‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 206 sur 527 · BOCCACE · texte numérisé non relu

BOCCACE

national, dans la langue vulgaire, car dès lors cette langue fut fixée, son génie et ses ressources furent connues ; la langue vulgaire fut ennoblie Sous ce rapport on ne saurail assez louer Boccace : le service qu'il a rendu à son pays est inappréciable. Les poésies de Pétrarque ont exercé moins d'influence sur cette régénération de la langue italienne que la prose de son ami. Aussi, tous les écrivains du seizième siècle en parlent-ils avec une admiration qui va jusqu’au fanatisme. Un autre service que nous a rendu la publication des Contes de Boccace, c’est qu'à part le mérite du style, qui est immense, ils ont celui de peindre fidèlement les mœurs et les habitudes du peuple florentin à cette époque. Le Décaméron fut commencé à Naples, et terminé à Florence. ]l est précédé du tableau de la peste, qui achevait de désoler cette dernière ville, C’est le portique majestueux d’un édifice immortel.

Mais continuons la biographie de Boccace. La préférence qu’il avait pour la langue vulgaire ne lempêchait pas de payer à la science et à l’érudition le tribut de son temps el de ses recherches. Il joignit ses efforts à ceux de Pétrarque pour exhumer d'anciens manuscrits, et en transcrivit de sa main un si grand nombre qu’il est à peine croyable que sa vie tout entière ait pu y suffire. Son admiration pour le Dante l'engagea à faire lui-même une copie de la Divine Comédie, qui sous le rapport de l’art calligraphique et la perfection des dessins et des enluminures rivalise avec les plus beaux manuscrits. Cette copie, que Boccace avaït offerte à son ami Pétrarque, est maintenant précieusement conservée dans

- La bibliothèque publique de Florence. La langue grecque était alors une nouveauté : ceux qui pouvaient la comprendre étaient regardés comme des hommes précieux, et recherchés par tout ce qu'il y avait de riche et de puissant. C’est ce qui explique la vogue qu’eut un moment une espèce de pédant, nommé Léonce Pilate, fort malpropre et fort laid, mais qui pouvait lire Platon et Xénophon. Boccace se servit de cet habile interprète pour apprendre le grec. Il sacrifia même tout son patrimoine à la science; et lorsqu'il n'eut plus rien, ce fut en vain que Pétrarque lui offrit généreusement de l'aider de sa fortune.

- Cependant la santé de Boccace se ressentait des privations qu'il avait été obligé de s'imposer, ef, il faut bien le dire aussi, des excès de sa jeunesse; sa tète n’était plus aussi forte. Un religieux, nommé Pétroni, crut que le moment était venu de convertir notre nouvelliste, tant soit peu libertin. 11 y réussit au delà de ses espérances : notre conteur eut peur de la damnation éternelle ; il se confessa , se convertit, et, chose qu’on ne croirait pas si l’on ne connaissait jusqu'où peut aller notre faiblesse, il prit l’habit ecclésiastique. Cette conversion fut , au reste, de peu de durée, et son amour pour la théologie se calma aussi vite qu’il était venu. Profitant du conseil de Pétrarque, il reprit le cours de ses travaux. Mal reçu à Naples par le grand sénéchal du royaume, il alla à Venise se consoler de ce dédain de la sottise dans les bras de son ami. De retour à Florence, il vint chercher dans le village de Certaldo, berceau de sa famille, un refuge contre les importuns et un air plus pur. C’est là qu'il composa un grand nombre d'ouvrages latins, qui lui valurent pendant deux siècles l'admiration des érudits de Florence et de tout le monde savant. On visite encore avec intérêt la petite maison qu’il habita, et qui est pour ce coin de {erre un monument précieux, qu’on montre avec orgueil aux étrangers. Quelques siècles plus tard, la famille de Médicis fit sculpter sur une tour, dernier débris de cette habifation, l'inscription suivante :

Has olim exiguas coluit Boccacius ædes,

Nomine qui terras occupat, astra, polum,

Une maladie intérieure, qui menaçait depuis longtemps Son existence, lui laissait peu de forces. Cependant il en eut encore assez pour faire un dernier effort en l'honneur du

Dante. Une chaire spéciale venait d’être fondée pour la lecture de la Divine Comédie, Elle appartenait de droit à Boccace. Il consacra à l'étude de ce divin maitre les restes d’une vie qui s’éteignait. Les derniers accents de sa voix furent comme un hommage suprême rendu au poëte dont les écrits avaient charmé son existence. Sa fin fut précipitée et attristée par la nouvelle de la mort de son émule de gloire, de son ami, du vénérable Pétrarque. Il expira sous cette fatale impression, le 21 décembre 1375 , à l’âge de soixantedeux ans. Son fils naturel, qu’il paraissait avoir oublié, présida à ses funérailles, et fit inscrire sur son tombeau une épitaphe dont le dernier vers mérite d’être conservé :

Patria Certaldum , studium fuit alma poesis.

Les ouvrages de Boccace qui lui valurent le plus de gloire et de réputation sont précisément ceux que nous estimons le moins, et que nous ne lisons pas. Son Trailé de la Généalogie des dieux obtint de son vivant un succès prodigieux. Toutes les bibliothèques en eurent des copies, Ce phénomène s'explique facilement lorsqu'on se reporte à l'état des connaissances humaines à cette époque, et lorsqu'on réfléchit à l’avidité avec laquelle les savants s’emparaient alors de tous les débris de l’antiquité. L’empressement que nous mettons à être témoins de l'ouverture d’un sarcophage égyptien, du dépouillement d’une momie ou de l'arrivée sur nos rivages d’un obélisque couvert d’hiéroglyphes, peut seul donner une idée approximative , quoique bien affaihlie, de l'émotion et de l’avide curiosité avec lesquelles le peuple florentin accueillait, à cette époque de renaissance et d’exhumation, les ouvrages qui traitaient de l'antiquité grecque et romaine.

Boccace composa plusieurs traités, sur le modèle de ceux de Plutarque, dans le but de mettre la science à la portée du plus grand nombre : il y en a un De montibus, sylvis, Jontibus, etc., etc.; un autre sur les infortunes des femmes illustres, etc., etc. On a conservé de lui encore seize églogues en vers, qui ne méritent guère d’être lues. Son poëme de la Théséide, composé à Naples, dans sa jeunesse, pour plaire à sa chère Fiammetta, sera toujours lu avec quelque intérêt, parce qu’il offre le premier exemple de l'application d’un rhythme dont Boccace est regardé généralement comme l'inventeur : nous voulons parler de l'of{ava rima, forme plus harmonieuse et plus délicate que celle qui avait été employée jusque alors. La priorité de cette invention lui est cependant contestée; on l’attribue à un auteur français, à Thibaut, comte de Champagne. Un autre mérite de La Theséide, c’est d’avoir le sens commun, mérite qui était assez rare dans les poëmes publiés à cette époque. ZL Filostrato est plein d’anachronismes choquants, et de réminiscences homériques du plus mauvais goût. Le style, qui seul rappelle parfois celui du Décameron, lui valut l’honneur d’être compris par l’Académie de la Crusca dans les livres classiques de ce temps. Deux autres poêmes, Ninfale Fiesolano, l'Amorosa Viscone, participent des mêmes défauts et des mêmes qualités; si la conception en est mauvaise, le style en est assez bon. Son roman de Filicopo, farei &e citations mythologiques et rempli d'aventures romanesques, obtint un grand succès, et fut regardé par Boccace luimême comme le meilleur de ses ouvrages : on ne pourrait de nos jours en lire dix pages. Dans /a Fiammetta, autre roman, en sept livres, vous ne trouverez qu’un long et ennuyeux récit des amours de Fiammetta et de Pamphile. C’est sous ce nom que l’auteur se désigne. Corbaccio, o sia Laberinto d'amore, est une satire allégorique dirigée contre une veuve dont il était devenu amoureux à l’âge de plus de quarante ans, et qui s'était moquée de sa passion. L’Ameto, PAdmète, grossit inut'lement la masse des pastorales mêlées de prose et de vers, qui étaient alors le genre à la mode, Il fut imité depuis par Sannazar dans son Arcadie, et par Bembo dans son Asolani. L'Urbano est un roman qui,

à défaut d’autre mérite, a au moins celui d'etre court. . La vie du Dante par Boccace (Origine, vila e costumi di Dante Alighieri), bien qu'entachée de quelque déclamation, excite un vif intérêt, par le grand nombre d’anecdotes qu’elle renferme sur la vie de l'illustre poëte et par quelques passages empreints d’une haute éloquence, celui, par exemple, où l’auteur reproche aux Florentins leur ingratitude envers la mémoire de leurs grands hommes. C’est un monument précieux de la littérature italienne du quarzième siècle. Les lectures de Boccace sur la Divine Co- JAédie ne furent recueillies et publiées qu’en 1724, à Naples, sous le titre de Commentaires des seize premiers livres de l'Enfer du Dante. Elles eurent sans doute alors un grand succès; mais ce qui en faisait le mérite principal torsque le professeur les improvisait devant le public florentin est précisément ce qui nous empêcherait de les lire aujourd’hui. Les observations, les critiques, qui pourraient nous rendre certains passages du Dante plus intelligibles, sont tellement noyés dans un fatras d’érudition pédantesque, que nous croirions les acheter trop cher en prenant la peine de les y chercher. Boccace, il faut bien le dire, s’évertuait moins dans ses leçons sur le Dante à vulgariser les beautés du poëte qu’à faire parade de son érudition et à flatter le mauvais goût de son auditoire. Cependant elles prouvent que le commentateur était un grammairien profond, et qu’il n’était étranger à aucune connaissance de son époque.

Le Décaméron est de tous ses ouvrages celui qui de son vivant lui valut le moins de réputation, et c’est pourtant aujourd’hui le seul qui justifie à nos yeux l'admiration de ses contemporains, le seul que nous regardions comme son véritable titre à limmortalité. Boccace partageait tellement le goût de son siècle, bien qu’il lui fût supérieur, qu’il attachait lui-même très-peu d'importance à un livre en apparence aussi futile qu’un recueil de contes, et que s’il revenait au monde, il serait probablement fort surpris de le voir unanimement préféré à ses autres ouvrages. Le Décaméron est le seul en effet que nous nous plaisions encore à lire. Il a été pour tous les conteurs une source abondante, où ils ont largement puisé. En France La Fon- {aine et Voltaire, en Angleterre Chaucer, Shakspeare et Dryden , lui ont emprunté le sujet de leurs plus gracieuses compositions, quoique rarement ils aient pu égaler l’élégance et la pureté de son style. Qu'on ne s’y trompe pas, les contes de Boccace, comme les drôleries de Rabelais, zachent sous une apparence de frivolité un sens philosorhique très-profond, une satire très-incisive des mœurs du temps, une connaissance très-intime du cœur humain.

Une observation frappe en lisant tant de récits ingénieux, où le clergé n’est pas épargné. On se demande comment l'Église catholique romaine , alors toute-puissante et armée du glaive de l’inquisition, a pu permettre qu’on l’attaquât aussi effrontément , aussi impunément, La cour de Rome elle-même n’est pas ménagée dans ces piquantes satires, et plus d’un trait d’une mordante ironie, décoché contre elle, aurait encore de nos jours le mérite de la hardiesse. Et cependant ce livre fut publié sans obstacle. Ce ne fut qu’après une succession de vingt-cinq papes qu'il fut mis à Vindez, et qu'on se crut obligé d’en publier des éditions purgées de toute impurelé. La raison de cette anomalie est facile à trouver. Au temps de Boccace, les mœurs dont il fait la peinture, les abus qu’il critique, étaient choses si naturelles, si vulgaires, que personne n’y faisait attention, et, d’un autre côté, l’Église, forte et puissante, dédaignait ces piqûres d’épingle qui aujourd’hui lui font grand’peur,

L'occasion qui donna naissance au Décaméron n'était rien moins que gaie, et ne semblait pas devoir fournir matière à des contes badins, En 1348 une peste terrible dévasta Europe, et exerça particulièrement ses ravages sur Florence ; la ville était jonchée de cadavres, Dans cette situation cri-

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