‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 499 sur 556 · CAUS — CAUSALITÉ · texte numérisé non relu

CAUS — CAUSALITÉ

justifie son énoncé : « Le troisième moyen de faire monter « l'eau est par l’aide du feu, dont il se peut faire diverses « machines. J'en donnerai ici la démonstration d’une : soit « une balle de cuivre, bien soudée tout à l’entour, à laquelle Qily aura un soupirail par où l’on mettra l’eau, et aussi « un tuyau, qui sera soudé en haut de la balle ; et dont le « bout inférieur approchera du fond sans y toucher; après « faut emplir la dite balle d'eau par le soupirail, puis le « bien reboucher et la mettre sur le feu; alors la chaleur, « donnant contre la dite balle fera monter toute l’eau par le « tuyau. » C’est là, comme on voit, la description d’une véritable machine à vapeur propre à opérer des épuisements. On ne saurait d’ailleurs prétendre que Salomon de Caus ignorait la cause de l'ascension du liquide par le tuyau, puisque, dans son théorème premier, à l’occasion d’une expérience

toute semblable, il dit que « la violence de la vapeur (pro- |

« duite par l’action du feu) qui cause l’eau de monter, est « provenue de la dite eau , laquelle vapeur sortira après que « Peau sera sortie par le robinet avec grande violence. »

Par une bizarrerie singulière, un homme que la postérité regardera peut-être comme le premier inventeur de la machine à feu n’est cité dans l’histoire des mathématiques de Montuela qu’à l’occasion d’un autre de ses ouvrages, son Traité de Perspective ; et encore la citation n'est-elle que de cinq mots. A peine a-t-il aussi obtenu l’aumône de quelques lignes dans les diverses biographies publiées denos jours.

CAUSALITÉ, CAUSES, CAUSES PREMIÈRES, CAUSES FINALES. En philosophie, l'origine et la nécescité des causes de toutes choses est la plus haute, la plus capitale des questions. Y a-t-il, en effet, des causes de l’existence, soit de l'univers et de ses parties, soit de Phomme? ou ny a-t-il pour le tout qu'un enchainement nécessaire d'effets devenant successivement causes secondaires, tertiaires, etc., à leur tour? enfin, le grand ensemble n'est-il qu’un résultat du hasard, un acte fortuit des matériaux qui sont pondérés, établis d’après les combinaisons ou les mélanges spontanés de leurs propriétés intrinsèques, suivant les circonstances dans lesquelles ils ont pu se rencontrer sous leurs divers rapports? Voilà ce que la philosophie se propose de décider comme le plus difficile et le premier de ses problèmes. Hume et d’autres philosophes sceptiques ont opposé divers arguments contre les relations de causes et d'effets dans la nature. Mais, quand il serait prouvé que nous ne les rapportons pas toujours bien les uns aux autres, et que ces correspondances entre eux ne sont point déterminées, il ne s'ensuit nullement qu’il n'existe pas de causalité ; tout ne saurait être un produit sans un principe producteur. Que les effets deviennent à leur tour des causes pour occasionner des effets secondaires et subséquents, personne ne le conteste ; mais que tout soit effet sans cause, C’est chose incompréhensible et inadmissible, La raison ordonne donc de remonter à une cause quelconque, parce qu’un enchaînement circulaire d'effets successivement agents et patients ne constitue qu’une série d’actes sans atteindre le principe d’activité d’où tous émanent nécessairement. L’éternité du mouvement et de la matière, ou des êtres, recule la difficulté sans la résoudre; c’est un moyen de s'abstenir qui ne conclut rien. On comprend donc qu’il faut une origine et un principe. Quelle en est la nature? voilà la véritable question.

L'univers et tous les êtres qu’il renferme existent-ils de toute éternité, sans avoir été produits, sans cause première et par eux seuls, ou spontanément ? Rien ne parait moins admissible à notre raison , puisque nous voyons dans l’ordre de toutes choses des causes génératrices des effets ; rien ne peut produire que le rien : ex nihilo rihil. Quoique beaucoup de résultats restent pour nous impénétrables dans leurs causes, cependant l'esprit humain ne saurait reconnaitre qu’il n’y en ait aucune. Nous contemplons dans la structure des animaux et des plantes, dans les combinaisons minérales,

dans les mouvements des astres, des opérations tellement ordonnées avec harmonie, avec des fins si bien calculées pour atteindre certains buts, qu’il paraît impossible de les attribuer au hasard et à l'absence de toute cause. Certes le dard du scorpion a été constitué pour piquer et injecter du venin dans la plaie, comme la mamelle a été organisée pour donner du lait salutaire à un enfant. Il y a donc des causes

| produetrices ; et il n’est pas présumable, quoique Lucrèce,

d’après Épicure, le soutienne, que les dents n'ont pas été formées pour mâcher les aliments, mais que, se trouvant faites par hasard, l’animal s’en est naturellement servi.

Réduits à cette extrémité, les philosophes qui niaient la causalité ont reconnu un premier moteur dans Punivers, concession immense et souverainement ontologique. Mais ici l’on est contraint de choisir : ou ce premier moteur esf matériel, et par-là même nécessité dans son action, ains qu'un grand ressort, comme le suppose Spinosa, ou À faut admettre une puissance autre que la matière, mens agitans molem, imprimant librement le mouvement aux sphères , et l’organisation, la vie, l'intelligence, à des êtres animés.

Dans la première hypothèse, ou le panthéisme, il est incompatible, comme l'ont déjà démontré Bayle et d’autres philosophes , de supposer que le monde soit Dieu, c’està-dire à la fois agent et patient dans le même sujet, ou que la Divinité souffre , soit mangée et meure dans les animaux, et autres absurdités semblables. De plus, s’il y avait unité de substance dans l'univers, on ne verrait s'établir aucune opposition de sentiment et de volonté entre les êtres, ce qui serait destructif de la Divinité. Ou la matière a été organisée de toute éternité par sa propre essence, comme jouissant virtuellement de la vie, et dans ce cas l’état brut, inanimé, inorganique des minéraux, serait impossible et contradictoire, ou la matière n’est pas essentiellement organisée dans son origine. L'existence des planètes, ou de la terre, sans êtres animés à la surface, se conçoit parfaitement de même que l’état de mort. On ne peut donc pas soutenir que l’organisation soit inhérente et essentielle à la matière. Nécessairement l’état inorganique précède l’état organisé. L'histoire naturelle, la géologie, comme la physique démontrent évidemment cette vérité.

Pour qu'une matière non organisée produisit la structure de l’organisation , il faudrait qu’elle donnât plus qu’elle ne possède , et se modifiât savamment d’elle seule, ou qu’elle fût en même temps libre et dépendante, agente et patiente dans la même molécule, ce qui implique contradiction , impossibilité, 11 faudrait encore que des parties se dépouillassent de leurs propriétés de vie, inhérentes et essentielles, pour augmenter celles d’autres parties. Or, la preuve que la sensibilité, la pensée, la volonté, n’appartiennent pas en propre à des molécules matérielles , c’est que les particules d’un os, par exemple, quelque agrégation qu’elles puissent recevoir, n’en possèdent jamais autant que la substance nerveuse où médullaire. Done, ce n’est point la matière

elle-même qui devient propriétaire de lirritabilité, de k—___

sensibilité, de la pensée, si fugitives, si variables, dans le sommeil, la fatigue, ou sous l’influence des narcotiques, etc. Comment une masse brute et toute chimique saurait-elle, sans une cause spéciale , développer des forces vivantes opposées à ses lois physiques , en créant des êtres si admirablement agencés que toutes les pièces de leur construction se correspondent avec une parfaite sagesse dans le plus chétif ciron, muni de ses membres, de ses viscères, avec ses yeux, Sa trompe , ses organes sexuels, son petit instinc{, aussi bien que dans l'immense baleine? Comment demander ces merveilles au hasard , à la putréfaction , s’il n'y a pas une causalité, un principe de coordination organique ? Il est incompatible avec le bon sens d'admettre que, sans organes pour penser, là matière puisse se donner l'intelligence et une structure qui lui manquaient. L’instinet natif

des animaux ne précède-t-il pas le déploiement de leurs organes, comme dans le jeune taureau, frappant de la tête avant la sortie de ses cornes, le coucou chantant seul en sortant de son œuf couvéÿpar une autre espèce d'oiseau , le canneton élevé par la poule et se jetant à l’eau, etc. ? D’où surgissent, chez les animaux malades, sans médecin, chez le chien, mâchant du gramen, ces propensions spontanées d'une nature médicatrice? Tous les matérialistes, anciens et modernes, tourmentés de l'impossibilité d’attribuer ces actes de causalité aux simples forces de leurs atomes, même en leur concédant pensée, volonté, sensibilité, se sont euxmêmes réfugiés dans les chances infinies d’un hasard heureux. Mais lorsqu'on les presse en leur demandant pourquoi ce hasard heureux, cessant aujourd’hui d’accoucher de ces merveilles, s’est réduit à une succession régulière de générations et à une permanence d’imitation de formes spécifiques, pourquoi se taisent-ils ? pourquoi ne peuvent-ils échapper à l'évidence des causes finales qu’en les niant? Ainsi, Spinosa, comme Épicure, est forcé de soutenir que les yeux ne sonf pas destinés à la vision. 11 y aurait trop de bonhomie pour tout anatomiste et naturaliste à réfuter d'aussi pitoyables assertions. Car il faut ici terrasser ces monstres qu’on nous reproduit sans cesse.

Quelque intellect diffus ou cause efficiente qu’on suppose dans les éléments les plus aptes à l’organisation, encore faut-il un pouvoir unique, central, qui préordonne tous les membres de l’homme ou de lanimal, qui détermine ses fonctions, sa durée ou ses progrès d'âge, dirige ses besoins primitifs, ses instincts innés, constitue son 2#6i intérieur. Qui a pu combiner tant d’êtres si merveilleusement diversifiés, selon un plan harmonique, et unis entre eux (tel insecte à telle espèce de plante, telle créature pour telle contrée ou situation, relativement à l'air, à l’eau, à la chaleur ou au froid, etc. ) par des rapports fraternels? Ils ont été jetés, non sans dessein, non sans correspondance, sur la croûte anorganique des terrains primordiaux de notre planète par cette cause générale qui se particularise dans les formes propres à chaque espèce.

Nous établissons donc qu'aucune matière, si subtile ou mobile qu’elle soit, le calorique, l'électricité, ou tout autre corps impondérable, ne jouit par sa nature, ni de la vie, ni de la sensibilité, ni de la pensée, ni de la volonté, qui sont des attributs de la causalité. Le mouvement même, sans lequel aucune vie n’a lieu, ne peut être essentiel à la matière; elle n’en a point la propriété inhérente , mais seulement par communication , puisqu'elle le perd. La preuve en est que le calorique, l'électricité, principes si actifs, tendent nécessairement à s'équilibrer ; ils parviennent toujours par eux seuls au repos lorsque rien d’étranger à eux ne trouble leur équilibre ; l'expérience le démontre en physique. Cela suit naturellement de l’inertie naturelle à toute matière. Supposons avec Épicure chaque atome animé d’une force qui lui serait propre. Comment chacun d’eux ( destitué de toute influence extérieure, puisqu'on n’admet en ce moment que de la matière dans la constitution du monde }, comment serait-il entraîné à se mouvoir spontanément dans l’espace libre, plutôt d’un côté que de l’autre, plutôt en bas qu’en haut? Aussi, malgré leur énergie supposée, ces atomes doivent rester nécessairement inactifs. Également sollicités en tout sens, il n’y a nulle raison pour qu'une chose se forme de soi-même plutôt que tout autre chose : donc, il y a repos. Ni les mondes m les animaux ne pourraient donc être constitués par la puissance spontanée de la matière, lors même que ses molécules posséderaient en elles autant de petites mtelligences avec la volonté, En effet, l'égalité naturelle des forces entre des atomes nécessairement égaux maintiendrait entre eux cet équilibre parfait de repos éternel, dans le chaos, tant qu'aucune puissance extérieure ne leur imprimerait pas le mouvement. De plus, quand on accorderait que la matière, libre dans ses

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actes spontanés , ne consentirait jamais à un repos absolu, elle n’opérerait rien qu’au hasard, par l’absence de toute causalité intelligente ou d’un moteur unique, régulier, central, tel que le principe vital individuel de chaque animal. Elle détruirait en même temps qu’elle construirait dans le même être. Par conséquent, le hasard régnant dans l’univers, comme sont forcés d’en convenir les kilozoïstes dans leur hypothèse, la régularité, la permanence des formes organiques serait impossible.

Mais, répliquera-t-on, en refusant à la matière foute activité spontanée, comment concevoir ces attractions chimiques, ces combinaisons si surprenantes , ces infinies productions dont l'univers est le perpétuel théâtre? Un mot suffit. Cette activité lui fut sans contredit dévolue avec poids et mesure, par la première cause, pour produire tel ordre de combinaison jusqu’à certaine limite. Mais si la matière possédait spontanément la vie, elle agirait sans règle et sans terme. Qui bornerait ses propriétés , si elle seule pouvait se les attribuer ? Tout pourrait donc se produire el tout marcherait nécessairement sans lois fixes. C’est ce que les matérialistes ont compris en faisant le hasard et la fatalité père et mère de ce monde. Il n’y a pas de monstre et de chimère qui n’en puissent naître. Il faut donc admettre une cause primordiale, laquelle ne peut pas être ellemême la machine matérielle du monde. Autrement, il faudrait que le mouvement résidàt dans cette immense machine, sans avoir eu de cause de son existence, ce qui est démontré impossible : car en supposant que le mouvement soit essentiel à la matière, il y serait inabolissable, et imperdable, ce dont l'expérience nous montre la fausseté par l’inertie reconnue de la matière. Or, le mouvement n’étant ni spontané ni essentiel dans elle, il faut qu'il ait été départi par un moteur autre que cettesubstance, ou par une énergie quin’est pas corps.

Prouvons de plus qu’une substance unique est inapte à se percevoir d’elle seule, parce qu’il y a identité. Les philosophes qui n’admettent rien autre chose que la matière dans l’homme et dans lemondeont reconnu combien le pAénomène du moi se percevant lui-même était inexplicable. En effet, chaque atome de matière, quand on le supposerait organisé, vivant, sensible, comme une monade de Leibnitz, ce miroir de l'univers ne peut pas se mirer dans -Jui-même , ni réfléchir ses propres rayons , puisque sa nature est une, La raison nécessaire pour se réfléchir sur soi est qu’il faut dualité, un objectif et un subjectif, un agent et un patient. Nulle intention ni réflexion n’est possible sans un appui sur un objet étranger à nous, qui fasse retourner l'impression vers son origine. Un esprit où un corps qui resterait isolé, unique, éternellement concentré en lui seul, demeurerait vide de sensation, incapable de se juger, de se connaître ; jamais son existence ne lui serait révélée; il faudrait pour cela qu'il pût se comparer à ce qui n’est pas lui. Ainsi, l'encéphale supposé uniquement composé de matière resterait hors d'état de se percevoir percevant, faute de pouvoir sortir hors de son essence.

Donc le phénomène du moi ne se pose que par son choc contre le non-moi. Le monde extérieur passif n'est dévoilé qu'au moyen d'un principe intérieur actif qui s'ouvre des portes par les sens. En un mot, on ne saurait être aucunement tout ensemble soi et non-soi dans le même sujet. Ce serait la plus monstrueuse incompatibilité de nature qw’il soit possible de supposer dans notre cerveau, puisque l'une de ces actions implique nécessairement négation et destruction de l’autre. C’est le même non-sens complet que si l’on disait un viscère digestif se digère lui-même en digérant ce qui n'est pas lui, ou qu'une glande sécrétoire se sécrète elle-même, ete. Eh! qui ne sent pas trop souvent en soi ce combat intérieur de La chair et de l'esprit, des passions contre la raison? Qui peut nier que nous ne soyons Capables, quelquefois du moins, de vaincre nos répugnances or=

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ganiques, de résister aux tentations de nos concupiscences ? Ce qui fait suicider l’homme ne peut être son organisme lui-même; il y a donc plus que des ressorts physiques en nous, puisque ce physique est sacrifié. Quel automate, si parfaitement organisé qu’il soit, peut se montrer volontaire et libre? Aucun. Par conséquent, il faut quelque agent au delà du corps : Aomo duplex est. En effet, s’il n’est que matière, il ne saurait jouir du franc arbitre : c'est un automate dépendant du ressort machinal de ses organes tout physiques. C’est donc encore ici qu’une causalité distincte est une condition indispensable de l'être moral humain.

Ainsi, marqué du sceau de la fatalité, comme Oreste ou Caïn, tout matérialiste n’admettant pour cause de nos actions que l’organisme purement corporel, est contraint de se précipiter dans l’automatisme absolu, comme on le voit par le système de Spinosa, de Hobbes, qui déclarent que l'homme n’est pas plus capable d'agir qu’une horloge. Gall s’est mal justifié du reproche d’avoir ;äit Phomme tout passif dans ses actes : si ceux-ci sont nécessités, comme lPétablit aussi Priestley, il n'y a pas plus de justice à punir le scélérat de ses forfaits qu'à condamner un aliéné, ou un tigre de son instinct. Rien ne peut être imputable à des individus assujettis à l'empire de l'organisme et domptés par des penchantsirrésistibles. Voilà le crime innocent et la vertu sans mérite ; la moralité humaine et toute responsabilité de nos actions sont anéanties. On a consacré, de plus, le principe de la perversité originelle en soutenant que l'enfance est portée au mal et le préfère à bien faire.

Cependant une résistance morale dépose sans cesse en nous contre cette prépondérance attribuée à la matière : je veux telle chose, par cela seul que jaime ma liberté; il me plait de vouloir ce qui nest défendu : caprice ou raison, il me convient de me maintenir indépendant, victorieux de toute contrainte. J’abhorre toute entrave, la servitude me révolte intérieurement contre les chaînes de la tyrannie, C’est pour cela que toute âme généreuse se range du parti qu’on opprime ; n'est-ce pas là l'instinct secret de tout homme ? Qui que vous soyez qui combattez ce sentiment, vous faites encore preuve de liberté en vous signalant esclave volontaire.

Les partisans de la fatalité soutiennent que lavolonté ne se détermine jamais que par des motifs emportant la balance : elle n’est donc pas maîtresse de se rejeter en un sens opposé ; je le nie. Qui n’a pas joui, parfois, du plaisir de dompter par la force de sa volonté un mépris ou toute autre passion violente suscitée en nous ? Quels que soient nos motifs de clémence ou de dignité morale, n’est-ce pas toujours la volonté qui, d’elle seule, du haut de son tribunal, pèse ces motifs dans son libre arbitre, et se détermine, selon soa gré, souvent variable? Elle ne fait que ce qu’elle a voulu, puisqu'elle pouvait agir autrement. Elle retient ou relâche les rênes du système nerveux; elle est donc sa propre autocratie, dans des organes très-bornés, d’ailleurs, par leur structure déterminée : ceux-ci seuls subissent des fonctions nécessitées.

Sans une causalité, l'homme n'étant point un agent libre, ai responsable de sa moralité, nulle loi ne lui serait obligatoire, comme à la brute et à l’aliéné. Il ne pourrait être gouverné que par la verge de la terreur, ce qui est destructif de tout commerce libre, de toute société. Pour rester conséquent à son système, le matérialiste doit, avec Hobbes, se montrer l’apôtre du despotisme et agir en tyran absolu, s'il le peut, sur ses pareils, puisque, selon ce philosophe, nous naissons essentiellement vicieux , ou machines malfaisentes, et que l’égoisme est élevé sur son trône dans le cœur de tout homme. Alors, plus de droit naturel, rien de juste ni d'injuste en soi, rien de sacré et d’inviolable, tout est loi arbitraire, pure convention des humains entre eux. D’après ces principes , tout sacrifice vertueux de l’existence devient ridicule, impossible, impraticable, Aussi,

toute la vertu à laquelle sé réduit un tmatérialiste avare de sa vie (puisque tout réside en elle seule, selon lui) ne peut s'élever au delà de la simple bienveillance, pour recueillir de ses semblables urf réciprocité de bien; marché où l'intérêt personnel calcule au juste la mesure del'égoisme, théorie célébrée par tous les partisans de la philosophie sensuelle, Helvétius, Cabanis, Volney, etc.

rament concevraient-ils l’héroisme de la vraie vertu, sacrifiant avec enthousiasme son existence pour accomplir de sublimes devoirs? Qu'une mère se précipite au sein des ondes ou dans les flammes pour leur arracher son fils, qu'un citoyen s’immole au salut de sa patrie, qu’un médecin s’élance hardiment au foyer des plus désastreuses contagions, comme le guerrier intrépide dans le feu des batailles ; que le sentiment de l'honneur, chez les âmes élevées, soit ancré plus profondément que celui de la vie, toutes les nations de la terre, le sauvage encore plus que l’homme civilisé, comprennent cet élan magnanime. Les théâtres retentissent d’applaudissements unanimes à ce spectacle... Fanatisme politique, dira-t-on , folie religieuse dans les martyrs de toute religion : extrême excitation nerveuse de l'appareil encéphalique. Ainsi , l'on éteint toute ardeur généreuse du moral. Cependant, ce qui fait tuer l'organisme peut-il être l'organisme? où gît le mobile, le ressort sublime qui soumet ainsi le corps aux supplices, pour ce qu'il croit la vérilé, füt-ce pour les plus absurdes chimères de Mohammed ou de Sommona-Codom? Il y a donc là confiance ou une capacité d’une vérité, d’une justice éternelle dans les âmes humaines! Que nous parle-t-on ensuite de folie et de tant de sortes d’idiots, de maniaques furieux, délirants, imbécilles, etc., en ramassant dans la lie de l'espèce et dans les misères des hôpitaux tous les désordres d’une organisation difforme, pour obscurcir ces nobles sentiments, ces inspirations de justice, de vertu, et toute la dignité de l’intelligence ? Mais, de cela même qu’un instrument est détraqué ou désaccordé, est-on fondé à nier l’existence ou les lois immuables de l'harmonie dans la nature des choses?

L'histoire montre clairement combien le bon goût a dégénéré dans tous les siècles littéraires de la Grèce, de Rome et de la France, à mesure qu’une philosophie sensuelle éteignait cette inspiration sacrée, virginale, ou l'esthétique, le génie créateur du beau dans tous les arts. En effet, le sentiment du sublime émane , comme l’héroïsme et la vertu, de cette causalité, de ces forces intérieures de notre âme, tandis que le matérialisme, qui en arrache jusqu’à l’existence, et que la sensualité, née de ses doctrines sensitives , dépouillent la nature de son harmonie, de ses grâces enchanteresses, pour ne voir désormais que les combinaisons fantasques d’un hasard aveugle, ou les chances nécessairement stupides de la matière. Aussi, le matérialisme tire ses principaux arguments des monstruosités, des maladies, des vices de l’organisation : ces exceptions , ces difformités ellesmêmes, devenues ses preuves et ses règles, ne produiront jamais que des œuvres estropiées.

Je ne sais s’il n’y a pas une haute présomption, après les efforts infructueux de tant de Prométhées téméraires, à prétendre qu’on puisse animer l’homme sans emprunter Ze Jeu du ciel. Et pour conclure, l’épicuréisme matérialiste ne devint-il pas l’une des sources empoisonnées qui ravit les libertés de la Grèce et de Rome, le poison destructeur des anciennes sociétés, par la dissolution des mœurs qu’il engendre nécessairement, comme l’a démontré Montesquieu ? Jamais il ne forma de législateurs, mais plutôt ces caractères voluptueux ou serviles, plongeant leur vie dans les délices et rampant sous tous les régimes tyranniques. Au contraire, le stoicisme, éminemment causaliste, fut toujours fécond en grands hommes, en ennemis redoutables de tous les despotismes. L'histoire a prononcé entre ces deux sectes rivales. Chacune a porté ses fruits, en influant même sur la santé, la longévité des individus, comme des

nations chez lesquelles elles ont fleuri. C’est donc manifestement un triste symptôme de désorganisation, de dégradation intellectuelle et morale, ou d’avilissement des caractères, que présente le mépris de tout principe de causalité, puisqu’on ne reconnail ni la Divinité, ni l’âme humaine, Alors le corps étant tout, l’essentiel consiste à se procurer toutes les jouissances physiques, même per fas et nefas, principalement si l’on est riche et puissant. 11 est facile d'y voir le prélude inévitable de tous les genres de despotisme, de bassesse, et comme le ferment de putréfaction des sociétés politiques.

Les philosophes anciens et modernes qui s’adonnèrent à la contemplation de cet univers, furent tous obligés de remonter à quelque cause première et productrice des effets que nous admirons. Les poëtes chantèrent ces merveilles cosmogoniques , et les ministres des autels en voilèrent les plus hautes vérités sous des allégories aux yeux des peuples ignorants , incapables de s'élever à ces pensées sur la nature des choses. 11 suflira ici de tracer un aperçu très-succinet des opinions philosophiques, anciennes et modernes, sur les causes premières.

Ainsi, indépendamment de la cosmogonie de Moïse, qui reconnaît un seul Dieu, créateur de tous les êtres, les antiques mages de l’Orient et de la Chaldée posèrent deux principes de toutes choses : la lumière et les ténèbres; c’est la première idée du système du dualisme, tel que celui des anciens Perses, ou d'Oromaze, le dieu du bien, et d’Ahrimane, la source du mal,le Satan des modernes. Ce système était également admis par les Égyptiens, puisque leur Typhon était le génie malfaisant, et Isis et Osiris des divinités salutaires. Ce combat des puissances naturelles, ou cet antagonisme, s’est retrouvé dans les systèmes qui ont établi pour causes primitives l'amour, débrouillant le chaos, et la Laine, qui détruit : telle fut la théologie de Linus et d’'Orphée. Ainsi Jupiter et les Titans de la théogonie d’Hésiode représentent pareillement cette lutte éternelle, dont les manichéens consacrèrent le dogme en égalant le démon à la Divinité, pour expliquer la persistance du mal et du bien, qui se contrebalancent dans le monde. Plusieurs philosophes reconnurent aussi des forces opposées , avant que les modernes eussent établi les lois de l’attraction et de la répulsion, celles de la concentration et de l'expansion universelle, celles de génération et de corruption, ou la vie et la mort, etc,

D'autres philosophes ne reconnurent qu’une cause première, unique : les uns, comme Thalès, établirent que l’eau était la source originelle de toutes choses ; les animaux, les plantes, prenant naissance à l’état liquide, ou par la présence de ce principe. Cependant Anaximène rapporta à l’air ou à des éléments gazeux la cause de tous les êtres. Anaximandre appela cette cause première l’infini ou des principes indéterminés. Anaxagore supposa des particules similaires, dites Aomæoméries , qui, se trouvant en toutes substances, se combinent différemment pour produire les différents êtres, avec l'intervention dela Divinité. Em pédocle adimit quatre éléments constitutifs de toutes choses : cette doctrinesubsista très-longtemps. Héraclite etZénon le Stoïcien attribuèrent au feu visible ou caché toutes les opérations de cet univers et la cause de la vie; enfin, Démocrite, Leucippe, Épicure, rapportèrent à des atomes ou petites particules indivisibles tous les corps dont le monde est constitué, Ceux-ci ne donnaient à leurs atomes aucune propriété ni qualité spéciale, tandis qu’Anaxagore leur attribuait des propriétés spécifiques. Tels furent les principes de la plupart des anciens philosophes, construisant le monde avec des éléments matériels.

D’autres sectes plus métaphysiques reconnurent des prineipes abstraits : telle fut l’École d'Élée, qui comprit l'unité de l'être : Parménide, Zénond'Élée, Xénophane, furent les principaux chefs de cette école, On peut admettre

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parmi les métaphysiciens Pythagore, recohnaissant l'harmonie et les nombres comme causes premières de l'ordre dans l'univers ; car le système de Timée de Locres, qui établit une âme du monde distribuée dans toutes les narties, selon les lois de harmonie , est un systé £ #5: 0yue, puisqu'il concilie Dieu et la matière d’après des proportions de quantité numérique selon certains degrés harmoniques. Toute la métaphysique de Platon, exposant les rapports entre le corps et l'âme, entre le monde et son auteur , le gouvernant par des idées archétypes, est une modification du système qui reconnait également deux principes, l'esprit et la matière, mais agissant séparément l’un sur l’autre et souvent antagonistes.

Une secte différente réunit plus étroitement ces deux principales causes : ainsi, Héraclite et Zénon de Cätium ou le Stoïcien, soutinrent l’existence d’une âme universelle, qui, comme un feu secret, animait toute la nature, mais par des lois éternelles, immuables, constituant le destin, la fatalité inexorable. Aristote, au contraire, avait admis plusieurs natures actives, espèces d’âmes distinctes, ou entéléchies, constituant les formes des animaux, des plantes, etc. Straton de Lampsaque poussa plus loin ces principes, et soutint que la matière même était animée, et qu'il n’y avait qu’un principe : telle fut la secte des hilozoïstes, qui, se combinant avec celle d'Épicure, devint l’origine de tous les matérialistes ou des athées anciens. Cette opinion a été rétablie dans les temps modernes par Spinosa et d’autres philosophes, qui ne reconnaissent qu’une substance unique dans la nature.

Descartes, tout en ressuscitant la philosophie corpus culaire, n'avait pas confondu le principe intelligent; il Vavait même nettement distingué par sa fameuse définition, je pense, donc je suis. Malebranche avait même poussé ce principe intellectuel jusqu’à négliger le principe matériel ; et les idéalistes purs, tels que Berkeley, évêque de Cloyne, ont porté cette philosophie jusqu’à n’admettre que l'esprit pur. Les monades de Leïbnitz, et son harmonie préélablie, tout en reconnaissant deux causes premières, les ont placées au même niveau. Cudworth, modifiant, lopinion d’Aristote, établit le système des natures plastiques pour expliquer la persistance des formes des créatures organisées. Enfin, Newton formula le système de la gravitation universelle et de tous les effels qui en dérivent par un enchaînement naturel. Depuis ce temps, les expériences de la physique et de la chimie semblent ressusciter l'hypothèse des atomes, mais combinée avec les lois de l’attraction et celles des proportions harmoniques définies. L'unité de composition organique et l'émanation de tous les êtres d’une tige originelle, tirant leur vie du seïn des eaux, semblent nous rapprocher des divers systèmes de Thalès, outre ceux de Démocrite et de Parménide, etc. Ainsi ressuscitent les idées philosophiques, à mesure que les observations de la nature nous dévoilent les causes premières , ou les rayons de la suprême intelligence qui préside à l’existence, à l’ordre, au développement des êtres de ce vaste univers.

Les philosophes qui, comme les anciens stratoniciens, les hilozoïstes où matérialistes, rejettent l'intervention d'un esprit intelligent dans la formation des animaux, sont contraints d'admettre que leur structure organique, si compliquée, si savante, émane des molécules de la matière, d’abord brute et non organisée, Si cette matière possédait essentiellement en elle les ressorts et les principes de l'organisation, il s'ensuivrait que fout devrait se produire en tout lieu, sauf à périr si les circonstances ne sont point favorables à son existence : or, cette production universelle nécessaire (d’après l'énergie supposée à toute matière) n'a pas lieu, puisqu'au contraire des milliers d'espèces sont éteintes, et tontes celles capables de vivre en chaque clinaat n’y naissent point d'elles seules; il faut les y transvorter, Les

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germes de toules choses ne se créent done point par fénération spontanée; la matière ne vit done nullement d'elle-même. En effet, comment, dans un assemblage de matériaux, d'abord sans ordre, sans organes, se construiraient ponctuellement, suivant un plan admirablement concerté, toutes ces parties qui jouent avec une incompréhensible harmonie, soit dans l'homme, soit dans le plus chétif scarabée? Des molécules matérielles qui n'ont point d'idées collectives avant leur agrégation, qui manquent encore d'organes, peuvent-elles inventer et découvrir toutes ces merveilles inconcevables de combinaison pour la strueture d’un cerveau pensant, ou seulement l'aile dan papillon ? 11 y a de l’imbécilité, dit Aristote, à débiter que le hasard, dont les chances fortuites ne peuvent rien offrir de csnstant, devienne la cause de cette conformation permanuat des membres des animanx. P. Bayle, dans sa Réfutation du spinosisme, rem?rque que rien n’est plus embarrassant pour les athées que de se trouver réduits, ans la formation des animaux, à une cause qui n'ait point lidée de ce qu'elle fait et qui exécute régulièrement un plan sans savoir les lois qu’elle exécute. Démocrite, qui a fourni à Épicure le système des atomes, établit une chaîne sans fin de canses et d'effets, en disant que les hommes et les animaux ont existé ainsi de tout temps; poussé à bout, il ajoute que Le monde est un œuf pondu par la nuit; mais, ajoute Aristote, cela n’explique rien du tout et est indigne d’un philosophe. Aussi, Galien réfute avec une logique invincible les épicuriens, qui, niant toute cause finale, soutenaient que l'œil n'est pas fait pour voir, etc.

De tous les systèmes sur l’origine des êtres, selon l’hypothèse toute physique des organiciens, le plus logique, le plus fortement conçu, est celui du savant Lamarek, professeur au Muséum d'histoire naturelle, dans sa Philosophie z00logique. 11 y expose les progrès successifs de lélaboration du mouvement vital dans des éléments d’abord très-simples, et le développement des organes, ainsi que celui d'un appareil nerveux excitateur pour faire éclore les instincts et les facultés intellectuelles. Il part des animalcules infusoires pour s'élever jusqu'aux organisations les plus compliquées, avec un talent d’induction très-remarquable; c’est l’auteur le plus ingénieux en ce genre d’explications. Eh bien! quand il s’agit de rendre raison des membres nécessaires à l'existence des animaux, à ces causes finales, conditions de la vie des espèces, d’après leurs structures et leurs prévisions, il n’y a rien de plus grotesquement ridicule et de plus complétement absurde que cette hypothèse, à tel point que personne n’a été tenté de la défendre. Nous l'avions d’abord accablée par l'exemple seul de l’organisation des végétaux, dans laquelle on ne peut supposer aucune volonté individuelle d’action pour déployer la structure de chaque espèce, L’habile auteur lui-même, qui traitait simulfanément avec nous de ces questions dans le Nouveau Dictionnaire d'Histoire Naturelle, n'a poiit essayé d’en relever les ruines. En effet, comment une plante aurait-elle inventé des moyens protecteurs pour défendre sa graine sous l'enveloppe épineuse et coriace du marron, ou découvert des procédés pour la disséminer, comme par l’élasticité des capsules de la balsamine, ou su garantir ses organes reproducteurs contre l'humidité ou l’ardeur desséchante du soleil, dans la disposition des pétales des papilionacées et de tant d autres fleurs? N'est-ce pas folie d'affirmer que la lente torpille, à force d’être agacée, irritée par ses ennemis, imagina un appareil électrique foudroyant, composé de tubes remplis de mucosité et frottant leurs membranes les unes contre les autres, avec le concours de certains nerfs, pour produire une détonation qui les paralyse non moins que la décharge d'une bonteille de Leyde dans un cabinet de physique? Que chaque animal par la nécessité de sa situation, par la longue influence des habitudes, ait créé sa structure, l’autruche ses fortes pattes, aux dé-

pens de ses ailes, l'oiseau-frégate ses vasles ailes aux dépens de ses pieds, le kangurou sa poche inguinale pour y déposer sa progéniture, etc., ete., enfin que Paile, la nageoire, la carapace, la coque, le test, le dard, les griffes, les cornes, tous les attributs en armes, en instruments d’attaque ou de fuite, que les organes mômes des sens aient été le produit de la volonté de l'animal, le développement de son génie, par la suite des siècles, une telle assertion n'a pu paraître qu'une mauvaise plaisanterie dans l’histoire naturelle, tant il faut se précipiter dans l'absurde quand on veut se passer d’une cause agente et intelligente dans l'univers!

On verra combien est insuffisante et gratuite l'hypothèse de l’incitabilité et de l'excilabilité de la fibre comme cause première de la vie, selon plusieurs physiologistes modernes. En effet, quelle peut être cette incitabilité dans un liquide, tel que l’est l'élément primordial de tout être organisé? Et lors même qu'on supposerait cette incitabilité initiale dans œuf à l’état fluide, cela pourrait-il constituer la moindre formation régulière des organes, la moindre disposition harmonique de leurs tissus divers, l’arrangement des appareils des sens, et des différentes fonctions, et jusqu’au jeu merveilleux des instincts innés des animaux ? L’incitabilité, présentée comme une propriété générale des matériaux organisables , dès l’état primitif de fluidité, est donc impuissante à rendre raison des actes de l’organisme, et n’explique absolument aucune des fonctions établies pour un but dans Péconomie.

Tout Ôtre organisé ne présente à son état primordial qu'un atome animé, fluide, expansible par la continuité d'une force opératrice intelligente, prédisposant les matériaux de l'œuf, suivant des formes tractes d'avance, savamment, pour toutes les fonctions de l'existence. Aussi nulle matière brute ne saurait constituer, sans esprit, des causes finales; les productions spontanées, s’il en existe, ne développeraient point, jusque chez les insectes (supposés nés de la putréfaction), des organes sexuels et une génération régulière, constante; parce que le hasard ne produit pas plus un ordre affermi que la folie ne peut former la raison, Et le fait d’une intelligence prédisposée ou des causes finales est mis hors de doute par les expériences suivantes les plus vulgaires. Qu'on prenne des œufs de plusieurs espèces, de l'aigle, du canard, d’un serpent, etc., dans lesquels on ne {rouve qu'une glaire albumineuse, le vitellus, avec un germe fécondé; qu’ils soient soumis à l’incubation : les petits à peine éclos, l’un manifeste déjà, avec son bec crochu et ses serres acérées, l’instinct sanguinaire de l'oiseau de proie; le canard, avec ses pieds palmés, va se jeter dans la mare d’eau ; le jeune serpent rampe sous les herbes. On a rapporté d'Afrique en France des œufs de bengaïis et de veuves, jolis oiseaux chanteurs. Ces œufs couvés par d’autres espèces ont donné des petits qui chantaient d'eux-mêmes les airs sauvages de leur pays, comme si ces chansons naturelles avaient été renfermées dans ies œufs ainsi que le sont les airsde ces petites tabatières à orgues qu’on apportede Suisse. Toutefois, on ne peut pas dire que ces chants résultent du jeu seul de l'organisme, puisque Daines-Barrington et d’autres observateurs ont constaté que les mêmes espèces de rossignols, de fauvettes, etc., chantent différemment en diverses contrées. Voilà donc de petits instinets, des organes prédéterminés dans leurs fonctions, recélés dans un œuf, et qui se déploient d'eux-mêmes sous des circonstances favorables, avec un peu de glaire et de jaune d'œuf. Est-ce un mouvement fortnit de ces matières tontes seules? Qui ne reconnait là-dedans l'existence primitive, irréfutable , d’un principe intelligent, d’une âme préordonnée, avant même que l'organisme soit développé?

Aussi, les plus savants observateurs, dès le siècle d'Hippocrate, ont reconnu qu'il y avail dans l'homme et les animaux (disons même les plantes à beaucoup d’égards) une

nature savante par elle seule (arxadeutos xai auroëtôaxtoc), qui découvre sans maître tout ce qui lui convient ; c’est par sa seule habileté, c’est même sans y penser, qu’elle invente ses propres voies ; car tout ce qu'on remarque des prodiges de l'instinct des brutes, dans leurs maladies surtout, lorsqu'elles savent trouver leurs remèdes, prouve bien qu'il existe des forces médicatrices, suscitant d’heureux efforts contre les sources du mal, par une incomprehensible cause finale. Et ses impulsions ne dépendent mème ni de la volonté ni de l'intelligence de l’homme et des animaux , car ceux de ces derniers qui possèdent le moins de cerveau, les espèces acéphales même, ont des actes d'industrie; ceux-ci sont surprenants jusque chez les plus vils et chétifs insectes. Ces résultats admirables ne peuvent pas s’attribuer à un élément nerveux particulier chez les plantes; l'agent vital s’y crée des instruments appropriés à un dessein, et y excite jusqu’à des mouvements spontanés aux étamines de certaines fleurs dans l’acte de la fécondation.

Les détracteurs des causes finales expliquent, par exemple, la cause des désirs amoureux uniquement par l'influence des organes sexuels, par la liqueur spermatique qui les titille à l’aide de ses propriétés excitatrices, réaction qui retentit ensuite sympathiquement sur tout l'appareil nerveux, soit encéphalique, soit viscéral. De la, l'économie se précipite avec fureur dans les voluptés ; ils ne veulent voir dans cette sorte d'automatisme aucune raison finale. D’après cette théorie, il en résulterait nécessairement qu’une soustraction complète, au moyen dela castration, des organes élaborateurs du sperme enlèverait complétement aussi tout penchant amoureux : or, cela n’est pas; car, bien que les castrats (hommes ou animaux) soient refroidis à cet égard par le défaut de sécrétion du sperme ou par l'absence des organes générateurs, personne n'ignore que ces eunuques, ces animaux châtrés, conservent encore une propension naturelle, instinctive , indestructible, et pour ainsi dire, inarrachable, à la propagation, comme à la conservation de l'espèce. C’est au point qu’on voit des bœufs essayer de couvrir des génisses , comme des chapons qui tentent de cocher les poules, etc. Qui ne connaît dans l'Orient ce dépit furieux des eunuques : Sicut spado complectens mulierem et fremens et suspirans, dit la Bible? De là cette haine concentrée contre le sexe, dans les sérails qu’ils gardent ; résultat des dédains qu'ils essuient : ce qui n’empêche pas plusieurs d’entre eux de se marier quand ils en ont la liberté. De plus, la cause finale se révèle encore dans les soins que prennent les animaux castrats d'élever une nouvelle famille. Quoique dépourvus de parties sexuelles , il persiste en eux un instinct violent de paternité : ainsi , les chapons couvent comme les poules ; les abeilles neutres ou mulels veillent avec un zèle infatigable à la conservation et à la nutrition du jeune couvain des reines, etc. Toutes ces causes finales, parfaitement assorties à l'instinct de reproduction, n’en sont que la dépendance, On en remarque des exemples jusque parmi les races à sang froid, les crocodiles, les tortues, les lézards, les poissons, et même chez des insectes, tels que les fourmis, les termites , espèces sociales, les forficules, plusieurs punaises rustiques, etc., qui vivent isolés, et après que leurs organes génitaux sont flétris. Ces inspirations, en quelque sorte morales, naissent d’une impulsion intime.

Les organiciens, accoutumés à tout évaluer au prix d’un intérêt matérialiste, attribuent l'amour des mères pour leurs petits au besoin qu’elles ressentent de se débarrasser du lait qui engorge leurs mamelles. C'est ainsi qu’ils aiment à s’abuser par des explications toutes mécaniques et mensongères. Mais, indépendamment des exemples précédemment cités, que devient cette prétendue cause chez les oiseaux, dont les femelles, et quelques mâles, dans plusieurs espèces g’attachent sur leurs aufs jusqu’à s'exténuer de faim, et saignent leur jeune couvée, même aux dépens de leur propre

CAUSALITÉ

vie sans qu'aucun organe spécial, aucun besoin physique vienne rendre raison de ces généreux sacrifices ?

Nous voyons donc, malgré l’absence des parties de la génération, ou de toute autre, se manifester les penchants de cet instinct et de ses suites; ce qui prouve que la nature a déposé dans tous les êtres de véritables propensions pour une fin, pour un but bien déterminés. Montrons que cette cause finale active opère dès avant le déploiement des organes dont elle se sert, et qu’elle n’en est pas un résultat ma Chinal. Les faits sont si connus que des poëtes les ont chantés :

Sentit enim vim quisque suam, qua possit abuti : Cornua nata prius vitulo quam frontibus exstent,

a dit Lucrèce; et Martial également :

Ilis iratus petit, atque infensus inurget, Vitulusque inani fronte prurit ad pugnam.

Nous voyons tous les animaux, disent Galien et Porphyre, employer des organes destinés à leur défense, avant même leur formation. C’est ainsi que le poulain, ayant à peine un sabot de corne tendre, frappe déjà du pied, et que le petit chien sans dents s’essaie à mordre. Mille faits presque miraculeux dans les instincts des insectes, au sortir de l’œuf ou de l’état de chrysalide, sans aucune instruction préalable de leurs parents, morts ou absents, en fournissent d'éclatants exemples. D’où vient cela? dit Horace : c'est comme le génie, il jaillit du fond des âmes.

Il y a plus, cette même cause finale pousse au dehors les organes qui doivent exécuter ses actes. Elle favorise leur exsertion; en sorte que les armes défensives et offensives des brutes, comme leurs autres parties, existent, non pas seulement en germe, mais primitivement en essence invisible dans chaque embryon, avant d’être produites et réalisées au grand jour. De même, l'arbre contient, préordonnés dans sa sève vivante, les futurs bourgeons, lesfleurs et lesfruits qui doivent en éclore, déjà appropriés au climat, à la saison, efc.

RAT , Spiritus intus alit, infusaque per artus, Mens agitat molem........….

Et c’est par cette force que beaucoup d'espèces d’animaux mutilés obtiennent le pouvoir de réparer leurs membres amputés, surtout chez les races dont l’organisation est la plus simple, tels que les zoophytes, les vers, qui reproduisent jusqu’à une nouvelle tête, les mollusques et même les poissons pour leurs nageoires, les salamandres pour leurs pattes et leur queue.

Véritablement, personne ne pourra conférer aux fluides inorganisés d’un œuf non fécondé , ou d’une graine imparfaite, à ces matières encore brutes par elles-mêmes , l’invention d'organes éventuellement indispensables , sans une prévision toute miraculeuse, si l'on peut le dire, ou sans ces causes finales si étonnantes, que Cuvier considérait avec tant de raison comme les vraies conditions de l’existence des êtres. Indépendamment des parties nécessaires immédiatement aux fonctions de l'animal naissant, il faudrait que la matière possédât le don de la prescience des Juturs contingents; il faut, en un mot, une sagesse présente et comme une active émanation de Ja Divinité infuse dans les animaux, même sans que leur connaissance ou leur volonté y concourent.

Parmi des milliers de faits observés dans la structure anetomique de tous les êtres, on n’éprouve que l'embarras du choix, Chacun sait, par exemple, que les crustacés, écrevisses, crabes, elc., perdent assez souvent, par quelque effort, leurs pinces, qui se cassent à l’articulation ; mais à cette pince cassée il en succède une autre, qui se trouvait là prédisposée en germe, même à plusieurs reprises, ainsi qu'on l'a expérimenté, Ces remplacements sont bien connus

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