BOECE — BOEHME
Ses ouvrages de dialectique et de rhétorique sont : un livre sur la division, et un autre sur la définition ; la traduction des huit livres des Topiques d’Aristote, et de deux livres Ælenchorum de ce philosophe, de six livres de commentaires sur les Topiques de Cicéron , et quatre livres de
Boëce lui-même sur les mêmes questions, Dans un frag-.
ment sur l'unité de personne et la dualité de la nature du Christ, contre Eutychès et Nestorius, il appuie l'opinion orthodoxe sur une philosophie qui n’est pas à mépriser ; il est beaucoup moins rigoureux dans son fragment sur l’unité et la trinité de Dieu ainsi que dans quelques autres sur divers sujets moraux et religieux. Mais le livre qui lui fait le plus d'honneur, et dont la forme élégante et le style varié le placent au rang des écrivains les plus distingués de Rome chrétienne, c’est le Traité de La Consolation , en cinq livres, qu’il écrivit dans sa captivité de Pavie. Cet opuscule, composé alternativement de vers et de prose, est l'expression d’une âme éclairée par une saine philosophie, qui supporte les maux avec patience, parce qu’elle a mis son espoir dans une providence qui ne saurait la tromper. « Ce n’est pas en vain que nous espérons en Dieu, dit Boëce en terminant, ou que nous lui adressons nos prières, Quand elles partent d’un cœur droit, elles ne sauraient demeurer sans effet. Fuyez donc le vice, et cultivez la vertu! qu’une juste espérance soutienne votre cœur, et que vos humbles prières s'élèvent jusqu'à l'Éternel! 11 faut marcher dans la voie droite, car vous êtes sous les yeux de celui aux regards duquel rien n'échappe. » Ce petit traité a été souvent réimprimé. La meilleure édition est celle de Leyde, cum notis variorum, 1771, in-8°. Il a été souvent traduit. La plus ancienne version française est attribuée à Jean de Meung, auteur du roman de a Rose, Lyon, 1483. Elle passe pour la première traduction du latin en français, La meilleure édition et la plus complète des œuvres de Boëce, parmi lesquelles se trouvent, indépendamment de ce que nous avons indiqué, des traités d’arithmétique, de musique et de géométrie, est celle de Bâle, 1570, in-fol., donnée par par H. Loritius Glareanus. L’abbé Gervaise a publié en 1715 une Histoire de Boëce. H. BoucmTTté.
BOECRH (Avucusre), un des plus célèbres archéologues vivants, membre de l’Académie des Sciences de Berlin, associé étranger de l'Institut de. France (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), etc., est né à Carlsruhe, le 27 novembre 1785. Après avoir fait de brillantes études préparatoires dans le gymnase de sa ville natale, il se rendit, en 1803, à Halle, où l'influence prépondérante de WoW l'ayant détourné de la théologie, il étudia les langues anciennes. Le premier fruit de ses recherches philologiques fut Commentatio in Platonis qui vulgo fertur Minoem, qu’il publia à Halle en 1806, et la même année il partit pour Berlin, où il entra au séminaire pédagogique.
Les troubles de la guerre l’ayant déterminé à retourner dans sa patrie, il s'établit, dans l’été de 1807, à Heidelberg, comme professeur particulier. Peu de temps après il fut nommé professeur extraordinaire, et en 1809 il fut appelé à Kœnigsberg en qualité de professeur ordinaire. Ses écrits sur Platon, notamment son édition des Dialogi IV de Simon le Socratique (Heïdelberg, 1810), ses recherches critiques sur Les tragiques grecs (Græcætragædiæ Pri ncipum, Æschyli, Sophoclis, Euripidis » AUM EG QUE Supersunt et germina omnia sint, 180$), et son traité Du Mètre pindarique (Berlin, 1809) lui acquirent une si grande réputation, qu’en 1811 il fut nommé professeur d’éloquence et de littérature ancienne à l'université de Berlin, fonctions qu’il cumula plus tard avec celles de directeur des seminaires pédagogique et philologique de la même ville.
Doué d’un esprit éminemment philosophique, M. Bæckh a dédaigné ces vaines subtilités grammaticales qui ne font que rapetisser la science en lui enlevant l'intérêt et la we,
Il ne s’est point borné, comme la plup, des plulologues, à
entasser de savantes et laborieuses recherches dans le seul but de faire parade d’érudition ; mais il aborde, dans ses intéressantes leçons , les antiquités, l’histoire de la philosophie et de la littérature ; il sait en tirer des résultats qui ont puissamment contribué à éclaircir quelques-uns des points les plus controversés de l’histoire politique et morale des peuples anciens.
Parmi ses nombreux ouvrages, nous nous contenterons d'indiquer les suivants , dont la réputation est européenne : {1° une édition de Pindare ( Leipzig, 1811-1822 ), accompagnée de toutes les scolies, d’une traduction latine, d’un commentaire et de nombreuses notes : à la fin du premier volume, se trouve un Trailé de la Métrique grecque; 2 Économie politique des Athéniens (Berlin, 1817; traduit en français par M. Laligant, Paris, 1828); 3° Recherches métrologiques sur. les poids, les mesures et Le titre des monnaies dans l'antiquité (Berlin, 1838); 4° Documents sur la marine de la république d’Alhènes ( Berlin, 1840); 5° Corpus inscriplionum græcarum (vol, 1-3, Berlin, 1824-50). Cet ouvrage, commencé en 1815 et publié sous les auspices et aux frais de l’Académie des Sciences de Berlin, est continué par Franz. Toutes les inscriptions, souvent inédites, y sont accompagnées de notes et de commentaires qui révèlent dans M. Bœckh une érudition, un zèle et une patience dont les temps modernes n’offrent malheu reusement que de trop rares exemples.
Outre ces ouvrages capitaux, on doit à M. Bæœckh plusieurs traités d’une étendue moins considérable, mais fort remarquables néanmoins, tels que le développement des doctrines du pythagoricien Philolaus (Berlin, 1819), une édition de l’Antigone de Sophocle (Berlin, 1843); des recherches sur Manetho et la période sothiaque (Berlin, 1845), sans parler des savantes dissertations sur la poésie pindarique (1825), sur Leibnits et les académies allemandes ( 1835), etc., qu’il a insérées dans les Mémoires de l’Académie, dont il est membre depuis 1814, et où il remplit les fonctions de secrétaire de la classe de philosophie et d'histoire depuis la mort de Schleiermacher, non plus que des excellents discours dont ses fonctions de professeur d’éloquence lui font un devoir chaque année, Parmi ces discours, aussi remarquables par le fond que par la forme, on ne peut se dispenser toutefois de mentionner spécialement celui qu’il prononça en 1850, à Berlin, à l’occasion de l’ouverture du congrès philologique, parce qu'il y exposases idées particulières sur la philologie et l'archéologie.
Cet homme célèbre est mort le 3 août 1867, à Berlin.
Son frère aîné, Frédéric, né en 1777 à Carlsruhe, où il mourut le 21 décembre 1855, était entré dans l’administration badôise. Après avoir été directeur de la chambre des comptes et conseiller d'État, il obtint le portefeuille des finances en 1828 et le conserva jusqu’en 1846, où il quitta la vie politique. Le pays de Bade doit à son administralion un grand nombre de réformes utiles et la création d’un système de crédit public plus conforme aux exigences modernes. M. de Bœckh avait été anobli en 1824, pour les services qu'il avait rendus.
BOEHME ou BŒHM (JacoB), célèbre théosophe et mystique de Allemagne, naquit en 1575, dans une petite ville de la haute Lusace nommée le Vieux-Seidenburg, près de Gœrlitz, d’une famille de pauvres paysans. Jusqu’à l’âge de dix ans il resta sans aucune instruction, occupé à garder les bestiaux. La contemplation d’une nature riche, bien que sans attraits empruntés, élevant son imagination, développa dans son cœur un profond sentiment religieux, un enthousiasme calme et réfléchi pour les choses mystérieuses, au point que dans l'influence de la nature sur lui il trouva une révélation de Dieu, et crut participer à une inspiration particulière. Ses parents, pour cultiver ces dispositions peu communes, l'envoyèrent à l’école, où il apprit à lire et à écrire, et fut instruit dans le christianisme
selon la doctrine de la communion luthérienne. Ils lui firent ensuite apprendre le métier de cordonnier. Son apprentissage fini, il voyagea. Pendant son voyage, la tranquille contemplation à laquelle il aimait à s’abandonner fut souvent troublée par les disputes sur le crypto-calvinisme, qui dominait alors en Saxe; mais il sut s'élever au-dessus de l'esprit orgueilleux et querelleur des sectaires de son temps. Il revint à Gærlitz, où il était maître cordonnier, en 1594; il y épousa la fille d’un boucher, avec laquelle il vécut trente ans dans une union sainte et heureuse.
Sa vocation au profond mysticisme, qui caractérise ses écrits, avait précédé son établissement, Voici comment un de ses contemporains rapporte le fait : « 11 me raconta luimême, dit-il, que pendant qu’il était en apprentissage, son maître et sa maîtresse étant absents pour le moment, un étranger vêtu très-simplement, mais ayant une belle figure et un aspect vénérable , entra dans la boutique, et, prenant une paire de souliers, demanda à l'acheter; mais Bæhme n’osa pas les vendre : l’étranger insisiant, il les lui fit un prix excessif, espérant par là se mettre à l'abri de tout reproche de la part de son maître, ou dégoûter l'acheteur. Celui-ci donna le prix demandé, prit les souliers, et sortit, Il s'arrêta à quelques pas de la maison, et là, d’une voix haute et ferme, il dit : Jacob, Jacob, viens ici ! Le jeune homme fut d’abord surpris et effrayé d'entendre cet étranger, qui lui était tout à fait inconnu, l'appeler ainsi par son nom de baptême ; mais, s'étant remis, il alla à lui. L'étranger, d’un air sérieux, mais amical, porta ses yeux sur les siens, fixa sur eux un regard étincelant, le prit par la main droite, et lui dit : « Ja- « Cob, tu es peu de chose, mais tu seras grand, et tu devien- « dras un autre homme, tellement que tu seras pour le monde “ un objet d’étonnement. C’est pourquoi, sois pieux, crains « Dieu, et révère sa parole! Surtout, lis soigneusement les « Écritures saintes, dans lesquelles tu trouveras des consola- « tions et des instructions, car tu auras beaucoup à souf- « frir; tu auras à supporter la pauvreté, la misère et des «“ persécutions; mais sois courageux et persévérant, car « Dieu l'aime et t'est propice. » Sur cela, l'étranger lui serra la main, le regarda encore avec des yeux perçants, et s’en alla sans qu'il y ait jamais eu d'indices qu’ils se soient jamais revus, » (Nolice sur Bœhme, par le baron Abraham de Frankenberg.)
Le premier de ses écrits fut rédigé en 1610, eta pour titre : L'Aurore naissante. Dans cet ouvrage, il essaya de faire connaitre ses révélations et ses intuitions sur Dieu, l’humanité et la nature. Le clergé de Geærlitz se déclara contre lui, et Georges Richter, pasteur de la cathédrale, sous les yeux duquel une copie de son ouvrage élait tombée, le persécuta, le traina devant le juge et confisqua son livre, ne pouvant rien trouver de punissable dans sa personne, J. Bæhme recommença à écrire, et rédigea successivement, en 1619 : les Trois Principes , avec un appendice de la triple vie de l’homme ; en 1620 : De La Triple Vie de l'Homme, Réponse aux quarante questions de l’âme ; De l'Incarnation du Christ, desa Passion, de sa Mort et de sa Résurrection, et de l’Arbre de la foi; Des six points ; Du Mystère céleste et terrestre; Des derniers Temps. En 1621 : De l'Empreinte des Choses ( De Signatura Rerum); Des quatre Complexions ; Apologie de Balthazar Tilken ; Réflexions sur les bottes d’Isaïe. En 1622 : De La Vraie Repentance; De la Vraie Résignation ; De la Régénération ; De La Pénitence. En 1623, De la Providence et du choix de La grâce ; Le grand Mystère, sur la Génèse; Une Table de Principes; De la Vie sursensuelle (sur-céleste ); De la Contemplation divine ; Des Deux Testaments du Christ ; Entrelien d'une dme éclairée et d'une ädme non éclairée; Apologie contre Grégoire Richter ; De cent petits Livres de prières ; Table de la Manifestation divine des trois Mondes ; De l'Erreur d'Eséchiel Melh; Du Jugement dernier ; des Lettres adressées à plusieurs personnes.
BOŒHME
Les idées qu’il expose, dans cette suite de traités, sur Dieu, la création, la nature, la révélation, le péché, sont fondées sur la Bible et les écrits des Apôtres. Ce sont les différents dogmes du christianisme, tels que la chute d'Adam, la rédemption, l’incarnation, la résurrection, etc., présentés sous une forme instructive, dont les diverses parties sont fortement liées, et avec la vivacité de l'imagination la plus pittoresque, la plus féconde et la plus élevée. C'est sans
"doute cette dernière qualité qui l’a fait considérer par quel-
ques littérateurs allemands comme un des plus grands poëtes de leur patrie. I1 emploie souvent la manière et les termes des écrits mystiques et alchimiques, et l’on reconnaît dans son style des traces de l'étude qu’il avait faite de Paracelse, de Valentin Weigel et d’autres auteurs de ce genre. L’obscurité que l’on rencontre fréquemment dans les écrits de Bœhme, et qui en rend la lecture très-laborieuse, tient à la solitude en quelque sorte de la pensée de l’auteur, à cette habitude de voir en luj-même et pour lui-même, jointe à l'inexpérience du talent d'écrire, résultat de son défaut d’éducation. Ses ouvrages sont en général assez mal composés ; les mêmes idées y sont fréquemment reproduites, les mêmes principes répétés assez longuement, lorsque l’auteur veut en tirer de nouvelles conséquences. Mais ces défauts disparais: sent devant la profondeur sublime des idées, la grandeur et la puissance des images.
Les auteurs de la Biographie Universelle ont répété sur Bœhme le jugement de Mosheim : « qu’on ne saurait trouver nulle part plus d’obscurité qu’il n’y en a dans ces pitoyables écrits ». En Allemagne, où la profondeur d’un ouvrage n'empêche pas de lexaminer consciencieusement, l'opinion des savants est bien différente sur les écrits de Bœhme. Il a eu surtout pour admirateurs tous ceux des partisans de la philosophie dont Schelling a posé les bases qui apportent dans leurs études plus d'imagination que d’esprit systématique. L'opinion des esprits élevés sur Bœæhme en Allemagne est unanime, et ceux-là même qui croient qu’il n’a pas ouvert la véritable route aux vérités nécessaires à la vie de l'humanité reconnaissent la supériorité de son génie , et applaudissent à la poésie religieuse de ses ouvrages.
Toutes sortes de haïines troublèrent les dernières années de Bæhme : on eut recours à la calomnie pour le poursuivre jusqu’à sa mort. La principale occasion en fut vraisemblablement un livre sur la pénitence, que ses amis firent imprimer à son insu. Il éveilla tellement l'attention générale que, d’après le désir de quelques personnes de la cour et à la prière de ses amis, Bœhme alla à Dresde pour y faire examiner ses principes. Ce voyage eut lieu en 1624. Bæœhme trouva à la cour et même dans le consistoire beaucoup d’approbateurs et de protecteurs. Il en sortit à son honneur, et lélecteur lui-même, qui eut plusieurs conférences secrètes avec lui, le congédia comblé de bontés. A son retour, Bæhme mourut dans la foi chrétienne, le 13novembre de cette même année. Il avait eu de son mariage quatre garçons, à l’un desquels il enseigna son métier de cordonnier.
Abraham de Frankenberg, son biographe et son admirateur, a publié et éclairei ses écrits. La première édition complète a été imprimée en Hollande, 1675, par les soins de Henri Betke, La plus complète est celle d'Amsterdam, 1682 (10 vol, in-8°), L'éditeur, G. Gichtel, était un de ses disciples les plus avancés, et c'est de lui que les sectateurs de Bœlime prirent le nom de gichtéliens. Ses écrits furent admirés en Angleterre aussi bien qu'en Hollande et en Allemagne. William Lawen en donna une traduction en 2 vol. in-8°. On a aussi de ce traducteur une exposition en dialogues de la doctrine de Bœhme, traduite en français sous le titre de La Voie de lu Science divine. 11 se forma aussi en Angleterre une secte selon la doctrine de Bæhme, en 1697. Jeanne Lead, admiratrice de Bœhine, fonda une société dans le but d'éclaircir ses ouvrages, John Pordage, médecin anglais, s’est fait connaître comme commentateur de Bu:lime, Le fa-
BOHME — BOEMOND
meux théosophe français Claude de Saint-Martin, mort au commencement de ce siècle, a publié les traductions de lAurore naissante, des Trois Principes, de la Triple Vie, des Quarante Questions. On a encore deux traductions françaises : une de La Clef de Bæhme, et l'autre des deux livres de La Vraie Repentance, et de quelques autres petits traités. H. BoucuTTÉé, ancien recteur.
BOELIMERWALD, c’est-à-dire Forêt de Bohéme. On appelle ainsi cette portion des montagnes de l'Allemagne centrale qui s'étend, dans la direction du nord-ouest au sudest, entre la rive gauche du Danube, depuis Linz jusqu’à Passau, et le pied méridional du Fichtelgebirge, sur la limite de la Bohème et de la Bavière et des bassins de la mer du Nord et de la mer Noire. Le squelette de ces montagnes est formé de granit et de gneiss. Les rivières qui y prennent leurs sources se rendent les unes dans l’Elbe, les autres dans le Danube. Les sources de la Moldau et le ravin de 470 mètres creusé par le Chambach les divisent en trois parties. La partie méridionale forme, sous divers noms particuliers, comme Donauberg, Karlsberg, etc., un groupe de montagnes nou continu dont les pentes escarpées s'élèvent sur la rive gauche du Danube. Sa hauteur, de 600 à 800 mètres en moyenne, atteint 1,200 mètres avec le Dreisesselberg, 1,310 avec le Plæckenstein ; et après avoir parcouru une étendue de 44 à 52 kilomètres, elle se termine brusquement dans la plaine de Budweis avec le Blanskerwald, haut de 1,050 mètres. La partie moyenne, qui est aussi la plus élevée, porte sur son dos escarpé les plus hautes cimes de toute la chaîne, le Kubani 1,330 mètres, le Schwarzenberg (1,070 mètres), le Rachelberg (1,400 mètres) et le Gross-Arber (1,460 mètres). Elle forme au sud-ouest un plateau à pente roide qui s'incline vers la rive droite du Regen et les plaines du haut Palatinat, tandis qu’à l’est des rameaux de 22 à 30 kilomètres de longueur sillonnent les plaines de la Bohême,
La Forêt de Bavière, qui offre le caractère âpre et sauvage des montagnes, projette au sud-ouest, entre le Regen et le Danube, une pointe dont les vallées ne sont pas moins escarpées sur les bords que celles du reste de la chaîne. La troisième partie, la plus septentrionale, présente des analogies avec la seconde dans ses pentes occidentale et orientale; mais elle ne forme pas une suile non interrompue de montagnes, elle se compose plutôt de petits groupes unis par des collines aplaties. Au nord-ouest, les cimes de Tirschenreuth au pied du Fichtelgebirge s’abaissent jusqu’à 500 et même 375 mètres, tandis qu’au nord-est, le Kaiserwald et la Herrenhaïde atteignent à une hauteur bien plus considérable. Cette configuration prouve combien est erronée l'opinion de ceux qui prétendent que la forêt de Bohème se rattache à la forêt de Franconie et à l’Erzgebirge dans le Fichtelgebirge , dont elle ne serait qu’une ramification.
Toute la chaîne est sauvage, âpre, presque inaccessible ; ses sommets laissent voir la roche nue, avec ses formes raboteuses; ses flancs, jusqu’à la hauteur de 1,160 mètres, sont couverts d’épaisses forêts; ses eaux mugissent comme des torrents dévastateurs au fond de crevasses sombres, étroites, creusées dans le roc; ou bien elles forment au milieu de vastes plaines des marais croupissants. Sur une étendue de 185 kilomètres cette chaîne ne présente qu’un petit nombre de passages fort difficiles , savoir : 1° plusieurs passages entre Eger et Tirschenreuth ; 2° le défilé de Frauenberg, entre Pilsen et Nuremberg; 3° celui de Waldmünchen, sur la route de Pilsen à Ratisbonne; 4° le passage de Neumark, entre Klattau et Ratisbonne ; 5° le défilé d’Eisenstein, sur la route de Pilsen et Klattau à Passau; 6° celui de Philippsreuth, entre Prague et Passau , et 7° au sud-est quelques petits défilés jusqu’à la tranchée du chemin de fer de Linz à Budweis, R
La nature a donné ainsi à la Forêt de Bohème une importance historique que n’ont jamais eue des chaînes de
montagnes plus élevées. Elle posa une limite naturelle aux conquêtes des Slaves vers l'Occident, et ses sombres forêts, ses raÿins profonds, offrirent pendant les guerres qui déchirèrent l'Allemagne un sûr asile aux fugitifs, comme ils servirent aussi quelquefois de retraite à des malfaiteurs. Le sol de ces montagnes est peu fertile. Elles ne produisent que de l’æ voine et du lin à filer ou tisser; quelques fruits mürissent sur leurs flancs; mais leur véritable richesse consiste dans leurs excellents pâturages et leurs forêts, dont les bois sont mis en œuvre gur les lieux mêmes, transportés au loin par le moyen du flottage, ou consommés dans les verreries, les forges etles différents établissements industriels. Les habitants sont robustes, sobres, hardis, mais grossiers, rusés , opiniâtres et fort attachés aux usages de leurs pères. LE langage de ces montagnards est l'allemand , mais un allemand sonore, riche en voyelles et fort différent du dialecte de la Bavière, Au sul-ouest de l’ancien cercle de Prachin, un grand district est habité par ce qu’on appelle les paysans libres, descendant en majeure partie de prisonniers de guerre bavarois, et jouissant encore aujourd’hui de plusieurs priviléges. La ville la plus importante de la Forêt de Bohème est Cham, à l'embouchure du Chambach, dans le Regen, à 359 mètres au dessus du niveau de la mer. La peinture la plus exacte de la vie de ces montagnards nous a été donnée par Rank, dans son livre intitulé De La ForéléewBohéme (3 vol., Leipzig, 1851).
BOEILITLINGE ( Oruow) , un des savants les plus versés dans la connaissance des langues orientales, notamment du sanscrit, naquit à Pétersbourg, le 30 maï 1815, d’une famille originaire de Lubeck. Il fit ses premières études à l’école allemande de Saint-Pierre et Saint-Paul et au gymnase de Dorpat, puis, en 1833, il entra à l’université de Pétersbourg, avec l'intention de se livrer à l'étude des langues orientales. Il avait déjà acquis une certaine connaissance de l'arabe et du persan, lorsqu'il se lia d’amitié avec Bollensen, qui l’engagea à apprendre le sanscrit. Il partit donc pour Berlin en 1835, et la même année il se rendit à Bonn, où il resta jusqu’en 1842. De retour dans sa patrie, il fut nommé conseiller impérial et membre de l’Académie des Sciences. Dès lors il n’a pas cessé de s'occuper de travaux littéraires. Tous ses écrits, tant sur le sanscrit que sur le turc et les dialectes de la même famille, se font remarquer par une exactitude et un soin extraordinaires. Parmi ses nombreuses publications nous citerons plus particulièrement les huit livres de Règles Grammaticales de Panini ( 2 vol., Bonn, 1840), la Grammaire de Vopadeva ( Pétersb., 1846), la traduction de Sakuntala de Kalidasa, publiée avec le texte (Bonn, 1842), une Chrestomathie sanscrite ( Pétersbourg, 1845), le Dictionnaire de Hémacandra ( Pétersbourg, 1847), une dissertation sur la Langue des Yakoutes (texte, grammaire et dictionnaire, 3 vol., Pétersbourg, 1849-51 ). On lui doit encore plusieurs traités pleins d’érudition, entre autres, sur l’Accent dans le sanscrit (1843), qui ont été insérés dans les Mémoires de l’Académie des Sciences, et quelques articles, moins considérables, publiés dans le Bulletin de la même Académie et dans d’autres journaux. Son Dictionnaire sanscrit , fait en collabolation avec Roth, a paru à Saint-Pétershourg (1853 ef suiv.).
BOEREL (GuizraumE), appelé aussi Buckelings, et plus exactement Beukelsz , c’est-à-dire fils de Beukel, était un pêcheur de Biervliet, dans la Flandre maritime, qui a rendu les plus grands services à sa patrie par la découverte de la manière de saler le hareng. On ne sait rien de sa vie. Il mourut très-vraisemblablement vers 1397, dans son lieu natal , où l’empereur Charles-Quint visita son tombeau avec sa sœur Marie. B.-G. Camberlyn a célébré l'invention de Bœkel dans un poème latin intitulé De Bukelingi Genio (Gand, 1827).
BOEMOND. Sept princes de ce nom, et de la même fanille, ont régné sur Antioche, au temps des croi
sades. Le premier avait été le fondateur de cette principauté.
BOÉMOND (Marc), prince de Tarente, fils de l’aventurier normand Robert Guiscard, qui devint duc de Pouille et de Calabre, vainquit , à la tête de l’armée d’Illyrie, l’empereur Alexis à Janina, et alla mettre le siége devant Larisse ; mais Alexis ayant réussi à débaucher une partie des soldats de Boémond, celui-ci fut forcé de battre en retraite. Sur ces entrefaites Robert léguait en mourant la Pouille et la Calabre à Roger, fils de sa seconde femme, au préjudice de Boémond, fils de la première. De là une &uerre sanglante entre les deux frères, à la suite de laquelle la principauté de Tarente fut cédée par le cadet à l’ainé. Celui-ci assiégeait Amalf en 1095, lorsqu’à la nouvelle de l'approche des premiers croisés il déchire son manteau, dont il fait une croix, qu’il attache à son épaule, en distribue des fragments à ceux qui veulent limiter, et se trouve à la tête de dix mille cavaliers, vingt mille fantassins, nobles de la Sicile, de la Pouille, de la Calabre, seigneurs normands, dont le plus brave est son cousin Tancrède. Bientôt ils ont traversé l’Adriatique et rejoint Godefroy de Bouillon. Alexis enfoure alors Boémond de caresses, l’attire à Constantinople, ‘ui fait accepter un fief, et reçoit son hommage.
Ce sacrifice fait à la prévoyance plus qu’à la vanité, Boémond chant de victoire en victoire, prend Nicée et, après Rui mois de siége, s'empare d’Antioche, grâce à la trahison de l'Arménien Zara, qui, pour satisfaire une vengeance personnelle, lui livre la tour dont la garde lui est confiée. C'était lui en définitive qui avait négocié cette perfidie. Aussi les croisés le proclament-ils d’une voix unanime prince d’Antioche, où il fonde une principauté chrétienne, qui subsiste cent quatre-vingt-dix ans. Ayant à lutter contre l'empereur Alexis et contre Raymond de Toulouse, qui essayèrent en vain de lui disputer sa conquête, il ne put accompagner les croisés à Jérusalem ; mais il y alla plustard recevoir du patriarche l'investiture de sa principauté. Après être resté deux ans chez un émir qui l'avait fait prisonnier dans un combat, il revint en Occident exciter contre Alexis tous les princes d'Italie, de France et d’Espagne. Pour arriver en Europe il avait fait courir le bruit de sa mort, et s'était fait embarquer dans un cercueil percé de trous pour respirer. C’est ainsi qu’il avait passé à travers la flotte impériale. En France il épousa Constance, fille de Philippe I°", De retour en Illyrie, il assiégea, pendant un an, Durazzo, et y perdit une partie de son armée. Après avoir accepté des conditions qui humilièrent sa fierté, il revint en Italie rassembler de nouvelles forces. Prêt à se rembarquer pour la Grèce, il tomba malade à Canosa , où la mort ke frappa en 1111. 11 avait eu de Constance deux fils, Jean, mort en bas âge, avant son père, et Boémond II, qui lui succéda,
BOÉMOND II régna d’abord sous la tutèle de sa mère et sous la régence de son oncle Tancrède, qui malheureusement mourut au bout d’un an, léguant ses fonctions à son neveu Roger, beau-frère dé Baudouin IE, roi de Jérusalem. Roger, attaqué, en 1119, par une armée de Turcs et d’Arabes, appela à son secours son beau-frère ainsi que les comtes d’Édesse et de Tripoli, et Baudouin 11 donna sa fille Alix en mariage au jeune Boémond , qui s'était bravement comporté; ce qui n’empêcha pas les confédérés d’être battus par les infidèles, Boémond ayant ensuite porté la guerre en Arménie et signalé sa valeur dans plusieurs siéges, engagea témérairement une bataille contre le sultan d’Alep, et fut tué à l’âge de vingt-quatre ans.
BOÉMOND IIL succéda, en 1163, à sa mère Constance, femme de Renaud de Châtillon. Après s'être confédéré avec le comte de Tripoli, le prince d'Arménie et d’autres seigneurs, il poursuivit l'épée dans les reins l'atabeck Noureddin, qui, poussé à bout, fit volte-face, et amena prisonniers au château d’Alep ceux qui avaient compté sur sa capture, La prise des plus fortes places de Boémond fut la suite de ce désastre
BOÉMOND
En 1187, après la prise de Jérusalem, le prince d’An tioche et son peuple se déshonorèrent par un trait de férocité inoui. Saladin, pour qu’ils ne mourussent pas de faim ay leurs enfants, avait fait conduire sur les terres de Boémond un grand nombre de prisonniers, hommes et femmes, qu'il avait faits sur lui. Au licu de se voir accueillis par leurs compatriotes, ils trouvèrent les portes de la capitale fermées ; on les chassa les armes à la main, on leur enleya jusqu’à leurs vêtements, et, sans égard ni pour l’âge ni pour le sexe, on les laissa nus dans la campagne. Indigné de ce procédé, Saladin ravagea , l'année suivante, la principauté d’Antioche, et y prit vingt-cinq villes.
Frédéric 1°" étant mort en Cilicie, Boémond vint avec le « patriarche chercher son fils, et l’amena solennellement dans ses États. Plus tard, il s’'embarqua, avec le roi de Jérusalem, pour aller en Chypre à la rencontre de Richard dAngleterre, qui avait conquis cette île sur le despote Isaac Comnène. Richard, après avoir fait lier Isaac avec des chaînes d'argent, chargea Boémond de le conduire à Tripoli. Des contestations s'étant élevées entre le prince d’Antioche et le « roi d'Arménie , ils cherchèrent à se tendre mutuellement des piéges. Ce fut le premier qui tomba dans ceux du second, et il n'obtint sa liberté qu’à des conditions dures et humiliantes. Plus tard, cependant, le fils aîné de Boémond épousa la nièce de l’Arménien. Ce fils étant mort, Boémond désigna encore pour son successeur Rupin, né de ce mariage. Mais Boémond, fils puiné du prince d’Antioche et régent de Tripoli, réussit un instant à chasser son père de ses États avec l'appui des chevaliers du Temple et des hospitaliers. Toutefois ce succès ne fut pas de longue durée. Boémond IT, rétabli sur son trône, mourut en 1201 , après avoir épousé et répudié trois femmes.
BOÉMOND IV. Ce fils rebelle, surnommé le Borgne, parce qu'il avait perdu un œil dans une affaire près du mont Liban, s’'empara de la principauté d’Antioche après la mort de son père, au préjudice de Rupin, son pupille et son neveu. Le roi d'Arménie lui enleva sa capitale, qu’il ne conserva que trois jours. En 1204, Marie de Flandre étant allée rejoindre Baudoïin, son époux, Boémond lui apprit qu'il venait d’être élu empereur de Constantinople, et lui prêta foi et hommage pour sa principauté, Il espérait ainsi détourner un nouvel orage; il se trompait : le roi d'Arménie, aidé par le patriarche et les bourgeois, se rendit maître encore une fois d’Antioche, en 1205, et Boémond IV mourut déchu et humilié.
BOÉMOND Y, son fils, lui succéda dans les États d’Antioche et de Tripoli; mais les Kihrismiens , les ayant envahis, en 1244, l’obligèrent à se rendre leur tributaire. II eut ensuite une guerre longue et opiniâtre à soutenir contre PArménie. Heureusement, saint Louis, descendu en Palestine en 1250, réconcilia les puissances belligérantes. Boémond V mourut l’année suivante.
BOÉMOND VI, son fils, lui succéda, sous la tutelle de sa mère, comme prince d’Antioche, comte de Tripoli et seigneur de Tortose. Il n'avait que quatorze ans, lorsqu’en 1253 la mère et le fils allèrent ensemble trouver saint Louis à Jaffa. Saint Louis arma le jeune prince chevalier, Boémond se plaignit de ce que sa mère le laissait sans argent : le monarque lui en fit donner, et le prince d’Antioche, par gratitude, écartela ses armes, qui étaient vermeilles, avec celles de France. En 1257 il reparaît à Saint-Jean-d’Acre avec la reine de Chypre, sa sœur, prend imprudemment parti pour les Vémtiens contre les Génois, et fomente des dissensions qui entraînent la ruine des affaires de la Terre Sainte. En 1268 il perd Antioche, qui est emportée d'assaut, le 29 mai, par le sultan Bibars. On dit que le vainqueur emmena cent mille captifs, et qu'il fit massacrer sur la grande place de la ville dix-sept mille habitants. Boémond était alors à Tripoli, qu'il venait de défendre contre ce même Bibars, Ce fut par une lettre pleine de railleries cruélles, que
BOÉMOND —
Jui écrivait le sultan lui-même, qu’il apprit cette perte. Il n’y survécut que six ans, et finit ses jours à Tripoli, le 20 mars
BOÉMOND VIT, fils du précédent, lui succéda de bonne heure, sous la tutelle de sa mère Sibylle et de l’évêque de Tortose. Il établit sa résidence à Tripoli, dont il fit hommage à Charles I*", roi de Sicile et de Jérusalem. Puis il eut de fréquents démêlés avec les chevaliers du Temple et avec l'évêque de Tripoli, qu’il chassa de la Terre Sainte. Après avoir perdu Laodicée, qu'un général du sultan d'Égypte prit et rasa, il mourut sans postérité , le 19 octobre 1287, Avec lui s’éteignirent les princes latins d’Antioche.
BOENING (Gronrces), un des chefs de l'insurrection badoise en 1849, naquit en 1787 à Wiesbaden. Il suivit quelque temps la profession de son père, qui était horloger ; puis il fut nommé, en 1813, officier dans la landwebr du pays de Nassau, poste qu’il occupa jusqu’en 1815. De 1820 à 1826, il prit part à la guerre de l'indépendance grecque. De retour dans sa patrie, il se mêla à tous les mouvements politiques, surtout à ceux qui agitèrent Bade au printemps de 1848. Obligé de fuir en Suisse, il rentra en Allemagne avec Struve, et fut nommé colonel de la légion suisse, Dans les combats de Hirschhorn, Durlach et Federbach, il se fit remarquer par son courage personnel. Pendant le siége de Rastadt, il reçut le commandement en chef de tous les volontaires, à la tête desquels il prit part à la sortie du 8 juillet. La place s'étant rendue malgré son énergique opposition, il fut traduit, le 16 août, devant un conseil de guerre, qui le condamna à mort à l'unanimité, bien qu’il représentàt que, n'étant pas sujet badoïis et n’ayant pris du service qu’en 1849 sous le gouvernement provisoire , il devait être
regardé comme prisonnier de guerre. Il fut exécuté le lendemain, à cinq heures du matin, et il reçut la mort avec beaucoup de fermeté; son air respectable, ses longs cheveux gris, éveillèrent la sympathie même de ses adversaires politiques.
BOERHAAVE (Hermans ), l’un des princes de la médecine, et le plus célèbre des médecins modernes, fut l’esprit le plus vaste et le plus influent (je ne dis pas le plus pro-
fond) des savants de son siècle. Contemporain, à deux années près, de l’Académie des Sciences de Paris, fondée par Louis XIV, Boerhaave eut pendant un temps plus de renommée qu’elle : le nom de Fontenelle, si célèbre en France, n'était pas aussi européen que le sien. Il eut immense avantage de venir après Galilée, après Descartes et Bacon, avant Voltaire, Buffon et d’Alembert : les premiers l'avaient éclairé, les autres l’eussent peut-être éclipsé. 11 vécut dans un temps où il aurait pu profiter de la découverte de la circulation du sang sans en abuser, et sa mort arriva assez tôt pour qu’il ne vit pas sa doctrine chimique renversée par la science nouvelle de Lavoisier et de Priestley. Onle comprit plus promptement que le grand Newton lui-même, trop profond et trop vrai pour faire école de son vivant. Ce fut lui qui termina l’âge des croyances dociles, et qui commença époque, non encore finie, de la philosophie interprétative. Il eut cet autre avantage d’avoir pour maîtres des hommes médiocres , comme Drelincourt et Gronovius, qu'il lui fut facile de surpasser , et pour disciples des esprits supérieurs, tels que Haller, Van-Swiéten et Linné, dont les premiers travaux et les hommages ajoutèrent à sa gloire.
Boerhaave naquit le dernier jour de 1668, à Woorhout, petite bourgade de Hollande, presque aussi rapprochée de Leyde que Neuilly l’est de Paris. Son père, homme éruditet ministre protestant du lieu, s’occupa avec sollicitude de la première éducation de ce fils, qu’il destinait à lui succéder, de sorte qu’à dix ans Hermann comprenait le grec d'Hippocrate et le latin de Celse presque aussi bien que le français de Descartes, et ce succès des leçons paternelles rendait en lui Vobéissance plus méritoire. Boerhaave le père avait un autre fils, nommé Jacques : celui-ci devait être médecin; mais les
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dispositions de ces deux jeunes gens trahirent les vœux de leur premier maître : le médecin devint ministre, et le ministre médecin. On raconte que notre Hermann fut atteint, à l’âge de dix ans, d’un ulcère qu'aucun remède ne pouvait guérir : il garda cette plaie maligne durant sept ans, et ce fut la puberté qui seule l'en délivra. Cet insuccès de l’art persuada Boerhaave non de l’impuissance de la médecine, mais de l’inhabileté des médecins de son temps, et lui fit augurer pour lui-même un brillant avenir, D'ailleurs, une maladie de sept ans, à un âge si tendre, disposa nécessairement Boerhaave à l’investigation, etrendit son esprit plus recueilli ; elle le protégea du moins contre le premier élan de ces passions qui énervent souvent les plus heureux génies avant la maturité.
Boerhaave pouvait d'autant mieux suivre ses goûts qu'il eut le malheur de perdre son père dès l’âge de quinze ans; mais le juste respect qu'il conservait pour sa mémoire le retint encore longtemps dans la carrière que ce bon père lui avait choisie. Resté alors sans fortune, Van Alphen le protégea avec noblesse et pourvut à ses besoins ; de manière que le jeune Hermann put reprendre ses études, et il les continua à l’université de Leyde, vers le but assigné par sa famille. Au latin et au grec, qu’il avait appris de son père, il joignit bientôt beaucoup d’hébreu, un peu de chaldéen , des études historiques diversifiées, mais surtout des mathéma:tiques, et un cours complet de métaphysique. Ses thèses ou discours de philosophie eurent l’orthodoxie qu’on pouvait attendre d’un homme destiné à un ministèresacré. Après s’être habilement servi des arguments de Cicéron contre la doctrine d'Épicure, il combattit de lui-même, avec sa vive logique de vingt ans, le système, alors si fameux, de Spinosa. Sa réfutation fut assez brillante pour que la ville de Leyde se crût obligée de récompenser ce solide plaidoyer contre le panthéisme par une médaille d’or expressément frappée à cette occasion ; et même il est permis de penser que Louis Racine et de Bernis ne consultèrent pas infructueusement pour leurs poëmes le discours dont nous parlons. Docteur en philosophie à vingt ans (1688), et livré ensuite à des études de théologie, Boerhaave n’échappa à la misère qu’en donnant des leçons de mathématiques. Sa fière intelligence dut ensuite s’abaisser à collationner les catalogues de la riche bibliothèque de Vossius, que la ville de Leyde venait d’acquérir. Enfin, ce ne fut qu’à vingt-deux ans qu’il put commencer l'étude de la médecine, sans renoncer encore à la vocation sacerdotale, tant il conservait la mémoire deë promesses et des bienfaits.
Sorti à peine de la métaphysique (par laquelle il aurait mieux valu finir), mais de plus déjà physicien instruit, on doit croire que Boerhaave ne débuta pas à la manière des étudiants ordinaires. Les leçons de ses maîtres , il les suivit peu : il se sentait distrait en les écoutant; son esprit allait plus vite que leurs paroles, et toujours au delà. C’étaient des cours fastidieux dont on aurait pu retrouver la tradition dans des cahiers contemporains des préjugés, et que les professeurs de Leyde s’opiniâtraient à répéter d’après leurs maîtres. Boerhaave eut donc raison de ne point perdre l'habitude d'étudier seul. Il aurait dù disséquer, car quoi de vrai, quoi de certain en médecine sans l’anatomie? Cependant, il s’abstint de ces études, d’abord si repoussantes, de l'amphithéâtre; il lut Vésale, consulta les admirables injections de Ruysch, assista à quelques dissections de Nuck,
-à peu près comme Buffon, cinquante ans après, assista de
loin aux explorations de Dauhenton et aux expériences de Needham. Peu soucieux des minces détails, qui cependant sont les seuls qui puissent suggérer une science durable et certaine, il ne vit quele but final, et il se hâta d'y courir. Présageant bien que son advention dans l’art de guérir deviendrait pour la postérité une des époques les plus mémorables de la médecine, il fit précisément ce qu’a fait parmi nous G. Cuvier, à cela près qu’il procéda d’une manière
opposée : loin de négliger, comme Bichat, les auteurs anciens, il résolut de les parcourir tous l’un après l’autre. Commençant par les écrivains les plus modernes, il redescendit (car il faut bien supposer que la science est progressive) jusqu'aux auteurs de l'antiquité. Il ne négligea sur sa route ni Sydenham , ni Van Helmont, ni Paracelse, ni les Arabes, ni Galien, les découvertes d’Érasistrate non plus que les opinions d’Hérophile ; et lorsque enfin il arriva à Hippocrate, il se sentit moins d’estime pour beaucoup de médecins modernes, ou plutôt il proportionna cette estime au respect que chacun d'eux avait montré pour les préceptes si sages de ce grand médecin philosophe. Il procéda de même quant à la botanique et à la chimie, ce qui n'avait plus à beaucoup près le même degré d'utilité, puisque ce sont là des sciences nouvelles on renouvelées. Après trois années de ces recherches d’érudition, il se fit recevoir docteur en médecine, non pas à Leyde, il s’en garda bien; il n’aurait pas voulu tenir son diplôme de ceux-là mêmes qu'il se sentait prédestiné à faire oublier : ce fut à Harderwijk qu’il prit ses degrés. Le sujet seul de sa thèse prouvait assez que la médecine était l'état de son choix: et qu’il laimait avec passion : cette dissertation avait en eflet pour titre : Disputatio de utilitate explorandorum excrementorum in ægris, etc, (1693).
Médecin à vingt-cinq ans, Boerhaave était encore trop jeune pour pratiquer son art avec le succès et la distinction qu’il ambitionnait; il reprit en conséquence, durant huit années , ses recherches d’érudition et ses études de physique et de chimie, et ce ne fut qu’en 1701 qu'on le nomma adjoint ou répétiteur de Drelincourt, son premier maître, dont plus tard il édita les œuvres, comme Bichat plus récemment a publié celles de Desault. J1 lui fut aussi facile de surpasser son chef d'emploi, qu’il le fut depuis à Cuvier d'effacer l’anatomiste Mertrud, qui, après avoir eu la simplicité de lui donner accès dans sa chaire , s’imaginait avec bonhomie que Cuvier n’était que son remplaçant ou son adjoint. Remarquons à ce sujet qu’il est des hommes auxquels le destin semble réserver loutes ses faveurs. Si Boerhaave fût venu du temps de Bergman et de Linné, ou du temps de Foureroy et de Bichat; si Cuvier eût trouvé au Jardin des Plantes Buffon au lieu de Mertrud, et Vicq-d’Azyr au lieu de Portal, pense-t-on que ces hommes, quoique d’un savoir éminent, fussent parvenus d’un vol aussi rapide à la renommée, à la fortune? Non, certainement ; il est même probable qu'ils auraient dû changer de dessein, et peut-être même de carrière.
Boëerhaave débuta par un discours remarquable, dans lequel il préconisait l'étude assidue d’Hippocrate, qu’il élevait judicieusement au-dessus de tous les médecins ; après quoi, il professa d’abondance, et ce fut avec éclat. Sa figure expressive et majestueuse , le ton imposant de ses manières et de sa voix, sa parole rapide et: puissante , la pureté soutenue de sa diction, la sûreté comme l’étendue de sa mémoire, la précision de ses opinions et la fécondité de sa pensée, l’exact enchainement des faits, et l’abondance autant que la nouveauté des aperçus, et, plus encure que tout le reste, l'immense trésor de son érudition, joint à luniversalité des connaissances contemporaines ; ce don précieux de caractériser chaque auteur par ses opinions, chaque idée par une image saisissante ou par une définition nette et vive, chaque mot par un accent, par un geste assorti, firent de Boerhaave le professeur le plus accompli de l'Europe et le plus brillant médecin du temps.
Les étudiants de Leyde se rendirent tous aux leçons de Boerhaave, comme à un lieu de plaisir autant que d’instruction; chaque élève ensuite en renvoya vingt de sa ville ou de sa province, tant l'enthousiasme est contagieux ; et ces premiers succès ne firent qu’accroitre en Boerhaave ce talent magique qui les lui méritait. Bientôt il n'eut plus de simples élèves, c'étaient plutôt des prosélytes et des apô-
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tres fervents; sa réputation dès lors se répandit dans l'Europe entière. Non-seulement il fallut agrandir son amphithéâtre, mais on se vit obligé d'élargir (et à plusieurs reprises ) l'enceinte même de Leyde, alors trop étroite pour l’affluence des auditeurs et des consultants. Cette ville avait encouragé les premiers efforts de Boerhaave; Boerhaave en retour fut cause de son agrandissement, et il lui donna part à son illustration et à ses richesses.
Enfin, titulaire d’une chaire de médecine théorique, … Boerhaave y joignit successivement la botanique, la chimie, puis la médecine clinique ou d'hôpital ; à lui seul il composait presque une faculté entière. Chaque fois qu’il inaugurait. une chaire ou qu'il quittait le rectorat, qui lui échut deux fois, il prononçait un discours d’apparat; et ces brillantes oraisons se trouvaient souvent en plein désaccord avec la substance du cours. Il vantait toujours les médecins grecs dans ses prologues éloquents, et il y rendait hommage à la méthode d'observation; mais on pense bien que Boerhaave, nonobstant son profond respect pour Hippocrate, ne put professersimultanémentla médecine spéculative et la chimia sans que bientôt l'un de ces cours n'influençât l’autre. 1 était naturel, en eflet, que les sciences mathématiques, qu’il avait longtemps étudiées dans sa jeunesse, lui suggérassent des hypothèses mécaniques et hydrauliques. D’ailleurs, la réflexion suivante dut souvent se présenter à son esprit : Tout admirables que soient la simplicité et la candeur d’Hippocrate, il faut convenir que son naturisme n’apprend pas grand’chose, si ce n’est cette sage réserve qu’il a lui-même consacrée par son exemple. Son Enormon et son Phusis ne rendent pas mieux raison des acles de la vie que les faux Éléments de Galien, l’'Archétype de Paracelse ou le Blas de Van Hélmont. Dire que tel phénomène maladif est dû à la nature, qu’il est le produit de son génie, un attribut de sa puissance, c’est comme si l’on expliquait sérieusement les événements du monde par l’aveugle pouvoir du destin ou par l’intelligente interveution de la Providence. Cette philosophie de résignation peut sans doute conduire au ciel comme au bonheur, mais non pas à la vérité. Harvey, certes, a eu besoin d’une curiosité plus efficace et moins soumise pour découvrir le cours du sang ; de telles lumières laisseraient pour toujours à la médecine sa profonde obscurité. Respectons donc Hippocrate, et suivons la route qu’indiquent ses traces, mais marchons par delà les limites qu’il s’est prescrites! Partageons son culte pour l'observation, mais sachons enchaîner les faits observés , et fécondons-les par les scièénces accessoires.
Malheureusement, Boerhaave abusa beaucoup de ces sciences accessoires. Il tenta de rattacher les actes de la vie tantôt à la science, déjà faite, de la mécanique, tantôt aux lois, alors mal établies, de la chimie ou de la physique. Les premiers chimistes avaient renversé la doctrine de Galien, en détruisant les éléments sur lesquels elle était fondée; Boerhaave résolut de la remplacer. Il avait étudié les ouvrages de Bellini, médecin-poëte autant que mécanicien, dont la Dissertation sur Les reins et la filtration des urines exerçait à son insu une grande influence sur son esprit; il connaissait aussi trop bien Sylvius, et il fit de malheureuses applications de ses opinions au sujet des dcretés, des Aalitus et des acides.
Boerhaave créa donc des hypothèses hydrauliques pour expliquer le libre cours on le cours entravé des liquides vivants, et des hypothèses chimiques pour rendre raison de l'altération des humeurs. 11 supposa dans nos liquides des globules appropriés aux vaisseaux qui les renferment ou leur livrent passage; et lorsqu'il survenait une fluxion , une inflammation ou tumeur quelconque, Boerhaave expliquait ces anomalies en disant qu'il y avait eu erreur de lieu, voulant dire par là qu'un globule, s'étant apparemment trompé de vaisseau, avait passé dan< un conduit destiné à des globules d'uneautre espèce. S'agissait-il par exemple d'uneophthalmie,
BOERHAAVE
Boerhaave attribuait cette inflammation de l'œil au passage malencontreux des globules rouges dans des vaisseaux à globules incolores. D’ailleurs, Leeuwenhoek s’empressa de venir au secours de ces idées systématiques, si peu dignes du grand Boerhaave. Comme on peut voir à l’aide du microscope tout ce que rêve l'imagination de lobservaleur, Leeuwenhoek découvrit aisément dans le sien des globules incolores pour les vaisseaux incolores, des globules blancs pour les vaisseaux blancs, des globules rouges pour les vaisseaux rouges, etc. ; il eût de même découvert des globules bicolores s'il eùt existé des vaisseaux de cette sorte ; car le microscope a toute la docilité et la courtoisie des ambitieux du second orire et des flatteurs,.
Ce fut aussi Boerhaave qui inventa les acrimonies , les obstructions, les attractifs, les fondants, et tous ces termes ambigus qu'on ne prononce déjà plus dans nos écoles, mais qu'on trouve encore dans quelques livres, et qui surtout se rencontrent fréquemment dans le langage plaintif des hypochondriaques , aussi bien que les vices d'humeurs de Sydenham, la £ension des nerfs de Macbride, les esprits vitaux de Vieussens ou de Morton, le Jluide nerveux d'Hoffmann, les nerfs irrilables de Glisson, l’dcreté de la bile ou le sang calciné de Sylvius, le sec et l’humide de Galien , et mille autres mythes de différents siècles, toujours accolés à quelque-nom célèbre, qu’on aurait pèut-être oublié sans ce cortége d’erreurs.
Ces systèmes de Boerhaave, aujourd’hui si dédaignés, concoururent puissamment à ses éclatants succès. Ses élèves s'applaudissaient de trouver réunis dans un même cours de médecine le résumé ainsi que l’utile application de toutes leurs études; cela soutenait leur ardeur et avivait leur enthousiasme. 11 faut remarquer que Boerhaave ne se pressa ni de professer ni d'écrire. Il avait trente-trois ans lorsqu'il {ut nommé répétiteur de Drelincourt, et il en avait quarante quand il publia ses deux principaux ouvrages de médecine , résumant tous ses autres travaux : je veux dire les Instilulions etles Aphorismes, ouvrages savamment commentés, le premier par Haller et le second par Van Swiéten, deux de ses disciples les plus célèbres. Chacun de ces livres eut plus de douze éditions en Europe dans l’espace de quarante ans.
L'histoire naturelle et la botanique participèrent aussi de cette grande activité de Boerhaave. A la vérité, il concourut peu par lui-même à leurs progrès, mais son seul assentiment excita une émulation générale, et servit d’encouragement aux savants. Quant à lui, il distribua les plantes du jardin de Leyde, moitié par caprice ou par routine, à l’exemple de son prédécesseur Herman, et moitié d’après les idées, alors si répandues et si applaudies, du célèbre Pithon de Tournefort. 11 eut d’ailleurs le mérite de tenir compte des étamines des fleurs dans la description des végétaux et leur arrangement par familles, cinquante ans avant que Linné envoyât à l'académie de Pétersbourg son beau Mémoire sur les sexes et les mariages des plantes. I] connaissait, à ce qu'il paraît, les découvertes antérieures de l’Anglais Millington et de l'Italien Malpighi (1675). Non-seulement il publia plusieurs catalogues des plantes du jardin de Leyde, qu’il avait agrandi et beaucoup enrichi, mais il décrivit et fit figurer quelques plantes nouvelles, et créa de nouveaux genres. Le botaniste Vaillant, qui lui avait dédié un genre nouveau , qu’on nomme encore le Boerhaavia, lui adressa de son lit de mort, comme au seul légataire méritant confiance, le manuser ït de sa Botanique parisienne ; et Boerhaave, noble soutien d’une science en deuil, fit religieusement imprimer cet ouvrage, auquel il joignit des planches magnifiques d’Aubriet, qu “il confia au burin de Van der Laawe. Boerhaave eut aussi le bonheur de protéger le ; jeune Linné et son ami Artédi , studieux et pauvres tous les deux, tomme lui-même il l'avait été trente années auparavant. 11 leur donna pour patrons, Clifford à Linné (qui depüis a
DICT. DE LA CONVERS. — T. II
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illustré le uom de son hôte), et Séba à Artédi, qui peu de temps après se noya par étourderie dans le Zuyderzée. Ensuite, les puissantes recommandations de Boerhaave accompagnèrent Linné dans ses voyages en d’autres pays. Sa générosité était infatigable : il fit imprimer avec magnificence, à ses frais, l'Histoire physique de la mer, par le comte de Marsigli, auquel il succéda à l’Académie des Sciences de Paris, aussi bien que le célèbre ouvrage de Swammerdam, Biblia Naturæ, qu'il enrichit d’une éloquente préface.
De toutes les parties de la médecine, l’anatomie fut la seule qu'il négligea véritablement ; elle ne lui dut ni découvertes ni accroissement notables; et toutefois, tel était l'ascendant de ses ouvrages, de ses leçons et de sa doctrine, qu’il exerça une influence réelle sur les anatomistes de France ét d'Italie qui florissaient de son temps. Ses explications mécaniques et hydrauliques portèrent Winslow, Valsalva, Morgagni et plusieurs autres à décrire et à représenter plus précisément qu'on ne l'avait fait la forme des organes , la direction des muscles, leurs insertions , le calibre et les orifices des vaisseaux, leurs éperons et valvules. 11 donna d’ailleurs d’exactes éditions des ouvrages d’anatomie de Vésale, d’Eustachi et de Bellini, et il prit parti dans une discussion entre Ruysch et Malpighi sur la structure des glandes, donnant tort, comme de raison, à son compatriote Ruysch , qu’au reste il dédommagea par une lettre aflectueuse,
Quant à ses travaux en chimie, ils auraient suffi à la gloire comme à l’activité d’un autre savant. Le premier, il sut donner à cette science une allure vive ct franche, l’asseoir sur des faits évidents, sur des expériences précises, en exposer les principes avec méthode et clarté, la dégageant des mystères et des préventions puériles des alchimistes, ses devanciers. Bien qu’il ignorât la doctrine du phlogistique ce Stahl et de Becher , ainsi que la théorie de la combustion,
déjà plus d’à moitié trouvée par Boyle, et qu'il ait eu l’inconcevable malheur de méconnaître la pesanteur de l'air, ses Éléments de Chimie n’en eurent pas moins le succès le plus brillant ct la plus grande influence. Cet ouvrage, tout suranné qu’il nous paraisse aujourd’hui, n’en fut pas moins le plus remarquable du temps; il fut le précurseur et apparemment aussi le promoteur de la nouvelle révolution chhnique. Les analyses de Boerhaave sont étonnantes pour le temps, et ses expériences ont souvent beaucoup d’exactitude et de fimesse. Après Scheele et Bergmann, ses auteurs favoris, Vauquelin prisait infiniment guerhaave; je lui ai souvent vu aux mains l'édition de 1732, qui est la meilleure. Plusieurs opuscules sur la chünie, entre autres trois Mémoires sur le Mercure, furent insérés dans les recueils de l’Académie des Sciences de Paris et de la Société Royale de Londres (1734), et cela même le porta à étudier profondément les maladies dont le mercure est le spécifique par excellence. Ces sortes d’affections étaient alors et plus vives et moins bien connues que de nos jours; le traitement en était non-seulement plus mystérieux, mais moins parfait. Il y eut donc à propos de la part de Boerhaave à publier un ouvrage sur les Maladies vénériennes l’année même qui suivit ses mémoires chimiques sur le mercure. Il faut même remarquer que la première édition de ce traité parut à Londres et en anglais, ce qui dut servir encore à ja haute fortune du médecin de Leyde.
Sa chaire de médecine clinique ajouta beaucoup à son expérience et à sa réputation; il y fit voir une grande sagesse. Jamais Bidloo, son prédécesseur, n'avait montré autant d’éloignement pour les idées systématiques que Boerhaave en montra lui-même au lit des malades. 11 oubliait alors toutes ses théories et sa chère chimie, pour ne voir que les symptômes des maladies, leurs différents caractères, leur tendance vers la guérison ou la mort; il s’attachait aussi à en découvrir le siége, et il eu discutait le traitement avec une rare prudence. D'ailleurs, Boerhaave pos-
sédait pour l'observation une heureuse aptitudé& Il n’a malheureusement laissé que deux histoires pratiques tracées de sa main : l’une d'elles est relative à la rupture soudaine de l’œsophage sur un personnage éminent; mais il serait difficile de concevoir rien de plus hippocratique ou de plus achevé. Boerhaave était également doué d’une grande sagacité, à laquelle il savait joindre, quand il en était besoin, une volonté ferme et un caractère très-décidé. Un jour il s’aperçut, en traversant une salle d'hôpital remplie de jeunes filles, qu'un grand nombre d’entre elles avaient des convulsions, à l’exemple d’une malade, leur voisine, qui était réellement atteinte d'épilepsie. Boerhaave vit aussitôt qu'il ne pourrait maîtriser ce déplorable effet de limitation qu’en frappant d’une terreur soudaine l'imagination de ces jeunes filles : il se fit donc apporter au milieu même des malades un fourneau rempli de charbon ardent; lui-même y fit rougir de ces tiges de fer dont se servent les chirurgiens pour cautériser des caries ou des plaies, et, saisissant ensuite la poignée d’un de ces métaux brûlants, il dit aux convulsionnaires : « Vous voyez ce fer rouge; la première d’entre vous qui aura le malheur d’avoir des convulsions, je le lui appliquerai sur la figure. » L'effet fut subit : aussitôt les convulsions cessèrent; on aurait pu se croire à l’un de ces enchantements si familiers dans les siècles d’ignorance et de crédulité. Voilà de la médecine morale; et c’est assurément la meilleure,
Une attaque de goutte força Boerhaave d'interrompre pour la première fois ses travaux en 1722. Deux nouvelles rechutes, en 1727 et 1729, lui firent abandonner les chaires de botanique et de chimie. Enfin en 1738 les symptômes de son mal s’aggravèrent, et après quelques mois de souffrances il mourut, le 23 septembre de cette année. Un monument lui fut élevé dans l’église de Saint-Pierre. On y voit son image entourée de sa devise chérie : Simplex sigillum veri.
Quelle vie que celle de Boerhaave! quatre chaires différentes, glorieusement remplies par le même homme, n’occupent encore qu’une faible partie de ses instants. Dans l’espace de vingt années, vous le verrez composer 10 discours fameux, plusieurs dissertations, 5 mémoires originaux ; attacher son nom à 27 ouvrages remarquables, dont quatre, quoiqu’en latin, sont 4raduits en divers idiomes, même en arabe, et plus de cinquante fois réimprimés durant un quart de siècle. Cependant, il trouve encore assez de loisirs pour publier onze ouvrages antérieurement connus, entre autres ceux de Prosper Alpin et d’Arétée, et il a la générosité de tenir lieu de libraire à trois auteurs trop peu célèbres pour en trouver d’accessibles , ou trop pauvres pour pouvoir s’en passer. Remarquez pourtant que Boerhaave sait six langues, qu'il est bon mathématicien, physicien ingénieux, savant naturaliste, métaphysicien subtil; il sait la théologie, il sait l’histoire. 11 passe ses matinées à l'hôpital, et son laboratoire de chimie obtient les plus belles heures de chacun de ses jours; il expérimente, il professe , il observe; ensuite il compose, ensuite il traduit, il consulte, il converse, il herborise, et il ne dédaigne pas même d’inventer des recettes nouvelles. I instruit des milliers d'élèves , traite ou conseille des malades venus vers lui, leur dernier espoir, de toutes les contrées de l’Europe; correspond avec dix académies qui voudraient se le concilier, et avec autant de rois qui songent à le séduire, Quel est donc le génie qui multiplie ainsi le même homme, et qui concentre dans vingt années de sa vie l’ample matière à cent existences communes, qui le rend propre à tout et supérieur en toutes choses à chacun de ses rivaux ? Quel est ce savant qu'attirent à elles les plus célèbres académies, malgré des jaloux qui voudraient les en dissuader, pour qui l’indifférent Fontenelle devient tout à coup chaleureux, que lillustre Haller n’hésite point à commenter, et à l’occasion duquel on agrandit des villes, trop resserrées pour l# foule de ses admirateurs ? Quel est cet homme que Viennent visiter de cinq cents lieues des empereurs puissants,
BOERHAAVE
à qui l’on écrit de la Chine : « À Boerhaave, médecin en Europe; » pour lequel ses compatriotes illuminent spontanément leurs édifices et leurs demeures en apprenant qu’uneattaque de goutte vient de le quitter, et qui, nonobstant l'existence la plus noble, la mieux remplie de louables actions et de pensées généreuses, laisse encore à sa familleplus de quatre millions de fortune, afin sans doute d’obtenir son pardon pour cette vie studieuse et cette renommée qui lui inspira tant de déplaisir et tant de courroux!
Si nous recherchions les causes de cette grande destinée de Boerhaave, nous en découvririons plusieurs dans les circonstances de sa vie : sa maladie d’enfance le rendit chaste, appliqué, prématurément réfléchi ; son indigence le préserva dela dissipation et des plaisirs : elle lui enseigna de bonne heure le prix du temps et les bienfaits du travail et de la. vigilance ; son apparente désobéissance aux vœux d’un père vénéré lui prescrivit d’expier son insoumission par de la renommée; son intelligence pleine d’ardeur féconda l’érudition paternelle ; les mathématiques lui suggérèrent l’habitude de l’ordre et de la précision, et les leçons qu’il en donna si jeune lui apprirent à surmonter les difficultés de l’enseignement et à s’insinuer par degrés dans l’esprit d’un auditoire. Il n’y a pas jusqu’à l’exiguité de la ville de Leyde qui n’ait été propice à Boerhaave : outre que cette circonstance concentra mieux ses devoirs comme ses études , elle dut le rendre plus soigneux de sa conduite, plus esclave de l’opinion et plus certain d'obtenir en confiance le prix dû à son application et à sa ponctualité. C’est même pour des raisons semblables que les villes d’une médiocre étendue sont généralement fécondes en bons médecins : Leyde, Halle, Lausanne, Pavie, Genève, l’île de Cos et Montpellier ont fourni proportionnellement plus de grands praticiens que Londres, Rome, Moscou, Paris ou Madrid. Voilà pour l'aptitude. Quant aux succès, Boerhaave joignait à une science précoce une mémoire aussi prompte qu’intarissable, un discernement judicieux, la connaissance des hommes et l’habitudedu monde, une physionomie comme celle de Desgenettes ou de Broussais, des moyens d'expression admirables, et, comme pour combler la mesure de tant de dons célestes, une santé à l'abri des infirmités et plus forte que les fatigues. D’ailleurs , Boerhaave écrivit tard et toujours brièvement, par sommaires, réservant le surplus pour des leçons orales et pour ses commentateurs, 4
Sa réputation une fois établie, sa nation, alors reine des mers, la répandit avec enthousiasme parmi tous les peuples civilisés, outre qu’il habitait un pays que les étrangers ont toujours fréquenté avec une sorte de prédilection, à raison de sa liberté et de ses lumières. Toutefois , Boerhaave, $i glorieux pendant sa vie, n’est plus admiré de nos jours que par tradition et sur parole; personne ne lit ses écrits. Notons à ce sujet une observation assez importante pour ceux dont la vie se dévoue au culte de l'esprit : c’est qu’il n’y a que trois sortes d'ouvrages que le temps respecte, que l’on ne cesse de lire, et que l’on prise d’autant plus qu’on les à lus davantage : ce sont d’abord les grandes conceptions de poésie destinées à vivifier des scènes historiques ou à émouvoir les passions humaines par des tableaux créés à leur ressemblance sous leur inspiration; c’est, en second lieu, l’exacte notion des choses ainsi que le récit fidèle des faits intéressants, joint à leur sincère et judicieuse interprétation, sans le faux alliage des suppositions ou du mensonge; c’est enfin l’histoire morale de l’homme, dont on puise les matériaux essentiels dans sa conduite et dans son cœur. Hors de là, tout passe, et voilà pourquoi les livres de Boerhaave sont , non pas oubliés, mais délaissés. 11 décrivit peu, et ce fut un malheur; il expliqua tout arbitrairement, comme par improvisation, et embrassa trop d'objets pour les étreindre, 11 eut le tort de négliger l'anatomie, sans laquelle il faut renoncer à bien concevoir la nature de l'homme et son histoire ; il ignora les faits les plus importants de la