‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 2)Chapitre 74 sur 556 · CABANIS · texte numérisé non relu

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mensité. On a dif que la médecine était sœur de la philosophie, parce qu’elle doit aussi descendre dans les profondeurs

. de l’homme intellectuel et moral, comme dans les entrailles

de son organisation corporelle. La médecine d’ailleurs , par les grands spectacles qu’elle dévoile à l'esprit humain, par la hauteur et l'indépendance de ses vues, plane sur tous les êtres; elle contemple la vie et la mort, le temps et les générations; elle scrute les plus sombres replis des causes naturelles qui nous font subsister; elle doit sonder les cœurs et deviner le secret de nos passions pour nous arracher à leurs tourments rongeurs ; magicienne habile, elle remue les fibres les plus cachées de nos amours propres et nous dérobe aux douleurs comme aux tristesses mortelles La médecine est encore la seule science qui s'élève au-dessus des préjugés et des superstilions, parce qu’elle est éclairée sur les causes naturelles des prestiges ou des miracles.

Cette étude était digne de Cabanis : elle remplissait merveilleusement ses méditations dans la solitude de la campagne, aux environs de Paris, à Auteuil. C’est là qu’il eut l’occasion de connaître la veuve du philosophe Helvétius, si célèbre par la société des hommes illustres de tous les pays qu’elle réunissait, Turgot, Franklin, d’Alembert, Diderot, Jefferson, Condillac, le baron d'Holbach et quelques autres. A cette période de la dissolution de l'antique monarchie française, tout l’ordre social était mis en question; les États- Unis d'Amérique se constituaient en république; les opinions religieuses étaient battues en ruine : et en renversant le colosse du despotisme, il était difficile qu’on n’outrepassât point les limites de la liberté : on s’occupait beaucoup plus des droits que des devoirs du citoyen. Aussi Cabanis, ulcéré contre toute autorité, dont il avait eu tant à souffrir dans son enfance , se présentait comme l’un des plus ardents partisans de la révolution qui fermentait. .

Avec de tels sentiments, Cabanis devait se montrer le plus chaud admirateur de Mirabeau. Celui-ci, ayant rencontré Cabanis dans la salle des députés, et se rappelant quelques pièces fugitives qu’il avait publiées, lui adressa des paroles flatteuses. Depuis ce moment, Cabanis se voua pour ainsi dire au culte de Mirabeau, qui bientôt ne sut plus se passer de lui, et qui employa sa plume. Le Mémoire sur l'Éducation publique, trouvé dans les papiers de ce dernier à sa mort, en 1791, est en effet de Cabanis, qui le publia luimême. Personne n'ignore qu’il fut le médecin de Mirabeau, dans les derniers temps de son existence. Chargé de la responsabilité immense, à cette époque, d’une vie sur laquelle la France et l’Europe avaient fixé leurs regards, Cabanis crut devoir appeler le médecin Antoine P etit. Mirabeau n'y consentit qu'après avoir appris de son ami que ce docteur avait abandonné le dauphin malade pour soigner une paysanne en couches, et qu'il avait répondu aux reproches de la reine en cette circonstance : « Je n’ai point abandonné votre fils : il eût été le dernier de vos palefreniers que je ne lui aurais pas donné plus de soins. » Cette dure impolitesse parut à Mirabeau un titre à sa confiance. Malgré les soins les plusempressés de Cabanis, le fougueux et éloquent tribun ne put être arraché à cette mort prématurée, que des excès de tous genres avaient provoquée. D'ailleurs, Mirabeau avait péri à propos, en quelque manière, pour sa renommée, puisqu'elle fut attaquée avec violence par le parti même auquel sa puissante parole avait donné la victoire. Cabanis s’indignait de voir flétrir ainsi la mémoire de son ami, et dans le Journal de la Maladie et de la Mort de Mirabeau , il répondit à diverses critiques sur le traitement qu’il avait employé.

Ce qui fait non moins d'honneur aux sentiments de son cœur, c’est la tendre sollicitude qu’il montra pour Condorcet, victime des fureurs révolutionnaires , et auquel il prodigua les plus douces consolations en recueïllant religieusement ses derniers écrits. Touchée de ces nobles soins, la belle-sœur de Condorcet, Charlotte Grouchy, sœur de Sophie sa veuve, et de celui qui devait être plus tard le maréchal

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Grouchy, épousa Cabanis; il eût vécu heureux si la liberté, qui était son idole, et si la république, dont il avait caressé la chimère, n’eussent point été déshonorées par de sanglantes saturnales, qui lui ravirent ses meilleurs amis. Sous le régime de la terreur, il vécut retiré, se livrant à des travaux particuliers, revoyant ses premiers essais et quelques traductions du grec, comme Pidylle de Bion sur la mort ’Adonis, outre celle de l’Iliade, et Le Serment du Médecin, imitation libre de celui d'Hippocrate. I avait aussi dédié à madame Helvétius un Choix de Littérature allemande, composé de différents morceaux de Gœthe et de Meissner, avec l'élégie célèbre de Gray sur un cimetière de campagne, traduite de l'anglais.

Cabanis s'était aussi fait connaître comme médecin par des Observations sur les Hôpitaux, en 1789. Ses vues philanthropiques réclamaient la divison des grands établissements de ce genre, si meurtriers, en petits hospices salubres et bien afrés. Sans contredit la remarque est vraie; on perdrait ainsi bien moins de malades, car les épidémies s’y éteindraient plus facilement; mais il s’'ensuivrait unenotable augmentation de dépenses, et on n’a point encore opéré cette réforme, malgré son évidente utilité. Cabanis a pareïillement réuni les rapports qu’il fit de 1791 à 1793 à la commission des hôpitaux. Il fut surtout chargé, au Conseil des Cinq-Cents, en lan vu, le 29 brumaire, du Rapport sur la loi d’organisation des écoles de médecine ; et c’est encore celle dont les bases servent à leur enseignement, car il y insistait sur les études cliniques, comme les plus propres à former de vrais médecins. Il voulait y joindre aussi, comme auxiliaire utile, les notions de l’art vétérinaire, puisqu'on peut tenter d’importantes expériences sur les animaux pour perfectionner la médecine humaine; de même , l’art vétérinaire peut s’enrichir de toutes les observations faites sur notre espèce. Dans son amour de la science médicale , il fonda un prix consistant en une réception gratuite de l’élève qui, chaque année, se serait le plus distingué par ses travaux et son savoir.

En 1797 Cabanis joignit à ses autres écrits déjà conrus un morceau remarquable : Du degré decertitude de la médecine, où il prouve fort bien que cet art existe, puisqu'il y a des choses nuisibles et d’autres utiles à la santé comme aux maladies ; c’est ce que démontre l'expérience. On peut faire son profit de ces observations ; donc il existe un art médical. Qu'il soit bien ou mal appliqué, cette question est autre; car cela dépend du jugement et du savoir du médecin praicien. Il eût pu ajouter que l'instinct des animaux les guide eux-mêmes dans leurs maladies, et qu’ils ont été les précepeurs de l’homme de la nature. Le médecin doit consulter ette nature dans ses inspirations médicatrices et laider selon ses tendances à se débarrasser des maux. On ne doit onc pas seulement rechercher si la médecine existe, mais s’il serait possible qu’elle n’existât point pour des êtres élicats et sensibles.

Ce travail conduisit Cabanis à jeter un Coup d'œil sur les évolutions et la réforme de la médecine (Paris, 1804). 1 y passe en revue, avec des aperçus brillants de philosohie, les différents systèmes qui tour à tour ont régné dans es sciences médicales, selon les opinions des hommes de énie qui s’y sont illustrés. Après avoir examiné avec une age critique ces théories, ces hypothèses diverses, à traers lesquelles la médecine à pu néanmoins grandir en exérience, ou se purifier d'erreurs, Cabanis propose ses oyens de réforme. 11 veut qu’on analyse les faits, qu’on lasse les phénomènes pour mettre de l’ordre dans les opéations de l'esprit, et surtout qu'on corrige le langage vicieux e la science, qui ne peut apporter que de la confusion et de ausses idées. Les connaissances physiques, chimiques, mahématiques, mécaniques, ete., si elles ont servi au dévelopement de la médecine, lui ont aussi fait des torts immenes, en imposant leurs explications aux phénomènes vitaux

dont la cause est et sera peut-être toujours ignorée. Cahanis veut que le vrai médecin se renferme dans l’observation, et ne se hasarde jamais dans ces ridicules opinions émises sur la digestion par trituration ou par fermentation, ete., soutenues de calculs mathématiques sur la force des membranes ou des fibres. C’est au lit des malades que la thérapeutique doit être consultée. IL est à remarquer surfout que Cabanis, tout philosophe qu’il est, reconnait les dangers d'appliquer trop rigoureusement les principes de telle ou telle philosophie à la médecine, C’est ainsi en effet qu'il y à eu des systèmes médicaux cartésiens , atomistes, mécaniciens, animistes , etc., soit par désir d'innover, soit par mépris pour les travaux de nos prédécesseurs, ou par ambition inquiète de se faire un nom; les passions humaines, on le voit, jouent leur rôle dans un art qui ne devrait être que le sacerdoce de l'humanité.

Nous passerons ses Observations sur les affections catarrhales en général (Paris, 1802), non qu’elles soient sans mérite, mais on n’y rencontre point d’aperçus nouveaux. Nous arrivons au plus grand titre de gloire de Cabanis, à son Traité du Physique et du Moral de l Homme (2 vol. in-8° ; Paris, 1802). L'auteur, nommé membre de la classe des sciences morales et politiques de l’Institut national, y avait lu les premiers mémoires qui composent son livre ; leur éclatant succès le détermina à les compléter par d’autres mémoires, qui ne furent pas compris parmi ceux de l’Institut. Ils sont au nombre total de douze : 1° Considérations générales sur l'étude de l’homme et sur les rapports de son organisation physique avec ses facultés ; 2° Histoire physiologique des sensations ; 3° Suite de l’histoire physiologique des sensations ; 4° De l'influence des âges sur les idées et sur Les affections morales ; 5° De l'influence des sexes sur le caractère des idées et des affections morales ; 6° De l'influence des tempéraments sur la formation des idées et des affections morales ; 7° De l'influence des maladies sur la formation des idées et des affections morales; S° De l'influence du régime sur les dispositions et les habitudes morales ; 9° De l'influence des climats sur les habitudes morales; 10° Considérations touchant la vie animale, les premières délerminations de la sensibilité, l'instinct, la sympathie, le sommeil, le délire; 11° De l'influence du moral sur le physique ; 12° enfin Des tempéraments acquis par les maladies Le climat , les travaux de l'esprit.

Partout, dans cet ouvrage, Cabanis fait dériver les dispositions des idées et des affections morales , de l’état matériel de nos organes; parce qu'il y voit correspondance, il en conclut que le moral n’est en effet que le retentissement du physique. Delà on a pu l’accuser de ne reconnaîtreen nous qu’une seule substance matérielle, quoique plus on moins parfaitement organisée. Ainsi, dans le mémoire même qui a pour titre De l'influence du moral sur le physique, c’est encore, selon Cabanis, la prédominance du système nerveux cérébral qui réagit sur tous les autres appareils ou systèmes de nos organes, en sorte que ce serait le physique d’un organe dominateur qui opérerait sur des organes inférieurs en puissance. Mais de ce matérialisme il résulterait que la matière serait active par elle seule et capable de penser, capable de se modifier spontanément ou de se créer des propriétés nouvelles. En un mot, une masse informe, dans l’origine des choses, s’organiserait d’elle seule en homme, en cerveau pensant, avec cette science incomparable et cette sagesse de rapports infinie, de l’œil avec la lumière, des sexes, l’un relativement à l’autre, qui existe jusque chez les plantes destituées de tout moyen d'intelligence, Le cerveau sécrèterait la pensée comme une glande sécrète une humeur. On comprend toutes les difficultés qui résultent de cette hypothèse, puisqu'il faut accorder l’intelligence à la matière inorganique la plus brute, afin qu’elle fasse et crée de l'organisme intelligent. Le cadavre doit, d’après ces principes, conserver ses

facultés intellectuelles et morales, non point alors en acte, mais en essence, ou virtuellement, avec les propriétés intrinsèques et inaliénables de la matière, composée de carbone, d'azote, d'hydrogène, d'oxygène, réunis ou séparés par la mort. Autrement, d’où viendraient l'intelligence, la raison, puisqu'il n’existerait aucune substance spirituelle distincte de la matière. Aussi Cabanis, dans son premier mémoire, avait-il laissé entrevoir la possibilité de la spontanéité des générations ou des créations organiques de la matière livrée à ses propres forces. Il faut bien que celte opinion ne l'ait pas complétement satisfait plus tard, puisque dans un Essai sur les causes premières, adressé à M. Fauriel ( mais que ses amis ou les admirateurs de son système retinrent inédit pendant Jongtemps ), Cabanis se trouve forcé de recourir à la foute-puissante intervention d’une cause supérieure à la matière. Dans ce petit écrit, qui témoigne de la sincérité d'esprit de son auteur, il ne peut comprendre les merveilleux rapports qui lient les êtres et qui ont construit des organisations si savantes , sans qu’une force intelligente, universelle, pénètre la matière et lui communique un rayon de son génie. Ici, Cabanis tombe dans l’animisme, peu différent de celui de Stahl, et il est déiste; il sépare les deux substances qu’il avait précédemment confondues en une seule avec Spinosa et les anciens atomistes ou épicuriens.

+ Ilest permis de douter que Cabanis, si ardent ami de la liberté humaine, ait consenti à toutes les conséquences du système matérialiste, qui nécessairement aboutissent à l’esclavage et au despotisme. En effet, si nous ne sommes que le produit de notre organisation corporelle, il faut que nous en subissions tous les résultats comme la brute, qui n’est pas maîtresse de résister à ses appétits, à ses instincts dominateurs ; elle se montre tigre ou agneau, tyran ou victime, par une force irrésistible. Que dirait Cabanis ou son disciple devant un génie despolique, celui de César ou de Napoléon? Le maître étant formé par la nature pour dominer, par sa supériorité organique cérébrale, les génies inférieurs seraient condamnés à l’obéissance d’après le même droit que l'homme s’arroge sur les animaux. De même, le blanc aurait des titres suffisants pour réduire le nègre à l’esclavage. Dans toute famille, il peut naître des esprits supérieurs comme des idiots, et si, d’après Cabanis, l'habitude seule a le pouvoir d'agrandir les organes employés, l’homme civilisé depuis des siècles aura le droit de se soumettre les sauvages, les esclaves, dès longtemps asservis et croupissant depuis des siècles dans l'ignorance, En un mot, si tout être peut ou doit se prévaloir des avantages de son organisation matérielle ou d’une puissance acquise par le régime carnivore sur l’herbivore, etc., c’est une loi de la destinée qu’il faut accomplir sans murmure : malheur aux faibles et aux vaincus! De quel droit s’armer contre l’audacieux scélérat qui se dit jouir de prérogatives attribuées par la nature? Ainsi la femme et l'enfant sont des êtres surbordonnés. Ni le supérieur, qui suit l'instinct de son ambition et de son despotisme, ni l'inférieur, rampant dans la servitude, ne peuvent accuser que la nécessité des choses : nul génie ne doit s’enorgueillir de ses découvertes, nul imbécile se plaindre de sa stupidité, si son organisation seule le réduit au rôle passif de l'arbre qui porte ou des sauvageons acerbes ou des fruits délicieux. Bien plus, la déformation, les monstruosités de naissance physiques et morales serviront dans cette hypothèse à justifier des penchants atroces et criminels ; Tibère ou Néron s’excuseront sur une dépravation innée de leur tempérament ou d’une sensibilité viciée; il n’y aura plus de vertu louable lorsqu'on n’y verra qu'un mécanisme organique bien équilibré.

Aussi les successeurs de Cabanis ne croient aucun crime ou vice punissable de mort : c’est plutôt pour eux comme une maladie excusable où une folie à guérir, Is dépouillent les actions de moralité, s'ils ôtent en effet toute olonté

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