CAYLUS — CAZALÈS
né aa parlement de Toulouse, naquit à Paris le 31 octobre 1692, de Jean-Anne, menin du grand dau»hin, et lieutenant général des armées du roi, et de Marthe-Marguerite de Villette (voyez l’article précédent). 11 avait pour oncle Charles-Daniel ve LÉvI DE TUBIÈRES DE CAYLUS, disciple de Bossuet, grand-vicaire du cardinal de Noailles, nommé à l'évêché d'Auxerre vers 1705, regardé comme un des derniers saints du jansénisme, et mort en 1754, à quatrevingt-cinq ans, laissant dix volumes de ses œuvres. Ce fut l'esprit déjà fortifié par une éducation non moins solide que brillante, que le jeune de Caylus entra au service du roi, dans la compagnie des mousquetaires. Un guidon de gendarmerie fut, en 1709, la récompense de sa première campagne. En 1711, il se distingua en Catalogne , à la tête d’un régiment de dragons , qui porta son nom.
En 1713, le siége de Fribourg ayant amené la paix de Rastadt , il résolut, maître de ses loisirs et d’une fortune assez considérable, de se lancer dans la carrière des lettres et de l’archéologie, que son érudition précoce et son ardeur pour les arts ouvraient toute grande devant lui. L'Italie fixa d’abord ses regards ; il la visita et revint à Paris en 1715, époque de la mort de Louis XIV, où il quitta le service. Il méditait d’autres campagnes moins meurtrières, ses campagnes archéologiques. L'année d’après, il fit celle de Constantinople, à la suite d’un ambassadeur de France, explorant la Grèce, les Échelles du Levant et les côtes de l’Asie-Mineure. Arrivé à Smyrne, les ruines voisines d’Éphèse et de Colophon ne le laissaient point dormir; mais comme elles servaient de repaire à des brigands armés, il eût été dangereux pour le comte de Caylus de s’y hasarder seul. Il usa d’un expédient que l’occasion lui présenta. Enveloppé d’une grosse voile de navire, il se confia dans ce simple costume à deux hommes de la bande de Caracayali, qui se trouvaient alors à Smyrne, convenant avec eux d’une certaine somme qu’ils ne toucheraient qu’au retour ; ils le conduisirent, ainsi que son interprète, vers leur chef, qui lui fit l'accueil le plus gracieux, et lui prêta des chevaux arabes, qui le transportèrent au milieu des ruines de Colophon, et le lendemain sur celles d’Éphèse, puis le ramenèrent passer la nuit avec les brigands dans un fort servant de retraite à Caracayali et à sa bande. Satisfait de ses explorations, il alla à Constantinople, passa ensuite les Dardanelles, visita les plaines où fut Troie, et de là se rendit à Andrinople. De ce coin de l’Europe, les regards du comte de Caylus se tournaient sans cesse vers l'Égypte, et même vers les contrées lointaines de la Chine, qu’il brûlait d'explorer ; mais les lettres pressantes de sa mère, qu’il chérissait tendrement, le rappelèrent à Paris en 1717.
Ce fut alors qu’il commença à classer les riches et nombreux matériaux d’antiquités qu’il avait recueillis. Deux voyages qu’il fit à Londres et quelques-uns dans les pays voisins se rattachent encore à son amour pour les arts. Fixé dans la capitale, maître de ses précieux loisirs et du repos que donne la fortune, il honora d’un culte particulier toutes les muses ; il peignit, grava, dessina, chanta, écrivit. Farces, facéties, romans , comédies, féeries , contes orientaux, mémoires, numismatique, antiquités, tout fut de son ressort. De l1 même plume il traça l'Histoire d’Hercule le Thébain, et celle de Me Frélillon (M"° Clairon). Des tableaux tirés de l’Zliade, de l'Odyssée et de l’Énéide, il descendit à la peinture des Téfes roulantes, et des Regrets des petites rues. Si l’on considère Caylus comme graveur, on verra qu’il a exécuté à l’eau forte, avec beaucoup d’esprit et de goût, un grand nombre de sujets, parmi lesqueis on remarque une suite de deux cents pièces, d’après les plus beaux dessins du cabinet du roi; un recueil de têtes d’après Rubens et Van Dyck, une autre suite de têtes de caractères et de différentes caricatures, d’après Léonard de Vinci; de grandes estampes représentant les fêtes luper-
cales, d’après Bouchardon; les sujets de la fontaine de Grenelle; une collection connue sous le nom des Cris de Paris; une histoire de saint Joseph, d’après Rembrandt; un grand nombre de sujets, d’après Lucas de Leyde, Albert Durer et autres grands maîtres. Enfin, son talent pour l’art de la gravure lui a mérité ce vers de Voltaire dans le Temple du Goût :
Chantez, Bransac ! gravez, Caylus !
En 1731 il fut reçu membre honoraire à l’Académie de peinture et de sculpture , et en 1742 à celle des inscriptions et belles-lettres, double hommage rendu à son recueil d’antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises, dont tous les sujets étaient dus à son burin et le texte à son érudition. Il composa la biographie des peintres et sculpteurs les plus célèbres de cette première académie.
. La simplicité de la mise et de l’ameublement de Caylus cuntrastait avec le luxe des grands de cetle époque. A l'entrée de sa maison, il avait pour suisse une belle statue égyptienne de 1 * 80 de proportion ; des médailles, des curiosités de l'Amérique et de la Chine étaient appendues le long des murs de son escalier. Ses appartements étaient à la fois un olympe, un temple, un sénat, un champ de Mars : de tous côtés on était entouré de dieux, de prêtres, de magistrats, d’orateurs, de soldats exhumés de l'Égypte, de la Grèce, de l’Étrurie, de lItalie et de la Gaule; cercle muet et sourd, maïs qui avait bien son éloquence pour le comte de Caylus et ses amis, au nombre desquels étaient le célèbre Bouchardon et le savant Mariette.
Caylus faisait le plus noble usage de sa fortune : il fonda un prix à l’Académie des beaux-arts en faveur du jeune artiste qui exprimerait avec le plus de vérité et d'énergie le caractère d’une passion indiquée, dessinée ou modelée ; un autre de 500 livres, dont l'objet était d’expliquer par les auteurs et par les monuments les usages des anciens peuples. Il s’est occupé avec un grand succès de la partie du matériel des arts et de l’antiquité. Les embaumements des momies, le papyrus, ces blocs énormes de granit, transportés comme miraculeusement des carrières de la Thébaïde dans la Basse-Égypte, les moyens employés pour leur locomotion, la pierre obsidienne, matière noire, polie, et volcanique selon lui, dont sont faites les plus belles statues égyptiennes ; l'immense et magnifique tombeau de Mausole dans la Carie, le théâtre tournant de Curion, l’art d’incorporer les couleurs dans le marbre, celui de tremper le cuivre, les tableaux de Polygnote, la peinture à l’encaustique, si vantée par Anacréon, furent les continuels objets de ses recherches et de ses travaux. On peut dire qu’il planta des jalons sur une route où sans lui se serait plus d’une fois égarée l'imagination ardente de Winckelmann.
Quant au style de Caylus, il est empreint de‘la même négligence qu’il portait dans son extérieur. Son mérite était soutenu partoutesles qualités qui honorent l’homme. Il avait un fonds inépuisable de bonté naturelle, une tendresse courageuse pour ses amis, une politesse vraie et sans apprêt, une probité intacte, une haine profonde de la flatterie. Son indifférence pour les honneurs était singulière. 11 prévenait les besoins des artistes indigents par ses bienfaits; sa libéralilé faisait tout son luxe. Le comte de Caylus s’occupait de faire graver les dessins des antiquités romaines existant dans le midi de la France, exécutés par Mignard, d’après l’ordre de Colbert, quand la mort le surprit, le 5 septembre 1765. DENNE-BARoON.
CAZALES (JEaN-ANToInE-MaRiE), naquit en 1757, à Grenade, sur la Garonne; sa première jeunesse fut inoccupée; son père, conseiller au parlement de Toulouse, ne crut pas avoir d’autre devoir à remplir envers son fils que de le préparer à la sous-lieutenance, dont à quinze ans on obtenait d'emblée les insignes. C'était à cette époque chose fort rare en province qu'une éducation prolongée au delà de le
quatorzième année et des premières humanités. Toute la noblesse, à l'exception de la petile portion destinée aux charges de magistrature, faisait son éducation dans le monde, et apprenait à revêtir d’un vernis brillant des habitudes oisives ou vicieuses. Ce fut dans le régiment de dragon, où il obtint bientôt une compagnie, que le jeune Cazalès fit son apprentissage de la vie politique. Des orgies de garnison, des discussions de café, des affaires de galanterie et d'honneur, préparaient aux orages de la tribune un homme qui jusqu’en 1789 ne connaissait rien au delà de ces plaisirs bruyants, qu’aurait remplacés à cinquante ans la vie casanière d’un château de Gascogne.
Il n’y a certainement dans l’histoire d’aucun peuple rien à comparer à cette subite transformation qui, des premiers jours de mai aux premiers jours de juin 1789, changea la face de la société française. Voici Cazalès, capitaine de la veille, constitué le premier défenseur de la plus vieille monarchie du monde, qui s’abime sans secours. Cazalès fut l’homme que ce spectacle inouï frappa le plus vivement. Il tenait par toutes les puissances de son âme, par toutes les habitudes de sa vie, à la hiérarchie sociale sur laquelle on se ruait alors avec plus de passion que de prudence; et pourtant ce jeune homme, supérieur à son âge, à son éducation et à ses amis, comprenait parfaitement depuis longtemps la nécessité d’une réforme. Dans les discussions parlementaires qui suivirent l’assemblée des notables, Cazalès s'était prononcé avec une extrême énergie dans le sens des cours souveraines ; il avait uni sa voix à celles qui de toutes parts réclamaient la convocation des états généraux, comme le seul moyen de rétablir l’ordre en France. Dès ce jour, un nouvel horizon s'était ouvert devant lui; il se mit sur les rangs pour représenter son ordre, et poursuivit son élection avec la même passion qu'il avait dépensée jusque-là à suivre une intrigue d'amour ou à vider une querelle. Repoussée à Toulouse et à Cahors, comme trop favorable aux idées nouvelles, sa candidature fut agréée au bailliage de Rivière-Verdun, et il y fut nommé député de la noblesse aux états généraux.
A quelque parti qu’on appartienne, on ne peut refuser son estime à cette fraction de la noblesse qui, almise aux états généraux, y venait pour consommer sans ‘’épugnance le sacrifice de ses priviléges personnels et nobiliaires, et ne mettait pour condition de ses votes que la conservation des bases essentielles de l’antique monarchie. Par son extrême facilité de parole et de conception, Cazalès devint dès l’abord le chef de cette partie de la noblesse. Il se déclara pour légale répartition de l’impôt, et prononça, pour déterminer l'arrêté du 23 mai, par lequel le premier ordre, non encore réuni au tiers, renonça spontanément à ses priviléges pécuniaires, un de ses discours les plus remarquables. Mais si Cazalès était libéral dans le sens de la constitution monarchique, ses convictions lui imposaient le devoir de combattre toutes les innovations qui tendaient à déplacer les bases du vieux droit public de la France.
Or, ce déplacement était le vœu formel du tiers état, qui, en refusant la délibération par ordres, déclarait implicitement se séparer de tout le passé. La bourgeoisie ne voulait rien devoir à la noblesse; elle entendait n’en rien accepter à titre de concession et d’octroi ; elle était de plus disposée à se venger de longues humiliations, en abusant à son tour de la force qu’elle avait conquise. Rien de tout cela ne se trouvait sans doute dans les cahiers des bailliages; mais ces dispositions fermentaient dans le cœur de tous les députés du tiers, et quand ces députés, guidés par Mirabeau, Bailly etSieyès, se déclarèrent assemblee constituante, ils trouvèrent force et appui dans tous les rangs de la bourgeoisie, encore qu'ils excédassent évidemment leurs pouvoirs. Cazalès protesta vivement contre la réunion des ordres, qui emportlait en effet la destruction de la monarchie française, et, pour un temps plus ou moins éloigné,