CAVA — CAVAIGNAC
1815 le roi Ferdinand réintégra les moines dans leur couvent, en leur fixant un léger revenu. Leurs archives et leur bibliothèque sont une ressource précieuse pour l’homme d'étude. Elles ont fourni la matière d’un bon livre sur les princes lombards à l’archiviste dom Blasio, dont les travaux sur les chartes du monastère fourniront à leur tour d'utiles renseignements à quiconque voudra compléter un jour le glossaire latin de Du Cange. Bucuon.
CAVA ou CABA, non vulgaire, donné à la prétendue fille du comte Julien, que l’on suppose avoir été séduite par le dernier roi des Goths d'Espagne, Roderich ou Rodrigue ; séduction qui fut, au dire des chroniqueurs, la véritable cause de l’appel des Arabes dans la Péninsule. La Cava, diton, avait été laissée à la cour du roi Roderich, à Tolède, par son père, gouverneur de Ceuta, qu’on appelle invariablement le comte Julien , comme s’il fallait attacher à ce litre son acception nobiliaire moderne. Julien était comte, c’està-dire gouverneur de Ceuta. Le vrai nom de la Cava, d’après le Romancero, était Florinda, nom assez peu gothique. Sa beauté, toujours d’après les mêmes autorités, éblouit la cour. Le roi la vit el conçut pour elle une violente passion; il trouva de la résistance, et n’hésita pas à arracher par la force ce qu’il ne pouvait obtenir autrement. La jeune fille instruisit son père de cette indignité par une lettre écrite en secret, qu’on peut voir, tout au long, dans Mariana. Elle est écrite en excellent espagnol, et le bon jésuite y a mis foute sa rhétorique. Julien, furieux, s’écria : « Par Jésus! j’anéantirai son pouvoir et je le saperai jusque « dans sa base. » Et incontinent il alla redemander la Cava à Tolède, sous couleur de la ramener à sa mère mourante à Ceuta, et l’y ayant en effet ramenée, il noua avec Moussaben-Nosséir, gouverneur du Maghreb pour le khalife de Damas, des relations qui eurent pour résultat l'invasion et la conquête de la Péniusule par les Arabes. On montrait encore, il y a quelques années, à Malaga, une porte par où la tradition voulait qu'eût passé la jeune fille partant pour l'Afrique, et qu’on appelait la porte de la Cava.
Ce conte ne trouve plus grâce aux yeux des historiens, quoique, depuis un temps immémorial, il soit passé à l’état de croyance populaire en Espagne, où il a été célébré dans un nombre infini de Romances. Ce doit être là une invention assez moderne des Arabes. Un de leurs historiens du dixseptième siècle, Ahmed-el-Mokri, raconte cette anecdote dans tous ses détails, sans indiquer la source où il les puise. EI-Rasi fait de même, en abrégeant un peu le récit. Ebn-
* Kauthir y ajoute plusieurs circonstances romanesques. Le moine de Silos, qui vivait quatre cents ans après la conquête de l'Espagne, est le premier qui parle de cet événement comme cause de la haïne de Julien contre Roderich, Un autre écrivain postérieur, l'archevêque Roderich de Tolède, paraît avoir consulté le même auteur arabe qu’Ahmed.
Le nom de Cava, que les romances espagnoles prêtent à la fille de Julien, signifie prostituée, et lui a été probablement donné par les ennemis de son père. Un auteur du treizième siècle, Lucas de Tuy, dit négligemment : Cava, quam pro concubiné utebatur. 11 serait difficile d’énumérer les romans, affublés du titre de chroniques , dont le roi don Roderich a fait les frais. Le plus célèbre est inutilé : Za Verdadera Historia del rey don Rodrigo por Abulcacim Tarif aben Turique, traduzida del arabe, par Miguel de Luna. Le lauréat anglais Robert Southey a publié un poème intitulé : Roderic, ou le dernier des Goths, où il est beaucoup parlé de la Cava. Adoptant la fable populaire d’après laquelle Roderich n’aurait pas été tué dans la bataille du Guadalété, qui livra l'Espagne aux Arabes, et serait parvenu à se sauver en Galice, où il aurait mené une vie pénitente, Southey le métamorphose en moine, et lui fait recevoir la confession de la Cava, qui lui raconte, avec des détails choisis, tous les degrés de sa passion jusqu'à son dernier terme. Ce que c’est que l'imagination des poëtes!
CAVAGNOLE, nom d’un jeu apporté de Gênes en France vers le milieu du dix-huitième siècle, et que les Génois appellent cavajola, mot qui, dans leur langue, siguifie nappe ou serviette. Ce jeu, qui est une espèce de loto, composé de petits tableaux à cinq cases contenant des figures et des numéros, était en usage du temps de Voltaire, qui en parle dans l’une de ses épitres :
On croirait que le jeu console, Mais l'enoui vient, à pas comptés, A la table d’un cavagnole S’asseoir entre deux majestés.
CAVAIGNAC (Jean-Barriste), membre de la Convention et du conseil des Cinq-cents, né en 1762 à Gourdon (Lot), mort à Bruxelles en 1829, était avocat au parlement de Toulouse lorsqu’'éclata la révolution, dont il embrassa les principes avec une exaltation qui lui valut successivement sa nomination à des fonctions municipales et départementales, et enfin, en 1792, à celles de représentant de son département à la Convention nationale. Lors du procès de Louis XVI, il vota la mort sans sursis. Chargé quelque temps après de faire un rapport à l'assemblée sur la capitulation de Verdun, il appela toute la sévérité des lois sur des femmes et des jeunes filles de cette ville coupables d'avoir été à un bal où assistait le roi de Prusse, et d’avoir offert des dragées à ce prince. A quelques jours de là, le tribunal révolutionnaire envoyait à la guillotine toutes ces jeunes femmes. On sait par cœur les vers touchants que Dellle a consacrés à la mémoire des victimes de cette hécatombe de vierges. Après ces gages donnés au régime de la terreur, le conventionnel ne tarda pas à être chargé d’une mission près de l’armée des côtes de l'Ouest, et, plus tard, avec l’infâme Dartigoytte, Monestier et Pinet, d’une autre mission près de l'armée des Pyrénées occidentales. L’inflexible histoire a gardé le souvenir de faits à jamais déplorables qui se rattachent à cette mission. C’est ainsi qu’en 1793, à Bayonne, deux basques appelés Dagorret et Saubat-Assombery , arrêtés par ordre des représentants du peuple, puis détenus au secret pendant cinquante jours sans avoir subi d’interrogatoire, et à égard desquels le tribunal avait fini par rendre un jugement ordonnant leur mise en liberté immédiate, furent guillotinés dans la nuit même qui suivit cette décision de la justice ordinaire, et cela, sur un simple ordre signé Monestier, Pinet et Cavaignac.
La conduite de notre conventionnel en Espagne, à Saint- Sébastien surtout, marquée au coin de l’exaltation républicaine la plus outrée, lui mérita de non moins justes reproches, et fut, dans le temps, attribuée à un sentiment bien peu digne, au désir de ne point rester, en fait de démonstrations patriotiques et de dévoûment au nouvel ordre de choses créé par la révolution, en arrière du collègue que la convention lui avait adjoint, le furieux Pinet : c’est là, il faut l’avouer, un genre d’émulation dont on n’a malheureusement que trop d'exemples à citer dans l’histoire des discordes civiles qui agiteut un pays, mais que l'opinion finit tôt ou tard par justement flétrir.
Les pouvoirs proconsulaires confiés à Cavaignac expirèrent au mois de septembre 1794, et il revint alors exercer son mandat législatif à la Convention, où bientôt on le vit se ranger à l’opinion modérée, qui prévalait dans cette assemblée depais la chute de Robespierre. Ce fut peut-être cet habile revirement politique qui le sauva, et qui engagea les membres influents de la réaction thermidorienne à regarder comme non avenues les plaintes et les dénonciations formelles dont il fut l’objet dans le sein de la Convention de la part d’un de ses collègues et de quelques habitants de Bayonne. Boissy-d’Anglas lui-même le défendit, et fit amnistier un passé que l’entratnement du moment pouvait, sinon justifier, du moins jusqu’à un certain point faire excuser.
À quelque temps de là, une troisième mission lui fut confiée par la Convention près de l’armée de Rhin-et-Moselle.
11 était de retour à Paris lorsqu’éclata le mouvement insurrectionnel du 1°° prairial, Investi, dans cette circonstance critique, du commandement supérieur de la force armée dont disposait la Convention , il ne put réussir à empêcher l’envahissement du local des séances de l'assemblée par les sections révoltées; et, sans le dévoüment d’un généreux citoyen à qui la Convention vota un sabre d’honneur, il eût même péri assassiné, comme son malheureux collègue Féraud.
Au 13 vendémiaire an 1v, il contribua au triomphe de la Convention sur les sections insurgées, et, peu de temps après, fut nommé membre du conseil des Cinq-Cents. Mais le sort lélimina de cette assemblée lorsqu'il fallut, aux termes de la constitution nouvelle, procéder au renouvellement des deux tiers de ses membres. Cavaignac accepta alors un modeste emploi aux barrières de Paris, Plus tard, on le nomma l’un des administrateurs de la loterie; et, après la paix d'Amiens, il fut envoyé, en qualité de commissaire général des relations extérieures, à Maskate ( Arabie), dont le souverain réclamait depuis longtemps la présence d’un agent français. L'influence anglaise, toujours croissante dans ces contrées , et la rupture de la paix d'Amiens, qui transforma en hostilités franchement déclarées la jalousie britannique, firent échouer cette mission, qui eût pu avoir d’heureux résultats pour le commerce français. Parti pour se rendre à son poste par l'Ile-de-France et Pondichéry, Cavaignac était de retour en Europe vers la fin de 1805. L'année suivante il accompagna son frère (voyes l’article ciaprès) à Naples, et fut chargé par Joseph Bonaparte d’organiser et de diriger, dans le royaume érigé en sa faveur par Napoléon, l'administration des domaines et de l’enregistrement. Murat non-seulement le maïintint dans ces fonctions lucratives, où en peu d’années il lui fut donné d’acquérir une belle indépendance, mais le nomma conseiller d’État, commandeur de l’ordre des Deux-Siciles, et institua en outre en sa faveur un majorat avec titre de comte. Le farouche proconsul de 1793 se laissa faire, et, en témoignage de sa conversion sincère et complète au principe monarchique, sollicita l’insigne honneur de faire admettre ses deux fils, Godefroy et Eugène (voyez ci-après leurs articles), au nombre des pages du fils de l’aubergiste de La Bastide près Cahors; requête à laquelle, on le pense bien, il fut fait droit de la manière la plus gracieuse.
Lorsqu'’à la suite des événements de 1813, un décret impérial enjoignit à tous les Français au service de princes étrangers de l’abandonner sous peine d’être dénationalisés, Cavaignac se démit de ses emplois, et rentra en France. Pendant les Cent-Jours, l’empereur le nomma préfet de la Somme; mais, à la seconde restauration, la loi du 16 janvier 1816, dite Loi d’amnistie, dont les dispositions l’atteignaient en raison du vote qu’il avait émis dans le procès de Louis XVI, le força de se retirer à Bruxelles. Il ne devait plus revoir la terre natale.
Les dernières années de sa vie furent aftristées par la nécessité d’avoir à repousser une odieuse imputation reproduite avec une persistance acharnée dans diverses biographies écrites au point de vue de la réaction politique et religieuse favorisée par le gouvernement d'alors. On y prétendait qu’au temps où il était investi de fonctions et de pouvoirs proconsulaires, il avait envoyé à l’échafaud un homme à qui pourtant il avait promis la vie sauve s’ilconsentait à abandonner sa malheureuse fille à sa lubricité; pacte infâme, qui n’auraitété d’ailleurs qu’une lâche déception préméditée par le misérable qui l'avait proposé. On voit qu'il s’agit de la fameuse affaire de Melle de Labarrère. Or il est avéré aujourd'hui que les écrivains qui rappelaient ainsi l'un des plus douloureux épisodes des scènes de la Terreur dans le midi, faisaient sciemment confusion entre les proconsuls et attri-
CAVAIGNAC
buaient à Cavaignac une infamie dont Dartigoytte son exécrable collègue se rendit seul coupable.
CAVAIGNAC (Jacques-MaRIE, vicomte DE), baron de Baragne, lieutenant général, grand’-croix de la Légiond'Honneur, ex-pair de France, frère du précédent, est né en 1773 à Gourdon, et embrassa de bonne heure la carrière militaire. 11 étatt sous-lieutenant au régiment de Navarre quand éclata la révolution. Après avoir servi avec distinction dans les armées de la république et de l'empire, et s’étre signalé surtout au passage du Tagliamento pendant la retraite de l’armée d'Italie, sous les ordres de Moreau, au passage du Splugen et du Garigliano, et avoir été nommé à Austerlitz, par Napoléon, commandant de la Légion-d’Honneur, il passa, en 1806, avec son frère, au service du roi de Naples, Joseph Bonaparte. Mais plus tard il revint pren. dre sa place dans les rangs de la grande armée, avec le grade de général de brigade. Lors de la guerre de Russie, chargé du commandement de la cavalerie du onzième corps, il protégea la retraite de Moscou, et finit par se jeter dans Dantzig avec les 1,800 hommes qui lui restaient, et qui concoururent ainsi que les autres troupes dont disposait Rapp, à soutenir le mémorable siège de cette ville. En violation de la capitulation, le général Cavaignac fut envoyé à Kief comme prisonnier de guerre. La restauration seule le rendit à la liberté, et lui permit de revoir la France.
Le nouveau gouvernement récompensa les services qu’il avait rendus au pays sur les champsde bataille, en le créant successivement commandeur de l’ordre de Saint-Louis, lieutenant-général, baron, puis vicomte, et enfin inspecteur général de la cavalerie.
Le pouvoir né de la révolution de Juillet appela le général Cavaignac à siéger à la chambre des pairs. La révolution de Février lui enleva son manteau d’hermine et le mit à la retraite. Le vicomte ne tint pourtant pas tellement rancune à la république, que, lors de la candidature de son neveu à la présidence, il ne se soit entremis avec beaucoup de zèle auprès des meneurs du parti orléaniste pour la faire réussir. Il est mort le 23 janvier 1855, à Paris.
CAVAIGNAC (ÉLéonore-LouIs-GoberRoy ), fils et neveu des précédents, ancien président de la fameuse Société des Droits de l'Homme, né à Paris en 1801, se crut, comme tant d’autres, prédestiné à éclipser au barreau les Hortensius et les Cicérons contemporains, prit en conséquence quelquesinscriptions à l’École de droit, puis se rebuta bientôt devant la nécessité d’un travail sérieux et continu, qu'il estimait indigne d’une intelligence d’élite comme la sienne, et demanda à la politique et à ses passions des dédommagements pour ses illusions sitôt perdues. La fortune de son père lui permettait de mener la vie d’un homme de loisirs; il voulut l'ennoblir par l’exercice ostensible d’une profession libérale, et en conséquence se fit Aomme de lettres. Nous n’apprendrons rien à personne en ajoutant que c’est là de nos jours une des qualifications les plus élastiques qu’on puisse prendre. Ce ne fut d’ailleurs qu’en 1831, et par la bien tardive publication d’une espèce de proverbe intitulé Le cardinal Dubois, ou tout chemin mène à Rome, et de scènes historiques ayant. pour titre Une tuerie de Cosaques, scènes d’invasion, qu’il songea à justifier de son droit à prendre ce titre. Ces deux bluettes historiques appartiennent au genre éminemment faux et bâtard que le succès étourdissant et si peu mérité des Barricades de M. Vitet et d’autres essais . analogues tentés pour dramatiser l'histoire avaient mis un instant à la mode dans la littérature vers 1826. Disons tout de suite, pour n’y plus revenir, qu’elles obtinrent un succès encore bien plus de sympathie que d'estime.
Fils de régicide, d’un homme à qui une certaine presse reprochait de temps à autre assez durement son passé révolutionnaire, Godefroy Cavaignac avait compris que revendiquer pour lui-même la responsabilité de ce passé était un moyen assuré de mettre à bon compte sa personnalité en
CAVAIGNAC
relief, En conséquence, il prit part à la lutte aussi longue que patiente et acharnée du parti libéral contre le gouvernement de la branche ainée, figura ensuite dans les journées de juillet 1830 parmi les combattants, et après l'élévation du duc d’Orléans au trône, fut encore un des premiers à se déclarer contre le nouvel ordre de choses. Sa demeure devint bientôt le rendez-vous des républicains les plus ardents, et différentes associations démocratiques qui surgirent à la suite de la révolution obéirent bientôt à l'impulsion donnée de ce centre commun d’action. La garde nationale n’eut pas plutôt été réorganisée, que Godefroy Cavaignac brigua et obtint les suffrages de ses amis pour le grade de capitaine dans l’artillerie, corps spécial, où vinrent se grouper plus particulièrement les partisans exaltés du gouvernement républicain. Aussi, quand éclatèrent les troubles d'octobre et de décombre 1830, le gouvernement conçut-il les craintes les plus vives de voir cette partie de la milice citoyenne faire cause commune avec le peuple soulevé; heureusement l'attitude gardée au milieu de cette crise par Lafayette et par la grande majorité de la garde nationale trompa les espérances du parti hostile à l'établissement de Juillet. Des mandats d’arrestation furent bien lancés alors contre Godefroy Cavaignac et un grand nombre de ses amis politiques ; mais le jury devant lequel ils comparurent rendit à leur égard un verdict d’acquittement.
Ce procès posa désormais Godefroy Cavaignac en notabilité incontestée dans le parti; ce qui ne l'empêcha pas de tenir grandement à honneur de se faire aflilier à la Société des Amis du Peuple, où déjà le docteur Trélat trônait avec MM. Achille Roche, Léon Pillet et Flocon.
Le pouvoir, alors aux mains des doctrinaires et de quelques centaines de cuistres de collége qui s'étaient glissés aux affaires à leur suite, s’'amusait pendant ce temps à faire niaisement de la légalité avec des gens qui avouaient tout haut que leur but était de révolutionner le pays et de changer la forme de son gouvernement, afin d’avoir, eux aussi, à leur tour, l'honneur de diriger ses affaires en même temps que le profit des grandes et lucratives positions. Alarmé des discours incendiaires prononcés à l’envi par les chefs de tous ces clubs, il lança encore à diverses reprises des mandäts d'arrestation contre Godefroy Cavaignac et quelquesuns de ses amis, entre autres MM. Guinard et Raspail; mais ce ne fut qu’en février 1832 qu’il se décida à faire fermer le local dans lequel se réunissait la fameuse Société des Amis du Peuple. Elle en fut quitte pour louer un autre local, et continua à se réunir presque aussi librement qu'auparavant.
Après les sanglants événements de juin 1832, Godefroy Cavaignac et quelques autres membres de la Sociélé des Amis du peuple furent de nouveau traduits en justice, mais le jury les acquitta encore une fois, déclarant par son verdict que la Charte de 1830 n’apportait aucune limite à la liberté d’association. Le club ne se résigna à se dissoudre que lorsqu’on s’aperçut que la police était parvenue à y faire affilier un très-grand nombre de ses agents. Les meneurs lui substituèrent alors la Société des Droits de l'Homme, formée avec plus de précautions relativement au choix de ses membres, et dans l’organisation de laquelle Godefroy Cavaignac apporta une grande activité. Les troubles d'avril 1834 firent voir le nombre et l'étendue des ramifications que cette société était parvenue à établir en France. A ce moment de crise, le gouvernement se décida à faire mettre en état d’arrestation préventive Godefroy Cavaignac et la plupart des autres meneurs de la Société des Droits de l’homme.
Dans le procès auquel les faits se rattachant à l'insurrection d’Avril donnèrent lieu devant la cour des pairs, Godefroy Cavaignac porta à diverses reprises la parole au nom de ses co-accusés ; et ce fut lui surtout qui, par la hardiesse de ses paroles, provoqua les violences qui mterrompirent alors le cours de la justice. Le 13 juillet 1835, lui et quelques-uns de ses co-détenus reussirent à s'évader de la prison
de Sainte-Pélagie et se dérobèrent à l’emprisonnement plus ou moins long auquel venait de les condamner l'arrêt de la cour des pairs. La plupart trouvèrent un asile en Angleterre, et durent y rester jusqu’à ce que l’amnistie leur rouvrit les portes de la France. Godefroy Cavaignac ne fut admis qu’un des derniers à en recueillir le bénéfice.
Il ne revint à Paris qu’en 1841 ; mais, oublieux des devoirs et de la réserve que lui imposait désormais sa position d'amnistié, il se remit tout aussitôt à conspirer contre l'établissement de juillet, C’est aussi dans l'espoir de parvenir à le détruire plus tôt, qu’il prit une part des plus actives, non pas seulement comme actionnaire, mais encore comme rédacteur, à la création de La Réforme, sans pourtant que sa prose emphatique fût plus puissante que ses écus à faire réussir le journal de M. Flocon. La mort vint le frapper le 5 mai 1845, et aussitôt le parti de décider à peu près à Punanimité que la France venait de perdre un de ses plus grands citoyens. Le mot d'ordre une fois donné, la presse, fidèle à la consigne, retentit d’un bout de la ligne à l’autre de sanglots et de regrets patriotiques; mais vingt-quatre beures après, Godefroy Cavaignac était aussi complétement oublié de ses amis qu’en son temps Armand Carrel avait pu l’être des siens. Seulement, comme il n'avait jamais eu l'honneur de mériter et d'obtenir les sympathies de Châteaubriand, celui-ci ne se chargea pas d’entretenir le gazon et les fleurs de sa tombe. Sa courageuse mère, née Julie de Corancez, morte le 20 juin 1849 à Paris, accepta ce pieux devoir et s’en acquitta avec une résignation toute chrétienne, venantsouvent pleurer et prier sur ce tombeau, tout près de celui où sa fille, jeune personne accomplie enlevée à l’âge de vingt-deux ans à ses affections, avait été déposée peu de temps auparavant.
CAVAIGNAC (Louis-EucÈNE), frère du précédent, général de division, commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur, ancien chef du pouvoir exécutif, du 28 juin au 20 décembre 1848, est né à Paris le 15 octobre 1802. Reçu élève de l’école Polytechnique en 1820 , il passa deux ans à l'école d'application d'artillerie de Metz avant d’entrer dans un régiment du génie, où il fut bientôt nommé Capitaine. Après avoir fait les campagnes de Morée, en 1828 et 1829, il se trouvait en garnison à Arras quand on y reçut la nouvelle de la révolution de juillet 1830, et fut alors le premier parmi les officiers de son régiment qui se prononça en faveur du mouvement. A quelque temps de là, ce régiment fut envoyé à Metz, où il n'hésita pas à signer une protestation pubiiée par quelques habitants contre le système de paix à tout prix professé par le nouveau gouvernement, manifestant d’ailleurs hautement en toute occasion ses vives sympathies pour le parti républicain, qui commençait dès lors sa guerre d’émeutes et d’insurrections contre la dynastie. En 1832 le général commandant la division, voulant savoir au juste à quoi s’en tenir sur les rapports qui lui arrivaient journellement au sujet du mauvais esprit dont était animé le capitaine Cavaignac , le manda auprès de lui, et lui demanda si, un jour d’émeute, il ferait son devoir dans le cas où il aurait des républicains à combattre. Le capitame, avec une franchise qui l’honore sans doute, mais qui prouve quelles étranges idées il avait alors au sujet des devoirs d'un homme qui a l'honneur de porter des épaulettes, lui répondit nettement non.
Après une telle déclaration, on ne doit pas être surpris que le gouvernement ait jugé à propos d’envoyer à l’armée d'Afrique un officier qui, là du moins, ne devait pas se trouver exposé à donner à ses soldats l’exemple de l’insubordination. En Afrique la réputation de républicain exalté du capitaine Cavaignac et l'esprit d'indépendance qu’il affichait imprudemment vis-à-vis de ses supérieurs, soulevèrent d’abord contre lui de légitimes répugnances. Cependant le courage dont il ne tarda pas à faire preuve en maintes rencontres, et les services signalés qu’il sut rendre à l’armée
dans sa position obscure et modeste, ne tardèrent pas à appeler sur lui l'attention et l'estime de ses chefs ; aussi bien, son exaltation républicaine se calma à la longue et les dispositions défavorables avec lesquelles on avait accueilli le jeune capitaine finirent par s’effacer. Les brillantes expéditions de Médéah, de Bouffarik et de Cherchell; les combats du plateau d'Ouara, du Col de Mouzaïa, de l’Affroun , etc., révélérent en lui le futur général. Mais ce fut surtout l'expédition de Tlemcen qui lui fournit l’occasion de faire apprécier son habileté et sa patiente valeur. Après la prise de cette ville, le maréchal Clauzel organisa un bataillon de volontaires destiné à former la garnison du méchouar (citadelle). Les officiers et sous-officiers qui y entrèrent occupèrent les emplois du grade supérieur au leur, et le maréchal s’engagea à demander pour eux les grades de ces mêmes emplois. Le commandement de ce bataillon fut donné à M. Cavaignac, qui s’enferma avec les Coulouglis dans le méchouar, abondamment approvisionné et mis en bon état de défense. Le capitaine Cavaignac sut inspirer à son monde une parfaite confiance ; les soins qu’il prodiguaîit, tant aux Coulouglis, qui, par leur dévouement à notre cause, avaient encouru la terrible colère d'Abd-el-Kader, qu'aux Français relégués ainsi au milieu d’un pays ennemi, empéchèrent le découragement et la faiblesse de se glisser dans le cœur des soldats.
En dépit de ses bons services , ce bataillon ne reçut pourtant aucune récompense du ministre, les propositions d’avancement , de décoration ou de gratification faites en sa faveur par le maréchal Clauzel n'ayant pas été accueillies. Le général Bugeaud, quand il fut appelé au commandement du corps de l’armée d’Afrique chargé de ravitailler Tlemcen, apporta le plus noble empressement à réparer cet injuste oubli ; il annonça au capitaine Cavaignac qu’il demanderait pour lui le grade de chef de bataillon, mais cet officier lui répondit qu’il n’accepterait rien s’il était le seul qui dût être récompensé. Au général Bugeaud succéda le général de l’Étang, qui ne demeura dans la place que ce qu’il fallait de temps pour la ravitailler.
Ceci se passait pendant la première expédition sur Constantine. Plus tar d Abd-el-Kader, par suite de conventions arrêtées entre le général de Brossard et Ben-Durand , son intermédiaire habituel, fournit aux défenseurs du méchouar le blé, l'orge et le bétail dont ils avaient besoin.
Ce fut peu de temps après la prise de Constantine, que le capitaine Cavaignac passa chef de bataillon dans les zouaves, puis dans le 2° bataillon d'infanterie légère d'Afrique, dit des zéphyrs. Quoique d’une complexion délicate et d’une santé chancelante, il supporta toujours avec une résignation admirable les fatigues de la vie des camps, et fut un exemple stimulant pour le soldat, qui le voyait sans cesse le premier au feu et le dernier sous la tente. Il prouva aussi à Médéah autant qu’à Tlemcen que le soin si important des détails d'organisation, d'administration et de défense n’était poiut incompatible avec l’ardeur généreuse dont il avait déjà donné tant de preuves. Rentré au corps des zouaves avec le grade de lieutenant-colonel, il commandait ce régiment depuis 1841, lorsque, peu avant la bataille d’Is1y, il passa au 32° de ligne.
Le colonel Cavaignac commandait notre avant-garde dans cette brillante affaire, où il seconda heureusement les efforts du général Bugeaud contre l’armée marocaine; et le grade de maréchal de camp ne tarda pas à être la récompense de la belle conduite qu'il y avait tenue.
Il venait d’être appelé à remplacer le général Lamoricière dans le commandement supérieur de la province d’Oran, lorsqu'en mars 1848 il reçut la nouvelle de la révolution de Février, en même temps que celle de sa promotion au grade de général de division et de sa nomination par le gouvernement provisoire aux fonctions de gouverneur général de l'Algérie. À peu de temps de là, il était appelé aussi
CAVAIGNAC
à prendre le portefeuille de la guerre; mais il le refusa. Élu membre de l’Assemblée constituante par le département de la Seine et par celui dn Lot, il opta pour ce dernier, et obtint l'autorisation de quitter son poste pour venir remplir ses devoirs législatifs à Paris, où il n’arriva que le surlendemain de l'attentat du 15 mai, et alors, sur les instances réitérées de la commission exécutive, il se décida à accepter le ministère de la guerre. La tâche qu’il assumaiït entraînait une responsabilité autrement grave que celle que lui avait imposée le commandement supérieur de l'Algérie. La guerre civile était à nos portes, et effectivement elle éclata terrible et gigantesque le 23 juin. Résolue à braver l'insurrection, lAssemblée nationale se déclara en permanence, mit Paris en état de siége et confia à l’unanimité la dictature militaire au général Cavaignac.
La conduite du général dans ces circonstances si critiques a donné lieu contre lui aux plus graves accusations. On a prétendu, par exemple, qu'il y eut calcul de sa part à ne pas, dès le premier jour de l'insurrection, tenter pour la réprimer un effort vigoureux qui aurait eu, {out au moins, le résultat de l'empêcher de s’étendre, tandis que sa fatale inaction ce jour-là ne fit qu’exalter les insurgés, accroître démesurément leur nombre et les rendre maîtres d’un grand tiers de la ville. On a surtout cruellement reproché au général Cavaïgnac d’avoir succombé à la fatigue ce soir-là et d’avoir dormi dans la nuit du 23 au 24 pendant sept ou huit heures. A ce moment, dit-on, les heures étaient des siècles , et le général ne laissait ainsi le péril s’aggraver que pour forcer l’Assemblée nationale à lui remettre la dictature. J1 n'avait donc agi que dans l'intérêt égoïste de son ambition; et, abandonné ainsi à lui-même, l'incendie avait eu le temps de prendre des proportions de plus en plus formidables. *
Les amis du général répondent qu'il agit sagement en employant toute cette première journée en préparatifs de défense et d'attaque proportionnés à l’immensité du péril, et que, si, par suite de fausses combinaisons, demouvements mal coordonnés, ou encore même de son insullisancenumérique sur un point donné, la force armée, engagée imprudemment contre les insurgés, avait été obligée de se replier, c’en eût été fait de l’Assemblée nationale et de la république modérée qu’elle voulait établir en France.
On ne saurait d’ailleurs disconvenir que les préparatifs du général une fois terminés, il n’ait déployé une énergie et une vigueur admirables dans la répression de l'insurrection. Pendant les soixante-douze mortelles heures que dura cette horrible bataille, il se montra complétement à la hauteur de ses devoirs, et ceux là seuls qui le virent de près au milieu de cette effroyable crise à laquelle l’histoire des temps anciens et modernes n'offre rien de comparable, peuvent apprécier tout le sang-froid, toute la présence d’esprit, tout le courage, toute la fermeté d'esprit, toute la promptitude de coup d'œil et toute la décision dont il fit preuve. Son plan d'attaque, resté assez longtemps un mystère impénétrable pour ceux-là même qui étaient chargés de concourir à son exécution, tenu dès lors par beaucoup à un moment pour une trahison manifeste, consistait à grouper les forces dont disposait l’Assemblée nationale en trois masses bien compactes, destinées à converger toutes sur un même point à la fois, avec ordre de ne se laisser arrûter dans leur marche par aucun obstacle, de les emporter tous successivement coûte que coûte et de toujours aller de la sorte en avant, 11 fallait du temps pour que les troupes pussent prendre les positions qui leur étaient respectivement assignées sur divers points de la capitale ; et ces délais inévitables expliquent comment des quartiers entiers restèrent. momentanément abandonnés par la troupe de ligne. L'armee se montra une fois de plus digne d'elle-même; elle fut patiente, résignée, dévouée autant qu’elle avait jamais ya l'être; mais on frémit en songeant à ce qui eût pu arriver s'il s’était alors rencontré dans ses rangs quelques officiers partas