‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 20 sur 527 · BERKELEY · texte numérisé non relu

BERKELEY

les vérités étant solidaires, la doctrine de Berkeley est en réalité plus nuisible qu'utile aux idées religieuses,

La finesse des aperçus et la beauté de l'imagination sont si remarquables dans les œuvres de Berkeley, que sa réputation fut désormais fondée et que chacun rechercha sa compagnie. Les hommes des partis les plus opposés s'accordèrent pour le recommander. Il rédigea pour Steele quelques articles dans The Guardian, etil reçut chez lui Pope, dont il resta toujours lami depuis, Swift le recommanda au célèbre comte de Peterborough, qui, lorsqu'il fut nommé ambassadeur près le roi des Deux-Siciles et les différents Etats ilaliens, emmena avec lui en 1713 Berkeley à titre de chapelain et de secrétaire. Il revint en Angleterre avec ce seigneur, l’année suivante.

Les espérances d’avancernent qu'il avait pu concevoir ayant été déçues, par suite de la chute du ministère de la reine Anne, il accepta à peu de temps de là l'offre que lui fit Ashe, évèque de Clogher, d'accompagner son fils dans un voyage en Europe. Il y consacra cinq années de sa vie ; et indépendamment des endroits que tout voyageur ne manque jamais et qu’il est même tenu de visiter, il alla en xoir beaucoup d’autres où ne pénètre jamais le servum pecus, recueillant en route avec une admirable industrie des matériaux pour une histoire naturelle des contrées par lui parcourues ; malheurensement il les perdit dans la traversée, en se rendant à Naples. On trouve partout l’anecdote suivant laquelle, à son passage à Paris, en 1715, Berkeley serait allé rendre visiteàèMale branche, qu'il trouva malade d’une fluxion de poitrine. La discussion ne s’en établit pas moins entre les deux penseurs, et Malebranche, dit-on, y apporta une telle vivacité en combattant les idées de Berkeley sur J'immatérialisme, que son mal augmenta au point qu’il en mourut quelques jours après. Quelle mort pour un philosophe ! C’est là le cas de dire : Si non e vero, e ben trovato. 11 était de retour avec son élève en Angleterre en {721.11 faut savoir qu’à ce moment les esprits n’élaient pas moins ballucinés sur les bords de la Tamise que sur ceux dela Seine, et que de l’un et autre côté du détroit on se livrait avec l’entraînement le plus stupide à un monstrueux agiotage sur les actions de la Compagnie de la mer du Sud. Témoin des misères individuelles et de la démoralisation générale qui étaient le résultat de cette aberration, il puhlia dès la même année son Æssay Lowards preventing theruin of Great-Britain (Essai sur les moyens de prévenir la ruine de la Grande- Bretagne), réimprimé depuis dansses Miscellaneous Tracts.

A partir de ce moment les portes de la plus grande com- -pagnie s’ouvrirent devant lui. Pope le présenta à lord Burlington, lequel le recommanda au duc de Grafton , nommé tout récemment lord lieutenant d’irlande; et celui-ci en 1731 admit Berkeley au nombre de ses chapelains. I] consacra les derniers six mois de cette même année 1731 à se faire recevoir d’abord bachelier, puis docteur en théologie; et l’année suivante la mort de mistriss Vanhomrigh, si connue par son attachement pour Swift, fut très-inopinément pour lui la source d’un accroissement de fortune. Cette dame avait d’abord eu l'intention d'instituer pour héritier l’homine qu’elle aimait ; mais s'étant aperçue qu’il Pavait trompée pour Stella Johnson, elle déshérita l’infidèle, et partagea sa fortune, montant à 8,000 liv. st. (200,000 fr.), entreses deux exécuteurs testamentaires. Berkeley, qu’elle ne connaissait que parce qu'il lui avait été présenté dans le temps par Swift, était l'un d'eux. En 1724 il obtint, par le crédit du duc de Grafton, le doyenné de Derry, valant 1,100 liv. st. (27,500 fr.) de rente, IL s'était marié, et dès lors sa carrière paraissait fixée, lorsqu'en 1728, tourmenté du désir de convertir au christianisme les sauvages d'Amérique, il s’'embarqua pour Rhode-Island, où, sous la dénomination de co/lége de Saint-Paul, il fonda un établissement destiné à devenir linstrument et le moyen de cette conversion. Mais les ressources sur lesquelles il avait compté lui ayant fait défaut, force lui

fut de s’en revenir en Angleterre, en 1732, après avoir perdu dans cette pieuse entreprise une partie de son avoir.

Cette même année 1732 il publia Alciphron, or the minute philosopher (2 vol. in-8°), ouvrage spécialement dirigé contre les libres penseurs, L'année suivante il fut nommé évêque de Cloyne; et en 1745 lord Chesterfield Jui offrit de le faire nommer à l'évêché de Glogher, auquel étaient attachés des revenus bien plus considérables. Mais Berkeley refusa, 11 résida constamment à Cloyne, où il s’acquitta avec la plus grande conscience de tous ses devoirs épiscopaux, sans pour cela renoncer à ses études favorites.

C’est vers cette époque qu’il engagea avec quelques mathématiciens une controverse qui excila la plus vive attention dans le monde savant, Voici à quelle occasion : Addison avait transmis à l’évêque de Cloyne, au sujet de la conduite tenue à ses derniers moments par leur ami commun le D' Gartb, des détails qui avaient également affligé ces deux défenseurs de la religion révélée, En effet, Addison étant allé rendre visite au docteur et ayant entamé avec lui une conversation des plus sérieuses sur l’existence d’un autre monde : « Assurément, mon cher Addison, lui répliqua le moribond, j'ai de bonnes raisons pour ne pas croire à toutes ces sornettes-là, depuis que mon excellent ami le D' Halley, qui s’est tant occupé de démonstrations , m'a assuré que les doctrines du christianisme sont incompréhensibles , et que celte religion elle-même n’est qu’une immense imposture, » En conséquence l’évêque crut devoir descendre dans la lice contre Halley, et il lui adressa, comme à un mathématicien infidèle, un discours intitulé : The Analyst, dont le but est de prouver que les mathématiciens ont tort d’élever des objections contre les mystères de la foi, puisque dans la science ils admettent des mystères bien plus grands encore et même des faussetés ; et il fournissait pour preuve à l'appui de son assertion la théorie des fluxions. Il en résulta de longues discussions entre lui et quelques-uns des mathématiciens les plus éminents de l’époque.

En 1736 l’évêque de Cloyne fit paraître The Querist (le Questionneur), discours adressé aux magistrats à l’occasion des progrès toujours croissants de l’immoralité et de l’irréligion. Cette publication fut suivie de quelques autres de moindre importance. En 1744 il publia le livre si curieux et si intéressant qui a pour titre : Siris, a chain of philosophicalreflections and inquiries concerning the vertues of tar-water (Siris, ou enchaînement de réflexions et de reclerches philosophiques sur l’eau de goudron), spécifique contre la colique nerveuse dont il avait lui-même éprouvé la vertu. Au mois de juillet de la même année, il vint s'établir à Oxford avec toute sa famille , en partie pour surveiller de plus près l’éducation d’un fils, mais surtout afin de pouvoir satisfaire son goût pour l'étude, qui jamais n’aait été plus vif. Il oût volontiers changé son évêché pour un canonicat à Oxford; mais il n’obtint pas la permission de permuter. Dans cette capitale scientifique et littéraire de la Grande-Bretagne, il vécut entouré des respects universels, occupé de revoir et d'imprimer divers petits ouvrages qu'il avait encore en portefeuille ; mais il ne lui fut pas donné de goûter longtemps cette vie calme et studieuse , et il mourut subitement, le 14 janvier 1753, à l’âge de soixanteneuf ans, au moment où il écoutait un sermon que lui lisait sa femme. La belle âme de Berkeley se réfléchit dans tous ses écrits, de même qu’il y déploye l’érudition la plus profonde et la plus variée ; et {oute sa vie, si honorable et si honorée , justifie le témoignage que Pope a porté de lui :

Te Berkeley every virtue under heaven.

( Berkeley avait toutes les vertus qui existent sous le ciel). Cene fut que longtemps après sa mort qu’il parut une édition complète de ses œuvres (Londres, 1784, 2 vol.).

Le second fils de l'évêque de Cloyne, George BERKELEY, né à Londres, en 1723, mort en 1795, Commença sous les

Page 1