‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 526 sur 556 · CAYLA · texte numérisé non relu

CAYLA

favorite sut tirer parti de sa position nouvelle, Elle exerça sur le vieux roi une double séduction, celle des sens, celle de l’esprit : pendant qu’elle le captivait par sa beauté, elle le retenait par un commerce attrayant. Elle semblait, par la confiance qu’elle inspirait et par la tendresse que le souverain lui portait, réunir le pouvoir de M®° Dubarry à l’autorité de M®* de Maïintenon; mais elle sut se préserver de l'étourderie de l’une et de l’austérité de l’autre. Sa faveur fit grand bruit; la multitude et le sentiment général s’étonnèrent de ce retour vers des mœurs que l’on croyait oubliées; la cour salua le soleil levant, et les courtisans crurent à la renaissance du règne des maîtresses. Bientôt on sut que M®®° du Cayla disposait des grâces et obtenait du roi l’accomplissement de tous ses vœux ; l’idole eut ses adorateurs. La comtesse, fière de ces hommages et de la haute influence qu’elle exerçait, ne négligea rien de ce qui pouvait accroître et accréditer cette opinion sur sa puissance. La ville s’indigna contre cette situation, si contraire aux idées récentes; la favorite fut chansonnée, bafouée et drapée par l'ironie publique; l’épigramme, la satire et le quolibet ne lui furent point épargnés ; la chronique scandaleuse multipliait contre elle ses anecdotes et ses malicieux récits. Elle subit le sort commun à toutes les femmes qui l'avaient précédée dans ce poste dangereux.

On ne s'arrêta pas à ces attaques : les choses furent poussées jusqu’au reproche et jusqu’au blâme; plusieurs dirent hautement que la favorite trafiquait , à beaux deniers comptant, de ce que le roi lui accordait, et qu’elle vendait tout ce qu’elle semblait donner. Un procès fameux, celui de M®° de Campestre, accusée de faits semblables et d’autres fraudes, sembla fortilier ces accusations, et contribuer à les accréditer dans l’esprit du public. Quoi qu'il en ait pu être, un fait dont les annales contemporaines ont gardé le témoignage, c’est qu’à aucune époque le trafic des grâces à la cour et dans toutes les branches du service public ne fut plus manifeste. Les dignités, les distinctions , les grades, les places, et les charges de création nouvelle, étaient publiquement vendus et achetés; le trafic des décorations fut surtout signalé avec tant d'énergie que les tribunaux s'en émurent. Une autre source de bénéfices illicites fut celle des liquidations arriérées et des marchés nouveaux. Maïîtresses de tous les abords de l’administration, la spéculation et l'intrigue savaient arriver, à prix d'argent, à des résultats inaccessibles aux possesseurs des créances, forcés de céder à bas prix des titres que l’État payait intégralement. Les marchés officiels et l’agiotage soutenu par les communications officieuses étaient pour les uns une cause d’opulence rapide qui ne laissait aux autres que la ruine et la détresse. Faut-il imputer ces actes à ceux qui entouraient le trône de plus près, et qui paraissaient garder toutes les avenues de la faveur? Nous ne savons. Il semble en vérité qu'il y ait eu dans toutes les périodes de dissolution royale un châtiment légitime infligé à ces méfaits par la justice populaire et par la réprobation nationale. Cependant l'équité veut que nous n’omettions pas, dans cette impartiale notice, les bruits favorables qui, plus d’une fois, ont présenté la favorite comme étant l'appui du malheur et la providence de plusieurs infortunés, auxquels sa protection aurait rendu les joies du foyer, dont ils étaient éloignés.

On a beaucoup parlé des munificences royales de Louis XVIII ; on en racontait des merveilles, parmi lesquelles on citait une Bible in-folio, dont les larges et nombreuses gravures étaient recouvertes, pour être préservées de tout contact, par des billets de banque de mille francs, employés comme papier de soie. Sans admettre des faits dont rien ne garantit authenticité, nous ne pouvons oublier un monument d’auguste libéralité qu’a possédé M°° du Cayla. Le roi, en lui donnant la Bible dont nous venons de parler, lui aurait dit : « Chère comtesse, lisez celivre; si l'infortune vous

frappe, vous y trouverez des consolations. » La sollicitude du royal amant pour l'avenir de Zoé ne s'était pas bornée à ce présent : il lui fit accepter le pavillon de Saint-Ouen, villa modèle de goût, de simplicité et d'élégance. II voulut, par ce bienfait, montrer sa gratitude pour le bonheur qu'il devait, dans ses derniers jours, à des soins dont l’agréable souvenir et la pensée berçaient ses songes et ses réveries somnolentes. M®° du Cayla, par ses grâces et par son esprit, sut adoucir jusqu'aux souffrances mêmes du vieux roi.

Me de Jaucourt, belle-mère de la comtesse du Cayla, avait fait partie, comme dame de la reine, de la maison de la comtesse de Provence, dans l’émigration ; elle avait recommandé sa bru, en mourant, à la bienveillance de Louis XVIII. En 1819, des différends s’élevèrent entre le comte du Cayla et sa femme, qui, par suite de la perte du procès qu’elle soutint contre son mari, se vit dans la nécessité d'éloigner de Paris son fils unique, qu’elle confia à l'abbé Liautard. Bientôt elle se trouva en relation suivie avec l’abbé Latil, M. Sosthène de La Rochefaucauld, aujourd’hui duc de Doudeauville, et elle eut, à ce qu’il paraît, une grande part à l’arrivée de MM. de Villèle et de Corbière aux affaires.

Ce pas immense des jésuites avait coûté cher, dit-on, à la nouvelle favorite. Lafayette, dans ses Mémoires, assure que, pour prix de son influence, M”° du Cayla reçut l’ordre pressant de Louis XVIII de brûler sous ses yeux les papiers de la procédure Fa vras, qui lui venaient de la succession de son père, lequel avait pris une certaine part à l'instruction de cette affaire. Ce fut une grande perte pour l’histoire. On comprend que le roi n’avait plus rien à refuser à celle qui lui donnait cette marque de dévoûment.

Ce fut après la mort de Louis XVIII, perte qui lui fit épouver une vive et sincère douleur, que M"* du Cayla traversa les phases pénibles d’un procès en séparation d’avec son mari. Devenue libre enfin par un arrêt de la cour de Rouen, qui lui laissa la disposition de ses biens, elie se retira tout à fait dans sa fraîche et jolie retraite de Saint-Ouen. Les souvenirs d’une splendeur passée, un regard sur l’ingratitude de quelques amis qui lui devaient leur élévation, ne la détournèrent pas des travaux agricoles auxquels elle demanda une douce et paisible félicité. A la cour de Charles X, M®° du Cayla conserva un crédit dont elle n’usa qu'avec modération : deux ministres ne se souvinrent pas qu’ils tenaient d’elle leur portefeuille : MM. Doudeauville, le père du duc actuel, et Peyronnet , délaïssèrent leur protectrice. Celle-ci ne garda de leur conduite aucun ressentiment; elle permit même à M. Sosthène de La Rochefoucauld de lui témoigner un dévoûment et une reconnaissance dont son père s'était affranchi.

A Saint-Ouen avait commencé pour M€ du Cayla une ère nouvelle ; elle se fit bergère, et la brillante héroïde commencée au sein des délices d’une galanterie fastueuse s’acheva et se termina par une pastorale. Voici par quelle circonstance la belle comtesse appliqua les facultés auxquelles elle devait d’autres succès , à des découvertes scientifiques et agricoles. En 1818, elle avait reçu du pacha d'Égypte deux béliers et quelques brebis de Nubie. Les sujets de cette espèce se font remarquer par la longueur et le lustre de leur toison et par une vigueur prodigieuse : ces qualités si recherchées manquent aux troupeaux de France. M* du Cayla forina le dessein de doter de cette richesse nos manufactures, privées de ces avantages; elle chercha à obtenir ces résultats par le croisement de la race nubienne avec des brebis mérinos ou anglaises. Ces essais réussirent, et, dans son beau parc de Saint-Ouen, l’heureuse proprétaire vit la fécondité s'établir et seconder ses vœux. Une nouvelle race de moutons français fut créée, et porte encore le nom de la femme à laquelle on la dot : elle s'appelle du Cayla. Ce succès de la favorite eut du retentissement à la cour; tous les courtisans prirent la houlette et la bêche, et se firent pâtres et cultivateurs ; l'exploitation agricole devint la pas-

sion de l’opulence. Le roi crut devoir récompenser ces heureux efforts ; il accorda les bâtiments de la Savonnerie, au centre même de la fabrication des étoffes rares. Le succès de ee magnifique établissement, qui a été réuni aux Gobelins en 1828, fut tout entier l’œuvre de M”° du Cayla, qui en présida le conseil d'administration.

Élève de M®° Campan, mère de deux fils et d’une fille qu’elle maria au prince de Léon, M” du Cayla, loin de la cour, laissa à tous ceux qui l’avaient connue les regrets que cause l'absence d’un caractère aimable, d’un esprit vif et enjoué et aussi prompt dans sa conversation que dans son style. Son nom clôt la longue liste des favorites des rois de la branche aînée, depuis la première maîtresse de Henri IV jusqu'aux dernières amours de Louis XVIII. Elle survécut à la monarchie, et mourut en 1850, léguant par son testament le château de Saint-Ouen au comte de Chambord, ou, à son défaut, à la ville de Paris. La loi interdisant au comte de Chambord de posséder des immeubles en France, la ville de Paris a revendiqué la délivrance immédiate du legs qui lui avait été fait subsidiairement. D'un autre côté, les héritiers naturels ont attaqué le testament en se fondant, pour en demander l’annulation, sur ce que la testatrice avait de beaucoup excédé la quotité disponible; eé adhuc sub judice Lis est. Eugène BRIFFAULT.

CAYLUS (Famille de). La maison Robert de Lignerac, titrée duc de Caylus, est originaire de la Marche limousine, où elle possédait depuis plusieurs siècles la terre de Lignerac, lorsque la Révolution la dépouilla de ses fiefs. Il ne faut pas confondre les ducs de Caylus avec les anciens comtes de Caylus, par corruption Quélus, branche cadette des Lévis, éteinte en la personne du comte de Quélus, favori de Henri HIT, tué en duel par Charles de Balzac, dit le Bel-Entraguet.

Joseph-Louis ROBERT, marquis DE LIGNERAC, duc DE Cayzus, né en 1764, succéda à son père dans les fonctions de grand-bailli d'épée, lieutenant général et commandant pour le roi dans la Haute-Auvergne. Il fut créé grand d’Espagne et titré duc de Caylus en 1783. Louis XVIII, à la Restauration, le nomma maréchal de camp, chevalier de Saint-Louis et pair de France, en attachant à cette dernière dignité le titre ducal qu’il tenait de la grandesse. On ne saurait expliquer la collation de tant d’honneurs que par l’esprit courtisan du duc de Caylus. Il mourut en 1823, laissant en bas âge un fils héritier de sa pairie, et qui ne devait avoir voix délibérative qu’en 1850. Il a toujours vécu dans la retraite, se livrant à de grandes exploitations agricoles.

La terre de Caylus, en Languedoc, ayant passé, par mariage, de la maison Lévis à d’autres familles, avant d’échoir aux marquis de Lignerac, a donné son nom à deux personnages importants, à qui nous consacrons des articles à part.

CAYLUS (MaRTHE-MARGUERITE DE VILLETTE, marquise ne), petite-fille d’Artémise d’Aubigné, tante de M°° de Maintenon, dut naître, d’après l’époque qu’elle assigne elle-même à son mariage, sur la fin de l’année 1673. Elle fut élevée à la cour de Louis XIV sous les yeux et la direction de cette sévère et noble matrone. En vraie descendante du fameux huguenot Agrippa d'Aubigné, l'ami si mal récompensé de Henri IV, la petite marquise de Villette résista quelque peu à sa dévote parente, qui voulait d’autorité lui faire embrasser le catholicisme, « Je pleurai d’abord beaucoup, dit-elle dans ses Souvenirs, mais je trouvai le lendemain la messe du roi si belle que je consentis à me faire catholique, à condition que je l’entendrais tous les jours, et que l’on me garantirait du fouet. » M”* de Maintenon, elle-même, n'avait pas quatorze ans quand elle s'était laissé convertir au catholicisme.

Avoir été de la cour la plus spirituelle et la plus galante de l’Europe, être devenue le charme et l’ornement des fêtes magnifiques de Versailles , ces fécries royales dont Molière, Quinault et Lulli faisaient les frais, ce fut assez dans la suite pour la renommée d’une femme, et M”* de Caylus

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