‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 132 sur 527 · BILLARD — BILLARDIÈRE · texte numérisé non relu

BILLARD — BILLARDIÈRE

soustractions, le plus léger examen de ses écritures suffsait pour s’en convaincre ; et si MM. les fermiers généraux ne les avaient pas découvertes plus tôt, c'était sans doute

parce que la Providence les avait frappés d’imprévoyance

et d’aveuglement. Ces erreurs si claires se renouvelaient chaque jour depuis plusieurs années. Il en inférait « qu'il pouvait à bon droit se regarder comme élant sous la garde de Dieu ».

Le prince de Conti avait fait le pari que Billard ne serait point pendu, ni même condamné à une peine quelconque. Il le perdit. Le vol était si énorme, si évident ; le procès avait eu une si grande publicité, que madame Dubarry ne put sauver Billard ; le chancelier lui-même, qui lui était tout dévoué, n’osa pas soustraire le coupable ni arrêter le cours de la justice, Billard fut condamné au pilori et au bannissement. « Le fameux banquetoutier Billard ,

écrivait madame du Deffant, a été au pilori à la Grève,

une seule fois, pendant deux heures, avec un écriteau : Banqueroulier frauduleux , commis infidèle. X] était en bas de soie, en habit noir, bien frisé, bien poudré. Quard le bourreau vint le chercher à la Conciergerie, il voulut l’embrasser, l’appela son frère, le remercia de ce qu'il lui ouvrait la porte du ciel, bénit Dieu de son humiliation, et récita des psaumes tant qu'il resta au carcan. Il fut conduit après hors de Paris; et comme sa sentence porte le bannissement , on ne doute pas qu'il n’aille à Rome auprès du général des jésuites ; et comme sa banqueroute est de cinq millions, il aura eu la précaution de faire passer des fonds dans les pays étrangers. Il aurait été juste de le condamner aux galères. »

Les prévisions de madame du Deffant se réalisèrent. Une berline bien attelée attendait Billard du Monceau à la barrière; il prit la route de Rome. Il était jésuite de robe courte; il soutint son rôle jusqu’à la fin. 1] avait été arrêté et mené à la Bastille le 17 décembre 1769; il y resta jusqu’au 18 février 1772, époque où il fut transféré à la Conciergerie , pour de là être conduit au pilori. L'abbé Grisel avait été plus heureux : il en fut quitte pour quelques mois de séjour à la Bastille. Durey ( de l'Yonne).

BILLARDIERE, genre de plantes de la famille des pittosporacées, institué par Smith, en l'honneur de La Billardière, auteur du Novæ Hollandiæ Plantarum Specimen.

Introduite en France il ya vingt-cinq à trente ans, dans nos collections de plantes de serre tempérée, la billardière sarmenteuse(billardiera scandens)y fut accueillieayec empressement, ainsi qu’un grand nombre de végétaux de la Nouvelle-Hollande, parce que ces plantes sont la plupart remarquables par leurs formes, la beauté de leurs fleurs, la singularité de leur feuillage, et, pour parler d’une manière gérérale, par leur ensemble, qui a peu d’analogie avec nos végétaux de France et même de l’Europe entière. La billardière sarmenteuse est ligneuse, grimpante, et acquiert 60 à 95 centimètres de hauteur ; ses rameaux sont grêles, ses feuilles dentées, velues et ovales, et ses fleurs, tirant sur le jaune, sont remarquables par leurs longs pétales, qui, quoique divisés profondément, donnent par leur rapprochement une disposition tubuleuse à cette fleur, de forme, de couleur et d’un aspect réellement peu communs. Ses fruits inclines et tombants, sont charnus et de forme oblongue.

On voit encore dans les collections de plantes de choix pour la serre tempérée la billardière variable (billardiera mutabilis), également originaire de l'Océanie, moins forte dans toutes ses parties que la précédente, et néanmoins fort recherchée par les amateurs.

Les billardières, étant originaires de l'une des parties froides de la Nouvelle-Hollande (le cap Var-Diemen ), pourront sans doute, ainsi que les autres plantes qui ont été rapportées de ce point de l'Océanie, être cultivées un jour en pleine terre en France.

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BILLARDIERE — BILLAUD-VARENNES

Les billardières se multiplient par boutures et par leurs graines ; on les tient en pot comme l’oranger : la terre qui leur convient le plus est celle de bruyère, ou toute autre terre douce et légère. C. ToLLarD aîné.

BILLAUD-VARENNES (Jean-Nicoras), né à La Rochelle, en 1760, et fils d’un avocat de cette ville, fut destiné de bonne heure à état ecclésiastique; il fit partie de la congrégation de l’Oratoire, et devint professeur au collége de Juilly; mais, son goût pour le théâtre lui ayant fait perdre sa place, il vint à Paris à l’âge de vingt-cinq ans, et fut reçu avocat au parlement de cette ville. 11 épousa quelque temps après une fille naturelle de M. de Verdun, fermier général. Il avait fait une étude approfondie de notre histoire et de notre droit public; et avant l'ouverture des états généraux il avait manifesté hautement son ardent amour pour la liberté et son horreur pour tous les genres de {yrannie.

Son premier ouvrage ne fut point, comme on l’a dit et répété dans toutes les biographies, un pamphlet éphémère, une diatribe fugitive passionnée, mais un grand tableau historique des révolutions dont la France avait été le théàtre depuis l’origine de la monarchie, Cet ouvrage, en 3 vol. in-8°, est intitulé : Despotisme du Ministère de France, ou Exposition des principes et moyens employés par l’aristocratie pour mettre la France dans les fers (Amsterdam , 1789). Son nom n’est indiqué que par les initiales B. V. Mais Billaud-Varennes a depuis déchiré le voile de l’anonyme, dont il avait cru devoir s’envelopper en 1789. Cet ouvrage, écrit sous l'influence d’une conviction profonde et de la plus vive irritation, se faisait remarquer par l’énergie du style et par une rare érudition. L'auteur ne raconte point , il ne discute point, il accuse; mais ses attaques ne portent que sur les ministres qui avaient abusé de l’autorité que les rois leur avaient confiée.

Voilà dans quelles dispositions la révolution trouva Billaud-Varennes. Il soutint d’abord les mêmes doctrines; il montra la même indépendance d’opinion et de caractère à la tribune de la société des Amis de la Constitution, si connue depuis sous le nom de Société des Jacobins, où il fut admis dès l’origine. I] prit une part très-active à l’insurrection du {0 août. On luia même reproché de s'être associé aux auteurs des massacres des 2 et 3 septembre,

Dans les derniers jours de l’orageuse session de l’Assemblée législative, il fut envoyé en mission dans les départements ; il ne dépendit pas de lui que les habitants et la municipalité de Châlons ne devinssent l’objet de mesures sévères et terribles de la part de l’Assemblée et de la municipalité de Paris. Il fut à cette époque élu substitut du procureur de la commune. Billaud-Varennes dut son élection à la part qu’il avait prise à l'insurrection du 10 août. Il était membre du cb qui siégeait alors à l’ancien hôtel Soubise, occupé maintenant par l’Imprimerie imperiale. Ce club eut une très-grande influence sur les élections des députés à la Convention. Les Girondins étaient en majorité au elub des Jacobins, qui avait alors une couleur républicaine moins prononcée que le club des Cordeliers. J1 était facile de prévoir les conséquences de l’ascendant de la commune de Paris sur l’Assemblée nationale et sur les départements. La nouvelle municipalité de Paris s’arrogea une véritable et toute-puissante dictature. Les Fédéralistes ou Girondins et les Montagnards se dessinèrent dès les premières séances de la Convention. Billaud, député de Paris, et membre de cette municipalité, appelée Commune du 10 août, appartenait par sa position, ses relations et ses doctrines politiques, au parti des Montagnards. Une nouvelle carrière s’ouvrait devant lui, il s’y jeta corps et âme; c'était l’homme des partis extrèmes.

En 1789 il s'était prononcé avec la plus véhémente énergie contre l'arbitraire ministériel; député à la Convention, il se constitua l'accusateur des rois et de la royauté, Mais

dans cette seconde période de sa vie politique, comme dans la première, il ne parlait et n’agissait que par conviction ; il ne voyait de moyen possible pour consolicer la liberté que dans la destruction de tout ce qui pouvait lui faire obstacle. Il n'était arrêté dans ses actions par aucune considération, même d'intérêt personnel.

Dans le procès de Louis XVT il proposa, le 13 décembre 1792, d'ajouter à l’acte d'accusation présenté par Barrère l’article suivant : « La nation t'accuse d’avoir fait prêter aux Suisses, dans la matinée du 10 août, le serment de soutenir ta puissance. La nation t'accuse d’avoir établi au château des Tuileries un bureau central, composé de plusieurs juges de paix, où se fomentaient tes desseins criminels. La nation t’accuse d’avoir donné ordre à Mandat, commandant de la garde nationale, de tirer sur le peuple par derrière, quand il serait entré dans les cours du ch4teau. Enfin, la nation te reproche l'arrestation du maire de Paris dans l’intérieur du château , pendant la nuit du 8 août. »

La Convention ayant, malgré son opposition, décidé que toutes les pièces dont Louis XVI pourrait avoir besoin pour sa défense lui seraient remises, et qu’il lui serait permis de choisir ses défenseurs, Billaud-Varennes s’indigna de ces formes dilatoires, s’emporta contre ceux qui en avaient appuyé la proposition, et qu’il qualifiait d'amis du tyran, et termina son impétueuse harangue en proposant de briser la statue de Brutus, placée dans la salle des séances. « Cet illustre Romain, s’écriait-il, n’a pas balancé à détruire un tyran, et la Convention ajourne la justice du peuple contre un roil » Il s’opposa avec la même véhémence à l'appel au peuple, et demanda si dans le cas où ce ridicule appel serait prononcé, les Français des Grandes-Indes, de l'Amérique et des îles seraient aussi convoqués pour prononcer sur cet appel, comme faisant partie du gouvernement français. Il vota en‘ces termes : « La mort dans les vingtquatre heures. »

La Convention hésitait à livrer à la publicité les pièces relatives à la trahison de Dumouriez; Billaud s’écria qu’il ne fallait rien cacher au peuple : « C’est à la nouvelle de la prise de Verdun qu’il s’est levé et qu’il a sauvé la patrie. » Le décret qui instituait ie tribunal révolutionnaire était à peine adopté que Billaud-Varennes n’hésita pas à témoigner ses craintes sur le pouvoir exorbitant et vraiment arbitraire conféré à cette redoutable juridiction. J1 pensa que les accusés auraient une puissante garantie dans-les jurés s’ils étaient choisis par tous les départements de la république , ef souvent renouvelés. Sa proposition fut rejetée; les jurés furent choisis dans le département de 1: Seine et les quatre départements les plus voisins de la capitale, et la Convention s’en attribua la nomination. La liste fut arrêtée les 13 et 15 mars 1793. Ces jurés devaient rester en fonctions jusqu'au 1° mai seulement. A cette époque la Convention devait procéder à leur remplacement en choisissant leurs successeurs dans tous les départements. Des décrets ultérieurs étendirent les attributions de ce tribunal. Le jour même où Billaud-Varennes proposait un jury départemental, il dénonçait à la Convention Clavière, ministre des finances, et le fameux Fournier l'Américain. Il signala celui-ci comme le provocateur et le chef de toutes les émeutes populaires, et l'autre comme son complice. I] était impossible de réunir dans une même accusation deux hommes plus opposés de caractère et d'opinion, et entre lesquels il ne pouvait y avoir aucun rapport.

Billaud-Varennes, envoyé en mission dans le département d’Ille-et-Vilaine, ne se fit point illusion sur le caractère, les forces et l'intensité de cette déplorable guerre de la Vendée, sur l'insuffisance des moyens adoptés pour en arrêter les progrès ; il se hâla de transmettre à la Convention le résultat de ses observations, et réclama avec instance l'envoi de nouvelles forces. Sa réclamation n’obtint aucun succès,

ct, convaincu de l'impuissance des moyens mis à sa disposition pour remplir sa mission, il revint s'asseoir à l'Assemblée, pour lui rendre, disait-il, son énergie républicaine.

Le 17 mai le conseil exécutif déposa sur le bureau de la Convention un travail sur lorganisation des états-majors. Billaud adressa les plus vifs reproches au conseil sur la présentalion de plusieurs officiers généraux ; il déclara ne vouloir prendre aucune part à une délibération qui aurait pour objèt la nomination des généraux Custine et Houchard au commandement en chef des armées du Nord et du Rhin. Le 27 du même mois il soutint avec la même acrimonie son opposition : il accusa formellement le général Custine d’avoir fait battre 30,000 Français par 6,000 ennemis.

La journée du 31 mai 1793 occupe une grande place dans les fastes de, la Convention nationale. Les deux partis qui la divisaicnt ont cessé de s’observer; le combat s'engage, et c’est un combat à outrance : d’un côté, les Girondins, sans autre appui que leurs talents et leur courage; de l’autre, la Montagne avec ses doctrines radicales, son audace, et l'immense pouvoir de la Commune de Paris et des sections armées. Lanjuinais se prononça contre la Commune et ses partisans, contre ce qu’on appelait déjà la révolution du 31 mai, à l'instant où elle ne faisait qu'éprouver ses forces. Billaud répondit à Lanjuinais par une accusation ; il lui reprocha d’avoir favorisé le parti de la contre-révolution à Rennes, et d’avoir protégé ouvertement les royalistes de cette ville. Il proposa le lendemain l'accusation des députés de la Gironde et de leurs partisans, et le renvoi de sa motion au comité de salut public pour faire, séance tenante, le rapport d’une pétition des autorilés révolutionnaires de Paris, qui proposaient diverses mesures de salut public. La pétition se terminait en ces termes : « Citoyens, le peuple est las d’ajourner sans cesse l'instant de son bonheur; il le laisse encore an moment entre vos mains : sauvez-le, ou nous vous déclarons qu'il va se sauver lui-même. »

Billaud-Varennes avait considéré le gouvernement révolutionnaire « comme moyen nécessaire pour comprimer tous les partis opposés au système démocratique ». 11 combattait avec la même violence tous ceux qui, par la modération ou l’exagération de leurs opinions politiques , pouvaient compromettre le succès de la révolution du 10 août, Il s’éleva avec le sentiment de la plus vive indignation contre jes doctrines anarchiques de Jacques Roux, à l’occasion d’une adresse contre les riches. 11 renouvela le 15 juillet ses attaques contre les Girondins, et fit décider leur mise en jugement. Le lendemain il fit comprendre dans la même accusation Polverel et Santonax, par le seul motif qu'ils étaient partisans de Brissot, Quinze jours après il partit en mission pour les départements du Nord et du Pas-de- Calais. La guerre civile ensanglantait les départements de l'Ouest; de nombreuses armées ennemies menaçaient ceux du Nord. Billaud se hâta de revenir à Paris, et, après avoir exposé le tableau des dangers qui menaçaient l’indépendance nationale, il proposa de faire marcher vers ie nord toutes les troupes de l’intérieur, et de mettre en réquisition tous les Français depuis l’âge de vingt ans jusqu’à celui de trente. Le 25 décembre quelques sections de Paris demandèrent la formation d’une armée révolutionnaire; il appuya leur pétition, et fit révoquer le décret qui défendait les visites domiciliaires pendant la nuit, Un décret d’accusation fut rendu le même jour contre les ministres Clavière et Lebrun. « I] faut, disait-il, que le tribunal révolutionnaire les juge, toute affaire cessante, et qu'ils pénissent avant huit jours. Lorsque leurs têtes seront tombées , ainsi que celle de Marie-Antoinette, dites aux puissances coalisées contre vous qu’un seul fil retient le fer suspendu sur la tête du fils du tyran, et que si elles font un pas de plus, il sera la première victime du peuple, »

I fut le même jour nommé président de la Convention.

BILLAUD-VARENNES

Le comité de salut public se vit presque entièrement renouvelé le 23 frimaire de l'an 11. Billaud fut élu, et ne cessa d’en faire partie qu’un mois après le 9 thermidor. Alors qu'il y siégeait encore, il fut accusé. Avant cette époque il avait été obligé de défendre ce même comité contre les attaques dont il était l’objet, et qu'il attribuait aux ennemis de la république.

C'était Billaud-Varennes qui avait proposé l'établissement d'un tribunal criminel extraordinaire. Il demanda que ce tribunal prit le nom de révolutionnaire. Nous avons dit plus haut les modifications qu’il proposa ensuite de faire à cette institution. Le gouvernement conventionnel de la république ne devait être d’abord que provisoire; il fut déclaré permanent jusqu’à la paix générale. Billaud-Varennes s’opposa à ce que le comité de salut public prît lenom de comité de gouvernement. « C’est la Convention, disait il, qui seule doit gouverner. » Il fit décréter en nivôse an JL que tout général ou fournisseur condamné serait exécuté à la tête des armées. Le 2 pluviôse, anniversaire de la mort de Louis XVI, il fit décréter que la Convention assisterait en corps à la fête de l'abolition de la royauté. Il s'était séparé de Danton dès qu’il l’avait soupçonné de vouloir substituer un nouveau patriciat à l’ancienne noblesse. Le système d'Hébert ne lui parut pas moins dangereux, et il se rendit l’accusateur de ce parti. Nul ne proposa plus d’accusations.

Vilalte, dans ses Révélations sur Les causes secrètes du 9 {hermidor, peint Billaud-Varennes « bilieux , inquiet et faux , pétri d’hypocrisie monacale , se laissant pénétrer par ses efforts mêmes à se rendre impénétrable, ayant toute la lenteur du crime qui médite et l'énergie concentrée pour le commettre... Son ambition, ajoute-t-il, ne peut souffrir de rivaux : il est morne, silencieux; ses regards sont vacillants et convulsifs, il marche comme à la dérobée; sa figure, au teint pâle, froide, sinistre, montre les symptômes d’un esprit aliéné. » Ce portrait est-il aussi fidèle que hideux ? L'histoire a prononcé. Billaud-Varennes disait de la tragédie de Timoléon : x Elle ne vaut rien, elle n'aura pas l'honneur de la représentation. Qu’entend Chénier par ce vers contrerévolutionnaire :

N'est-on jamais tyran qu'avec un diadème ? »

En littérature comme en politique, Billaud-Varennes avait toujours une opinion tranchée. 11 croyait sans doute que l’auteur faisait allusion à Robespierre, et alors Robespierre était pour Billaud-Varennes la personnification de toutes les vertus politiques. Billaud-Varennes, en provoquant des mesures terribles, ne s'est-il pas peint lui-même dans ces phrases : « Le sommeil est passé; le lion n’est pas mort parce qu’il dort; le moment où il s’éveille est celui où il étrangle et déchire ses victimes! » Quel sens attachait-il au mot acéphalocraltie, qu'il avait écrit et placé en tête d’un ouvrage sur la félicité publique, et qu'il publia en 1791? Les utopies de Billaud-Varennes ne se présentaient point sous une forme séduisante ; sa philanthropie était effrayante.

Robespierre, qui jusqu’à l’époque de la fête de l’Être suprême avait suivi avec la plus grande exactitude les | séances de la Convention et des Jacobins, ne s’y montrait plus que rarement ; il cessa tout à fait d’y paraitre. Ce changement de conduite fixa l'attention de ses collègues du comité de salut public. Leur confiance fut ébranlée. Enfin, il rompit le silence le 8 thermidor. Cette brusque réapparition après une longue absence, ce manifeste menaçant après un silence d’un mois, ne permettaient plus d'incertitude sur les nouveaux projets de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon. De nouvelles proscriptions menaçaient les autres membres du comité et la Convention elle-même, Mais dès le 22 floréal précédent Billaud-Varennes avait rompu ave Robespierre; il lui reprochait vivement d'avoir proposé à … la Convention, au nom du comité, un projet de décret sur lequel il n'avait pas mème été consulté, Robespierre s'était |

BILLAUD-VARENNES

excusé sur Cv que jusque alors fout s'était fait de confiance, et qu'il avait cru pouvoir agir seul avec Couthon. Billaud-Varennes, après lui avoir rappelé que jamais aucune mesure en matière grave n'avait été proposée à l’Assemblée qu'après avoir été soumise aux délibérations du comité et approuvée par la majorité de ses membres, ajoutait : « Le jour où un membre du comité se permettra de présenter seul un décret à la Convention, il n’y aura plus de liberté, il n’y aura plus l'opinion de plusieurs, comme dans les pays libres, mais la volonté d’un seul, pour proposer la législation. » La discussion continua, et Robespierre, ne se sentant plus soutenu par la majorité du comité, entra dans une véritable fureur. Cette séance devait être le signal d’une crise prochaine,

Une dernière scène, plus vive, plus passionnée, plus décisive, se passa au comité de salut public dans la nuit du 8 au 9 thermidor. Le 8 Robespierre avait prononcé à la Convention le discours de rentrée, qui annonçait de nouvelles proscriptions ; il l'avait répété le soir à la séance des Jacobins. Saint-Just était resté au comité jusqu’à minuit et demi ; il avait beaucoup parlé d’un rapport qu'il devait faire le lendemain ; il avait promis à ses collègues de le leur communiquer avant la séance, et il était sorti après avoir échangé des paroles vives avec Carnot et les autres membres qui restèrent en permanence. Is délibéraient et travaillaient encore le matin, lorsque Couthon entra, et un instant après un huissier lui remit un billet de Saint-Just ainsi conçu : « L’injustice a fermé mon cœur; je vais l'ouvrir tout entier à la Convention. » On veut garder ce billet, Couthon le déchire, et sort. Rulh se lève : « Allons, dit-il à ses collègues, allons démasquer ces scélérats, ou présenter nos têtes à la Convention. » Saint-Just n'avait encore prononcé que les premières phrases de son discours ; il est interrompu par Biilaud-Varennes , il ne peut continuer. On a cru ce discours perdu : Saint-Just avait laissé le manuscrit à la tribune; il a été publié dans un recueil de l'époque. Saint-Just y accusait tous ses collègues du comité et beaucoup d’autres membres de la Convention. Voici le passage relatif à Billaud, qu'il plaçait sur la même ligne que Collot-d’'Herboïis : « Collot et Billaud prennent peu de part depuis quelque temps aux délibérations ; ils paraissent livrés à des intérêts et des vues plus particulières. Billaud assiste à toutes les séances sans parler, à moins que ce ne soit dans le sens de ses passions, ou contre Paris, contre le tribunal révolutionnaire, contre les hommes dont il paraît souhaiter la perte. Je me plains de ce que lorsqu'on délibère il ferme les yeux et feint de dormir, comme si son attention se concentrait sur d’autres objets. A sa conduite taciturne a succédé l'inquiétude depuis quelques jours. » Il rappelle ensuite que lorsque les premiers bruits de dictature commencèrent à circuler, Billaud avait dit à Robespierre : « Nous sommes tes amis, nous avons toujours marché ensemble » , et que la veille il l'avait traité de Pisistrate ; il concluait de ces contradictions que Billaud-Varennes conspirait pour un nouvel ordre de choses, et cherchait à faire perdre aux plus ardents défenseurs de la république leur popularité. C'était, selon Saint-Just, un système de diffamation imaginé pour concentrer dans les mains de deux ou trois hommes tous les pouvoirs du comité. « Car, ajoutait-il, en même temps que Billaud- Varennes et Collot-d'Herboiïs ont conduit le plan, ils ont manifesté depuis quelque temps leur haine contre les Jacobins; ils ont cessé de les fréquenter. » +

Billaud-Varennes fut un des premiers qui accusèrent Robespierre dans la séance du 9 thermidor. Six jours après il donna sa démission de membre du comité de salut publie, et le 16 fructidor il fut, ainsi que Collot-d'Herbois, Barrère, Vadier, Amar, Vouland et David, dénoncé à la Convention nationale par le comité de Versailles, comme complice de Robespierre. Un décret déclara que sa conduite avait été conforme au vœu national. Une autre accusation

fut peu de temps après portée contre lui à la tribune de la Convention par Legendre; elle fut écartée par un ordre du jour, Billaud-Varennes ne tarda pas à se convaincre que le parti de la contre-révolution s'était emparé des résultats de la journée du 9 thermidor pour lexploiter à son profit. La réaction en était venue au point de ne plus dissimuler ses projets. Billaud-Varennes n'avait point cessé de se rendre aux séances des Jacobins. Son silence depuis le 9 thermidor avait été remarqué ; il le rompit enfin le 14 brumaire an [IE (4 novembre 1794). Il retraça sous les plus sombres couleurs le tableau des progrès de la contre-révolution. « Le lion que l’on croit mort, dit-il, n’est qu’endormi ; il est temps qu'il se réveille, qu’il se précipite sur ses ennemis, qu’il les déchire; le temps est venu d’écraser les ennemis de la république. » Son discours produisit la plus vive sensation. Le lendemain il fut accusé à la tribune d’avoir provoqué une insurrection contre la Convention nationale, Il ne rétracta pas ses paroles de la veille. Bentabole le somma de s'expliquer sur cette expression, Le réveil du lion. Billaud éluda la question en se jetant dans les généralités. Il lutta encore quelque temps contre ses infatigables adversaires , et succomba enfin. Il fut condamné à la déportation, ainsi que Collot-d’Herbois, Barrère et Vadier, sur le rapport de Saladin, au nom de la commission des vingt-et-un, le 12 germinal an III (1% avril 1795). 1] fut arrêté le lendemain, et conduit avec Barrère et Collotd’'Herbois au château de Ham, et ensuite à l’ile d'Oléron. Vadier s'était soustrait par la fuite au décret. L'ordre d’embarquer les autres pour Cayenne fut expédié, Barrère était malade, il ne partit point. Le navire qui transportait Billaud-Varennes et Collot-d'Herbois était à peine en pleine mer, qu'un autre décret rendu dans l’orageuse séance du 1°° prairial, et qui rappelait les déportés , parvint à Oléron. Il était trop tard. Les deux bannis arrivèrent à leur destination. Le nouveau décret ne les aurait pas rendus immédiatement à la liberté ; ils devaient, ainsi que Barrère, être traduits devant le tribunal de la Charente-Inférieure pour y être jugés.

Arrivé à Cayenne, Billaud-Varennes fut envoyé dans l’intérieur du pays, et séparé de Collot-d’Herbois, qui mourut bientôt après. Quant à lui, il était encore à Sinnamari quand les déportés du 18 fructidor y arrivèrent. On conçoit que les nouveaux prisonniers n’aient pas voulu selier avec Billaud- Varennes; cependant la conformité de malheur aurait dû, sinon détruire, du moins modérer leur antipathie. L'abbé Brottier, qui dans une opinion tout à fait opposée montrait la mêmeexaltation, se rapprocha de Billaud-Varennes, et bientôt une liaison intime s’établit entre le fougueux Jacobin et le fanatique défenseur de la royauté absolue.

On a publié en 1823 deux volumes in-8°, intitulés Mémoires de Billaud-Varennes : il en résulte qu’il aurait parcouru en missionnaire religieux et politique l'Amérique du Sud et les Antilles, et qu’il aurait pris une part très-active aux révolutions de l'Amérique méridionale et de Saint-Domingue. L'éditeur de ces mémoires, évidemment apocryphes, donne quelques fragments d’une lettre que lui aurait écrite l'abbé Grégoire, et cite un soi-disant ouvrage de Billaud- Varennes intitulé : Question du droit des gens : Les républicains d'Haïti possèdent-ils les conditions requises pour obtenir la ratification de leur indépendance? Par un observateur philosophe. Au Port-au-Prince, 1818, an XV de l'indépendance. Pendant le cours de la révolution française Pillaud-Varennes avait publié : 1° Plus de ministres, ou Point de grâce ; avertissement donné aux patrioles français et justifié par quelques circonstances de l'affaire de Nancy (1790); 2° Le Dernier Coup porté aux préjugés et à la superstition (1790); 3° Le Peintre politique, ou Tarif des opérations actuelles (1790) ; 4° l’Acéphalocratie, ou le Gouvernement fédératif démontré le meilleur de tous (1791); 5° Eléments du républica-

nisme (1793). On reproche avec raison à Billaud-Varennes un style emphatique et boursouflé et un grand luxe de métaphores. Des pensées souvent justes jaillissent quelquefois de ce chaos ; ces défauts sont moins sensibles dans son premier ouvrage que dans ceux qui l'ont suivi. C'était le style obligé de la polémique de l’époque. Il avait dans sa jeunesse cultivé la poésie. Durex (de l'Yonne).

Six ans s'étaient écoulés depuis que Biilaud-Varennes supportait son exil en véritable Romain, lorsque je le vis à Cayenne, où je servais en qualité d’aide de camp du gouverneur de cette colonie. L’amnistie qui rendit la liberté à tous les déportés me fournit l’occasion de connaître ses sentiments et la fermeté de son caractère. Le gouverneur me dicta la lettre dans laquelle il annonçait à cet ancien membre du Comité de salut public que l’arrêté des consuls faisait cesser sa déportation et qu’il pouvait retourner dans sa patrie. J’allai moi-mème porter ce message à Dorvilliers, petite habitation qui avait appartenu à un ancien gouverneur, et qui, restée sous le seqnestre comme bien d'émigré, venait d’être affermée à Billaud. Elle était située sur la pente d'une belle montagne, dont la mer baigne le pied dans le quartier connu sous le nom de Za Côte. Je le trouvai sous Ja galerie.de sa petite maison sans étage, couché dans son bamac. I se leva, vint à moi, et, avec la politesse qui lui était familière, me demanda ce qui lui procurait l’honneur de ma visite. « La fin de votre exil, » lui dis-je avec émotion; et lui remettant la lettre, j’y ajoutai les félicitations du gouverneur et les miennes.

Billaud-Varennes prit la dépêche ; un sourire glissa sur ses lèvres, mais ce n’était pas un sourire de joie; il me pria de mereposer dans son hamac, etlut lentement sans que je pusse reconnaître en lui la moindre émotion. Il était d’une haute stature ; sa figure large et pâle ne révélait son âme énergique par aucun signe extérieur. Sa physionomie était pleine de douceur; il portait une perruque rousse, taillée à la jacobin. Son accent, ses manières, annonçaient de l’affabilité et une distinction que son costume, plus que simple, ne pouvait effacer, Un pantalon, une veste de toile grossière, un chapeau à larges bords, de gros souliers, tel était le costume du Sparliate, I1 vivait paisiblement dans sa solitude. Les faibles produits de l'habitation suffisaient à ses besoins. Le hamac était le seul meuble de la galerie ; une table de sapin et trois chaises à moitié dépaillées composaient le mobilier de la pièce intérieure de cette maison, occupée par un des oligarques qui avaient gouverné la France. Sans me dire un seul mot sur le sujet de ma mission, il me pria d’accepter un verre de punch et de lui permettre d’aller répondre à la lettre obligeante du gouverneur. Pendant ce temps je visitai l’habitation; et lorsque je rentrai, Billaud-Varennes me remit avec gravité sa réponse, sans me laisser rien soupçonner de son contenu. Je courus près du gouverneur. Celui-ci connaissait notre Romain; il prit la lettre avec empressement, la lut, et me la remit en me disant : « Je m'y attendais. » Billaud s’exprimait à peu prèsainsi dans quelques lignes tracées d'une main ferme : « Je sais, par l’historre, que les consuls romains tenaient du peuple certains droits; mais le droit de faire grâce, que s’arrogent les consuls français, n'ayant pas été puisé à la même source, je ne puis accepter l’amnistie qu’ils prétendent m’accorder. »

Ce refus, d’ailleurs, ne changea rien à la position du déporté. Depuis l'arrivée de V. Hugues, il jouissait d’une complète liberté et se voyait traité avec tous les égards qu'il méritait. Il élait parti de France sans ressources; quelques colons le soutinrent dans sa détresse, il lui fallait si peu de chose! 11 se suffit à lui-même par son travail quand il eut affermé Dorvilliers. Peu de temps après, il éprouva un changement favorable dans sa fortune : son père mourut à La Rochelle, en lui laissant 30,000 francs. Dès ce moment il put jouir de la vie indépendante qu’il désirait. Du reste, Billaud était considéré à Cayenne comme citoyen français ;

BILLAUD-VARENNES

il y jouissait de ses droits civils, et y acheta une petité ha. bitation avec huit nègres et négresses sur le bord de la rivière du Tour de l’Ile. Des esclaves à un ancien membre du comité e salut public! quelle contradiction !

La situation de cette propriété était fort agréable. Billaud y construisit une demeure commode, et l’entoura de belles allées. 11 choisit pour culture le girofle, et pour principale industrie l'élève du bétail.

Mon habitation était limitrophe de la sienne, et nous nous visitions quelquefois. Je le trouvais toujours au travail, tantôt l’herminette ou le ciseau de charpentier à la maïn, planant les bois de sa maison, creusant les mortaises, sciant les tenons, tantôt ralliant son troupeau ou fouillant des trous pour ses plantations.

Un profond chagrin pesaitnéanmoins sur le cœur de Billaud, Après sa condamnation, sa jeune femme, qu’il avait adorée, et qu’il aimait peut-être encore, profitant de la loi du divorce, s'était remariée. Embarqué en 1806 sur Ze Vétéran, que commandait Jérôme Bonaparte, je suivis le prince à Paris. J'étais lié avec un chef de division du ministère des finances, qui m'invita à diner, en me disant que je trouverais chez lui Prieur (de la Marne) et une dame qui désirait faire ma connaissance. Le mystère me fut expliqué tout de suite en apercevant au cou de cette dame un grand médaillon sur lequel étaient peints avec une ressemblance frappante les traits de Billaud-Varennes. Je connaissais l’histoire de son divorce, et la beauté de madame Billaud justifiait à mes yeux la passion qu’elle avait inspirée à son mari. Elle vit bien que le portrait lui épargnaït la moitié de sa confidence, et, s'adressant à moi sans embarras, elle me dit : « Vous savez qui je suis, monsieur, et vous reconnaissez les traits de votre voisin de campagne ? — Oui, madame. — Mais cette perruque rouge, la porte-t-il toujours? — Oui, madame.— Mon Dieu! que cette manie est bizarre, et combien elle lui a fait de tort ! Sa physionomie, naturellement douce, en a été changée. Vous allez le revoir, monsieur : veuillez bien vous charger de cette lettre, Mais j'attends plus éncore de votre obligeance : soyez mon avocat auprès de cet u homme inflexible; obtenez de lui qu’il me permette d’aller partager son exil, devenu volontaire. Toutes mes lettres restent sans réponse, et je n’ai cessé de lui écrire depuis que la mort de mon second mari m’a rendu la liberté. Je sais tout ce qu'a d’affreux le séjour de Cayenne, et surtout la solitude que M. Billaud s’est faite sur sa petite habitation ; mais je n’attends plus de bonheur que dans notre réconciliation. Qu'il se rappelle la position dans laquelle il m'a laissée : je n'avais que vingt ans, un nom terrible à porter, et aucune ressource pour les preraiers besoins de la vie. Un homme âgé et riche, touché de cette position déplorable, m'offrit sa main. Je l’acceptai. 11 est mort; j'ai hérité de sa fortune; je désire la consacrer à améliorer le sort de M. Billaud à Cayenne, et pour me réunir à lui j'adopterai aussi sa nouvelle patrie. »

Je ne doutai pas du succès de ma mission en admiranf les beaux yeux de la jolie veuve. Bientôt le ministre de la marine me renvoya à Cayenne sur un bâtiment neutre, En route je perdis la lettre de madame Billaud. Arrivé dans la colonie, je profitai &e mon premier moment de liberté pour courir chez mon voisin m’excuser de mon élourderie et rem plir au moins ma mission verbale, Mon accent révélait le plus vif intérêt. Billaud m'écouta avec attention, et je saisis des larmes dans ses yeux. Je crus au succès de ma démarche; mais quand j'eus cessé de parler, l'homme inflexible me dit : « Ne regrettez pas la perte de cette lettre; je l'aurais déchirée sans la lire... 11 est des fautes irrépa= rables, » Puis le calme reparut sur son visage, et il me mena voir les progrès de ses plantations. 11 évita aussi de mè parler des affaires publiques, et d’une patrie où il avait pourtant laissé un nom marquant.

11 continua de vivre amsi retiré jusqu'en 1809, époque de

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