l’un de l’autre quant à leur étendue et à la vitesse de leurs eaux, et semblent déposer contre la dépression de la mer Caspienne, dont le niveau serait, d’après des opérations faites avec soin , à près de 150 mètres au-dessous de la surface de la mer Noire. Les résultats du nivellement n’ont-ils pas été altérés par des causes que les opérateurs n’ont pu connaître ni même soupçonner? Quoi qu’il en soit, l’abaissement des eaux de la mer Caspicnne, s’il est réel, n'est pas une dépression : ce mot ne peut être appliqué convenablement qu’à la partie solide du globe terrestre; or, on sait que le fond de l'Océan,

de la Méditerranée et même de la Baltique est bien plus déprimé que celui de la mer Caspienne, dont la profondeur n'excède point 150 mètres. Si les bassins de toutes les mers étaient à sec, on verrait sortir de l'Océan des chaînes de montagnes d’une hauteur prodigieuse, séparées par des abîmes dont le fond serait à plusieurs lieues au-dessous de la surface actuelle des eaux, au lieu que la place occupée par la mer Caspienne ne serait que le prolongement des steppes adjacentes. Mais l’ensemble des observations géologiques faites dans ces contrées prouve incontestablement que cette mer couvrit autrefois, vers le nord, une grande étendue de plaines dont le séjour sous les eaux est attesté par les débris de corps marins que l’on y trouve, par des lacs salés , des masses de sel gemme, etc. Quelle que soit la cause de la retraite des eaux, il est certain qu’on peut tracer aujourd’hui même les limites de l’espace qu’elles occupèrent, et qu'au temps de cette vaste submersion la mer Noire et la Caspienne n'étaient pas séparées. Il faut donc admettre que les deux mers se sont abaissées en même temps, ou que l’isthme interposé entre elles a été soulevé par intumescence, porté au-dessus des eaux par l’action des feux souterrains. A quelque hypothèse que l’on ait recours pour rendre compte de l’état actuel de ces contrées, rien ne conduit à l’idée d’une dépression, dans quelque sens que l’on veuille que ce mot soit entendu.

Le versant méridional du Caucase est d’un tout autre aspect que celui du nord : plus de steppes ni de grandes plaines; des ramifications d’une hauteur médiocre vont se terminer aux montagnes de l’Arménie. Au lieu de la nudité des steppes du nord, on voit partout une végétation vigoureuse, de belles forêts; des eaux salubres entretiennent la fécondité du sol ; l’oranger, l'olivier et le cotonnier y répondent aux soins des cultivateurs. Deux fleuves célèbres dans l'antiquité, le Cyrus et le Phase (le Kour et le Rion des modernes ), recueillent les eaux de ce versant et les portent, l’un à la mer Caspienne et l’autre à la mer Noire.

Les plus hautes sommités du Caucase sont au milieu de la chaîne, sur un espace d’environ 133 kilomètres de longueur.

L’Elbrouz élève sa cime glacée jusqu’à 5,442 mètres audessus du niveau de l'Océan , et surpasse de plus de 600 mètres le Mont-Blanc et le Mont-Rose, points culminants des Alpes. Les sources du Kour sont dans cette montagne. Le Muquinvari, autre pic entouré de glaciers , atteint Ja hauteur de 4,710 mètres, et le Schat-Tag, où sont les sources du Kouban, était considéré comme la plus haute montagne de toute la chatre, quoiqu'il ne s'élève réellement qu’à 4,519 mètres. La limite des glaces permanentes est plus élevée sur le Caucase que sur les Alpes et sur les Pyrénées , et même plus que la latitude ne semble le comporter; elle ne s’abaisse point au-dessous de 2,800 mètres, et, dans quelques vallées , elle est au-dessus de 3,000 mètres. La minéralogie de ces montagnes diffère peu, quant aux roches, de celle des Alpes et des autres chaînes granitiques ; mais il paraît que les filons métalliques y sont plus abondants, et surtout ceux de fer et de plomb : ces richesses sont encore peu exploitées. Des sources minérales très-renommées , et fréquentées dans la saison par un grand nombre de malades , coulent sur les deux versants et dans l’intérieur de la chaîne, jusqu’au voisinage des glaciers. Les Russes font chaque année quelques additions aux établissements thermaux de Constantinogorsk , l’une des forteresses de la ligne du Caucase; mais ceux de Tiflis, quoique plus éloignés, obtiendront sans doute la préférence, parce qu’ils offrent aux baigneurs plus de commodités et une sécurité que l’on ne peut assurer à Constantinogorsk que par la vigilance d’une garnison nombreuse, toujours prête à repousser les attaques des montagnards.

La seule différence essentielle qu’il y ait entre la minéralogie du Caucase et celle des Alpes consiste en ce que la

chaîne asiatique a éprouvé l’action de feux souterrains dont on ne trouve point de vestiges dans la chaîne européenne. Cependant , on ne voit dans le Caucase ni cratères, ni laves ; il paraît que ces régions ne furent jamais bouleversées par les volcans. Les seules modifications imprimées à la couche superficielle par les feux souterrains se manifestent par des rochers trachytiques et des basaltes. Ce n’est probablement pas à ces feux que l’on doit attribuer l’abondance des eaux chaudes dont les sources sont très-multipliées dans ces montagnes ; il y a tout lieu de croire que ces eaux sont échauffées, comme celles des Pyrénées , par la décomposition des sulfures de fer dont les roches schisteuses et calcaires du Caucase contiennent des amas assez considérables pour entretenir durant un nombre illimité de siècles la haute température des lieux où ils se décomposent.

La faune de ces montagnes commence à prendre une physionomie asiatique; en sorte que par rapport à la zoologie, elles devaient faire partie des limites de l’Europe. Le chacal est répandu principalement sur le versant méridional, mais on le trouve dans toute la chaîne, jusqu'aux steppes du nord, où il n’entre point. Il est beaucoup moins redoutable dans le Caucase qu’en Égypte, sans doute parce qu’il peut y subsister aux dépens des animaux sauvages, et que la faim ne le contraint à attaquer ni l’homme ni les troupeaux. Le caracal, animal du genre felis de Linné, est aussi un habitant du Caucase. On sait que la même contrée a fait présent au luxe européen de l'oiseau du Phase, ornement des parcs, des basses-cours et des tables somptueuses. Ce n’est pourtant pas sur les rives du Phase ni dans l’ancienne Colchique que ce bel oïseau paraît avoir fixé son séjour de prédilection; on le rencontre en bien plus grand nombre sur les bords de la mer Caspienne. Quant aux bêtes à laine, on ne remarque aujourd’hui dans ces contrées rien qui rappelle l'expédition des Argonautes et puisse expliquer la fable de la toison d’or. Les autres animaux domestiques n’y offrent non plus rien qui les distingue des races européennes.

La flore caucasienne n’a rien fourni à celle de l'Europe, et ne semble pas être en état de lui faire aucun présent. Elle eût pu nous envoyer l’abricotier si l'Arménie ne l'avait pas devancée. A l'avenir, ce sera l’Europe qui fera part au Caucase des richesses végétales qu’elle va recueillir dans toutes les parties du monde. Mais le service le plus important que l’on puisse rendre aux cultivateurs dans ces montagnes, c’est d'y introduire les bonnes méthodes de culture et les instruments qu’elles emploient. L'art n’y a presque rien amélioré ; si la nature avait été moins libérale envers ce pays, la population serait peut-être devenue plus industrieuse , un travail plus long et mieux dirigé aurait hâté la civilisation, en faisant sentir le besoin d’ordre, et contracter l'habitude d’une vie régulière : certains peuples, comme certains individus, ne s’améliorent que sous le joug de la nécessité.

La mauvaise réputation des peuples du Caucase remonte à la plus haute antiquité. De temps en temps, il offrit un asile à une généreuse indépendance, mais plus souvent encore il protégea le crime et le brigandage. Quoique les Grecs fussent d’origine caucasienne, ils ne manifestèrent jamais aucune affection pour le berceau de leur race, ni pour les peuples qui n’en étaient pas sortis. 11 faut convenir que ces peuples furent, de tous temps, fort incommodes à leurs voisins, divisés entre eux, ennemis de la paix ; les guerres extérieures ou intestines y furent en permanence , et dégénérèrent en brigandage habituel. Ce fait suffirait seul pour prouver que la population caucasienne n’est pas indigène, comme on l’avait affirmé sans preuve, et dépose en faveur de lopinion des savants philologues qui ont reconnu dans les divers idiomes des peuplades de ces montagnes, nonseulement des mots, mais des locutions propres aux langues de plusieurs nations actuellement détruites. Cette opinion et encore appuyée par les observations des voyageurs, qui

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ont cru reconnaître dans quelques-unes de ces peuplades les traits caractéristiques de la race finnoïise, ceux de quelques races tatares , etc. D'ailleurs, la diversité des idiomes est un autre indice d'origines distinctes ; on ne comprend pas comment la langue d’une seule nation aurait éprouvé des altérations aussi profondes , et se serait divisée en plus de trente langages différents, non-seulement par le vocabulaire, mais par la grammaire, les inversions, les images le plus fréquemment reproduites, les expressions proverbiales. Il est donc au moins très-vraisemblable que le Caucase fut peuplé par des réfugiés de plusieurs nations, tant de l’Europe que de l'Asie. Ainsi, on aurait admis mal à propos une race caucasienne dans la nomenclature des subdivisions de l'espèce humaine.

Aux yeux des Romains, qui nommaient barbares tous les peuples qui n'étaient pas leurs sujets ou qui refusaient de le devenir, le Caucase fut l’une des forteresses de la barbarie. Ils firent à ce pays et à ses habitants de plus graves reproches : la terre, disaient-ils, y est fertile en poisons, et l'hospitalité n’y est pas connue. Horace nous a transmis ces deux opinions :

Sive per syrles iter æstuosas, Sive facturus per inhospitalem Caucasum..…....… ;

et dans l’ode contre Canidie :

Herbasque quas Joleos atque Iberia Mittit venenorum ferax.

On sait que l’Ibérie dont parle le poëte est l'Imirétie, province de la Géorgie, dans le Caucase. Cependant l’instruction pénétra dans cette contrée, qui semblait la repousser. Au commencement du quatrième siècle, le christianisme y fut introduit et propagé rapidement. Au cinquième siècle, presque tous les pays compris entre les deux mers eurent le bonheur d’être soumis à un seul gouvernement ; des règnes longs et paisibles amenèrent d'importantes améliorations ; les lumières se répandirent, les écoles furent multipliées, mais Gengiskan fit disparaître cette prospérité. Ce fut en ravageant le Caucase que ce fameux conquérant commença la série de victoires qui le rendit maître de la Chine. Lorsque le torrent dévastateur fut écoulé, les peuples qu’il avait ruinés ne songèrent point à se réunir pour réparer leurs pertes ; les guerres intestines recommencèrent, les écoles furent désertées, les livres disparurent. Des hordes tatares établies dans les montagnes convertirent le brigandage en profession ; le Caucase devint plus barbare qu’il n’avait été, et véritablement inhospitalier. C’est dans cet état que les Russes l'ont trouvé, lorsque leurs frontières, reculées d'abord jusqu’aux limites des steppes, furent exposées aux incursions des montagnards, auxquels ils opposèrent une suite de forts assez rapprochés, qui forment la ligne du Caucase. Ces montagnards, dont le caractère était réputé indomptable, ne sont, au contraire, que trop disposés à changer suivant les circonstances ; mais les modifications qu’ils ont éprouvées se sont combinées avec les précédentes, et les traces du passé ont toujours été reconnaissables. Leurs mœurs se sont formées de toutes pièces, comme leur langage; et leur religion même est un bizarre mélange de christianisme et de mahométisme. Forcés, à différentes époques, de recourir à des protecteurs ou de se soumettre à des maîtres pour résister à des voisins qui les opprimaient, ils ont contracté quelques-unes des habitudes des peuples avec lesquels ils se sont mis en contact, et les ont conservées. Sous la domina tion de la Russie, ils deviendront passablement russes ; mais très-longtemps encore, peut-être durant plusieurs siècles , la physionomie morale du Persan, du Troukmène , de l'Abasse , du Swane, du Kiste, etc., etc., ne sera pas entièrement effacée,

Aucune contrée ne contient, sur un espace égal , un aussi

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grand nombre de peuplades, de langages, de mœurs, de costumes très-différents, quoique tous les habitants du Caucase se ressemblent plus ou moins par de mauvaises qualités. L'ékévation du sol au-dessus du niveau de la mer est, en quelque sorte, la mesure de leurs dispositions au pillage. Immédiatement au-dessous des glaciers de l’Elbroyz commence une guerre de tous contre Lous; un peu plus bas, les mœurs sont moins féroces, mais l'étranger n’y est pas encore en sûreté, et des familles sont fréquemment en état d’hostilité les unes contre les autres. Malheureusement, la féodalité et l'esclavage sont des fléaux dont tout le pays éprouve les funestes effets. L'homme y est une marchandise, un objet d'échange, et dans le Caucase , comme en Afrique, des incursions hostiles n’ont souvent d’autre but que de faire des prisonniers pour les vendre. Les provinces soumises aux Turcs payaient une partie de leurs contributions en esclaves, jeunes filles et jeunes garçons. Ces tributs étaient quelquefois accompagnés d’exactions si révoltantes que dans une province de Circassie les percepteurs furent massacrés, et la Russie profita de ces motifs très-légitimes de mécontentement pour étendre sa domination. Le voisinage des Turcs entretient encore aujourd’hui le commerce d'esclaves, et par conséquent les moyens de s’en procurer : lorsque les Russes auront achevé de conquérir tout le pays, cet ulcère honteux sera guéri en apparence; mais la cause qui Pavait produit et entretenu ne disparaîtra qu’avec l’esclavage, et le gouvernement russe n’est peut-être pas encore en état d'entreprendre cette grande tâche, même dans les pays que la victoire ajoute à cet immense empire. Les bords de la mer Caspienne furent moins exposés que ceux de la mer Noire à ces variations politiques , et les habitants n’y perdirent point leur caractère originel, leurs mœurs pri-

. mitives : les voyageurs y reçurent dans tous les temps une bienveillante lospitalité. On raconte encore aujourd’hui dans le Daghestan l'accueil qui fut fait à Tamerlan, nommé Temur-Axak par les Daghestaniens. Il était entré à main armée dans ce pays et s'était fait battre : pour réparer cet échec, il voulut reconnaître le pays, et il y entra seul et déguisé. A la fin d’une journée fatigante, il fut reçu dans la cabane d’une femme âgée, qui se mit sur-le-champ à préparer le souper de son hôte, et le servit encore bouillant. Tamerlan était affamé; il se mit à manger, et se brüûla. « Tu es aussi imprudent que Témur-Axak, lui dit son hôtesse : il est venu au milieu du Daghestan, et il s’est brûlé, comme {u viens de le faire, parce que tu n'as pas pris ta bouillie sur le bord du plat. Que ne se tenait-il au bord : il se serait rassassié, et nous aussi. » Le héros se découvrit, fut conduit aux chefs du pays, fit alliance avec eux, reçut dans son armée des troupes daghestaniennes, qui lui rendirent les plus grands services, et contribuèrent plus quele reste de l’armée tatare à faire monter leur général sur le trône da Mogol.

Les hordes pillardes sont actuellement confinées dans les montagnes, où elles vivent en troupes peu nombreuses, et déplacent assez fréquemment leurs petits villages. Elles ne Sont pas tout à fait sans industrie ; et elles font un peu de commerce. Comme leurs déprédations deviennent de jour en jour moins profitables pour eux, leurs seigneurs, qui ne veulent rien perdre, font peser sur leurs serfs un joug plus accablant. Quelques-uns de ces infortunés se sont réfugiés au delà de la ligne du Caucase, où ils cultivent des terres que le gouvernement russe leur a concédées. Leur exemple et leurs succès multiplieront certainement les désertions, si les seigneurs persistent dans leurs exactions.

Les principales divisions des contrées caucasiennes sont la Géorgie au sud, le Daghestan à l’est et la Circassie au nord. Les autres portent le nom des peuplades qui les habitent, et comme elles n’ont jamais été soumises à un gouvernement régulier, il est difficile de fixer avec quelque pré-

cision leurs limites respectives. La Géorgie, que les Russes |

nomment Grouzia et les Persans Gourgistan, est la plus grande des trois divisions principales. Elle comprend toutes les provinces qui envoient au harem de Constantinople et à plusieurs autres de l'Asie et de l’Afrique les beautés qui en font l'ornement. L'industrie et l’agriculture ont fait quelques progrès dans la Géorgie proprement dite, subdivisée par les Russes en Cakhélie à l’est, sur la rivière d’Alazane, et en Carthalinie, sur le Kour. Les autres provinces sont la Mingrélie au nord, le Gouriel au sud et l’?mérétie entre les deux. Tous ces pays réunis composaient un royaume qui eut son temps de prospérité, depuis le cinquième siècle jusqu’au treizième, mais qui ne put résister aux attaques de ses formidables voisins, les Persans et les Turcs. Le dernier roi, sentant que ses États ne pouvaient éviter de tomber au pouvoir de l’une de ces puissances mahométanes, aima mieux les abandonner à un prince chrétien assez fort pour les protéger efficacement; il les mit sous la domination des tzars de Russie. Quelques années auparavant, les Persans avaient pénétré jusqu’à Tiflis, ravagé et presque détruit cette capitale.

La Mingrélie, que ses habitants nomment Odisquie, coinprend la plus grande partie de l’ancienne Colchide. Les arts y sont moins avancés que dans la Géorgie proprement dite, et le sol y est moins fertile. La région basse y est malsaine, et celle des montagnes offre peu de ressources à l’agriculture. On y fait quelque commerce à Anargia, port sur la mer Noire, et à Isgaour ( l'ancienne Dioscurias ), dans l’intérieur du pays ; la chasse y procure des pelleteries; on y fabrique des feutres et quelques tissus, mais le principal commerce est celui des esclaves, que les Turcs viennent y chercher. Le gouvernement russe n’est pas encore parvenu à faire cesser cette traite exercée par des étrangers dans ses nouveaux États.

Les seigneurs mingréliens sont grands chasseurs, et méprisent les occupations sédentaires. Dans leur opinion, l’homme atteint le comble du bonheur lorsqu'il peut avoir un bon chien, un bon cheval est un bon faucon. Les femmes de ce pays sont toujours voilées, et se coiffent de manière à ne laisser voir qu'un œil. Point de villes ni même de bourgs considérables, mais des ruines, les débris d’une splendeur éclipsée. De vastes forêts ont remplacé les anciennes cultures ; toutes ces pertes peuvent être réparées sous un gouvernement ferme et une administration judicieuse.

L’Imirélie est beaucoup moins étendue que la Mingrélie ; mais la nature l’a mieux traitée. La culture y est plus facile et moins dédaignée; l'industrie a suivi les progrès de l’agriculture; ce petit pays est à peu près aussi avancé que la Géorgie. Le Gouriel, province encore moins étendue que VImirétie, est aussi dans un état de prospérité croissante, quoique les Turcs y exercent encore une funeste influence, comme en Mingrélie.

La Circassie ( Tcherkassie des Russes ) est divisée, comme la Géorgie, en provinces qui ne furent jamais ni aussi florissantes ni aussi ravagées que celles dont on vient de parler. LesAbases occupent la partieoccidentale, etles Cabardiens celle du nord. Ceux-£i reçoivent de fréquentes visites des baigneursréunis aux eaux de Constantinogorsk. [is n’ont pas encore abandonné la religion de Mahomet, et cependant le {zar de Russie n’a pas de sujets plus fidèles; des ruines d’églises attestent que leur pays fut autrefois peuplé de chrétiens ; mais ces anciens habitants furent, dit-on, des Abazes, des Comans, des Ongres, des Sarmates , des Slaves, qui sortirent des Cabardies pour se répandre en Europe. Les habitants actuels sont la postérité d’une horde de montagnards qui préféra ce charmant pays à l’âpreté de ses montagnes. En effet, les voyageurs sont tous d’accord pour vanter les beaux paysages de la grande et de la petite C2bardie, les bosquets fleuris des bords du Terek et du Couma, et de leurs affluents. Maïs ces loyaux Cabardiens ont de fâcheux voisins dans les montagnes : ce sont les Kistes ou

Kistels, qui dans leurs exeursions de brigandage osent franchir quelquefois la ligne du Caucase.

L’idiome cabardien passe pour être d’une rudesse extrême, en sorte qu’un étranger ne parvient que très-rarement à le prononcer, On fait à la langue basque un reproche d’une autre sorte, mais aussi grave; il serait impossible de l’apprendre si La réputation qu’on lui a faite était méritée. Au reste, le Cabardien, dont le parler déplait si fort aux oreilles accoutumées à l’euphonie des langues civilisées, est, dit-on, le plus brave, le meilleur soldat que puisse fournir la population du Caucase. Cette bonne qualité a certainement le droit de faire excuser un défaut de peu d'importance.

Le Daghestan est encore gouverné par son khan; ce pays n’a pas subi le joug de la Russie. Il sait aussi repousser les agressions de ses turbulents voisins ; mais il ne fait point de progrès, ni dans les arts, ni dans les lettres. Satisfait de son état présent, il ne songe nullement à l'avenir, et se laissera devancer par les moins habiles, s'il persiste dans sa dangereuse sécurité. Cependant il y atout lieu de présumer que la Russie voudra le joindre à ses autres conquêtes dans le Caucase, et le fera sortir ainsi de l’apathie dans laquelle il semble se complaire.

Entre les trois grandes divisions dont on vient de parler, il reste un espace où se trouvent les plus hautes montagnes. Ilest occupé par une multitude de peuplades parmi lesquelles les Zesghiens sont les plus nombreux et les moins adonnés au brigandage ; les Swanes et surtout les Schapsaks, réfugiés dans les plus hautes régions, sont aussi les plus grands voleurs. Les Ossètes, dont le pays est traversé par la route de Mozdok à Tiflis, sont contenus par les troupes chargées de veiller à la sûreté des communications entre ces deux capitales. Les Basians, placés entre la Circassie et le pays des Swanes, commencent à se rapprocher de la civilisation des Teherkesses, au lieu d’imiter leurs voisins de la région supérieure. Les Coumiks, autres voisins des Tcher. kesses, mais à lorient, n’ont pas encore changé de religion ni de conduite, quoique soumis depuis longtemps à la Russie ; ils sont mahométans et voleurs. Les Chaitaks et les Karachaitaks ( ehaïtaks noirs ) donnent à leurs Usmeys ( chefs ) une marque d'attachement que la politique européenne ne désavouerait pas : dès que l'épouse d’un usmey est accouchée d’un garçon, les femmes du pays s’en emparent et le nourrissent à tour de rôle; il devient ainsi l'enfant de la nation. Chacune de ces peuplades est divisée en tribus qui prennent ordinairement le nom de leur chef; en sorte que les noms qu'elles portèrent autrefois sont changés maintenant, et ceux d’aujourd’hui seront tôt ou tard remplacés par d’autres.

Cet article deviendrait beaucoup trop long si on voulait le rendre complet; mais il suffit pour faire voir que la population caucasienne peut être amenée au degré de civilisation où l'Europe est arrivée, et qu’elle n’est pas indigne des soins que son éducation exigera. FERRY.

On évalue aujourd’hui à environ 4,000,000 d’âmes la population des diverses contrées caucasiennes. Le gouvernement des nombreuses tribus dont se compose cette population est très-varié : ici règnent les excès de la démocratie, là ceux du despotisme. Les traditions anciennes et le Koran leur tiennent lieu de lois. Dans les tribus dont l’organisation cst républicaine, ce sont les prêtres ou moullas, qui rendent la justice; tandis que dans les tribus gouvernées despotiquement il n’y a d'autre juge que le chef lui-même de la tribu. La principale ressource de ces peuplades consiste dans leurs nombreux troupeaux de brebis et de chèvres; quelques-unes s'occupent sérieusement d'agriculture, d'autres ne vivent que de brigandages ; toutes reçoivent des Turcs, par la mer Noire, des secours en armes et en denrées de tout genre, Autrefois, les Persans exerçaient une grande influence sur les montagnards du Caucase; mais cette influence a été détruite par l'action sourde et incessante de la

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Turquie. Aujourd'hui, les Russes cherchent à détruire les menées de cette dernière puissance, et ils exercent une active surveillance sur toute la côte de la mer Noire; maïs les difficultés géographiques des lieux, la guerre continuelle qu'ils ont à soutenir, ne leur ont encore permis d’alteindre aucun résultat.

Dès leur plus tendre enfance, les montagnards du Cauease s’exercent au métier des armes, et apprennent à faire la guerre. Ils ne sortent du berceau que pour monter à cheval. Leurs premiers jouets sont les sabres et les fusils de leurs pères, ou des mannequins représentant des soldats russes, contre lesquels ils s'amusent à exercer leurs bras. Dès qu'ils peuvent marcher, ils apprennent à gravir des rochers escarpés, à traverser à la nagv les fleuves et les torrents. On conçoit qu'avec une pareille éducation et un profond mépris du danger, ils doivent devenir, dans une guerre de partisans, des soldats indomptables. Les seules passions qui animent ces montagnards sont la haine des Russes, qu'ils regardent comme leurs plus mortels ennemis, le ressentiment implacable des offenses reçues ou faites à leurs parents, un amour frénétique pour les moulias ou prêtres, qui leur préchent la guerre contre leurs oppresseurs. Leur costume est des plus pittoresques. Il consiste en un grand bonnet persan formé de la dépouille de quelque animal sauvage, en uné grande robe qu'ils relèvent pour monter à cheval ou pour combattre, et en une peau de tigre ou de léopard qui leur recouvre les épaules. Ils ont pour armes un fusil long dont l'extrémité est évasée comme celledes fusils arabes, un sabre dont la lame recourbée et incisive peut trancher un homme en deux par le milieu du corps, un poignard et un pistolet. On a souvent trouvé sur eux d’anciens sabres ayant appartenu aux croisés, et sur lesquels des eroix sont ciselées en plusieurs endroits. On fabrique dans les montagnes d'excellentes armes ; indépendamment de cette fabrication, les Tures en fournissent continuellement aux habitants.

La tactique militaire des Caucasiens est simple et complétement en rapport avec la nature du pays. Elle consiste à dresser à l'ennemi des embuscades à travers les bois, dans les ravins ou dans les défilés, à lui couper la route au moyen de barricades derrière lesquelles ils se battent en désespérés. Jamais ils n’attaquent les Russes en pleine campagne , paree qu'ils appellent toujours la nature des lieux au secours de leur courage.

Les premières relations guerrières des Russes avec les peuples de ces montagnes ne remontent qu'au temps de Pierre le Grand. Ce prince , ayant été averti que les caravanes des marchands russes qui revenaient des Indes étaient continuellement pillées par les hordes sauvages des contrées caucasiennes, conçut le projet d'établir une eommunication directe entre la Russie et les Indes, en reprenant l'antique route commerciale, qui passait par le fleuve Amou-Daria , l'ancien Oxus. Pour réaliser cette idée , il envoya une expédition composée d’un petit corps de troupes commandé par le prince Bekoviteh-Cherkassky, à l'effet d'établir des relations régulières avec Chiva et d'étudier le cours du fleuve Amou-Daria. Cette expédition eut des suites funestes; le prince et son détachement furent entièrement massacrés à Chiva. Ce résultat ne découragea pas Pierre le Grand; il résolut seulement de poursuivre par un autre moyen le but qu'il se proposait, et d'établir la route nouvelle sur le côté occidental de la mer Caspienne., H se mit lui-même à la tête d'une expédition militaire en 1722, et conquit en peu de temps les pays situés entre la mer Caspienne et la chaine du Caucase, Sa domination s'étendit bientôt sur des parties plus éloignées que celles que les Russes possèdent actuellement, Mais avec Pierre le Grand disparut ce nouvel empire. Au lieu d'étendre la domination et le commerce russes dans ces contrées, les successeurs de Pierre abandonnèrent en grande partie ses conquêtes,

L'impératrice Anne, ayant conçu un autre plan, et résolu

CAUCASE

d'établir pour le commerce avec l'extrême Orient une route par Orenbourg, jugea inutile et ruineuse la possession des provinces caucasiennes , et les céda à la Perse en 1737. Ce ne fut que cinquante ans plus tard, lors de la conquête de la Crimée, sous Catherine 11, en 1783, que les Russes, pour repousser les agressions des Cireassiens, recommencèrent à envoyer des troupes au Caucase, Dans les premiers moments, ils se bornèrent à repousser ces peuplades au delà du Kouban et du Terek, et à établir sur ces deux rivières une ligne défensive sous le nom de ligne du Caucase; mais cette modération ne fut pas dé longue durée.

Le royaume de Géorgie se soumit volontairement à la domination des Russes en 1800 ; ils profitèrent de cette circonstance et de la nécessité où ils étaient de défendre leur nouvelle conquête pour envoyer successivement au Caucase des corps de troupes considérables ; puis ils s’étendirent peu à peu, d’abord au préjudice des provinces fafares, qui étaient inttépendantes et ne reconnaissaient que le protectorat de la Perse et de la Turquie, et ensuite au préjudice même de ces deux puissances. Alors Za ligne du Caucase s'avança en franchissant le Kouban et le Terek, et se porta bientôt au pied des montagnes. Mais tout cela ne se passa pas sans des luttes terribles, qui durèrent jusqu’en 1813.

L'état de crise où se trouvait le Caucase se prolongea jusqu'à l’année 1818, époque à laquelle le commandement en chef des provinces caucasiennes fut dévolu au général Yermolof, qui l'occupa jusqu’en 1826. Ce général soumit les Tehetchenzs et les Akouchins, deux des'plus importantes et des plus redoutables tribus des montagnes, pénétra jusque dans le cœur du pays, y construisit des forteresses importantes , et fit partout triompher les armes russes. 11 se distingua en outre, sous d’autres rapports, en organisant d’une manière complète l'administration du pays. Mais il ne lui fut pas donné d'achever l’œuvre qu’il avait commencée : on le rappela, et le général Paskevitch le remplaça. Les guerres que ce dernier eut à soutenir contre la Perse et la Turquie lui firent négliger le Caucase, que sa douceur acheva de compromettre. C’est à ce moment qu’apparut un chef bardi, ÆXasi-Moulla, qui rassembla autour de lui des bandes nombreuses , et fit subir aux Russes, pendant deux an nées, des pertes terribles.

Le général baron Rosen succéda à Paskevitch en 1831; il suivit le système exterminateur d’Yermolof, fit plusieurs expéditions dans les montagnes, construisit des forteresses, établit des routes militaires, et conçut enfin le projet de couper les communicafions des montagnards avec la mer Noire, en établissant une ligne militaire sur les côtes de cette mer, L’exécution de ce plan attira tous les efforts des Russes ; il fut commencé dès 1837 du côté de la Géorgie par Rosen lui-même, et du côté du Caucase par le général Williaminof, élève du général Golovine, successeur immédiat de Rosen. Ce nouveau système stratégique aurait peut-être reçu son exécution entière, sans la nécessité où dès 1839 se sont trouvés les généraux russes de diriger tous leurs efforts contre un homme supérieur, le moulla Chamil, qui les tient en échec depuis des années, et ruine chaque jour leur influence, Ce chef jouissait, dès le principe, d'une grande influence au milieu de quelques tribus, et surtout parmi les Tchetchenzs ; cétle influence augmenta de jour en jour, et bientôt il parvint à insurger, non-seulement les montagnards, mais encore quelques provinces fatares qui avaient été fidèles jusque-là.

En ce moment, la lutte se continue contre lui sur tous les points de l’est du Caucase. Maintes fois il à éprouvé des revers, maintes fois il a failli tomber entre les mains des Russes; mais, échappant comme par miracle aux poursuites de ses ennemis, il reparaissait, le lendemain, plus fort et plus audacieux. En 1842, il surprit à Fimproviste, au fond d’une forêt épaisse, le général Grabbe, qui marchait contre lui à la tête de 12,000 hommes; après avoir porté

de toute son artillerie, qui ne fut sauvée que par le courage du colonel Traskine, qui la défendit jusqu'au dernier soupir et se fit tuer sur ses pièces, En 1843, il s'empara de trois forts situés au milieu des montagnes, après en avoir exterrniné la garnison.

Ces succès répandirent dans l’armée russe un profond découragement : Chamil profita de l'abattement des trouges pour continuer son attaque; il coupa, avec des forces considérables, leurs communications, provoqua Ja révolte dans tous les pays situés au milieu des montagnes, menaca de toutes parts les Russes privés de secours, et les força d’évacuer l’Avarie et les autres provinces montagneuses, pour se retirer vers la côte de la mer Caspienne. Cette retraite des Russes à travers l’armée de Chamil, dans un pays semé de difficultés, fait honneur au colonel Possiet, qui les commandait, Ces événements ont marqué une nouvelle pliase de la guerre et rendu immortel le nom du héros caucasien.

« Le prince Michel Woron(zof reçut, en 1844, dit M. Bonneau, le commandement du Caucase avec des pouvoirs illiinités. Adoptant le système des colonnes mobiles, il fatigua les montagnards par des attaques continuelles et les déconcerta par la rapidité de ses mouvements. Il sut aussi déterminer la soumission d’une foule de tribus qu’il s’attacha par la bienveillance de son administration et par l’écoulement qu’il parvint à assurer à leurs produits sur les marchés russes. Les Circassiens abandonnèrent tout à fait la cause de Chamil, qui dut s'appuyer uniquement désormais sur les Tchetchens et sur une partie des Lesghiens, c’est-àdire sur les peuplades du Caucase oriental, » Chamil ne comprit pas Le parti qu’il pouvait Lirer de la guerre d'Orient ; au lieu de reprendre hardiment l'offensive, il resta dans linaction.

La paix rélablie, le gouvernement russe résolut d’en finir avec les peuplades insoumises du Caucase. Les opérations commencèrent en 1857, sous la diréction du prince Pariatinsky , successeur de Worontzof. « Les troupes russes, ajoute M. Bonneau, s’avancèrent lentement, mais résolument dans la montagne en ouvrant devant elles des routes au milieu des forêts et à travers les précipices; les Tchetchens, étroitement serrés, ne purent rien tenter à l'ouest de la route militaire de Dariel, qui traverse les plus Bautes chaînes du Caucase pour se rendre à Tiflis. Le général Evdokimof arriva enfin devant la forteresse de Veden, résidence de Chamil, et s’en empara, le 12 avril 1859, après un siège en règle. » Le prophète parvint à s'échapper avec ses fidèles murides. Mais la grande et la petite Tchetchnia reconnurent l'autorité du tsar ; et les tribus du Daghestan se montrèrent si hostiles à Chamil qu’il ne trouva d'autre refuge que dans son ao! üe Gounib, situé sur une montagne presque inaccessible. Les Russes arrivèrent le 23 août et enfreprirent un siège qui se termina le 6 septembre 1859 par la capitulation de Chamil.

La guerre sainte était finie. Toutefois de nouveaux soulèvements se produisirent encore dans le Daghestan en 1861 et parmi les peuplades guerrières du Caucase octidental en 1863. Le grand-duc Michel venait d’être nommé vice-roi et de remplacer Bariatinsky. Les Russes préparèrent une grande expédition militaire, et renouyelèrent La manœuvre qui leur avait réussi en 1859, c’est-à-dire qu'ils combinèrent leurs opérations, soutenus par deux corps d'armée forts ensemble de 70,000 hommes, de manière à envelopper les rebelles dans un cercle qui irait toujours en se rétrécissant. Malgré leur indomptable courage, malgré l'aide que leur prêtèrent des officiers polonais, les Circassiens plièrent presque partout. Tout leur pays fut ravagé par les envahisseurs qui brûlaient les villages et poussaient les populations vers la mer Noïre. Après la bataille de Schaké (18 mars) leur défaite était consommée : on ne leur laissa d'autre alternative que la transportation dans leKou--

dans ges rangs le carnage et le désordre, il faillit s'emparer; Lan ou l’émigration en Turquie, Près de 350 000 Circass

siens choisirent ce dernier parti; ils furent établis dans des campements à Trébizonde, à Samsoun, à Varna et sur les bords du Danube; maïs avant leur départ le typhus et la petite vérole avaient fait parmi eux d’affreux ravages. En 1871 la plupart de ces réfugiés, assez mal accueillis par les populations qui les regardaient comme un véritable fléau , étaient revenus dans leur patrie, après soumission faile aux Russes. P. Louisy.

CAUCASE (Gouvernement du). Avant 1864 on comprenait sous le nom de gouvernement du Caucase où Transcaucasie, la Georgie proprem ent dite, l'Arménie el les provinces musulmanes ou territoire de la mer Caspienne. On évaluait alors la superficie de ce gouvernement, placé sous la domination de la Russie, à 1,717 my riamètres carrés de superficie, et la popul ation à environ 2 millions d'habitants. Les Grusiens et les Arméniens en formaient la grande majorité; mais on y trouvait en outre bon nombre de Tatares, de Juifs et de colons étrangers, le plus généralement allemands, qui avaient créé une foule de jolis villages le long des rives du Kour. Tiflis était le chef-lieu des provinces transcaucasiennes.

Sous le nom de province du Caucase ou Ciscaucasie, on avait fait une province de l'empire russe, comprenant une superlicie de {,502 myriam. carrés et s'étendant depuis la mer d’Azof jusqu’à la mer Caspienne le long du versant septentrional du Caucase. Elle avait pour limiles au nord le territoire des Cosaques du Don et le gouvernement d’Astrakhan; à est, la mer Caspienne ; au sud, le Kouban et le Terek; et la mer d’Azof à l’ouest.

La province du Caucase offrait une population presque aussi compacte que celle du Caucase même, et c’est à Slavropol ou encore à Kisljar que viennent commencer leurs études philologiques ceux qui vont parcourir le Caucase avec l'intention d'y recueillir des notions d’ethnographie. On évaluait le nombre des habitants à près d’un million, et outre des Russes et des Kosaks on y ren contrait encore des Arméniens, des Grusiens, des Nogaïs, des Tatares d’Astrakhan, des Kalmoucks, des Turcomans, des Tcherkesses et autres montagnards, des Juifs, des Bobémiens et une grande quantité de colons allemands, italiens ou grecs. Les religions n’y sont pas moins diverses.

Toute la région caucasienne forme depuis 1864 l’unique gourvernem nl du Caucase.Sa superficie totale, fort agrandie depuis les dernières expéditions , était évaluée à 4,322 myriamètres carrés et sa population à 4,157,907 âmes. Sous le rapport administratif il a été divisé en deux grandes sections; le Caucase septentrional et le Caucase méridional, répondant à peu près aux anciennes dénominations de Transcaucasie et de Ciscaucasie, dont nous venons de parler. Le Caucase septentrional comprend 3 provinces : S{avropol, avec 356,671 habitants; Kouban, 512,833 hab., et Terek, 393,020 hab. et il a pour chef-lieu Slavropol. Le Caucase méridional est partagé en 5 provinces : Dagheslan (470,847 hab.), Koutaïs (644,744 hab.), Tiflis (577,267 hab.), Bakou (781,307 hab.), et Erivan (421,218 hab.). Tiflis, chef-lieu de cette seclion, sert de résidence au gouverneur général du Caucase.

P. Louisy.

CAUCASE ( Steppes du). Voyez STEPPES.

CAUCASE (Montagnards du). On désigne sous ce nom les populations des pays de montagnes du Caucase, constamment en guerre contre les Russes, leurs ennemis mortels, qui jusqu’à ce jour ont échoué dans tous les efforts qu’ils ont tentés pour les soumettre, et qu’on appelle assez généralement aussi Circassiens (voyez Cincassie). Le nombre de ces héroïques montagnards qui habitent les plateaux et les versants escarpés et sauvages du Caucase, au nord et au sud, et depuis la mer Noire jusqu'à la mer

Caspienne, n’est nullement en rapport avec la puissance militaire de leurs adversaires, et n’est guère évalnée qu'à

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