CÉLIBAT
CÉLIBAT, mot qui dérive du latin cælebs, délaissé, et du grec xotos, creux, ou vide. En effet, le célibat, comme la viduité (voyez Veuvace), est un vide pour chaque sexe pris à part; il est dès lors contraire aux lois naturelles et au penchant de tous les êtres à se reproduire. Les animaux ne se vouent jamais à cet état d'abstinence des fonctions auxquelles la nature attache le plus puissant de tous les attraits. Si, dans l'espèce humaine, des personne: s’en sont fait un mérite et même un devoir, c’est par des motifs puisés dans l’ordre politique ou moral, à moins qu'une conformation vicieuse de l'organisme n’impose ce sacrifice par nécessité. Ainsi, des individus, soit privés de parties indispensables à la reproduction , soit mal constitués (comme un bassin trop étroit chez la femme), ne pourraient qu'être mallieureux dans leur union avec un autre sexe, et lui faire partager son malheur : le célibat est alors avoué par toutes les lois. Mais chez les personnes dans lesquelles nul défaut organique n’est connu, le célibat, s'il n’est pas le résultat de circonstances forcées empêchant le mariage, ne peut être qu’une affaire de choix et de volonté.
L'état célibataire, consacré par le vœu de chasteté, comme dans les ordres religieux et le culte des autels, peut être considéré comme une immolation de la chair, remplie de privations et de dangers : c’est une abdication de soi-même que saint Bernard qualifie de sacrifice humain, non moins que la castration, et contre laquelle on vit le pape Clément II s'élever énergiquement , lorsque de vils motifs de cupidité et d’égoisme jetaient sans vocation les cadets des
grandes familles dans la carrière ecclésiastique : c'était
une manière de conquérir des bénéfices et des postes éminents , mais elle exposait ses victimes à enfreindre des vœux fémérairement contractés, à un âge où l’on ne mesure pas encore bien toute l'étendue et la difficulté des engagements qu'on s'impose. On ne comprend pas d'abord, dans le premier élan de ferveur religieuse de la jeunesse, avant que les aiguillonsles plus poignants de la chair se soient fait sentir, tout ce qu’il faudra de résistance au démon, et tous les tourments, disons mieux , les maladies que pourra causer une abstinence absolue du mariage. Le sexe faible, dans le cloître, tombe en proie à des affections cruelles, qui souvent l’emportent prématurément au tombeau; car le célibat perpétuel paraît être bien plus contraire encore à la santé de la femme qu'à celle de l’homme. Observez ces filles chiorotiques, langoureuses, semblables à des fleurs pâles qui attendent les rayons fécondants de l’astre qui les anime : on les voit couler de tristes journées loin des feux de l’amour. L’aménorrhée et les anomalies du flux périodique, l’inertie générale de toutes leurs fonctions, les accidents innombrables de l’hystérie, le dégoût, ou d’étranges désirs, altèrent leur santé. Telles étaient les vestales chez.les Romains, telles furent les vierges du Soleil dans les temples de Cusco, telles sont encore parmi nous ces saintes filles qui se consacrent dans l'ombre d’un monastère à de pieux devoirs par des vœux éternels. La religion chrétienne considère les privations imposées par la chasteté comme un état de perfection et d’empire du moral sur le physique, indispensable à tout être qui s’approche de la Divinité. L’on s’abstenait du commerce, même légitime des épouses, la veille des sacrifices, chez les Babyloniens, les Esyptiens, les Arabes, les Grecs et les Romains. Selon les Hébreux, rien n’était plus capable de faire perdre le’ don de prophétie que les rapports entre les sexes, lorsqu'on se vouait au sacerdoce. C’est principalement chez les célibataires que se rencontrent diverses affections de l’utérus, des squirrhes, des cancers à celte partie et au sein. Les religieuses meurent d'ordinaire en plus grand nombre vers quaranfe-cinq à cinquante ans qu'à tout autre âge, et leur vieest plus courte que celle des gens du monde, suivant les fables de mortalité dressées par Deparcieux et d’autres statisticiens. En général, le célibat paraît moins favorable à la longévité que le mariage, parce qu'une vieillesse pour
ainsi dire abandonnée, sans enfants, sans époux, sans secours de proches, qui n’aspirent, au contraire, qu’à jouir des dépouilles d’un célibataire décrépit, loin d’entretenir la vie par des secours affectueux, ne tend qu'à en abréger le cours.
L'inutilité de l’existence semble l’abréger chez toutes les personnes qui vivent dans l’isolement; elles languissent, elles se consument, parce que rien ne les soutient et ne leur rend affection pour affection. Aussi toutes les filles agées cherchent-elles à se rattacher à la vie par les enfants dont : elles aiment à prendre soin ; elles aspirent au rôle de mère. Telle est la faiblesse organique de ce sexe; il se forge ainsi des maux réels ; et l'ennui de la solitude (fût-ce même avec le bien-être physique) amène un profond dégoût de la vie. Combien n’a-t-on pas vu de filles célibataires devenir folles, tantôt par des {erreurs religieuses , tantôt par des vœux bizarres ou des amours fantastiques pour des êtres enfantés dans leur imagination! tel est le vide de leur cœur : elles s’attachent à des chimères lorsque la réalité manque à leur sensibilité. A la vierge qui vieillit tristement dans le célibat, ce vide semble être plus insupportable encore qu’à l’homme ; elle est plus faible; elle a besoin de plus de support. Son système nerveux , faute d'imprégnation, surabonde d’une vifalité qui erre sur mille choses diverses. Les organes qui n'ont pas rempli les fonctions auxquelles la nature les a destinés, restent évidemment sorgés de fluides qui, faute d’être évacués, s’épaississent, et obstruent les canaux où ils se trouvent engagés. Des explications de physiologie plus développées seraient inutiles ici pour constater les causes des maladies qui résultent d’un éternel célibat chez les personnes du sexe féminin, plus encore, nous lPavons dit, que chez les hommes, puisqu’elles sont plus astreïintes à une entière abnégation de leur existence. En effet, l’homme dissipe par l'exercice ou le travail celte vigueur surabondante de son organisme ; la femme, plus sédentaire, conserve en elle des éléments superflus de douleurs et de maladies que la pudeur même cherche à se dissimuler. La seule idée en semble criminelle aux âmes pieuses , et l’on ne peut que louer et plaindre des personnes vouées au culte des plus pures vertus. Il n’en résulte pas moins que tout le système nerveux se trouve intéressé dans ses sympathies avec l'appareil reproducteur chez les vierges. On en voit des preuves manifestes dans Pépilepsie hystérique de plusieurs religieuses. La malade tombée en syncope perd le sentiment, la voix et jusqu’à la respiration. Quelques-unes sont plongées dans un délire extatique. D’autres s’imaginent être ravies au sabbat par des démons, car il n’est pas de genre d’extravagance qui ne puisse entrer dans les esprits avec cette disposition du corps. De vieilles filles hystériques sont un instrument excellent pour {out fondateur de secte; elles y portent un zèle impétueux qui ne craindrait pas de s’immoler en holocauste pour la propagation de nouvelles vérités. La mère Guyon, M°° Bourignon et tant d’autres dévotes, s’abandonnaat aux œuvres pies des convulsionnaires , se sont ainsi rendues célèbres par la ferveur intrépide de leurs sentiments religieux.
elles sont les affections spéciales des filles dans l’état ab solu du célibat, ou des jeunes veuves sans enfants, ou même des femmes stériles, qui ont en vain perdu leur virginité. Il en résulte cette vérité morale, aussi bien que médicele, que l'état le plus heureux pour l'espèce humaine le plus favorable à la santé, le plus conforme à la raison, est de suivre la nature, sans en abuser, soit par excès, soit par défaut. Notre vie sur la terre a ses limites comme elle a ses lois : pourquoi vouloir les enfreindre ? Les desseins de son sublime auteur seraient-ils imparfaits ou blémables, pour tenter de les contredire par des institutions mortelles et insensées? Mais, en réclamant les droits sacrés et souvent méconnus de la nature, nous ne prétendons point renverser les barrières de Ja vertu; car les vices et les excès dans les fonc-
tions sexuelles ne sont pas moins funestes à la santé que répréhensibles en morale, Chez les hommes, le célibat et la chasteté accumulent pareillement dans l’économie une surabondance de vigueur quitendet exalte le système nerveux, et rend la complexion plusinflammatoire. Onétait obligé souvent de faire saigner les moines et les religieux, non-seulement parce que le défaut d'exercice, malgré les jeûnes et les abstinences, amassait chez eux un excès duliquide sanguin, mais pour diminuer (#inuere monialem ) l'ardeur et la violence des passions qui pouvaient s’allumer par ce régime. Aussi, les remèdes rafraichissants étaient-ils recommandés pour suppléer à ces évacuations que la nature opprimée procure dans des songes. La vie célibataire, soitdans l’enchainement d’un vœu religieux , soit hors des cloitres, est accompagnée d’ennui de la vie et de sentiments fréquents de désespoir ou de suicide, à certaines époques de l'âge mûr surtout. Détaché du monde, malgré les plaisirs-qu’il peut y prendre, s’il jouit des splendeurs de la fortune, le célibataire est condamné par son isolement à se rejeter vers le néant. Aussi le nombre des suicides comprend toujours en majorité des individus célibataires. Je ne sais quoi d’égoiste et de dur s’attache à cette existence solitaire : car, en repoussant les liaisons intimes avec autrui, l’on en est également repoussé ; dès lors on se recueille en soi-même, on vit haineux, misanthrope, et parce qu’on n’aime pas, on se croit détesté. On regarde toutes les avances comme empreintes d’une basse cupidité ; on ne peut croire au désintéressement, à la géuérosité et à la vertu, parce qu’on n’a d’ailleurs affaire,qu’à des personnes dont on paie les services. Ainsi, libre de toute charge et de tout soin du ménage, on se trouve à la merci d'autrui; chacun ne considère le célibataire qui s’isole que comme un étranger duquel on n’attend rien, et qui n’est bon qu’à plumer. Ses proches même l'aimeraient mieux mort que vivant, et n'aspirent qu'à sa succession; on ne le flatte qu’afin d'y avoir part. Quelque M°* Évrard a soin de s’emparer du vieux garçon ; elle s’installe en maîtresse dans son intérieur ; le malheureux n'est même plus libre chez lui, et la chaîne de l'habitude appesantit son despotisme sur ses dernières années.
Les causes qui multiplient davantage le célibat dans certains pays sont principalement celles qui résultent du despotisme, ou des castes puissantes, ou d’un clergé opulent. Parmi ces contrées , s’il n’existe presque aucune classe intermédiaire de la société , si les rangs supérieurs absorbent les richesses, le pouvoir, s'ils s'entourent d’une foule d’esclaves ou de valets en livrée, l’aristocratie condamne par le fait la populace infime et déguenillée à la misère où à la servitude. Lorsque cette extrême inégalité de fortunes permet à peine au pauvre de se marier ou de soutenir une famille dans les angoisses du besoin , lorsque toute la terre appartient à des seigneurs hauts terriens dans un pays, le reste de la population est presque réduit à la mendicité. Le malheureux prolétaire sollicite humblement quelque place de domestique à la porte d’un château, et se croit heureux d’endosser la livrée dorée dans les villes; de là cette multitude de valets, de servantes, qui peuplent les maisons aristocratiques des contrées où l'esclavage de la glèbe règne encore, Là le mariage n'étant accessible qu'aux classes qui peuvent vivre indépendantes , tout le reste subsiste à la volonté de ses maîtres. Il y a donc luxe et débauche à la fois. Les célibataires des deux sexes, dans leur sort précaire, se livrent à des jouissances furtives ; il en résulte un grand nombre d'enfants abandonnés, beaucoup decrimes d’avortement ou d’infanticide; et les mœurs se dépravent de plus en plus. Tel est le sort de tout empire dans lequel les fortunes et le pouvoir sont trop inégalement répartis. C’est en vain que dans la plus haute prospérité de Rome, l'empereur Auguste prononçait en plein sénat des discours contre les célibataires, et leur représentait tous les inconvénients de cet état : Nequè adeù vos solitudo vivendi capit ut absque mulie-
CELIBAT
ribus degatis, ac non quilibet veslrüm mensæ lectique sociam habeat, sed licentiam libidinis ac lascivæ vestræ quæritis. C’est en vain qu'on fait peser sur eux des impôts spéciaux ; l'histoire nous montre que les progrès de la décadence des empires sont en rapport avec.la multiplication des célibataires. A mesure qu’une nation marche vers sa ruine, le nombre des mariages diminue ; la population s’affaiblit, tandis qu’elle s'accroît chez les peuples dans la vigueur de leurs institutions, et lorsque le partage, la division des grandes propriétés, permet à une multitude de petits propriétaires parcellaires de se marier, de s'établir ou de vivre avec leur famille. Voyez, pour preuve, Rome sous ses sages consuls, et Rome sous ses féroces empereurs. Voyez la Grèce au temps des Aristide, des Léonidas, et la Grèce corrompue du Bas-Empire. Les États despotiques sont couverts de monastères, de mendiants, de religieux solitaires, d’hommes retirés du monde : tous fuient une société sur laquelle pèsent la main des tyrans et le joug de l'arbitraire. Ce fut à la chute de l'empire romain que s’établirent dans l'Orient et dans l’Europe des milliers de monastères. :
Dans les pays peuplés de deux races dont l'une possède tout et l’autre n’a rien, comme les colonies encombrées de nègres esclaves, la facilité des unions libres de la classe dominatrice avec la race asservie multiplie excessivement les produits métis ou mulâtres ; ces hommes de couleur, la plupart sans état, sans rang assuré, vivent à égale distance des deux castes dont ils émanent. L'homme de couleur dédaigne le nègre, et il est rejeté par le blanc; ne pouvant ou ne voulant pas s’allier avec l’un ou l’autre , il vit dans cette sorte de liberté sans droits, ou forme des unions sans mariage qui sont des foyers de libertinage et une source intarissable de bâtards. Aussi la plaie la plus funeste des colonies estelle cette nuée d'individus célibataires, qui surpassent bientôt le nombre des colons, et aspirent à posséder, à devenir maîtres à leur tour,
Dans les pays où il y a répartition moins inégale des fortunes et des droits sociaux, les mariages deviennent plus nombreux, le célibat disparait, les mœurs s’épurent, le nombre des enfants trouvés diminue. Le mariage protége ainsi et soutient la morale, la société et les lois. Le célibat entraîne nécessairement à sa suite la prostitution et l'adultère, dont la multiplicité dissuade de plus en plus les hommes du mariage, Il serait facile de montrer combien l'union conjugale importe à la durée, à la félicité politique des sociétés humaines, et combien le célibat, au contraire, entraîne rapidement les gouvernements à leur perte. A quel pays, à quel état peuvent appartenir des individus que rien n'attache sur la terre? Par cela même que le célibataire peut subsister indépendant, quelle sera sur lui l’autorité des lois? comment servira la patrie celui qui n’en adopte aucune? Si vivre c’est aimer, les célibataires ne vivent point, ils traînent le fardeau de leur existence hors du bonheur domestique ; ils n’ont pas de zèle pour le bien public, parce que, s’exilant de la société, renfermant leur vie en eux seuls, ils s’enveloppent dans une indifférence générale; ils sont pour un État comme ces pierres qui tombent de la voûte d’un édifice immense, et accélèrent sa ruine. De plus, le célibat, même quand il n’est pas perpétuel, a l'inconvénient grave de produire des mariages disproportionnés pour l’âge, ou d’unir trop souvent une personne jeune à un vieillard. Ces alliances mal assorties ne peuvent être heureuses ni produire des enfants robustes, dont les parents
surveillent l'éducation. C'est l'intérêt ou la cupidité qui.
dictent ces unions; le vieillard y trouve la mort, la jeune fille s’y expose à manquer à ses devoirs ou se soumet à des dégoûts. Généralement les pauvres sont moins disposés au célibat que les riches; ils ont plus d'enfants ; leurs bras et leur travail font leur richesse. Mais l'opulent oisif, qui aspire aux jouissances et redoute les devoirs pénibles ou austères du père de famille, leur préfère les voluptés faclies
CÉLIBAT — CÉLIBAT DES PRÊTRES
et libres que le luxe lui procure. Aussi, dans les pays pauvres, n’y a-t-il presque point de célibataires, parce qu'il est avantageux d’avoir des enfants pour cultiver la terre ou exercer une industrie; on y peut nourrir une famille dans la simplicité et la frugalité. Mais dans les cités pleines de luxe et d’oisiveté, un se marie moins, par des motifs contraires. Voyez à Paris qui peuple le plus, des riches ou des pauvres : les quartiers les plus misérables fourmillent d'enfants et de ménages; les quartiers où règne l'opulence sont presque déserts.
Cependant, après avoir signalé tous les dangers ou les inconvénients attachés au célibat, après avoir montré qu'il ronge la santé et abrège la vie dans l'isolement, il faut énumérer aussi les avantages qu’on en peut obtenir pour cerfains emplois dans la société. Nul homme ne pent s’élancer tout entier à de hautes et périlleuses entreprises s’il est attaché par les liens d’une famille, d’une femme, des enfants, autant d'otages donnés à la fortune, lesquels condamnent à la conservation , à la prudence, disons plus, à la timidité, à la soumission, à la servitude. Comment un militaire montera-t-il à l'assaut s’il sent derrière lui une malheureuse famille qui à besoin de son appui? Quel homme d'état ou de science pourra se dévouer jour et nuit à des travaux iinmenses pour son pays, s’il est obligé de surveiller les intérêts d’un ménage ou de procurer un avenir à sa postérité. Il faut être tout entier soi-même, et le célibataire seul le peut sans difficulté. Le prêtre a besoin de se séparer de toutes les choses de la terre pour vaquer uniquement aux objets célestes. La solitude est l’école de la grandeur d’âme comme elle peut être celle de la folie. C’était pour fortifier l’intelligence, donner de la profondeur aux pensées ou les féconder par une longue méditation, que Pythagore prescrivait plusieurs années de retraite et le célibat à ses disciples, comme dans les séminaires ; telle et plus longue a été la règle de si-
. lence , de chasteté, imposée par les fondateurs de plusieurs ordres religieux. Cette force de réflexion qui distingue le grand homme des communs génies ne peut guère s’obtenir que par l’abstinence des plaisirs de l'amour, lesquels énerveraient le cerveau, et de l'habitude de la retraite, ou du retranchement de tous les soucis de la société.
Le célibataire ainsi isolé devient uniquement soi, et acquiert un caractère original : il repousse ou il entraîne. En concentrant en lui seul toutes ses forces de vie, par la chasteté (s'il la conserve), en retranchant toute déperdition de sa sensibilité, il donne plus de fond et d'énergie à son caractère, L'homme sent alors qu'il possède en lui une supériorité de vigueur et de pensée sur le vulgaire. Ainsi le célibat, la solitude sexuelle est comme la ligne spirale qui rentre en elle-même, où comme ces ressorts d'acier destinés à mouvoir les rouages des montres; ils ont d'autant plus d’élasticité qu’ils sont plus comprimés. Ainsi le célibataire peut ramasser son âme et lui donner d’autant plus de raideur et de ressort qu’il vit plus retiré : tels ont été tous les grands législateurs, les philosophes , les poëtes illustres. Au contraire, l’homme qui relâche ou détend dans le commerce des femmes et du monde les nerfs de sa pensée
et le ressort de son énergie, perd cette vigueur physique et morale. Ce résultat est surtout manifeste dans la compagnie des femmes, dont l’esprit est plus gai, plus doux, plus détendu que le nôtre : Mollis illa educatio quam indulgenliam vocamus, nervos omnes et mentis el corporis frangit, dit Quintilien. On peut donc affirmer que le célibat est indispensable pour les plus hauts et les plus difficiles emplois de l'administration, pour les lettres, pour les sciences, pour les armes, pour le sacerdoce. 11 a des intérêts moins divergents, et moins d’attachements ou d’entourage; mais son isolement, son défaut d'appui le rend aussi plus périssable. J.-J. VIREY.
CÉLIBAT DES PRÊTRES. La loi qni oblige les ecglésiastiques au célibat n’est point une loi divine. Saint Paul,
dans la première Épitre aux Corinthiens, déclare qu’il n'y a point à cet égard de précepte du Seigneur ; ce ne fut donc, dans l’origine, que l'exemple, la coutume, qui soumirent les clercs à la continence. Mais cette coutume remonte au berceau du christianisme ; car, de toute antiquité, nul ne put se marier après l'ordination; celui même qui n'avait été ordonné qu'après le mariage, dut, non pas abandonner sa femme comme une étrangère, ni cesser d'en prendre soin, mais ne plus la regarder que comme une sœur. Il paraftrai toutefois qu’au temps du premier concile de Nicée, la continence n’était pas rigoureuse parmi ces derniers; car, si l’on en croit Socrate et Sozomène, les Pères du concile voulaient obliger les cleres, depuis l’évêque jusqu’au sous-diacre, à ne plus vivre avec les femmes qu’ils auraient épousées avant leur ordination; mais, d’après l'avis du confesseur Paphnuce, la loi ne fut point établie, et la question demeura indécise. En admettant ce fait, le troisième canon de Nicée, qui défend aux ecclésiastiques d’avoir chez eux d’autres femmes que leur mère ou leur sœur, ne serait applicable qu'aux clercs non mariés. Quelques auteurs, se fondant sur le silence des écrivains du temps, révoquent en doute le récit des deux historiens. On n’y voit pourtant rien qui répugne : on pouvait bien alors ne pas porter une loi trop sévère pour quelques hommes mariés qui avaient été ordonnés dans quelques églises peu connues, et qui peut-être n'avaient consenti à leur ordination qu’à condition qu'ils ne seraient pas séparés de leurs femmes. Quoi qu'il en soit, nous voyons dans le même siècle, au rapport de saint Jérôme, l'obligation du célibat imposée à tous les clercs engagés dans les ordres majeurs ; et si, à cette époque, on trouve encore quelques exemples contraires, « c’est, dit saint Épiphane, un abus que réprouvent les canons, et que l’on doit attribuer à la lâcheté, à la négligence. Cela vient peut-être aussi de la multitude des peuples, et de l’impossibilité de trouver d’autres personnes pour exercer les fonctions du ministère. »
Le célibat fut adopté dans toute l'Église, aussi bien dans l'Orient que dans l’Occident. Ce ne “fut qu'au temps du schisme , que les Grecs, alléguant les prétendus canons du synode in Trullo, dispensèrent de la continence les prêtres mariés avant l’ordination; ils finirent même par ne plus ordonner de célibataires. Dans les différentes tentatives de réunion, l'Église latine ne parut pas improuver cet usage; mais, pour elle, elle conserva toujours l’ancienne discipline avec une constante persévérance. Cette discipline, établie de temps immémorial, confirmée par la pratique perpétuelle, et par les décisions de divers conciles généraux, ne saurait ne pas être regardée comme une loi de l'Église, surtout depuis que le concile de Trente l’a déclarée telle de la manière la plus expresse.
La grandeur et la sainteté des fonctions ecclésiastiques sont les principales raisons qui ont déterminé l’Église à prescrirele célibat : ces fonctions semblent, en effet, peu compatibles avec les embarras qu’entraîne le mariage. Le prôtre, chargé de soutenir les intérêts divins, de veiller aux besoins spirituels des hommes, de converser sans cesse avec le ciel pour y porter les vœux des peuples, doit être, en quelque sorte, un être toutspirituel, qu'aucun lien n’attache à la terre. Dévoué au service des autels, appelé à offrir chaque jour le plus saint des sacrifices , il doit y porter une pureté pour ainsi dire angélique. C’est l'idée qu’avaient les Juifs des fonctions sacrées; c’est pourquoi les prêtres de l’ancienne loi devaient se séparer de leurs femmes pendant tout le temps qu’ils étaient de service dans le temple. Cette idée s'était répandue chez les païens eux-mêmes. Dépositaire de Ja science, le prêtre trouve dans le célibat la liberté d’ esprit nécessaire pour approfondir les hautes vérités qu’il doit développer aux peuples; son âme, dont la volupté n’a point énervé les ressorts, en devient plus capable de se livrer aux médifations les Dlus s graves , et de s’élever parfois aux con: | ceptions les plus sublimes, L' abolition du célibat eût privé
l'Europe de plus d’un génie, de plus d’un chef-d'œuvre, de plus d’une découverte.
Cette institution, que, selon Jésus-Christ, tout le monde ne comprend pas, a rencontré bien des adversaires : Jovinien et Vigilance, au temps de saint Jérôme, Wiclef, au quatorzième siècle, déclamèrent tour à tour contre le célibat. Luther et Calvin firent plus, ils apprirent par leur exemple à le violer. Leurs disciples, feuilletant la Bible, scrutant la tradition des premiers siècles, ont entassé raisonnements sur raisonnements, pour combattre cette partie de la discipline ecclésiastique. Nous avons avoué que la loi du célibat n’est point d'institution divine, et qu’on ne trouve rien dans l'Écriture qui puisse l’établir; autrement l’église n’eût jamais toléré la coutume des Grecs. Nous avons ajouté que, dans les premiers temps, ce ne fut guère qu’une loi de coutume, mais, quelle qu’en soit la date, la loi positive n’en existe pas moins, et jusqu’à ce qu’on trouve dans l'Écriture un texte qui impose l'obligation du mariage, on n’y verra rien qui puisse empêcher l’Église de l'interdire à ses ministres.
Aux. protestants a succédé l’école philosophique, qui trouve encore aujourd’hui de nombreux échos. Le mariage, disent ces réformateurs , serait pour le prêtre un nouveau moyen de donner d’utiles leçons ; marié, il serait le modèle des pères de famille, il donnerait l'exemple des vertus conjugales, aussi bien que des autres vertus, Le prêtre n’a-t-il pas aussi sa famille? Son église, c’est l'épouse à laquelle il doit rapporter toute son affection; ses paroissiens, ce sont les enfants auxquels il doit prodiguer tous ses soins. Donnezlui une autre épouse, l'affection qu’il aura pour l’une, tournera nécessairement au préjudice de l’autre : il sera, comme dit saint Paul, partagé entre la famille de la nature et celle que lui avait donnée la religion. L'éducation de ses enfants le détournera des soins qu'il doit à son troupeau. Adieu le bon pasteur! et s’il est exact aux devoirs de son ministère, ses enfants seront négligés, adieu le modèle! Ainsi, plus il sera bon curé, moins il sera bon père de famille, et vice versd. Puis, par un privilége spécial, on le préservera, sans doute, de l’infidélité possible d’une épouse, du libertinage d’enfants indociles , et de mille autres inconvénients de ménage, qui, atteignant son honneur, ne pourraient qu’affaiblir la considération dont il a besoin et paralyser son ministère. Dans un revenu à peine suffisant le prêtre sait trouver une part pour le pauvre; mais que deviendra cette part, que sera le revenu lui-même , en présence des besoins de la famille ? Le bien de la religion ne sera plus le mobile des actions du prêtre; il travaillera pour assurer un sort à ses enfants, pour leur procurer un éfablissement convenable, c’est-à-dire pour amasser ; ses fonctions, qui empruntaient du désintéressement une partie de leur sublimité, s’aviliront devant l'intérêt qui les dirigera; et cet intérêt, la nécessité l'aura rendu légitime. Mais faut-il condamner le prêtre à la plus triste solitude? faut-il le priver des plus douces affections de la nature? Ces affections, il a pu sans doute y renoncer : c’est de lui-même qu’il en a fait le sacrifice. Avant d’entrer dans l'état qu'il a choisi, il en connaissait toutes les obhgations ; au moment où il s’est engagé, à vingt et un ans, ses passions, dans toute leur force, lui ont dit quels combats il aurait à soutenir : cette vue ne l’a point arrêté; aujourd’hui il ne regrette point la liberté qu’il a enchainée ; il porte son joug avec une joie que lui envient bien des époux. Il se demande à lui-même ce que c’est que cette solitude dont on parle, lorsqu'il se voit entouré de tout un peuple’ qui l'appelle son père, lorsqu'il est l'objet de l'affection des enfants qu'il a formés au bien , des pauvres qu'il a nourris, des malheureux dont il a séché les larmes. Mais le sacrifice du prêtre n'est-il pas au-dessus des forces humaines? ne devra-t-il pas chercher dans un libertinage secret un dédommagement À la contrainte qu'il s'impose? A cela nous répondrons qu'à moins de ravaler l’homme au niveau de la brute, esclave de ses
CÉLIBAT DES PRÊTRES
appétits, l'impossibilité prétendue n’est que chimérique, Qu'un tel sacrifice soit impossible à ceux qui ont ohéi à des inclinations contraires, à ceux pour qui des habitudes vicieuses ont fait de l’incontinence une sorte de nécessité, cela se conçoit peut-être, mais il ne le sera jamais pour des hommes qui ont été formés de bonne heure à la vertu, qui ont fui les occasions du vice, qui ont appris à modérer leurs désirs, à commander à leurs passions. Si l’on ne veut pas croire à leur vertu , si l’on n’admet point ce secours céleste qu'attend {out prêtre vertueux, on voudra bien croire, au moins, que le soin de leur réputation, la vue du mépris dont on accable les prêtres infidèles, peuvent et doivent contenir les autres dans les limites du devoir. Aujourd’hui que le clergé, surtout en France, se distingue, non moins par la sévérité de ses mœurs que par sa piété et ses lumières, quelques exemples de dépravation , plus rares qu'on ne parait le penser, ne sauraient être imputés à tout le corps, ni altérer l'estime qui lui est due. On ne refuse point de croire à la vertu parce qu’il y a quelques criminels.
N'est-il pas juste, du moins, que le prêtre qui renonce à ses fonctions renonce aussi au célibat? Que d’autres, s'ils le veulent, abordent cette question du côté politique, il nous suffira de la considérer sous le rapport religieux. Oui, s’il ne s'agissait que de celui qui veut secouer le joug, il vaudrait mieux mille fois qu’il pôt cacher ses fautes à l'ombre du mariage, qu’il pût donner un nom à des enfants qui n’oseront jamais avouer leur père. Mais brisez les liens qui retiennent ce prêtre, à combien de scandales vous allez ouvrir la porte! quelle tentation vous allez offrir à la vertu même! La facilité de la réparation va multiplier les désordres, et, si elle ne Je fait en réalité, elle le fera, au moins, dans l'esprit de la multitude, qui ne verra dans chaque prêtre qu’un libertin présent et un apostat futur. De quelle confiance jouiront alors des pasteurs ainsi déconsidérés ? quel fruit portera un ministère que ne soutiendra plus l’estime publique? quelle mère voudra confier la conscience de sa fille à celui qui pourrait en devenir l’ainant?.. Reconnaissons, avec M. de Lamartine, que le prêtre doit être un homme sans famille, ou plutôt qu'il n’en doit point avoir d'autre que celle qu'il a la mission de diriger par son zè!e, d'instruire par ses leçons, et d’édifier par ses vertus.
L'abbé C. BANDEVILLE.
Le célibat des prêtres implique ces deux questions : Les prétres peuvent-ils se marier? Les prêtres peuvent-ils adopter ? La première question vient d’être traitée au point de vue de l'Église, examinons maintenant la seconde, en nous dégageant autant que possible des faits particuliers d’un procès jugé par la cour de cassation vers 1845. Notre opinion, partagée par plusieurs barreaux de France, n’a pas triomphé devant la cour de cassation ; mais elle y a été le sujet principal du débat. Ce n’est pas, au surplus, la première fois que la cour suprême, donnant en cela l'exemple de sa haute sagesse, est revenue, après une discussion plus mûre, sur une décision précipitée. En première instance et en appel, on à soutenu que ce qui n’est pas défendu est permis; — Que l'incapacité du prêtre adoptant ne résultait pas d’une disposition formelle de la loi; — Qu'il n’y ayait pas énonciation de la qualté de prêtre dans l'acte d'adoption; — Qu'il s’agissait d’un prêtre éloigné depuis longtemps des fonctions du sacerdoce.
Netloyons, en passant, ces quatre objections, qui sont tout le fond du jugement et de l'arrêt, — Je réponds au premier argument que si l'adoption doit être permise, parce qu'elle n’est pas détendue pur la loi, le mariage des prêtres doit être aussi permis, parce qu'il n’est pas défendu par la loi, La conclusion de l'adoption mènerail tout droit à la conclusion du mariage, Est-ce là qu'on en veut venir? qu’on le dise, — Je réponds au second argument qui rentre dans le premier : que les articles 161, 162, 163 du Code civil n’élablissent pas, par voie dirimante , l'incapacité conjugale
CÉLIBAT DES PRÊTRES
du prêtre. D'où vient donc que les juges qui en veulent faire un père ne voudraient pas en faire un époux? La raison? — Je réponds au troisième argument, qu’il n’importe que le prêtre n'ait pas déclaré dans l'acte d'adoption qu'il fût prêtre. Est-ce que la qualité ne subsisie pas, indépendarnment de l’énonciation? Un homme engagé dans les liens du mariage civil pourrait-il convoler à d’autres noces, sous prélexte qu’il n'a pas énoncé dans l'acte sa qualité d'époux? Pourrait-il, lorsqu'il est engagé dans les liens d'un mariage avec l’Église, simuler la paternité légale de l'adoption, sous prétexte qu’il n’a pas énoncé son engagement religieux ? Ainsi, on deviendrait époux ou père par prétérition de qualité. C’est commode! — Je réponds au quatrième argument, qu’il se fonde uniquement sur les décisions du ministre des cultes de 1806 et de 1807, qui défendaient le mariage aux prêtres remis en communion depuis le concordat, et qui le permettaient à ceux restés en dehors. Mais cette interprétation ministérielle était contraire aux saints canons : il n’y a pas lieu ici à distinguer, à circonstancier, à équivoquer, à biaiser. On est prêtre ou on ne l'est pas : tous les concordats du monde ne font rien à l'affaire.
J'arrive aux principes de la matière. L'adoption procède du mariage. Où il y a empêchement de mariage, ily a empêchement d'adoption. Or, le mariage du prêtre catholique est-il prohibé? C’est la réponse affirmative des saints canons (1), des Pères de l’Église (2), des jurisconsultes anciens et nouveaux (3), du concordat de l’an IX (4), de la jurisprudence des cours impériales (5).
Tout se tient dans l’admirable organisation de l’Église catholique. Si la vérité de la religion est dans le dogrne, sa force est dans la discipline. A un Dieu éternel, il fallait des ministres perpétuellement consacrés; l’ordre de prètrise est donc un sacrement perpétuel ; il suit le prêtre dans le crime, dans la suspense, dans les bagnes, à l’échafaud; il entre avec lui dans la tombe. Ne dites pas que vous gênez la liberté du prêtre, lorsque sa liberté a été d’être gênée; ne dites pas qu'il peut renoncer à être prêtre, lorsqu'il ne dépend pas de lui qu’il ne le soit plus; ne dites pas qu’il peut prendre femme, lorsqu'il a promis, à Dieu et devant Dieu, qu’il nese marierait pas; ne dites pas qu'il n’est pas lié sur la terre, lorsqu'il est lié dans le ciel! L'ordre de prêtrise est un célibat. Si l’ordre est perpétuel, le célibat est perpétuel ; si le célibat est perpétuel, il n'implique en aucun cas le mariage; s’il n'implique en aucun cas le mariage, il n'implique pas les enfants par nature; s’il n'implique pas les enfants par nature, il ne les implique pas par imitation de la nature. Or, qu'est-ce que l'adoption, si ce n’est limitation de la nature? Qu'est-ce que la fiction de la paternité adoptive, si ce n’est pas la suppléance de la paternité réelle? Qu’est-ce encore que l’adoption, si ce n'est la consolation d’un ma-
‘riage sans postérité? Qu'est-ce que l’adoption, si ce n’est la procréation légale d’un héritier ? Qu’est-ce que l'adoption, si ce n’est l'introduction d’un autre fils légitime parmi des enfants légitimes? Eh bien! le prêtre catholique ne peut se consoler par le mariage ; le prêtre catholique ne peut procréer d'enfants fictifs ou naturels; le prêtre catholique ne peut ni perpétuer, ni accroître, ni constituer une famille. Quelle est sa femme? l’Église. Quelle est sa famille? lhumanité. Quels sont ses enfants? les pauvres. Qui les aimera, les pauvres, qui les aimera plus que son sang, plus que sa vie, plus que son âme, sice n’est le prêtre! Sile cœur du
(1) Voy. loi 45 au Code, Nov. VI, chap. 5; Nov. XXII, chap. 42; Conciles de Latran et de Trente, de 1123, 1137, 1524; et ss. canons, passim. |
(2) Voy. saint Angustin.
(3) Voy. Soefve, Févret, Domat, Pothier, Massillon, Montesquieu.
(4) Voy. art. 6 et 26.
(5) Voy. arrêts de Bordeaux du 20 juillet 1806, et cour de cassation, 21 février 1833,
prêtre pouvait porter et contenir à la fois un fils et les pauvres, alors pourquoi lui avoir interdit le mariage? Mais la religion, par une inspiration sublime de sa charité, prend le prêtre par la main, et dit : Voici votre père, pauvres qui n'avez ni pères, ni mères, ni frères, ni sœurs, ni famille; voici votre consolateur, aflligés qui êtes sans consolations ; voici votre époux, Église de Dieu, votre époux qui doit vous fèter jour et nuit, enseigner vos dogmes, organiser vos pompes, et distribuer vos sacrements.
Comment veut-on faire entrer dans la maison et le cœur du prêtre, avec l'adoption d’un fils ou d’une fille, les soucis de l'ambition, l’orgueil du rang, l'amour du lucre, l'esprit d'épargne, les plaisirs et les affaires. S'il adopte, et s’il n’amasse point pour son fils, il manque à ses devoirs prévoyants de père; s’il adopte, et s’il amasse pour soi, pour son fils, pour ses petits-enfants, il manque à ses devoirs aumôniers de prêtre. Le prêtre, en un mot, sous quelque point de vue qu'on l’envisage , prêtre ancien ou prêtre nouveau, prêtre fidèle ou prêtre apostat, prêtre vertueux ou prêtre criminel, prêtre avec charge d’âmes ou sans charge d’âmes, mais prêtre toujours , prêtre imprimé sur le front par le saint toucher du pontife, et en son äme par le sceau vivant de la foi, ne peut devenir, naturellement ni adoptivement, père et chef de famille.
Nous traitons ici la question à la fois pour le prêtre et pour le juge; car si l’adoption n’est qu’un écoulement du mariage, Pempêchement canonique du mariage est une loi que, d’après son serment, le prêtre est tenu de suivre, et que, d’après le concordat, le juge est tenu d'appliquer, 11 ne faut donc pas se cramponner, comme en première instance, aux circonstances extérieures et singulières d’un fait transitoire ; il ne faut pas se loger étroitement dans les cases d’une distinction; il ne faut pas dire que les espèces se jugent d’après les espèces , et qu’on ne s’embarrasse pas des conséquences. Le public, lui, plus logicien que vous ne l’etes, s'en embarrassera beaucoup ; il détachera le droit du fait; il n’apercevra que l’adoption permise aux prêtres, en thèse générale, et non par circonstance, aux prêtres de toutes les dates , et non d’une seule date. Eh ! pourquoi les prêtres de juin 1844 n’adopteraient-ils pas aussi bien que les prêtres de juin 1793? Que signifie cette distinction arbitraire ? où est-elle écrite ? qu'est-ce qui la justifie? qui obliget-elle? Pourquoi les prêtres n'adopteraient-ils pas non plus des enfants naturels, à l’exemple des laïques, qui ne se servent d’une si complaisante loi que pour cela! N'est-ce pas d’ailleurs une fausse adoption, une adoption imparfaite, que celle d’un célibataire? Ne transporte-t-on pas ainsi la fiction dans la fiction? Si le prêtre peut adopter un garçon, il peut adopter une fille, une fille de vingt et un ans, qui vivra avec lui, côte à côte, sous le même toit, et presque sur ses genoux , et ce ne sera seulement qu'un peu plus scandaleux que le mariage. Le public ne verra bientôt plus dans l’adopté que le fils d’un prêtre, la fille d’un prêtre. L’adopté lappellera mon père, l’adoptée l’appellera mon père. Le prêtre adoptant aura un fils, il aura une fille, il aura des petits-enfants. De là au mariage des prêtres combien de pas y a-t-il à faire? je le demande.
La cour de cassation, personne d’une si grande sagesse, gardienne austère et prude de la religion, de la discipline et des mœurs, ne voudra point porter atteinte aux règles sacramentelles de l'Église; elle ne permettra pas que le souffle des passions ternisse l'éclat de la chasteté catholique; elle craindra que le désordre des sens ne s’introduise dans le foyer du presbytère, sous des causes simulées d'adoption ; que ces adoptions, une fois souffertes, ne se multiplient avec le relächement de la foi, et ne se substituent frauduleusement aux mariages prohibés; que le célibat virginal et perpétuel du prêtre, qui fait la force et le prestige du catholicisme, en assurant le secret de la confession et le service exact des autels, ne soit d'abord altéré par l'adoption, pour
être ensuite corrompu et dissous par le mariage; qu’il n’y ait qu'un pas de l’un à l’autre, et des indiscrétions du père aux confidences de l'époux. Elle sait que l'adoption, telle qu’elle est constituée par le Code civil, n’a eu originairement pour but que de perpétuer, dans l'aristocratie des grands et des rois, les rangs et les fortunes , et que le prêtre catholique, célibataire indélébile et perpétuel, ne peut s'employer à ces deux fins ; que sa mission , en effet, n’est pas de continuer les races par la filiation naturelle ou adoptive, ni de transmettre les fortunes par la thésaurisation des capitaux, des maïsons et des terres ; que si ses mains, à la fin d’une carrière ‘d’abnégatiorn et de charité, ne se sont pas toutes vidées dans les mains des pauvres, et qu’il lui reste encore quelques parcelles d’or entre les doigts, il n’a pas besoin , pour en disposer commé il lui plaira, de violer les règles de la discipline catholique qu'il a fait vœu d'observer, puisque le Code civil laisse la faculté d’épuiser collatéralement, par donation où par testament, la totalité de ses biens. Leprètre est, dans nos sociétés catholiques, comme le roi dans les États constitutionnels, un personnage exceptionnel; tous deux vivent d’une vie consacrée , sous une législation à part. Encore faut-il dire que, sile sceau de la royauté peut s’effacer sur le front des rois, le sceau de l’ordre ne peut s’effacer sur le front du prêtre. 11 y a entre eux la différence de ce qui est terrestre à ce qui est divin, de ce qui est passager à ce qui est éternel.
L'affaire en question avait été résolue en fait par la cour royale, qui tirait son motif de décider de ce que, dans l’espèce , le prêtre adoptant m'était plus depuis longtemps prêtre, et de ce que son indélébilité s’était usée, en quélque sorte, dans les frottements de la révolution, qui ont usé tant de choses. Mais la cour de cassation ne s’est point arrêtée aux circonstances particulières et accidentelles du fait; elle a voulu résoudre la question en principe. Son arrêt est motivé sur ce que les saints canons reçus en France, non plus que le Code civil, n’interdisent pas l'adoption aux prôtres; d’où la cour de cassation a induit que l'adoption leur était permise comme aux autres citoyens. On voit aisément qu’elle s’est trouvée placéé sous l'infltence de la guerre universitaire alors toute brûlante. Les tribunaux s'imaginent assez volontiers qu’ils sont héritiers des anciens parlements par une sorte de succession non interrompue, et qu’ils doivent faire revivre les maximes de l'antiquité. Or, l’on sait que les parlements luttaient, par esprit de corps autant que par opinion, contre le clergé. Naturellement, les tribunaux favoriseront l’université plutôt que le clergé; et il ne faut pas croire qu'ils soient plus exempts de préjugés et de passions que les corps administratifs et que le clergé lui-même. L’occasion'était trop belle ici pour la manquer. On a cru que ce serait un bon coup à faire, que de trancher doctrinalement la question.
Maïs on pourrait demander d’abora pourquoi la cour de cassation s’est appuyée sur le concordat qu’elle appelle de l’an X, quoique le concordat ne soit pas de lan X, mais de l'an IX. C’est, il est vrai, la prétention des adversaires du clergé, de confondre le concordat du 26 messidor an IX avec la loi du 18 germinal an X, dont les articles organiques ont été rédigés pour mettre à exécution le concordat. Mais on feint toujours d'oublier que le con’ordat est un traité passé entre le pape et le premier consul de la république française. Ce traité n’a trait qu'à la restauration du culte catholique , aboli de fait et de droit pendant la tourmente révolntionnaire. Du reste, après avoir recommandé aux évêques réfractaires de céder, et maintenu la validité des ventes des biens du clergé, confisqués, aliénés, et passés entre les mains d'innombrables détenteurs , il stipule une indemnité dé traitement convenable pour le clergé, et règle ensuite, par quelques dispositions transitoires, des points purement secondaires. Tel est lé concordat de l'an IX, ni plus ni moins. I nwy est pas dit un mot des saints canons , dé la réception
CÉLIBAT DES PRÊTRES
des bulles, des conciles provinciaux et nationaux, ni des appels comme d’abus. Tous ces points devaient nécessairement être traités et réglés entre les mêmes parties contractantes, comme dépendances du concordat. Mais on avait affaire à un homme qui n’aimait pas les lenteurs de la diplomatie, qui était pressé d’en finir, qui voulait mettre tout de suite en exercice le culte restauré, ne fûüt-ce que pour voir comment cela irait; êt, au besoin, avait-il pas un grand sabre pour trancher les difficultés de toute sorte? On rattacha donc comme on put les mesures organiques au concordat ; on appela le tout Loi, et on présenta cet amalgame diplomatique et législatif à ce corps de muets qui recevaient, dans un respectueux silence, pour les enregistrer avec une édifiante humilité, toutes les volontés, bonnes ou mauvaises, d’un despotesabreur. Lepape eut beau protester, on se moquait bien du bonhomme! On alla toujours son train, et si bien que les trois quarts des gens s’imaginent aujourd’hui qu’il n’y à pas la moindre différence entre les lois organiques et le concordat.
Il est certain que les tribunaux et le conseil d’État, et tous les publicistes presqué, n'ont jamais fait difficulté de regarder le pape et les évêques comme liés par ce concordat en deux parties. La cour de cassation a embrassé ce système sans ytropréfléchir. Elle a conclu, de ce quenul canon reçu en France n’interdisait l’adoptian, que l’adoption était permise : c’est là, il faut l'avouer, une preuve négative qui est sans force, car l'adoption n'ayant jamais existé civilement en France avant le Code civil, et depuis ce code aucun canon n’ayant été reçu, il serait difficile de s’appuyer sur l'absence du canon. L’argumentation de l'arrêt est sans solidité, parce qu’ilest sans fondement. Au surplus, c’est une singulière prétention, une manie de la puissance civile en France, et de tous temps, de vouloir toujours se mêler de canons, de décrétales et de coneiles pour réformer, disent-ils, les empiétements de la tyrannie papale. Il est probable quenous nons occupons beaucoup plus du saint-siége que le saint-siége ne s'occupe de nous. Dans un pays comme le nôtre, où, depuis près de soixante ans, règne la séparation des pouvoirs administratif et judiciaire, il serait bon qu’on ne cherchât pas à confondre le pouvoir temporel avec le pouvoir spirituel, et qu'on laissât chacun d’eux à sa place. La cour de cassation n’est pas le protecteur et le vengeur des saints canons. Elle doit examiner les affaires civiles et les juger d’après les lois civiles, et elle n’a que faire avec Rome et avec ses canons. Une pareille prétention brouillerait tout. La Charte, en proclamant la libertédes cultes, ne voyait dans le citoyen que le citoyen. Le concordat n’est pour rien dans tout cela.
La cour de cassation n’avait qu’un seul point à vérifier, et ” c'est celui-ci : la loi civile interdit-elle aux prêtres ou à toute autre classe de personnes l'adoption, qui est un contrat civil ? Si la loi civile n’interdit pas cet acte, il est permis. Cela est clair, et il était parfaitement inutile, comme l’a fait la cour de cassation, de s'attacher à des concordats sans application à l'espèce, et dont l’invocation était pour le moins inutile. La loi civile et les tribunaux civils ne se préoccupent pas, nous le savons, et ne doivent pas se préoccuper de la question religieuse, ni des effets de l'adoption des prêtres. Mais cependant, d’un autre côté, ce n'est pas une raison pour que les hommes religieux ne soient pas blessés de la conséquence qui résulte de l'arrêt. En effet, on aura beau dire, le caractère du prêtre catholique est indélébile, ou il n’y a plus de prêtre catholique. On ne, peut pas concevoir un prêtre adoptant, sans concevoir l'établissement d’une famille intérieure. Si l'on peut adopter un fils, on peut adopter une fille. HI faut doter sa fille, car, adoptive ou non, elle ne se mariera pas sans dot : or, pour donner une dot à sa fille, il faut amasser de l'argent, soigner ses biens, placer ses capitaux sur hypothèques. Voilà un prêtre jeté dans les embarras des affaires humaines, dans les tripotages de la bourse, dans la culture des terres ! Est-ce là l'esprit de dévouement, de dé-