BIGOT DE PRÉAMENEU — BIGOT DE MOROGUES
bientôt l'élection le replaça dans le tribunal unique substitué aux anciens tribunaux d'arrondissement de la Seine, et ses collègues le choisirent pour présider une des sections. Le 18 brumaire, en rétablissant le règne de l’ordre et des lois, ouvrit une carrière plus élevée aux talents et au dévouement éclairé de M. Bigot de Préameneu. Le premier consul cherchait à s'attacher tous les hommes que leur caractère et leurs services antérieurs avaient entourés d'une juste considération. A ce titre M. Bigot se recommandait à son attention : il le nomma commissaire du gouvernement (procureur général) près le tribunal de cassation, et lui conféra quelques mois plus tard une mission plus glorieuse, bien que purement temporaire, et qui suflirait pour illustrer son nom. M. Bigot fut chargé, avec Tronchet et Portalis, de préparer la rédaction de ce Code civil, un des plus beaux titres de gloire de l'homme de génie qui sut le vouloir, qui en fut lui-même un des auteurs, et qui parvint enfin, en dépit des résistances, des préjugés et des obstacles de tous genres, à en doter la France. M. Bigot de Préameneu se livra avec ardeur à cet immense travail. Le premier consul, selon les habitudes de son esprit, avait assigné par avance le terme des travaux confiés aux trois commissaires. Ce terme ne fut point dépassé. M. Bigot, nommé conseiller d’État, puis président du comité de législation, prit en cette double qualité une part active aux discussions qui s’engagèrent plus tard devant le Corps législatif, et rédigea l'exposé des motifs de plusieurs titres. Son nom est donc resté attaché à cet admirable monument de législation.
Ses fonctions de président du comité de législation l’avaient initié aux questions ecclésiastiques ; il fut chargé de diriger exclusivement cette branche importante du gouvernement par sa nomination au ministère des cultes. Portalis, qui avait aussi contribué avec éclat à la rédaction du Code eivil, et qui occupait ce ministère depuis plusieurs années, était mort le 5 août 1807 ; l'empereur lui donna M. de Préameneu pour successeur. Les circonstances étaient graves, et réclamaient des qualités spéciales. Le saint siége se livrait depuis quelque temps à de sourdes hostilités ; il refusait l'institution canonique aux évêques nommés par l’empereur ; il n'avait pas voulu s'associer au système continental, et les nécessités de la politique étaient sur le point d'engager le gouvernement français dans des mesures de rigueur contre le pouvorr pontifical. Il fallait au moins que le ministre Chargé de ces affaires tempérât par l’aménité des formes la sévérité des actes. Nul n’était plus propre à atteindre ce but que l’ancien défenseur du clergé à l’Assemblée législative , que le président du comité de législation, déjà habitué à régler ces grands intérèts. M. Bigot de Préameneu eut à intervenir dans les circonstances les plus critiques. Il est vrai que la volonté prépondérante de l’empereur re lui laissait qu’une part secondaire de responsabilité, mais cette part était encore assez grande pour que l'aptitude spéciale qu'il y déploya exerçât une heureuse intiuence. Napoléon, poussé aux dernières extrémités contre le pape. s’emparant de ses États et de sa personne, voulait éviter de soulever dans le clergé français des résistances trop ouvertes. Il se proposait, pour assurer au culte une sorte de représentation et de pouvoir propre, de convoquer à Paris un concile œcuménique ; il avait formé, sous le nom de petit conseil du clergé de France, une commission composée de prélats et d’ecclésiastiques recommandables pour préparer le travail de ce concile et lui servir de conseil à lui-même. 11 faisait venir à Paris fous les cardinaux italiens pour assister à son mariage. Le pape, bien que prisonnier, créait encore de grands embarras. C'était le ministre des cultes qui dirigeait toutes les négociations officielles ou secrètes appropriées à une situation si compliquée. M. Bigot de Préameneu remplit cette tâche difficile avec assez de succès pour conserver la confiance de l’empereur jusqu'aux événements de 1814, et pen-
. dant les Cent-Jours il eut encore l'honneur d’être placé à la
DICT. DE LA CONVERS. — T. Ill
tôte de l’administration des cultes. 1 demeura fidèle au gouvernement dont il avait été l’un des plus dignes auxiliaires
La Restauration le rendit définitivement à l'étude qui avait toujours chariné sa vie, à sa famille, dont il était l'honneur, à ses amis, qui avaient toujours trouvé en lui des sentiment: affectueux et sincères. 11 mourut en 1825. Sa mort fut simple et modeste comine sa vie; et c’est en vain que l'esprit de parti, égarant son pieux successeur à l’Académie Française, s’efforça de ternir sa mémoire. Son nom restera comme celui d’un homme de bien qui a traversé avec honneur des temps difficiles, et a su conserver toujours sa modération en face des violences populaires et des emportements d'un pouvoir sans frein. Vivien, de l'Institut,
BIGOT DE MOROGUES {Pi£nne-MARIE-SÉBASTIEN, baron), minéralogiste, géologue, économiste et agronome distingué, né à Orléans, le 5 avril 1776, mort dans la même ville, le 15 juin 1840, descendait d’une famille noble d'Angleterre, qui, vers le onzième ou douzième siècle, était venue s'établir en France, où elle avait acquis la seigneurie de Morogues, dans le Berry. Le père du savant auquel est consacrée cette notice était Augustin-Pierre, vicomte de Mo- ROGUES, Ce major de vaisseau qui sous Louis XVI était connu dans la marine sous le nom d’/Zntrépide major.
Le baron de Morogues était bien jeune lorsqu'il perdit son père. Sa mère l’envoya à l’école de Vannes, avec l'intention de lui faire suivre la carrière de la marine, qu’avaient dignement parcourue son père, son aïeul et son bisaïeul. L'enfant s’adonna avec ardeur à l'étude. des sciences exactes; mais la Révolution ne tarda pas à supprimer l’école de Vannes. Le baron de Morogues n’avait encore que quinze ans, quand il vit la foudre révolutionnaire frapper une partie de sa famille. Mais, loin de se laisser aller à la haine et d’armer son bras d’un fer étranger pour le tourner contre sa patrie, il voulut étudier encore pour être utile à ses concitoyens. En 1794 il entra à l’École des Mines, où il méita les encouragements de ses maîtres, Vauquelin et Haüy. Compris dans la réforme que cet établissement subit en 1795, le baron de Morogues continua de suivre quelques cours et de se livrer à l’étude de la minéralogie dans le laboratoire de Vauquelin.
De retour à Orléans, il devint, par son mariage , le beaufrère du comte de Tristan. Unis déjà par les mêmes goûts scientifiques, ils firent ensemble un voyage où ils explorèrent la Bretagne, les Vosges, le Jura, la Suisse et la Savoie. Le Journal des Mines, les Annales du Muséum d'Histoire Naturelle et autres feuilles de l’époque suivirent presque jour par jour leurs traces en donnant au public des renseignements aussi positifs que curieux sur les productions minéralovinues des pays qu’ils venaient de parcourir. Revenu avec u grand nombre de matériaux, le baron de Morogues publia plusieurs mémoires intéressants. En 1810 il fit paraître des Observations minéralogiques et géologiques sur les principales substances des départements du Morbihan, du Finistère et des Côtes-du-Nord ; puis, en 1812, un Mémoire historique et physique sur les chutes de pierres tombées sur la surface de la terre à diverses époques , l’un des premiers qui aient paru sur cet ordre de phénomènes (voyez AÉROLITHES ).
En 1811, définitivement fixé dans sa propriété de la Source du Loiret, près d'Orléans, le baron de Morogues se fit agronome. Il eut la généreuse pensée d’améliorer la Sologne, d’en régénérer les habitants, et rien ne lui coûta pour vaincre les obstacles presque insurmontables qu’il rencontrait à chaque pas. 11 démontra la possibilité d'arriver à son but, dans une série décrits estimés, tels que : l’Essai sur l’appropriation des bois aux divers terrains de la Sologne; l'Essai sur la topographie de la Sologne et sur Les principaux moyens d'amélioration qu’elle présente; V'Essai sur les moyens d'améliorer l'agriculture en France, etc.
L'étude de l’agriculture, considérée dans ses rapports
avec la prospérité du pays, avec le commerce intérieur et étranger, avec les besoins du peuple, conduisit naturellement le baron de Morogues à l'étude de l’économie politique. Son premier opuscule sur cette matière parut en 1815 sous ce titre : De l'influence de la forme du gouvernement sur la gloire, l'honneur et la tranquillité nationale. L'auteur l'écrivit pour prouver, lors des élections de 1815, la nécessité de se rallier aux formes constitutionnelles. De même qu'il avait appliqué ses connaissances agricoles à l'amélioration des pays pauvres, ce fut principalement à l’amélioration des classes souffrantes qu’il consacra ses études politiques. Dans s0n ouvrage intitulé : La Noblesse constitutionnelle, ou Essai sur l'importance des honneurs et des distinctions héréditaires, appliqués et modifiés conformément aux progrès naturels de la Sociélé (Paris, 1825, in-8°), il démontra que les honneurs ne pouvaient plus être que la récompense du mérite et des services rendus à l'État, et que l’hérédité ne saurait les conserver sans le mérite personnel. Dans sa Politique religieuse et philosophique, ou Constitution morale du gouvernement (Paris, 1827, 4 vol. in-8°), après avoir remonté à l’origine des sociétés religieuses et politiques, il chercha à déduire de leurs progrès les causes de la révolution et la nécessité de ses institutions avec l'extension dont elles sont susceptibles. La censure l’empêcha de développer toutes ses opinions politiques; mais en 1834 il les émit plus librement dans sa Politique basée sur la morale.
Quoique le baron de Morogues fût partisan de la légitimité, les tendances réactionnaires de la Restauration le poussèrent dans les rangs de l’opposition. Aussi la révolution de Juillet le trouva-t-elle rallié à la cause nationale, et en 1835 il fut élevé à la dignité de pair de France. Il apporta dans Paccomplissement de ses devoirs législatifs un zèle incomparable, et il allait encore à la Chambre quand déjà ses forces défaillantes lui annonçaient l'approche de sa fin.
Le Cours complet d'Agriculture, publié presque complétement sous sa direction, renferme un grand nombre d'articles du baron de Morogues, articles où les connaissances de l'agronome ne le cèdent en rien à celles de l'économiste. 11 a aussi apporté sa collaboration aux premiers volumes de la Biographie Universelle de Michaud, à la Revue Encyclopédique, etc.
BIGOTINI (M'°), célèbre artiste de l'Opéra. Née à Paris, vers 1784, et nièce de Milon, elle débuta en 1804, et fut reçue comme remplaçant dans le genre noble. Le premier sujet dans ce genre était alors M"° Clotilde. Comme on voit aujourd’hui la manie, la vanité, la mode du chant introduite dans les classes les moins bien disposées à la culture de cet art, ainsi, au commencement de ce siècle, et pendant douze ou quinze ans, la société, à tous ses étages, avait ses virtuoses chorégraphiques. Sous l'Empire on ne chantait pas, on dansait. Aujourd’hui c’est le contraire : on ne danse pas, on chante. La vocalisation ayant pris un grand développement par le succès de l'opéra italien et de l'opéra français, nous avons eu des Sontag de salon, des Damoreau de comptoir; mais pendant l’époque impériale c'était la gavotte et le pas russe qui régnaient dans les soirées domestiques. L'art public se reflétant sur l’art privé, tous les yeux étaient fixés sur Vestris et Clotilde, sur Duport et Bigotini, sur Albert et Noblet. Ils tenaient le sceptre de la chorégraphie théâtrale. On ne voyait qu’en eux la perfection ds la grâce, de la noblesse, de la décence relative, et que dans leur pantomime l'expression d’actions ou de sujets élevés, gais sans bouffonnerie, comiques sans charge. Mie Bigotini brillait au premier rang. Elle régna sans partage du jour où M! Clotilde se fut retirée du théâtre.
D'une taille au-dessus de la moyenne, d'une beauté régu- Kère et sérieuse sans sévérité, douée des yeux noirs les plus expressifs et d'une chevelure d'ébène, M! Bigotini était assurément une des plus belles femmes du théâtre à cette