BIRON
qui eussent sans aucun doute jeté une vive lumière sur l'époque si dramatique et si agitée où vécut l’auteur, Biron tenait à honneur d'avoir successivement passé par tous les grades avant d'obtenir le bâton de maréchal; et sa devise était une mèche allumée, avec ces mots : PERIT, SED IN ARMIS. Une circonstance qu'il ne faut pas oublier de rapporter, c’est que Biron fut le parrain de l'enfant qui fut plus tard le maitre de la France sous le nom de cardinal de Richelieu, et que ce fut lui qui, sur les fonts du baptême, lui donna sou nom d’Armand,
BIRON (Cuances pe GONTAUT, duc pe), fils du précédent, pair et amiral de France, maréchal général des camps et armées du roi, gouverneur de Bourgogne et de Bresse, né en 1562, fit ses premières campagnes dans les armées de la Ligue. Et cependant 1! professait une égale indifférence pour les deux religions, causes alors de guerres cruelles, Dès sa jeunesse il montra un goût décidé pour les armes, et fut obligé de s'éloigner quelque temps de la cour à la suite d’un duel qui eut beaucoup d'éclat. Attaché à Henri IV dès l’avénement de ce prince, il devint son ami, son favori, et obtint un avancement rapide, qu'il justifia par ses talents et son intrépidité à Arques, à Ivry, aux siéges de Paris et de Rouen, au combat d’Aumale. Il était colonel des Suisses dès l’âge de quatorze ans; il fut bientôt maréchal de camp, puis lieutenant général. En 1592, après la mort de son père, le roi lui donna le titre d’amiral de France. Biron était d’une activité effrénée, brillant à la cour et sur les champs de bataille, prodigue, magnifique, sans aucun principe de morale, vain, léger, opiniâtre , présomptueux, n’épargnant pas même dans ses propos Henri IV, qui en 1594 lui donna le titre de maréchal de France, en échange de celui d’amiral , qu’il rendit à Villars. En 1595 il fut nommé gouverneur de Bourgogne ; Henri lui sauva la vie au combat de Fontaine-Française.
Mais Biron avait toujours besoin d'argent ; il s’irritait de ce que le roi n’épuisait pas pour lui son trésor. 11 devait bientôt passer du mécontentement au crime. Son ambition le perdit. Henri IV lui avait conféré le commandement de l'armée envoyée par lui contre le duc de Savoie, qui s’obstinait à se maintenir en possession du marquisat de Saluces. Biron s’empara de la capitale de cette principauté. Ce fnt pendant cette courte campagne que le roi d’Espagne et le duc de Savoie hasardèrent une négociation avec Biron. Ce ne fut qu'un premier essai. Henri érigea en duché-pairie la baronnie de Biron, et envoya le maréchal en ambassade auprès de la reine Élisabeth. Mais le roi d’Espagne n'avait point renoncé à ses prétentions à la couronne de France, il n'avait soutenu la Ligue que pour l'obtenir; il avait échoué sous les derniers Valois. Henri, qui leur ayait succédé, wavait point d’enfant légitime; à sa mort le trône se trouvait encore vacant. On promit à Biron la main de la fille du duc de Savoie et la principauté d’une province de France. On lui persuada que la politique avait eu plus de part que la reconnaissance aux dernières libéralités d'Henri, et que Pambassade de Londres n’était dans le fait qu’un véritable exil. Lafin, gentilhomme attaché à Biron, était l'agent secret de cette perfide et mystérieuse négociation. Il révéla à Henri 1V le complot, et lui remit toute la correspondance de Biron. Le maréchal était de retour de son ambassade de Londres. 11 était allé rejoindre Henri IV à Lyon. Ce prince Jui fit l'accueil le plus amical, lui rendit, ou parut lui rendre toute sa confiance, et lui remit le gouvernement de Bourgogne. |
Cependant Henri et son conseil ayant décidé de faire arrêter et juger Biron, l'exécution de ce projet fut ajournée au retour de la cour à Fontainebleau. Tout fut concerté entre le roi et Sully. Celui-ci fit préparer un bateau couvert pour conduire le maréchal à la Bastille, où il se rendit luimême afin de tout disposer pour le recevoir. Henri avait mandé le maréchal, qui était au jeu de la reine; il vint, et,
après un court entretien, il sortit, Vitry, capitaine des gardes (le même qui, sous le règne suivant, fit assassiner le maréchal d’Ancre), lattendait dans l’antichambre, et portant sa main gauche à la droite de Biron, et de l’autre saisissant son épée : « Monsieur, lui dit-il, le roi m’a dit de lui rendre compte de votre personne; baillez votre épée! — Tu te railles, Vitry? dit le maréchal, étonné, — Monsieur, le roi me l’a commandé, — Eh! je te prie, que je parle au roi! — Non, monsieur, le roi est retiré. » Biron remit son épée en s’écriant : « Ah! mon épée, qui as tant de fois fait de bons services ! » 11 resta sous la garde de Vitry, et fut conduit au bateau, qui le transporta à la Bastille, Le comte d'Auvergne, son coaccusé, fut en même temps arrêté par Praslin, autre capitaine des gardes, et conduit à la même prison.
La double opération terminée, Henri IV partit pour Paris, Où il entra par le faubourg Saint-Marceau. Il était à Saint-Maur-des-Fossés quand la famille du maréchal vint se jeter à ses pieds, et implorer sa clémence: Le duc de La Force parla au nom de tous. D’autres seigneurs, amis de Biron, se joignirent à ses parents. La réponse d'Henri IV leur laissa peu d'espérance. « J'ai toujours reçu, dit-il, les requêtes des amis du sieur Biron eu bonne part, ne faisant pas comme mes prédécesseurs, qui n’ont jamais voulu que non-seulement les parents et les amis du coupable parlassent pour eux, mais non pas même les père et mère, ni les frères. Jamais le roi François ne voulut que la femme de mon oncle, le prince de Condé, lui demandât pardon. Quant à la clémence dont vous voulez que j’use envers le sieur Biron, ce ne serait miséricorde, mais cruauté. S’il n'y allait que de mon intérêt particulier, je lui pardonnerais comme je lui pardonne de bon cœur; mais il y va de mon État, auquel je dois beaucoup, et de mes enfants que j'ai mis au monde, car ils pourront me le reprocher, et tout mon royaume. Je laisserai faire le cours de justice, et vous verrez le jugement qui en sera donné. J’apporterai ce que je pourrai à son innocence; je vous permets d’y faire ce que vous pourrez, jusqu’à ce que vous ayez connu qu'il soit criminel de lèse-majesté. Car alors le père ne peut solliciter pour son fils, le fils pour son père, le frère pour le frère. Ne vous rendez pas odieux à moi pour la grande amitié que vous lui portez. Quant à la note d’infamie, il n’y en a que pour lui. Le connétable de Saint-Pol, de qui je viens, le duc de Nemours (Jacques d’Armagnac}), de qui j’ai hérité, ont-ils laissé moins d'honneur à leur postérité? Le prince de Condé, mon oncle, n’eût-il pas eu la tête tranchée le lendemain, si le roi François 11 ne fût mort? Voilà pourquoi, vous autres, qui estes parents du sieur Biron, n’aurez aucune honte, pourvu que vous continuiez en ves fidélités, comme je m'en assure ; et tant s’en faut que je veuille vous ôter vos charges , que s’il en venait de nouvelles, je vous les donnerais. Voilà Saint-Angel, qu’il avait éloigné de lui parce qu’il était homme de bien. J’ai plus de regret à sa faute que vous-mêmes. Mais avoir entrepris contre son bienfaiteur, cela ne se peut supporter. » Le frère du maréchal insista sur ce que Biron n’avait rien entrepris contre la personne du roi. « Faites ce que vous pourrez, répondit Henri, pour son innocence ; je ferai de même. »
La suite de cette déplorable affaire prouvera s’il se rappela cette promesse. Biron comptait beaucoup sur l’ancienne amitié du roi et sur le crédit de sa famille. Cette confiance l'abandonna lorsqu'il vit qu’on entrait dans sa chambre sans armes, et qu’on le servait avec des couteaux sans pointe. « Ah! je vois bien, dit-il alors, qu’on veut me faire tenir le chemin de la Grève. » 11 circula à cette époque une longue lettre de Biron au roi; il demandait à être exilé en Hongrie, pour y combattre encore et y rétablir sa fortune; il affirmait que là, comme partout ailleurs , il serait et paraïlrait toujours Français. Il terminait ainsi : « Laïssezvous toucher, sire, à mes soupirs, et détournez de votre
règne ce prodig: de fortune, qu’un maréchal de France serve de funeste exemple aux Français, et que son roi, qui le voulait voir combattre dans les périls de la guerre, ait permis durant la paix qu’on lui ait igmominieusement ravi l’honneur et la vie! Faites-le, sire, et ne regardez pas tant à la conséquence de ce pardon qu’à la gloire d’avoir pu et voulu pardonner un crime punissable; car il est impossible que cet accident puisse arriver à d’autres, parce qu'il n’y a personne de vos sujets qui puisse être séduit comme j'ai été par les malheureux artifices de ceux qui aïmaient plus ma ruine que ma grandeur, et qui, se servant de mon ambition pour corrompre ma fidélité, m’ont conduit au danger où je me trouve. Voyez celte lettre, sire, de l'œil que Dieu a accoutumé de voir les larmes des pécheurs repentants, et surmontez votre juste courroux pour réduire cette victoire à la grâce que vous demande, sire, votre très-humble, etc. Brron. »
Le maréchal avait été arrêté dans la nuit du 13 au 14 juin 1602. Il avait été interrogé le 17 par les présidents Harlay et Blancmesnil et les deux plus anciens conseillers , Fleury et Thurin. Le parlement s’assembla le 6 juillet, et s’ajourna au {{ pour assister à la confection du procès. Les pairs ne se présentèrent point, quoiqu’ils en eussent reçu l’ordre exprès du roi, qui était venu de Fontainebleau à Paris pour leur ôter tout sujet d’excuse. La plupart alléguèrent que la cour ne les avait point appelés au procès du duc d’Aumale; d’autres, qu’ils étaient alliés ou amis de l'accusé. Lafin, dénonciateur de Biron, arriva à Paris le 13; il ne paraissait dans les rues qu'accompagné de quinze à vingt cavaliers, tous armés; le roi l'avait autorisé à se faire ainsi escorter pour sa sûreté. Le 15 il fut confronté avec le maréchal, qui lui dit pouille. Le parlement ne procéda à l'instruction que le 23. Le conseiller Fleury, rapporteur, communiqua une requête de la maréchale de Biron, tendant à ce que son fils fût assisté d’un conseil, a{£endu qu'élant homme de querre, il était peu versé en telles affaires ; mais, sur les conclusions des gens du roi, la cour rejeta sa demande, et continua l'examen du procès. Les audiences des 24, 25 et 26 furent employées à cet examen. Le chancelier était au palais à six heures du matin. Le 27 le maréchal y fut conduit dans un bateau couvert, avec quinze ou vingt soldats à bord; suivait un autre bateau rempli de gardes du corps et du chevalier du guet ; d’autres détachements marchaient sur les quais jusqu’à l’île du Palais, où le maréchal descendit, et fut conduit à la grand'chambre, où il subit un interrogatoire de deux heures, assis sur une basse et pelile sellette. A neuf heures, il fut ramené à la Bastille, comme il était venu, et avec la même escorte. Le Palais, les quais , les rues, étaient remplis de troupes.
Le 29, à six heures du matin, le chancelier ouvrit la dernière séance, composée de cent vingt-sept juges. Le maréchal fut condamné à estre décapité en place de Grève, comme atteint et convaincu d’avoir attenté à la personne du roi, et entrepris contre son Estal ; tous ses biens con- Jisqués, sa pairie réunie à la couronne, el dégradé de tous honneurs el dignilés. Le 30 une foule immense était réunie sur la place de la Bastille et à la Grève, et ne se sépara que le soir, On s'attendait que l'exécution aurait lieu ce jour-là. « Le lendemain, le roi adressa des lettres patentes par lesquelles il déclarait qu'aux instances et prières des parents du sieur de Biron, et pour l'amitié qu'il lui avait autrefois portée, et pour plusieurs autres grandes considérations, son plaisir était qu’il fût exécuté dans la Bastille, quoique l’arrêt portât qu'il le serait dans la place de Grève, voulant par ce moyen l’exempter de l’infamie d’un spectacle public. » La cour néanmoins délibéra si elle adresserait au roi des remontrances sur les changements apportés à son arrêt ; mais comme ces changements ne concernaient que le lieu de l'exécution, les lettres patentes furent enregistrées.
La principale question du procès n’était pas, quant à la culpabilité, de savoir si Biron avait conspiré, mais s'il avait