CAUSERIE — CAUSSIDIÈRE
néville et Épinal avaient été simultanément le théâtre. Redoutant l’effet et la puissance des influences locales sur la décision souveraine que le jury serait appelé à rendre si la justice suivait son cours ordinaire , et surtout le scandale que devraient produire des verdicts négatifs de culpabilité prononcés en présence d’actes patents et hautement avoués par leurs auteurs , il crut devoir constituer la chambre des pairs en cour de justice , sans s’apercevoir qu’il ne faisait par là que grandir à leurs propres yeux et aussi à ceux de la France des aventuriers, pour la plupart sans la moindre importance et d’une complète médiocrité d'esprit, à qui il fournissait ainsi une admirable occasion-pour se poser dramatiquement en face du pays comme autant de martyrs de la liberté et d’incarnations du sentiment national. L’amnistie générale accordée par le ministère Molé ren: dit la liberté ou rouvrit les porteside la France à tous ces hommes , victimes de leur orgueil bien plus encore que de nos dissensions civiles ; et ke très-grand nombre d’entre eux retomba tout aussitôt dans son obscurité première, Marc Caussidière, et le rôle qu’il avait pu jouer dans le procèsmonstre, étaient donc complétement oubliés depuis dix ans, lorsque le lendemain de Ja révolution de février 1848, la France apprit que le gouvernement provisoire avait appelé les citoyens Caussidière et Sobrier à partager la direction de la préfecture de police. Quelques jours plus tard, Marc Caussidière restait seul investi de ces importantes fonctions, dans l'exercice desquelles l’opinion lui sut gré d’ailleurs d'apporter bien plus de prudence et surtout de modération qu’on n’était en droit d’en attendre d’un homme poussé au pouvoir par des antécédents si éminemment révolutionnaires. IL était naturel qu’on s’enquit avec curiosité des titres qui avaient pu valoir au nouveau préfet de police cette marque de haute confiance de la part des hommes alors à la tête des affaires ; et on apprit que depuis plusieurs années le nouveau préfet était attaché à Ja Réforme en qualité dé courtier chargé de recruter à ce journal, non pas seulement des abonnés, mais surtout des actionnaires, mission à laquelle le rendait particulièrement propre le genre d’industrie qu’il avait embrassé depuis l'amnistie, à savoir : le courtage des vins et des eaux-de-vie. Depuis bientôt six ans Marc Caussidière courait les cafés, les cabarets et les débits de consolation de Paris , de sa banlieue et des départements en offrant d’une main son véritable cognac et de l’autre un abonnement de trois mois à la Réforme ; feuille d’un civisme autrement chaud que celui du National, d’ailleurs aussi platement écrite que vulgairement pensée, et qui, malgré tout le bon vouloir de ses rédacteurs, ne put jamais obtenir du pouvoir les honneurs du moindre procès. Le prix de l'abonnement était de douze francs seulement pour trois mois; tandis que les aristocrates, les talons rouges du. National, pour le même laps de temps, en exigeaient quinze, L'abonné se montrait-il sensible à un bénéfice si clair, industrie de Marc Caussidière consistait à le fasciner de plus en. plus en soulevant à ses yeux un coin du rideau qui cachait encore l'avenir à tous les yeux , et à l’éblouir complétement en lui faisant entrevoir la carrièré de gloire et d’honneurs qui lui serait infailliblement ouverte au très-prochain jour de la proclamation de la république, pour peu qu'il eût hâté cet événement en se rendant acquereur, moyennant la bagatelle de cent francs, d'un coupon d’action de la Réforme. Marc Caussidière ,
disait-on, avait recruté de la sorte près de deux mille :
abonnés ou actionnaires au journal du citoyen Flocon. Pour arriver à un tel résultat, l’habile commis-voyageur avait dû boire chaque jonr sur le comptoir avee la pratique plus de canons. qu'il n’en fut pris dans toute la dampagne d’Austerlitz; tâche vraiment herculéenne, mais dont on s'explique qu'il ait pu venir à bout quand on refléchit
que la nature lui a départi les proportions athlétiques du !
fils de Jupiter et d’Alcmène, |