BOGOTA — BOHÊME
ka relations commerciales de cette ville. L'industrie y est encore peu avancée,
Fondée en 1538 par Quesada, Bogota ne tarda pas à s’agrandir. Elle devint le chef-lieu de la vice-royauté de la Nouvelle-Grenade, et plus tard, en {811, le siége du congrès qui proclama la république le 12 novembre. Reprise, au mois de juin 1816, par les Espagnols sous les ordres de Morillo, elle fut délivrée de leur joug par Bolivar, le 10 août 1819. Capitale de la Colombie jusqu’en 1831 elle l’a été successivement de la Nouvelle-Grenade, de la Confédération grenadine, et depuis 1861 de la Colombie, Ces changements politiques ne se sont pas opérés sans amener des révolutions violentes dont Bogota a été, par sa situation même, à la fois le théâtre et la victime. Le 4 décembre 1854, à la suite d’un sanglant combat qui durà deux jours, les généraux Herran, Mosquera et Lopez entrèrent dans la ville et y renversèrent Melo, qui s'était empaié du pouvoir. Le {8 juillet 1864, Mosquera s’insurgea contre Ospina, le battitet occupa Bogota de vive force. Le mouvement qui renversa Mosquera le 22 mai 1867 eut lieu sans effusion de sang.
Dans le voisinage, sur la route qui conduit à la Magdalena, on admire l’affreux abîme d’Icononzo ou de Pandi, qui doit vraisemblablement son origine à un tremblement de terre. Il ressemble à une large tranchée au fond de laquelle mugit un torrent entre des roches à pic réunies par deux ponts naturels, l'un d'un seul bloc de 13 mètres 65 de long sur 1 mètre 86 de large, à une élévation de 93 mètres ; l’autre, 19 mètres plus bas, composé de trois blocs s'appuyant l’un sur l’autre et formant une voûte solide comprimée par les parois des rochers. Le Rio de Bogota ou Payli, qui prend sa source dans le iac du Guatavita et se jette dans la Magdalena, après un cours d'environ 222 kilomètres, forme, à 22 kilomètres de Bogota, près de la ferme de Tequendama, dans une contrée sauvage, hérissée de rochers, unedes plus magnifiques cascades du monde. Une masse d’eau de plus de 20 mètres 85 cubes se précipite perpendiculairement d'une hauteur d'environ 155 mètres avec une fureur indicible daps une vallée encaissée où le soleil ne pénètre quelques instants qu’à midi.
Enfin l’on trouve dans les environs de Bogota, outre des mines d’or et d'argent, une mine de sel gemme, et une mine d'émeraudes, qui a fourni, avec celle de la vallée de Muzo, la plus grande partie de ces pierres précieuses qu’on rencontre aujourd'hui en Europe.
BOGUSLAWSRKI (ApazBErr), un des principaux auteurs dramatiques polonais, de la fin du dix-huitième siècle. De cruels revers le forcèrent à se faire acteur en 1778; et, bien qu'il n’eût d’abord que peu de goût pour la carrière
dramatique , il finit par se faire à sa position et fut compté:
parmi les artistes les plus distingués du théâtre de Varsovie. Il traduisil plusieurs pièces étrangères en polonais , et monta le premier opéra italien à Varsovie. Après la dissolution du {héâtre de cette ville, en 1780, Boguslawski fut sur le point de renoncer à la scène; sur les instarices du comte Moszynski, il continua cependant à s’occuper de travaux dramatiques. Nommé, malgré lui, en 1783, directeur du théâtre allemand-polonais fondé par le prince Lubomirski, il joua avec sa lroupe alternativement à Grodno, à Wilna, à Dubna, à Lemberg. 11 jouait de nouveau à Groëno, lorsqu’en 1789 un ordre royal le rappela à Varsovie, et lui confia la direction du théâtre national. Il contribua puissamment à relever cette scène de la décadence où elle était tombée; et nul doute qu’il ne l’eût amenée à une régénération complète, si les troubles intérieurs qui, depuis 1794, agitèrent la Pologne, n’eussent anéanti ies résultats de ses glorieux et pénibles efforts. Le théâtre fut fermé, et Boguslawski se rendit à Cracovie, et de là à Lemberg, où il réorganisa la scène. En 1799 il retourna à Varsovie, et il obtint pour dix ans le privilége de jouer la comédie polonaise à Kalisch; il y resta jus- DICT. DE LA CONVERS. — T. Il,
qu’en 1807, puis vint à Posen, y donna des représentations ; mais, ne pouvant soutenir la concurrence avec une troupe de comédiens français fort goûtés du publie, il quitta cette ville, et revint à Varsovie, où, après toutes sortes de vicissitudes, il reprit la direction du théâtre en 1810. La campagne de 1812 le força de nouveau à cesser ses représentations ; il se démit de sa charge de directeur, se retira de la scène, et dès lors la culture des lettres l’occupa sans partage jusqu’à sa mort, qui arriva en 1829. Comme écrivain, Boguslawski a le mérite d’avoir conservé à la langue polonaise toute sa pureté, et d’avoir lutté vigoureusement, soit par de bonnes traductions, soit par des compositions originales, contre le mauvais goût qui de toutes parts tendait à envahir la littérature dramatique de son pays. Le nombre de ses pièces de théâtre s'élève à quatre-vingts ; la plupartontété publiées sous le titre de : Dziela dramatyczne (9 vol., Varsovie, 1820).
BOGUSLA WSKI (Louis pe), astronome de mérite, naquit à Magdebourg, le 7 septembre 1789. Élevé à l’école du chapitre, il montra de bonne heure du goût pour les sciences , et particulièrement pour l'astronomie. Après avoir fait la campagne de 1806, il se livra, à peine âgé de dix-sept ans, aux observations astronomiques ; la comète de 1807 lui en fournit la première occasion. En 1809 il vint à Berlin, et, après y avoir passé de brillants examens, il fut nommé, en 1811, lieutenant d'artillerie. 11 resta dans cette capitale pour y suivre les cours de l’école militaire et pour perfectionner ses études astronomiques sous la direction de Bode. Ses relations avec ce savant lui procurèrent, pendant les campagnes de 1812 à 1815, l'accès des principaux observatoires de l’Europe et la connaissance des hommes les plus distingués. Blessé à la bataille de Culm, Boguslawski fut conduit prisonnier à Pirna ; mais il brisa ses liens, s'enfuit en Bohême, et rejoignit son corps à Erfurth. Une maladie des yeux, accompagnée d’une grande faiblesse de vue, le força de quitter le service après la bataille de Waterloo et de renoncer pendant quelque temps aux observations astronomiques.
Boguslawski s’occupa dès lors d'économie rurale avec autant de zèle que de succès. En 1829, ses yeux ayant repris leur vigueur première, il s'établit à Breslau, où il fut nommé en 1831 conservateur, et en 1843 directeur de l’observatoire. Malgré l'insuffisance des télescopes dont il disposait, il parvint à observer des phénomènes peu lumineux, tels que la comète de Biéla à son retour en 1832, dont il suivit la marche jusqu’au mois de décembre de cette même année, l’'éclipse du sixième satellite de Saturne pendant les mois de janvier, avril et mai 1833, la comète d’Enke en juillet 1835. Boguslawski s’attacha particulièrement à suivre la comète de Halley, qu’il observa plus longtemps qu'aucun autre astronome. Cependant, le plus grand service qu'il ait rendu est la découverte, en 1834, de la comète qui porte son nom. En 1836 il fut nommé professeur à l’université de Breslau ; déjà, avant sa nomination, il avait su réunir un nombreux auditoire à son cours public d’astronomie populaire. Il est mort le 5 juin 1851. Comme écrivain, Boguslawski s’est fait connaître par une édition de l’ Uranus (Glogau, 1846-1845).
BOHÈME,, royaume autrefois indépendant, aujourd’hui réuni à l'empire d'Autriche.
Géographie et statistique.
Située entre le 48° 30’ et le 51° de latitude septentrionale, et du 30° au 34° 30’ de longitude orientale, la Bohème forme un grand quadrilatère de 518 myriamètres carrés de superficie, borné au sud-ouest par la Bavière, au nord-ouest par le royaume de Saxe, au nord-est par la Silésie prussienne et au sud-est par la Moravie et l’archiduché d’Autriche. Sur les trois côtés qui ne touchent pas aux possessions de la maison d’Autriche, ses limites politiques sont les mêmes que ses limites naturelles, savoir : la Forêt de Bohème, l'Erzgebirge et les ramilications des Sudètes; cependaun ce
n’est pas un pays encaissé de toutes parts, car il n’est pas sépare de la Moravie par une chaîne de montagnes bien marquée; mais il forme plutôt avec cette province un seul plateau à terrasses, borné d’un côté par l'Eger, l’Elbe et le Danube, de l’autre par la March et la Naab, offrant seulement, dans la direction du sud au nord, un petit nombre d’enfoncements. C'était un chemin tout tracé par la nature aux conquérants slaves et autrichiens. La Bohème n’appartient que par quelques points de son territoire, au sud-est et au nord-ouest, aux bassins du Danube et de l’Oder ; elle fait presque tout entière partie de ceux de l’Elbe et de la Moldau, qui se jette dans l’Elbe, près de Melnik. L’Elbe, qui devient navigable depuis cette dernière ville, reçoit dans la Bohême, à droite la Cydlina, l’Iser et le Pulsnitz ou le Polzen, à gauche l’Aupa, la Métau, l’Adler, l'Éger et la Biéla. Les affluents de la Moldau sont, à droite la Luschnitz et la Sazarva , à gauche la Wottarva et la Beraunka.
Les principales vallées de la Bohême sont : au nord celle de Laun-Saaz sur l’Eger, haute de 155 mètres; celle de Theresienstadt au confluent de l’Eger, dont l'élévation n’est pas moins considérable, et celle de l'Elbe, au sud-ouest de Kaniggrietz, plaine coupée de lacs et d’étangs et haute de 200 mètres. Au centre s'élève, à250 mètres, le vallon encaissé de Pilsen. Au sud s'étend la plaine de Budweis-Wittingau, également coupée par un grand nombre de petits lacs, et haute de 340 mètres. Lies terrasses qui bordent ces vallées au sud, en inclinant vers lorient, s’échelonnent de telle manière que les montagnes de la rive occidentale de la Moldau sont toujours plus hautes de vingt-cinq à trente mètres que celles de la rive orientale. Au nord, les terrasses de la Bohème présentent des bords escarpés et quelques éminences trèssaillantes, comme le mont Engelhæuser 630 mètres, le Purberg 600 mètres et le Georgenberg 385 mètres, la hauteur moyenne étant de 310 à 380 mètres. Au centre elles atteignent de 350 à 500 mètres; la Badywald arrive même à 560 et le Trzemezinberg à 785 mètres. Au sud leur hauteur moyenne est de 560 à 620 sur le versant septentrional, par où elles se rattachent au Bœhmerwald et au Greinerwald, Dans la partie septentrionale de la Bohême, sur la rive droite de l’Elbe et de l’Adler, et sur la rive gauche de l’Eger, la forme du sol est déterminée par le voisinage des monts Sudètes et des montagnes de la Saxe. A l’est et au nord-est du bassin de l’Elbe, dans la contrée parcourue par les affluents gauches de PElbe supérieur, on s’élève par degrés, en franchissant des montagnes assez bien caractérisées, jusqu'aux hautes chaînes du district de Glatz (Crête Bohémienne, Crête d’Habelschwerdt, Roches de Pœlitz, Roches de grès d’Adersbach) ou aux crêtes escarpées du Riesengebirge. Au nord et dans la contrée arrosée par les affluents droits de l’Elbe, de larges plateaux , comme ceux de Gitschin et de Dauba, conduisent aux chaînes de l’Iser et aux montagnes de la Lusace. En avant de ces dernières, au sud-ouest, se groupent des montagnes nombreuses, à travers lesquelles l’Elbe se fait un passage entre Leimeritz et Aussig. A l’est s'élèvent les groupes isolés du Kleisberg et du Geltschberg; à l’ouest, les masses basaltiques des montagnes de la Bohème centrale , parmi lesquelles se distingue la Donnersberg (Milleschauer), haute de 820 mètres, et qui sont séparées, au nord, de l’Erzgebirge saxon par le lit profond de la Biéla. Les flancs escarpés de l'Erzgebirge bornent au nord le cercle d'Eger; ses larges sommets en forme de plateaux forment les limites de la Bohème et s’abaissent graduellement à l’ouest jusqu'aux collines des environs d’Eger et au plateau du Fichtelgebirge,
La conformation géognostique du pays varie fréquemment avec la forme extérieure du sol. Les parties méridionales, plus élevées que celles du nord, sont composées de masses primitives de granit, de syénite et de gneiss. La Bohème centrale présente à l'occident, entre Prague et Klattau, le porphyre à base de quartz, le quartz mêlé de schiste et de mica, l'argile schisteuse de calcaire primitif; et à l’orient,
BOHÈME
dans le bassin de ’Elbe, des masses de craie. Les produits minéralogiques de la Bohème septentrionale sont encore plus variés. Le grès prédomine à l’est de lElbe, tandis qu’il alterne, à l’ouest, avec un sol rouge et une couche tertiaire supérieure de molasse. Partout les produits volcaniques percent au travers des masses basaltiques et autres semblables. A l'ouest, au contraire, dans la Fichtelgebirge, reparaissent les formations primaires du sud mélées de schiste micacé,
Le climat de la Bohème se rapproche de celui de l’Allemagne centrale; la température moyenne est de 7°,5'centigrades. Cependant la configuration du sol contribue beaucoup à produire des phénomènes particuliers. Le froid est plus âpre dans la partie montagneuse du sud que dans le nord?
Comparée aux autres pays qui forment l'empire d’Autriche, la Bohème se trouve dans des rapports avantageux relativement à la population. On y comptait, dans le recensement du 31 décembre 1869, 5,140,156 habitants, c’est-àdire près de 100 habitants par kilomètre carré, proportion qui lui assigne le troisième rang parmi les provinces de la monarchie. En 1780 elle n'avait que 2,500,000 habitants ; en 1800 elle en comptait plus de 3,000,000 ; en 1824 plus de 3,500,000, et en 1834 4,000,000 en 1557; ce chiffre s’était accru de 865,830, La masse de la population est d’origine slave; mais avec le temps il s’y est introduit d’autres éléments. Les Czèches ou Tchèques, dont le nombre s'élève à 2,790,054, d’après le recensement de 1850, occupent principalement le centre et l’est du pays ; ils ont gardé leur dialecte slave. Les Allemands, dont on comptait plus de 1,730,000 en 1850, habitent sur les frontières, principalement au nord-ouest, et-leur langage se rattache aux dialectes des peuples voisins. Plus de 80,000 juifs sont dispersés dans tout le pays. Une petite colonie d’Italiens existe encore à Prague, où elle s’est établie sous Charles IV. La loi communale de 1850 a réparti toute la population en 6,196 communes indépendantes , formées de 12,646 lieux habités, parmi lesquels on compte 289 villes, soit une ville par 187 kilomètres carrés. Ainsi la Bohème, par le nombre de ses villes et de ses villages, occupe le premier rang parmi les provinces de l'empire. Cette position avantageuse, elle la doit aux rapides prog#s de sa civilisation dans ces derniers temps, progrès qui ont été sans doute favorisés par la fertilité de son sol.
Les productions du règne minéral sont aussi variées qu’abondantes. Les mines de Joachimsthal donnent annuellement, outre une petite quantité d’or, 8,400 kilogrammes d’argent, c’est-à-dire plus qu'aucune autre province de l’empire, la Hongrie exceptée. Après les mines de Joachimsthal, les plus productives sont celles de Przibam. Le district de lErzgebirge est le plus riche en étain; on en extrait annuellement 490 quintaux métriques. La Bohème livre, en outre, à l’industrie 13 quintaux de cuivre, plus de 8,000 de minerai de plomb, 1,570 de plomb de commerce, 991 de carbure de fer, 9,500 de litharge, 17,500 de fer brut, 90,000 de fer de fonte, 17 de cobalt, 600 d’arsenic , 2,375 d’alun, 2,700 de sulfate de cuivre, 16,000 de sulfate de fer, 3,500 de soufre, plus de 4 millions de quintaux de houille, et 11,500 quintaux de graphite, surtout dans la seigneurie de Krumau. On exploite aussi une certaine quantité de calamine, de cinabre, de manganèse, de la terre de porcelaine, de belles pierres de taille, des meules de moulin, des pierres à aiguiser; plusieurs espèces de pierres précieuses, et principalement les célèbres grenats de Bohème (pyropes), des rubis, des saphirs et des hyacinthes, beaucoup de topazes , de chrysolites, de chrysoprases ,” d'améthystes, de cornalines, de chalcédoines, de jaspes et d’agates. La consommation toujours croissante du bois a appris à tirer meilleur parti des mines de houille et des couches de tourbe, La Bohême manque absolument de sel; mais elle possède, par contre, un grand nombre de sources minérales salutaires
BOHÉÊME
chaudes et froides, plus ou moins chargées de sels par lg lixiviation des roches. On compte ces sources par centaines ; mais quelques-unes seulement sont employées à des usages curatifs. Les bains de la Bohème sont renommés parmi les plus célèbres de l’Europe. Ils doivent leur réputation nonseulement à la nature de leurs eaux et à leur température, mais surtout à cette circonstance que depuis longtemps leurs propriétés ont été analysées par des médecins et des chimistes habiles, comme aussi aux améliorations qu’on y apporte chaque année pour la commodité des visiteurs. Les plus connus sont : {° Carlsbad, source chaude, chargée de sulfate de magnésie, alcalique, saline; 2° Marienbad , source froide de même nature; 3° £Æger-Franzensbad, source froide de même nature et saturée de fer ; 4° Tæplilz, source alcaline (natron) chaude et tiède. On doit mentionner encore les eaux ferrugineuses de Séecknitz, Sternberg, Tetschen, Mariaschein, etc., ainsi que celle de Ziebwerda appartenant aux monts Sudètes , et les établissements hydrothérapeutiques d’Élisenbad, Dobrawilz, Lelmeritz, Kuchelbad , etc. On exporte les eaux de Giesshübel près de Carlsbad, qui ressemblent à l’eau de Selter ; celles de Bilin, près de Tæplitz, acidules , ferrugineuses et alcalines ; celles de Seidchütz, Sedlitz et Püllna, eaux amères qui se préparent artificiellement par la lixiviation des basaltes effleuries.
L'activité des habitants de la Bohême sait multiplier les productions du règne végétal. Des 473 myriamètres carrés qui sont mis en culture, 248 appartiennent aux céréales, 55 sont en prairies et en jardins, 38 en pâturages, 132 en forêts et 2,555 hectares en vignes. La Bohême récolte plus de 4 millions d’hectolitres de grains, dont plus de 3 de froment, plus de 8 de seigle, environ 5 d’orge et plus de 7 d'avoine; aucune province de l'empire ne lui est comparable sous ce rapport. C’est encore elle, avec la Hongrie, qui produit le plus de plantes légumineuses et potagères ; et l’on y cultive beaucoup de colza. Les fruits forment une branche importante du commerce d'exportation. Le lin se récolte
partout ; le chanvre est plus rare; la production du tabac est
considérable; cependant, de toutes les cultures de ce pays, aucune n’est plus productive que celle du houblon ; elle occupe une superficie de 495 kilomètres carrés, et fournit une récolte magnifique de 150,000 quintaux. La vigne ne donne guère que 29,000 hectolitres de vin; on ne la cultive que dans la vallée de l’Elbe, depuis Melnik jusqu'à Aussig et dans les environs de Prague. Le produit des forêts s'élève annuellement à plus de {8 millions de stères de bois. Si l’agriculture est surtout florissante dans le district d’Eger et dans la partie occidentale du cercle de Leïippa, c’est dans la partie nord-ouest du cercle de Prague qu’elle occupe le plus grand nombre de bras; mais nulle part elle n’est plus négligée que dans la partie montagneuse du nord-ouest. du cercle de Budweis (les anciens cercles de Prachin et de Tabor). Afin d’en favoriser les progrès, on a fondé en 1850 deux écoles d’agriculture, l’une à Tetschen, sur l’Elbe, pour la population allemande, l’autre à Libingitz, dans le cercle de Budweis, pour les Tchèques.
Les bêtes sauvages disparaissent à mesure que le pays se cultive, et font place aux animaux domestiques. Ce serait en vain qu'on chercherait l'ours et le loup, même sur les sommets des plus hautes montagnes ; mais on rencontre encore beaucip de chats sauvages. Le blaireau est répandu partout; le hamster devient de plus en plus rare à mesure qu'on avance vers le sud-est. Les forêts sont peuplées de gibier; les lièvres se sont tellement multipliés qu’on exporte annuellement près d’un demi-million de leurs peaux , et les faisans, que l’on élève surtout à Krzinec, dans le cercle de Gitschin , jouissent d’une réputation méritée. Depuis quelque temps, on s'applique avec plus de soin à l’éducation des bestiaux. Marie-Thérèse et Joseph II ont favorisé, dans l’intérêt de l’armée, l’éd 1cation des chevaux. Outre le haras mi-
litaire de Nemoschitz, il en éxiste plusieurs dans des propriétés particulières, comme à Pardubitz et à Nimburg; il y en a aussi un à Kladrup, sans parler du haras impérial de Sellmitz. On évalue le nombre des chevaux du pays à plus de 156,000 ; la meilleure race est celle des cercles d’Eger et de Pardubitz ( autrefois Chrudim ). Celui des têtes de bétail est porté à 1,050,000, chiffre bien élevé pour la quantité de fourrage : aussi, à peu d’exceptions près, le bétail, qui est chétif, donne-t-il fort peu de lait et de bonne viande. Grâce encore aux encouragements de Marie-Thérèse, l'éducation des bêtes ovines est dans l’état le plus florissant. Environ 1,545,000 brebis, presque toutes de races améliorées, fournissent au commerce d'exportation 20,000 quintaux de fort belle laine, La Bohème nourrit 400,000 pores, dont 50 à 60,000 s’exportent chaque année ; c’est principalement dans les parties méridionale et occidentale qu’on s'occupe de ce commerce, tandis que dans les contrées montagneuses on élève de grands troupeaux de chèvres, qui s'exportent aussi au nombre de 50,000 environ chaque année. Dans le sud, on engraisse des milliers d’oies, dont le duvet fournit la matière d’un commerce considérable : on en exporte annuellement 1,000 quintaux. La ville de Neuern, dans le cercle de Pilsen, est le centre de cette industrie. La culture du mûrier, bien que fort encouragée , n’a pas réussi jusqu’ici d’une manière remarquable. L'éducation des abeilles livre au commerce une cire aussi estimée que celle de la Moravie. La pêche est très-productive dans les nombreux étangs du pays : les carpes et les brochets sont envoyés en grand nombre à Vienne et dans d’autres villes. On trouve enfin dans la Moldau supérieure et la Wottawa des huîtres dont les perles rivalisent en beauté avec celles de l'Orient. Sous le rapport agricole, la Bohême peut donc soutenir sans désavantage la comparaison avec beaucoup d’autres contrées, et sa situation à cet égard serait bien plus favorable encore si elle savait tirer meilleur parti de quelques-unes de ses productions naturelles.
Sous le rapport industriel, elle se place parmi les premiers États manufacturiers de l’Europe. Ses fabriques de lin livrent au commerce extérieur plus de produits que tout le reste de la monarchie autrichienne, c’est-à-dire pour une valeur d'environ 13 millions de francs, des toiles de toutes sortes, des damas, des batistes, des linons, des dentelles, des indiennes , des coutils. Cette industrie a son siége principal dans les districts du nord, et occupe environ 400,000 filateurs, plus de 50,000 tisserands, et plusieurs milliers d'ouvriers dans de nombreuses blanchisseries. La fabrication de la dentelle, dans la contrée du nord-ouest , faisait vivre autrefois plus de 40,000 individus; elle en nourrit aujourd’hui 15,000 à peine; cependant ses produits sont toujours recherchés. Après la Basse-Autriche, c’est la Bohème qui possède le plus de manufactures de coton; elle en entretenait 227 en 1848. Dix-huit filatures, avec 1944 machines et plus de 445,000 broches, produisent annuellement 35,000 quiataux de fil. Le tissage occupe plus de 50,000 métiers ; l'impression sur étoffes livre au commerce près d’un million et demi de pièces imprimées de toutes sortes, et de nombreuses teintureries, surtout de rouge de Turquie, se rattachent à ces fabriques, qui se sont élevées principalement dans les cercles de Leippa et d’Eger. Ce dernier se distingue aussi par sa production de bas de laine. Reïchenberg et ses environs forment le centre des manufactures de laine, qui s'élèvent en Bohème à 146. Cinquante fabriques de cuir livrent des produits remarquables, parmi lesquels se distinguent les gants de Prague, dont 20,000 douzaines se vendent chaque année. Une des branches les plus importantes de l’industrie nationale est la fabrication du papier, qui occupe {8 fabriques et {08 moulins, principalement dans les environs de Prague, sur le Haut-Elbe, à Krumau, à Ledetsch, à Trautenau ; cependant elle cède le premier rang à celledu verre, dont les produits sontsans vivaux en Europe.
Introduite en Bohême dans le treizième siècle par des ouvriers vénitiens, et favorisée par la richesse du pays en toutes sortes de minéraux, surtout en quartz, par l’abondance du combustible, par le bas prix de la main-d'œuvre, cette industrie ne farda pas à devenir très-florissante. On compte dans les montagnes frontières 161 verreries, dont 22 ne s'occupent que du raffinage des produits des autres. De puissantes maisons, qui se livrent exclusivement à cette spécialité, principalement dans le cercle de Leippa, ont des entrepôts dans les principales villes de l’Europe, et font des affaires importantes avec l’Amérique et le Levant. Les fabriques les plus renommées sont celles de Haïda
dans le cercle de Leippa, de Steinschænau, de Kreïbitz et
de Georgenthal dans celui d’Eger, de Winterberg et de Silberberg dans celui de Pilsen, de Gratzen et de Josephsthal, dans celui de Budweis, et surtout la fabrique de Neuwald dans le cercle de Gitschin, qui livre les œuvres d'art les plus magnifiques. Dans la fabrication des pierreries artificielles, des perles, des pâtes, des coraux, Turnau, dans le cercle de Leippa, n’a pas d’égal; viennent ensuite Gablouz et Neuwald, tandis que Neuburkenthal dans le cercle de Pilsen, et Burgstein dans celui de Leippa, possèdent les fabriques de glaces les plus célèbres. Depuis le commencement de ce siècle, la concurrence de l’Angleterre et de la France a diminué de près de moitié la valeur de la production, qui s'élève pourtant encore à plus de 15 millions de ‘rancs. La Bohème livre aussi au commerce extérieur pour tes sommes considérables de porcelaines, de faiences , de vases de grès , de terre, de terralithe, de sidérolithe, qui se fabriquent principalement et le mieux dans les environs de Carlsbad. Le bois, de qualité excellente, reçoit les formes les plus variées entre les mains d'ouvriers habiles : les cassettes de Carlsbad ont une réputation universelle, et les jouets d’enfants qui se fabriquent dans les environs de Friedland et de Rothenhaus, disputent la palme à ceux du Tyrol et de Berchtesgaden. ;
La fabrication des métaux, dans toutes ses branches, est florissante en raison de l’abondance des produits bruts des mines. La partie sud-ouest des cercles de Pilsen et de Prague renferme un grand nombre de mines de fer, dont le minerai était mis en œuvre en 1848 dans 131 forges, parmi lesquelles celle de Horschowitz se distinguait par l’excellence de ses fontes et de ses fers forgés. Pour la coutellerie, Sarlsbad et Nixdorf, dans le cercle de Leïppa, méritent surlout d’être citées; cette dernière ville possède la meilleure fabrique d’acier de toute la monarchie. Nulle part le fil d’archal ne se confectionne en plus grande quantité que dans le cercle d'Eger ; la plus importante manufacture de ce genre se trouve à Schænbühel. L'étain et la tôle se travaillent principalement à Carlsbad ; cependant Prague et les environs d'Eger et de Numburg fabriquent aussi des ustensiles d’éfain et de tôle dont la réputation s’étend au loin. Neudeck mérite d’être mentionnée pour ses instruments de mathématiques, comme Bürgstein pour ses verres d'optique. A ces différentes branches d'industrie on pourrait en ajouter plusieurs autres, qui contribuent à alimenter le commerce, telles que la fabrication du sucre de betteraves, qui en 1848 occupait déjà 36 fabriques , et celle des produits chimiques, qui en occupait 93.
Le commerce de la Bohême exporte pour 47,457,800 francs de produits, et n’en importe que pour 39,204,100. 11 est favorisé non-seulement par la fertilité du pays et par sa position centrale entre le nord et le midi dé l’Allemagne orientale, mais aussi par un grand nombre d'institutions et de sociétés de toutes espèces (chambrés de commerce et d'industrie, sociétés d'industrie, etc.), ainsi que par l'excellent état des chemins. Prague est le centre d’un réseau de routes qui s'étendent dans toutes les directions, sur une longueur totale de plus de 450 myriamètres, et de diverses lignes im portantes de chemins de fer. Depuis 1845 une voie ferréemet
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cette villeen communication avec Vienne, et une autre avec Dresde depuis 1851. Le chemin de fer de Budweïs à Linz est un des premiers qui aient été construits sur le continent européen. Celui qui relie Prague aux montagnes boisées de Pürglitz fut achevé peu de temps après. Un embranchement qui joindra Aussig à Tœplits est en voie de construction, et dernièrement une concession a été accordée pour deux autres embranchements dans les districts riches en houille de Bustiebrad et de Weyhipka.
L'état de, civilisation de la Bohème est en grande partie le résultat de la fertilité du pays et des qualités des habitants; cependant les soins de l'administration y ont également contribué, ainsi que le voisinage de l'Allemagne. La population allemande était naturellement disposée à subir linfluence de la civilisation allemande, et les Tchèques, la plus
. intelligente des nations slaves, n’y restèrent pas étrangers.
Le Tchèque a l'esprit vif, docile, poétique, comme le prouve
son goût pour la musique; mais il est moins laborieux et
moins patient que l’Allemand. La grande majorité de la population bohème appartient à l’Église catholique; le nombre des protestants ne dépasse pas 88,600. L'autorité supérieure ecclésiastique, qui comprend 1800 paroïsses, est entre les mains de l'archevêque de Prague et des trois évêques de Leïitmeritz, de Kæniggrætz et de Budweis. On compte, en outre, 76 couvents d'hommes et de femmes. L’instruction publique aurait besoin de nombreuses réformes ; cependant elle est sur un meilleur pied que dans la plupart des autres parties de l'empire. Indépendamment de l’université et de l’Institut polytechnique de Prague, et sans parler des séminaires établis dans les villes épiscopales, la Bohême possède 22 gymnases, réorganisés presque complétement depuis 1850, et 3,500 écoles primaires. On travaille activement à multiplier les écoles spéciales , dont on ne comptait encore que trois dans ces derniers temps. La Bohême est riche aussi en sociétés savantes, en associations économiques, industrielles, artistiques, etc., la plupart fondées et soutenues par des particuliers.
Depuis que l’adnfinistration a été séparée de la justice, l’ancienne répartition en seize cercles a été supprimée. Le pays est divisé, sous le rapport administratif, en 13 cercles : Prague, Budweis, Pisek, Pilsen, Eger, Saaz, Leitmeritz, Jungbunzlau, Gitschin, Kæœniggrætz, Chrudim, Czaslau, Tabor, qui se subdivisent en 207 bailliages. Le centre de administration et le siége du gouvernement sont à Prague, La justice est rendue par une cour suprême, avec la procuralie générale siégeant à Prague; 13 tribunaux provinciaux (qui sont en même temps cours d'assises), 43 tribunaux correctionnels de district ( ou collégiaux ), et 210 tribunaux de cercle. A la tête de administration militaire est un général, qui réside à Prague. Sous le rapport des fortifications, les places de Theresienstadt et Josephstadt sont les plus remarquables,
D’après le décret du 26 février 1861 la diète provinciale de Bohéme, qui se réunit à Prague, est composée de 241 membres, savoir : le prince archevêque de Prague, les 3 évéques, le recteur de l’université, 70 députés grands propriétaires, 87 députés des villes, et 79 des communes rurales. Cette diè teenvoie 54 députés au conseil de l'empire (reichsrath).
Histoire.
La Bohême a reçu son nom des Boïens, qui en furent expulsés par les Marcomans vers l’époque de la naissance de Jésus-Christ, Les Marcomans subirent le même sort, et dès le cinquième siècle de notre ère on trouve établis en Bo- Déme les Tchèques, peuple slave qui s'y est maintenu jusqu'à ce jour. A cette époque la Bohème était divisée en une foule de petites principautés, que Samo réunit de 627 à 662 pour en former avec les pays slaves avoisinants une monarchie, qui se rendit redoutable même aux Franks ; mais
BOHÈME
après sa mort son œuvre fut détruite. Les campagnes de Charlemagne contre les Bohèmes, en 805 et 806, n’eurent pas de
“résultat durable, et l’armée de l’empereur Louis fut presque
anéantie par eux en 849. Entre les années 871 et 894, la Bohême fut soumise au roi morave Swatopluk. Ce fut vers ce temps qu’elle embrassa le christianisme. Les ducs de Prague , qui descendaient de Libussa, célèbre dans les traditions du pays, et de son époux Przemysl, acquirent peu à peu la suprématie, et, après la mort de Swatopluk, que suivit de près la ruine de son empire, hâtée par une invasion des Maggyares, ils entrèrent volontairement, le 15 juillet 895, à la diète de Ratisbonne, dans la Confédération Germanique, dont la Bohême n’a plus cessé de faire partie.
L'ambitieux et énergique Boleslas 1° (936-967), que la passion de régner avait poussé au meurtre de son frère ainé, saint Wenceslas, chercha en même temps à soumettre à son autorité tous les autres princes bohêmes et à se rendre lui-même indépendant de l’Allemagne. Il ne réussit que dans son premier projet. Son fils Boleslas II (967-999) étendit son pouvoir sur la Moravie et jusqu’à la Vistule et au Bog. Ce fut lui qui fonda en 973 l'évêché de Prague, Les querelles de ses fils leur firent perdre toutes ces conquêtes que le brave Boleslas Chrobry de Pologne leur enleva ; cependant Brzetislas 1° (1037-1055 ) réussit à reprendre la Moravie, qui resta dès lors unie à la Bohème. L'empereur Henri IV accorda ie titre de roi au duc Wra-
tislas IL (1061-1092) en 1086, et l’empereur Frédéric 1° le
confirma, en 1158, à son petit-fils Wladislas IL(1140-1173), en récompense des services qu'ils avaient rendus à l’empire. De 1173 à 1197 on vit jusqu’à dix princes de la famille régnante se disputer un trône chancelant, et la Bohème était près de sa ruine lorsque, instruit à l’école du malheur, Przemys!l Ottokar 1° (1197-1230) changea l’ancienne loi de succession, rendit la couronne héréditaire et l’affermit sur sa tête par sa politique et son épée.
Sous son petit-fils Przemysl Ottokar II la Bohême s’éleva à un haut degré de puissance. A l'exception du Tyrol et de Salzbourg, elle conquit tous les pays allemanés de Ja monarchie autrichienne ; mais Ottokar perdit ses conquêtes et la vie en combattant Rodolphe de Habsbourg. Son fils Wenzel II réussit, au contraire, à se faire élire roi de Pologne , et son petit-fils Wenzel III, roi de Hongrie. Ce dernier fut assassiné à Olmütz, le 4 août 1306. En lui s'éteignit la maison des Przemysl.
De 1310 à 1407 la Bohême fut gouvernée par des princes de la maison de Luxemboarg. Le roi Jean (1310-1346), s'étant désisté de ses prétentions au trône de Pologne, obtint en dédommagement la Silésie. Charles Ier, empereur d'Allemagne sous le nom de Charles IV (1346-1378), rendit de plus grands services à son royaume en provoquant, en favorisant la civilisation, et en réunissant à ses États la Lusace, une grande partie du Haut-Palatinat et de la Marche de Brandebourg , conquêtes que ses fils, dégénérés, et ses neveux ne tardèrent pas à se voir enlever presque en totalité. Sous Wenceslas IV (1378-1419), des idées de réforme se propagèrent en Bohême par les travaux de Jean Huss et de ses partisans , et la mort du réformateur, condamné au feu par le coneile de Constance, en 1415, amena une séparation complète d'avec Rome, Cependant ce fut seulement après la mort de Wenceslas, en 1419, que les mesures imprudentes de l’empereur Sigismond firent éclater la guerre des hussites, qui dura seize ans. La supériorité des armes des hussites , fortifiée par l'esprit national énergique qui caractérisait ce parti politico-religieux , fit de a Bohème un royaume électif (1420-1547). Après la mort de Ladislas le Posthume (1453-1457), George de Podiebrad, le sage et vigoureux administrateur du royaume, qui professait la religion des hussites, fut élevé, en 1458, sur le trône de Bohême, et s’y maintint en dépit des excommunications du Pape et malgré la trahison de son gendre, le roi Matthias
de Hongrie, et d’une grande partie de ses principaux vassaux. Son successeur, Wladislas (1471-1516), fut élu, en 1490 , roi de Hongrie, et établit sa résidence à Ofen, que son fils et successeur Louis (1516-1526) continua à habi« ter. Louis ayant été tué, en 1526, à la bataille de Mohacz, la Bohème avec la Hougrie échut à larchiduc Ferdinand d'Autriche, qui voulut forcer les Bohêmes à prendre les armes contre l'électeur de Saxe dans la guerre de Smalkalde.
Les Bohëmes s'y étant montrés peu disposés, et ayant semblé, au contraire, vouloir favoriser l'électeur, larchiduc, après que l'empereur Charles-Quint eut remporté la victoire de Mühlberg, les traita très-rudement, et déclara la Bohème royaume héréditaire à la diète de 1547, qu’on a surnommée la dièle sanglante. Son fils Maximilien lui succéda en 1564 ; il eut pour successeurs ses fils Rodolphe en 1576, et Matthias ,en (611. Sur la fin du règne de ce dernier, de nombreuses alteintes portées à la liberté des cultes occasionnèrent des troubles qui faillirent enlever la Bohême à la maison d’Autriche. Sans tenir compte des droits de Ferdinand J1, qui avait été couronné roi du vivant même de son père, les Bohêmes donnèrent, en 1619, la couronne à l'électeur palatin Frédéric V. Mais à la bataille de la montagne Blanche, livrée près de Prague, le 8 novembre 1620, ia balance ayant penché du côté de Ferdinand, vingt-sept des auteurs de l'insurrection furent exécutés, seize bannis ou condamnés à une prison perpétuelle, et les biens de tous confisqués, La confiscation fut également prononcée contre ceux qui étaient morts avant la défaite de leur parti, contre vingt-sept contumaces et contre sept cent vingt-huit gentils-hommes. Le culte protestant, que professaient plus des trois quarts des habitants, fut défendu, la constitution abolie en 1627, et la Bohême convertie en une monarchie catholique, absolue et héréditaire. Ces mesures arrétèrent immédiatement le développement intellectuel et politique provoqué et favorisé par la guerre des hussites. 36,000 familles, dont 1,088 d’origine noble, tous les pasteurs et tous les instituteurs protestants, une foule d'artistes , de négociants et d'ouvriers , ne voulant pas changer de religion, émigrèrent dans la Saxe, le Brandebourg , la Pologne, la Suède , la Hollande, etc. Cette émigralion, jointe aux ravages de la guerre de Trente Ans, qui commença et finit en Bohême, dépeupla ce royaume. Des colons allemands s’établirent sur différents points du territoire, protégés et favorisés par le gouvernement aux dépens de la population bohème.
Après la mort de Charles VI, en 1740, l'électeur de Bavière Charles-Albert éleva des prétentions à la couronne, et se fit proclamer roi par les états assemblés à Prague; cependant Marie-Thérèse maintint son autorité sur le pays. Le même fait se reproduisit dans la guerre de Sept Ans, lorsque les Prussiens s’avancèrent jusque sous les murs de Prague. Sous Joseph II la Bohême fut une des provinces de son empire auxquelles ce prince appliqua de préférence ses plans de réforme. Si son absolutisme éclairé ne fut pas favorable à la résurrection nationale et politique de la Bohême, il contribua du moins aux progrès de la civilisation, et déposa dans le pays des germes dont le règne, moins libéral, de son successeur put bien arrêter le développement, mais sans parvenir à les étouffer. La Bohême, qui fournissait des employés civiis et ecclésiastiques à la moitié de la monarchie, conserva néanmoins Chez elle un noyau d'hommes habiies qui réveillèrent graduellement dans son sein la vie publique.
La révolution de Juillet, dont le contrecoup se fit sentir jusque sur les frontières de l'Autriche, n'émut pas la Bohême; c’est plus tard seulement qu'il s’y forma une espèce d'opposition très-modérée, qui ne s’atiaqua guère au système oppressif de Metternich que dans des détails secondaires. La révolution de Février, au contraire, y fit éclater
un violent mouvement politique. A peine apprit-on la chute de Louis-Philippe, qu'une nombreuse assemblée de bourgeois de Prague signa une pétition à l’empereur pour demander la liberté politique et nationale. Dans l'intervalle eurent lieu à Vienne les événements de mars, et l'Autriche se proclama État constitutionnel. L'oppression sous laquelle la Bohème gémissait depuis des siècles fut brisée; mais l'élément national, en se manifestant avec énergie, provoqua Ja résistance de l'élément allemand. La population allemande dans son enthousiasme considéra l'assemblée nationnale de Francfort comme le boulevard de ses libertés, tandis que les Tchèques n’y virent qu'un danger menaçant pour leur natiopalité. Afin d’opposer un contrepoids à l'assemblée de Francfort, convoquèrent à Prague un congrès slave (31 mai 1848) qui ne termina pas sa session ; car un conflit entre le peuple et l’armée, qui éclata le 11 juin, amena une lutte sanglante, suivie, le 15, du bombardement de Prague et de la dissolution du congrès. Dans la première diète constitutionnelle de l'Autriche, les députés tchèques soutinrent tous la politique du gouvernement tandis que les députés allemands à bien peu d’exceptions près, votèrent avec la gauche. A la révolution d'octobre les premiers s’enfuirent de Vienne et travaillèrent à faire transférer la diète à Kremsier en Moravie. Ils appuyèrent aussi le gouvernement, dans sa lutte contre les Magyares. La dissolution de la diète et l'octroi de la charte de mars 1849 brisèrent cette influence, et apaisèrent les querelles des nationalités en Bohême.
En vertu de la conslitution promulguée, au mois de février 1861, par l'empereur d'Autriche, la Bohême eut à envoyer 54 députés au conseil de l'Empire (reichsrath), dont la première session s'ouvrit à Vienne le 29 avril suivant. L'élection de ces députés était remise à la diète provinciale siégeant à Prague, et comprenant, d'après les statuts de la même constitution, 241 membres, savoir : le prince archevêque de Prague, les évèques de Léitmeritz, Kœniggrætz et Budweis, le recteur de l’université de Prague, 70 députés de là grande propriété, 87 des villes, 79 des autres communes.
Les députés de la Bohème, n’imitant pas l’abstention de la Hongrie, de l'istrie et du Tyrol, allèrent siéger au reichsrath; mais, non moins attachés à l’autonomie de leur pays, ils s’allièrent à l'opposition polonaise dela Gallicie, plaidèrent énergiquement en faveur de l'indépendance des provinces et -votèrent unanimement contre l’edresse. Leur chef, le docteur Rieger, se fit plusieurs fois rappeler à l'ordre, à cause de l’äpreté de ses paroles contre le parti centraliste et le gouvernement. Un autre député tchèque, M, Brauner ayant été rappelé à l’ordre, et la parole lui ayant été retirée, toute la fraction tchèque et polonaise quitta la salle, Cet événement eut un grand retentissement en Bohéme. De violentes émeutes éclatèrent à Prague (31 juillet au 2 août 1862). Les juifs en furent les principales victimes, quoi qu’elles fussent aussi dirigées contre les Allemands. Le conseilmunicipal de Prague refusait même de donner à ceux-ci un nombre d'écoles proportionnel à leur population. Le comité permanent de la diète réclama aupres du gouverneur, et le conseil municipal revint sur sa décision.
Onze députés tchèques, M. Rieger en tête, déclarèrent à la seconde session du reichsrath , ouverte le 18 juin 1863, qu'ils ne siégeraient pas tant que subsisterait la constitution, ou statut, de février 1861, « que des hommes de nationalité allemande pouvaient seuls défendre. » Après un délai de quinzaine, ils furent déclarés démissionnaires ; ceux que le vote désigna pour les remplacer, appartenant an même parti, refusèrent également de siéger. Quant aux autres députés de la Bohême, ils se trouvaient pour la plupart indifférents ou hostiles aux aspiralions tchèques, l'influence allemande étant prépondérante dans la diète de Prague, par suite du système électoral inauguré en 1861, qui accordait un plus grand nombre de votes à la bourgeoisie des villes, en grande partie composée d'Allemands, D'un autre côté, le parti
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tchèque perdait beaucoup de sympathies dans l'Europe li= bérale, en blämant l'insurrection polonaise comme une fau politique, et en mettant l'espoir des Slaves dans la puissan de la Russie.
Le statut centraliste de 1861 n'ayant pas eu le succès qu s’en était promis le gouvernement de Vienne, une patente du 20 septembre 1865 le suspendit et revint aux tendance fédéralistes. Celte patente fut accueillie avec enthousiasme: en Bohême, ainsi que dans toutes celles des provinces qui subissaient avec peine la centralisation allemande. Le parti tchèque reprit le dessus dans la diète de Prague et appela. de ses vœux le jour où l’empereur François-Joseph viendrait. se faire couronner roi de Bohême. Aux discussions orageuses dans la dièle succédèrent des troubles dans le pays. Ils commencèrent, le 28 février 1866, par un grave conflit entre les. étudiants allemands et {chèques de l’université de Prague; dans les villages, de nombreuses émeutes, accompagnées de pilage et de meurtres, s’altaquèrent principalement aux M juifs, objet constant de l’animosité des classes inférieures. « Cette même année, la Bohème fut, comme on le sait, le M champ de bataille où se rencontrèrent les armées de la Prusse et de l'Autriche, dans la lutte qui aboutit au désastre M de Sadowa.
‘Quand M, de Beust eut pris la direction des affaires, et abandonné le fédéralisme aussi bien que le centralisme, pour un dualisme destiné à établir la monarchie austro-hongroise, les Tchèques recommencèrent leur opposition; ils la mani- M festèrent avec plus ou moins de vivacité, suivant les circons: M fances, mais restèrent toujours les ennemis d’un système d'autant plus blessant pour eux, qu'il donnait. satisfaction . aux aspirations nationales de la Hongrie. Or, que désirent les Tchèques? une confédération slave qui les éloigne de l'Allemagne. Rattachée à l'Autriche seulement par des liens féodaux, la Bohême a des traditions historiques, une langue et une littérature à elle ; elle aspire à former avec la Moravie et la Silésie, où la race et la langue sont analogues, un État indépendant qui n'aurait pas moins de huit millions d’habitants. Il est done facile de comprendre les efforts sans cesse renouvelés des Tchèques, efforts qui ontencore échoué dans les élections générales de 1872, pour résister à l’envahissement de la langue et des mœurs allemandes, et pour garder leur autonomie, — Consultez Palacky, Histoire des Bohèmes (Prague, 1836-1860, 8 vol. in-8°),
Langue et littérature.
De tous les peuples slaves, ce sont les Bohèmes ou Tchèques qui possèdent la plus ancienne littérature’; les monuments deleur activité littéraire remontentau dixième siècle; mais les débris les plus remarquables n’en ont été retrouvés que dans ces derniers temps, On cite dans le nombre le fragment découvert par Hanka, en 1817, à Kœæniginhof, d’un recueil de chants épiques et lyriques composés dans le treizième siècle, recueil qui a dû être très-considérable, puisque les titres de ce qui s'en est conservé indiquent les chapitres 26 à 28 du 3° livre. Ces chants, au nombre de quatorze, surpassent peut-être en force, en noblesse, en délicatesse, en grâce, tout ce que nous a légué le moyen âge. Outre le manuscrit de Kæniginhof, la littérature bohème de l’époque antérieure à Jean Huss nous offre vingt ouv'agesen vers et au delà de cinquante en prose plus ou moins étendus, parmi lesquels se distinguent la Chronique en vers de Dalimil, depuis 1314; le Livre d'Instruction,composé en 1376, par Thomas de Slitny, pour ses enfants, et un recueil de fables anonyme intitulé Le Conseil des Animaux, qui date du même temps. À côté des ouvrages originaux se placent un grand nombre de traductions d'ouvrages étrangers, comme l’Alexandréide, la Table ronde, Tristun, les Voya,es de Marco Polo, ele,
Avec Jean Huss commença une nouvelle période littéraire. Le célèbre réformaleur composa beaucoup de poésies en
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vers hexamètres, revit et améliora la traduction de la Bible bohème, et écrivit une vingtaine d'ouvrages plus ou moins étendus ; toutefois il exerça sur la littérature de sa patrie une influence indirecte plus puissante encore. Il serait dif. ficile de compter la multitude de traités dogmatiques, polémiques, ascétiques, publiés par les diverses sectes de bus: sites à partir du quinzième siècle; les plus mauvais ne sont pas ceux qui sont l’œuvre d'ouvriers, de paysans, de femmes. La poésie dégénéra rapidement en pitoyables bouts rimés, La prose, au contraire, se perfectionna dans le quinzième siècle, la langue nationale étant seule employée dans les actes publics. Les pièces officielles et les lettres des hommes d'État de cette époque sont de vrais modèles de style concis, clair, nerveux, énergique; mais dès la fin du quinzième siècle la chancellerie bohème sort de cette voie, en s’appliquant de plus en plus a imiter les formules obséquieuses et prolixes des chancelleries allemandes.
Le nombre des écrivains nationaux de cette période est considérable. Ziska lui-même a écrit non-seulement un chant de guerre, mais une instruction militaire pour ses troupes. L'histoire ne fournit qu’un petit nombre d'écrils, qui ont été publiés par Palacky dans les Scriptores rerum dohemicarum (t. II, 1829). Les voyages d’Albrecht Kostka de Postupic en France (1464), de Rosznutal (1465), à travers l’Europe, du frère bohème Martin Babaknik en Orient et en Égypte (1491), de Jean de Lobkowitz en Palestine (1493), renferment d'intéressants détails sur la géographie et les mœurs des habitants de ces divers pays. Parmi les écrits politiques on doit mentionner principalement ceux du capitaine de la Moravie Etibor de Cimburget de Sobitschau, mort en 1494. Ils étincellent d’esprit et d'éloquence naturelle.
La période de 1526 à 1620 est regardée par les Bohèmes comme l’âge d’or de leur littérature. C’est en effet durant ce siècle, et principalement sous le règne de Rodolphe IT (1576-1611), que toutes les branches de la science et de l’art furent cultivées avec plus de succès dans tous les rangs de la société. La Bohème possédait alors des écoles florissantes. In ‘épendamment de deux universités, Prague seule complait seize établissements d'instruction, entre autres, plusieurs écoles de filles, et dans toat le royaume il y avait un nombre suffisant de gymnases et de séminaires. Les poëies les plus remarquables de ce siècle sont George Streye, le psalmiste bohème, et Simon Lomnicky de Budeez, le poëte de l’empereur Rodolphe IL. L'éloquence politique et judiciaire a fait de notables progrès. Les Mémoires de Charles de Zerotin (1594-1614) et ses Lettres bohémes peuvent passer pour des modèles de style épistolaire. Parmi les historiens, dont quelques-uns n’ont pas encore vu le jour, on remarque le notaire Bartosch, de Prague (1544), qui peignit avec de xives couleurs les troubles de la Bohême en 1524; Sixte d'Ottersdorf, mort en 1583 ; Jean Blahoslaw, mort en 1571, qu’on regarde comme l’auteur probable d’une Histoire des Frères bohémes et moraves; un anonyme, auteur d’une Histoire générale de Bohéme, dont le premier volume, le seul qui existe, se trouve à Stockholm; Wenzel Brzezan (au commencement du dix-septième siècle), excellent généalogiste et biographe; le laborieux et patriote Dan, Adam de Weleslavin, mort en 1599, et le Polonais Barthélemy Paprocki. Les voyages et aventures d'Ulrich Presat de Wikañowa (1546), de Wenzel-Wratislas de Mitrowic (1599) et de Christophe Harant de Polzic (1608), fournissent de curieux documents de géographie et de statistique. On peut compter encore au nombre des écrivains remarquables de ce temps Nicolas Konec de Hodiskow, mort en 1546; l'évêque des Frères Bohêmes, Jean Agusta, mort en 1572; le chanoine Thomas Baworowsky, qui vivait vers 1560 ; le sénateur Paul Christian de Koldin, mort en 1589; le philologue Matthieu Beneschowsky, vers 1587; l’antiquaire Abraham de Ginterrod, mort en 1609; le pré-
sident de la cour d’appel Wenzel Budowec de Budowa, mort en 1621; les écrivains religieux Martin-Philadelphe Zamrsky, mort en 1592, et Gallus Zalansky, vers 1620. 11 n’est pas permis non plus de passer sous silence les huit savants éditeurs de la Bible de Kralic, publiée par les Frères Moraves : Jean de Zerotin les logea dans son château de Kralic, où pendant quinze ans ils travaillèrent sans relâche à traduire toute la Bible sur les originaux , à la commenter et à l’imprimer en 6 volumes in-4° (1579-1593). Cette traduction est un modèle de pureté, de correction et d’élégance.
La guerre de Trente-Ans et la bataille de la Montagne- Blanche portèrent un coup fatal à la littérature bohême. Jamais peuple ne tomba plus rapidement d’un haut degré de civilisation dans la plus profonde barbarie. Tout ce qu’il y avait d'hommes distingués périrent sous la hache, dans la guerre ou de la peste; d’autres, qui se faisaient remarquer par leur esprit et leur instruction, émigrèrent, les ecclésiastiques et les professeurs d’abord, les bourgeois ensuite, et enfin la noblesse, en 1628. Les biens des bannis furent distribués à des aventuriers italiens, flamands, espagnols, irlandais, qui accoururent en foule dans la Bohéme et s'emparèrent de toutes les places, de toutes les dignités, La nationalité bohème disparut ainsi, sinon politiquement, au moins moralement; Bohême et hérétique rebelle devinrent deux expressions synonymes, en sorte que beaucoup d’habitants du pays, renonçant à leur nationalité, germanisèrent leurs noms. Les monuments de l’ancienne littérature furent proscrits; des jésuites, accompagnés de soldats, allaient de porte en porte saisir les livres suspects et les livrer aux fiammes. Or, on avait établi en principe que tous les ouvrages bohèmes composés entre 1414 et 1635 étaient suspects d’hérésie, En vain des jésuites instruits, comme Balbin, élevèrent.ils la voix contre ce vandalisme. La chasse aux livres continua jusque dans les dernières années du dix-huitième siècle, et en 1760 le jésuite Antoine Konias pouvait se vanter d’avoir brûlé 60,000 volumes. N'est-ce pas merveille que tant de monuments de l’ancienne littérature bohème soient encore arrivés jusqu’à nous? Il est vrai qu’ils étaient presque tous enfouis dans les archives et les bibliothèques, où ils restèrent pendant deux siècles complétement ignorés.
Le pays tomba ainsi dans l'ignorance la plus grossière, à part quelques hommes, qui devaient leur instruction à la période précédente. De ce nombre furent le comte Slawata, mort en 1652, et qui a laissé manuscrite une longue histoire de son temps en langue bohème, formant 15 vol. in-f°, et l’émigré Paul Skala de Zohr, qui s'établit d’abord à Lubeck, puis à Freyberg en Saxe, et composa avec de bons matériaux , la plupart inédits, une histoire universelle de l'Église en dix gros vol. in-f°. Cette histoire , qui n’a pas été imprimée , traite plus spécialement de l'Église de Bo hème jusqu’à l’année 1624. Jean-Amos Coménius, le dernier évêque des Frères Bohêmes, fut aussi le dernier écrivain qui jeta quelque éclat sur la littérature -de sa patrie. Son style latin est presque barbare; mais rien de plus pur, de plus vif, de plus énergique, de plus élégant que ses ouvrages en langue bohème ; ce sont des modèles qui n’ont pas été surpassés. Ses œuvres, imprimées à Lissa en Pologne, ont paru de nouveau à Amsterdam, Beaucoup de livres destinés aux émigrés se publièrent également à Pirna a Dresde, à Berlin, à Halle. La littérature bohème se conserva pendant cette période chez les Sloygques de la Hongrie, où Tranowsky, Masnik, Pilarik, Hermann, Hruschkowic, Dolezal, se firent un nom par leurs publications religieuses. Dans la Bohème même et la Moravie, à l'exception des Æssais de Rosa en vers hexamètres, de la CAronique de Bezowsky et des Chants de Wolney, on ne trouve pendant un siècle et demi aucun ouvrage qui mérite d’étre cité.
Le 6 décembre 1774 parut un décret qui introduisit en Bohême le système d'instruction adopté en Allemagne, et sup-
prima ou réorganisa les écoles latines des couvents. Un nouveau décret de 1784 ordonna même aux professeurs des écoles supérieures d'employer la langue allemande dans leurs cours. Dès lors un Tchèque put à peine apprendre à lire, à écrire, à compter dans sa langue maternelle. Le coup était d'autant plus funeste à la langue et à la littérature bohèmes, que les décrets avaient pour but d'introduire dans le royaume la civilisation germanique, .et de substituer l’usage de l’allemand à celui du bohème dans l’administration. Son effet immédiat fut de réveiller l'esprit de nationalité chez les Tchèques. Des hommes de cœur se dévouèrent à sauver leur langue maternelle. Le premier qui éleva la voix fut le brave général François Kinsky, dans ses Souvenirs relatifs à un objet important (1774). L'historien Pelzel (1775) marcha sur ses traces. Le gouvernement se vit donc forcé de permettre, en 1775, l’enseignement en langue bohême, au moins dans les écoles militaires supérieures. La culture des Sciences, que rien n’entravait, en établissant des relations plus fréquentes avec les savants étrangers, contribua aussi à la restauration de la langue nationale. On vit presque dans le même temps se produire plusieurs auteurs d'ouvrages originaux ou de traductions. On rechercha avec amour, pour les publier, les restes de l’ancienne littérature. Si l’on excepte Pelzel, dont la Nowa Kronyka Czeska (3 vol., 1791- 1796) est encore aujourd’hui un des meilleurs manuels d’histoire de Bohême, personne ne rendit plus de services dans cette œuvre de régénération que le moine François-Faustin Prochazka (1777-1804); Wenzel-Matth. Kramerius, mort en 1808, excellent écrivain populaire, connu depuis 1783; Alex.-Vinc. Parizek, auteur ou traducteur de plusieurs ouvrages d'éducation, mort en 1823 ; Jos. Dobrowsky, le plus célèbre étymologiste des Slaves; François Tomsa, qui, après avoir publié d’estimables écrits populaires et de bons dictionnaires, mourut en 1814; Wenzel Stach, J. Rulik et les frères Tham. Les travaux de Leska, Rybay, Tablic, Palkowicz, Roznay, etc., provoquèrent aussi chez les Slaves hongrois un redoublement d’ardeur pour l'étude de la langue et de la littérature bohêmes. Dès 1795 le savant curé Ant. Puchmayer, mort en 1820, mit au jour des vers d’un tour vraiment poétique; il fut aussi le premier qui fit connaître à ses compatriotes la littérature polonaise et russe. Il eut pour émules plus ou moins heureux les deux frères Adalbert et Job. Negedly; Jos. Rautenkranz, mort en 1818 ; Franç. Stepniczka, mort en 1832; Sébastien Hnjewkowsky, mort en 1847; Franç.-Jean Swoboda, etc., qui furent eux-mêmes de beaucoup surpassés, depuis 1805, par Jos. Jungmann, né le 16 juillet 1773, à Hudlitz, en Bohême, mort le 14 novembre 1847, préfet des études au gymnase de Prague. Toutefois, les efforts de ces écrivains n’obtinrent d’abord que peu de succès, la noblesse et la classe éclairée de la bourgeoisie ayant déjà presque entièrement oublié la langue maternelle et restant indifférentes à leurs travaux. Mais les difficultés qu’ils avaient à vaincre ne refroidirent pas leur zèle; et leur persévérance, favorisée par les événements politiques, finit par triompher. L'année 1818 ouvrit donc une ère nouvelle pour Ja littérature bohëme. La publication du manuscrit de Kœniginhof réveilla le sentiment national; la création d’un Musée à Prague par les soins du comte Kolowrat lui imprima une grande énergie; et plusieurs décrets rendus de 1816 à 1818, en permettant l’enseignement du bohème jusque dans les colléges, accélésèrent les progrès de la culture de la langue et de la littérafure nationales. Dès que la sagacité de Dobrowsky eut découvert l’ensemble de la construction organique de cette langue et révélé son étonnante aptitude à revêtir toutes les formes, il fut possible d'établir une terminologie fixe, claire, régulière, pour la plupart des branches de la science, en s’aidant des monuments trop longtemps négligés de l’ancienne littérature et en s'appuyant sur les autres dialectes slaves, C’est à J. Jungmann et à Jean Swat. Pres] qu’ap-
BOHÈME
partient l'honneur d'avoir déblayé cette route difficile, Le manuscrit de Kæniginhof a également ennobli la langue poétique ; et en recommandant les antiques formes métriques Schafarik et Palacky ont contribué, dans ces derniers temps, à l’essor de la poésie bohème. La nation entière ne se montra pas sans doute également satisfaite de la rapide métarmorplose de la langue et de la littérature; les partisans des vieilles traditions, entre autres les professeurs. J. Negedly, de Prague, mort en 1835, et Palkowiez de Presbourg, opposèrent à la réforme une violente résistance, cet engagèrent un combat qui dégénéra bientôt, il est vrai, en de puériles discussions orthographiques, mais qui menaça de devenir dangereux en excitant la méfiance du gouvernement. L'amour de la littérature bohème, au contraire, se répandit dans toutes les classes, et l'on se mit à cultiver avec plus ou moïns de succès toutes les parties du vaste champ de l’intelligence.
Parmi les poëtes et les liftérateurs qui se sont fait le plus remarquer dans ces derniers temps, nous citerons J.-L, Czelakowsky, Jean Kollar, Jean Holly, né, comme Kollar, en Hongrie, dont les poëmes épiques, entre autres Swatopluk et la Cyrillo-Mélhodiade , sont fort goûtés; Jean Langer, connu par ses contes en vers et ses satires; K.-A. Schneider, dont les chansons -et les ballades sont partout dans la bouche du peuple. A ces noms se rattachent une foule de jeunes talents, qui défrichent avec plus ou moins de bonheur le domaine de la poésie lyrique ou élégiaque, de la ballade et de la nouvelle. Le drame est moins cultivé. Stiepanek, ancien directeur du théâtre de Prague, les professeurs Klicpera de Prague, Charles Machaczek de Gitschin, et plus récemment Kaj. Tyl, Georges Kolar, ete., ont bien publié un assez grand nombre de comédies et de tragédies; Machaczek et le professeur Swoboda, mort en 1849, ont même composé des opéras; mais la plupart de leurs travaux n’ont qu’une valeur très-relative. Si la littérature dramatique n’a pas fail jusque ici plus de progrès, malgré les encouragements qu’on lui accorde, cela tient uniquement à ce que la Bohème manque d’un théâtre national permanent et bien dirigé.
Sous le point de vue des sciences, les écrivains qui ont le plus contribué à enrichir et à perfectionner la langue sont Jos. Jungmann, Paul Schafarik, Wenzel Harka, Jean- Swat, Presl, professeur et directeur du cabinet d'histoire naturelle de Prague. Dans ses nombreux ouvrages d'histoire naturelle, ce dernier a ouvert une voie toute nouvelle à la langue bohème ; car pendant son sommeil de deux siècles cette langue n’avait pu suivre la marche de la civilisation, et chaque auteur spécial avait dû inventer une terminologie à son usage. Aucune branche des sciences n’a été cultivée avec plus de bonheur que l’histoire. Palacky a conservé le premier rang; mais il a trouvé un digne rival en Wlad, Tomek, professeur d'histoire à Prague. L’archéologie a été cultivée par Schafarik et Wocel, professeur d'archéologie à Prague; la géographie, par Schadek, Zap, etc.; la physique, la technologie, etc., par Sedlaczek, Smetana, Staniek, Amerling, etc. La philosophie n’a pas été non plus tout à fait négligée, sans avoir cependant produit aucun ouvrage remarquable.
Depuis 1848, que l'égalité de toutes les nationalités a été proclamée dans la constitution de l'Autriche, et que l'enseignement de la langue bohème dans les écoles, comme son usage dans l’administration, n’éprouve plus d'obstacle , la littérature a pris une nouvelle direction, Les belles lettres ont cédé le pas au journalisme ; néanmoins des innombrables journaux qui s'étaient établis en Bohème et dans d’autres pays slaves, beaucoup ont disparu, En 1851 on n’en comptait déjà plus que vingt-deux en langue bohème, dont onze en Bohême, cinq en Moravie, quatre en Hongrie et deux à Vienne, Dans ce nombre sept seulement étaient purement poltiques. Depuis 1831 il existe auprès
BORËÊME — BOHÉMIENS
du Musée Bohéme de Prague un institut particulier, qui se voue à l’encouragement de la littérature bohème. Le nombre de ses membres s'élevait en 1849 à quatre mille, et il disposait d’un fonds de 65,000 florins. Il à publié les Antiquités Slaves de Schañarik, le grand Dictionnaire de Jungman», son Histoire de la Littérature, et d’autres ouvragés scientifiques.
Le bohème est un des principaux dialectes du slave occidental ; c'est une langue sœur du polonais et du serbe. On da parle, non-seulement en Bohême, mais en Moravie, et avec de légères altérations parmi les Slovaques de la Hongrie, Elle l'emporte sur les autres idiomes slaves par la richesse de ses racines et sa grande flexibilité, par son incomparable clarté et sa précision, par la délicatesse de sa structure grammaticale, par la liberté de sa syntaxe et de ses constructions. Ce qui la distingue encore est la concision et Vabondance ; elle est la plus énergique, la plus mâle, maïs aussi la plus dure des langues slaves. Elle se fait remarquer encore par l'orthographe précise et conséquente que J. Huss introduisit dans le quinzième siècle, orthographe qui, tout en employant les caractères latins, donne à chaque son un signe propre. Cependant elle présente un autre caractère qui la distingue plus particulièrement de la plupart des langues de l'Europe; elle affecte la quantité des langues anciennes , tandis que l’accent tonique domine toutes les langues modernes : aussi est-elle plus propre qu'aucune autre à rendre le rhythme du grec et du latin. Aucune non plus ne se prête aussi facilement à la traduction des classiques. Ces qualités rendent pourtant sa grammaire beaucoup plus difficie et plus compliquée que celle des autres langues. On peut consulter à ce sujet la Grammaire détaitlée de la Langue Bohème à l'usage des Allemands , par Burian (Kæniggrætz, 1840), et l’{néroduction à l'Étude de la Langue Czecho-Slave, par Koneczny (Vienne, 1842). Ce dernier écrivain a publié dernièrement un fort bon Dictionnaire de poche Allemand-Bohéme. Le Dictionnaire Allemand-Bohëme et Bohéme-Allemand de Franta-Schumansky, qui n’a été achevé qu’en 185t, est béauccup plus complet et plus volumineux. Nous citerons encore le Dictionnaire Technologique de Spatny, spécialement destiné aux agriculteurs , aux ouvriers , etc.
BOHEME (Forêt de). Voyez BoEnmERwWaLD.
BOHEME (Guerre des filles de). Une ancienne tradition, que les recherches les plus récentes ont prouvé être dénuée de fondement historique, raconte qu'après la mort de la reine Libussa, son amie Wlasta (environ l’an 740 de notre ère) avait tenté de donner à son sexe la domination en Bohème. Pendant plusieurs années, retranchée dans son château de Dewin, situé en face de Wschehrd, elle avait régné sur les environs ; mais les hommes avaient réussi à se rendre maîtres du château par la force et la ruse, et avaient mis fin au règne de Wlasta. Si cette tradition, qui a reçu successivement beaucoup d’ornements romanesques, se rattache à un fait historique, ce ne peut être tout au plus qu’à une tentative de révolte de Wlasta et à sa défaite après un combat opiniâtre. Van der Velde a traité ce sujet dans une de ses Nouvelles.
BOHÈMES (Frères) ou FRÈRES MORAVES, noms donnés à une communauté chrétienne qui se forma à Prague, vers le milieu du quinzième siècle, des débris de Ja secte des hussites rigides, Mécontents des concessions au moyen desquelles les calixtins avaient su acquérir la prépondérance en Bohême, les hussites rigides refusèrent d'accepter les Compactala, c’est-à-dire les conditions de Vunion des calixtins avec le concile de Bâle, et se retirèrent, en 1453, sur les frontières de la Silésie et de la Moravie, où ils s’établirent en majorité dans les domaines de George de Podiebrad. Ils s’y constituèrent , dès 1457, en Communautés dissidentes , sous la direction du pasteur Mihel Bradacz , et adoptèrent le nom de Frères de la Loi de
BICT. DE LA CONVERS, — T, li,
Christ, de Frères de l'Unité, pour se distinguer des autres hussites. Leurs ennemis les ont confondus souvent avec les vaudois et les picards, et leur ont donné l'épithète de Grubenheimer (habitants des cavernes), parce que pendant les persécutions ils se cachaient dans les cavernes et les solitudes. Malgré les violences de toutes espèces qu’ils eurent à subir de la part des calixtins et des catholiques, violences auxquelles ils n’opposèrent jamais de résistance, leur constance dans leur foi et la pureté de leurs mœurs leur gagnèrent un grand nombre de partisans, surtout en Moravie ; et ils ne tardèrent pas à élever, sous la protection des grands propriétaires, plusieurs maisons de prière. Leur confession de foi, fondée uniquement sur l’Écriture sainte, rejetait la transsubstantiation, et n’admettait qu’une présence spirituelle, mystique, du Christ dans la Cène. Cette opinion, qui se rapprochait de celle des réformateurs du seizième siècle, et plus encore la forme presbytérienne de leur église et leur discipline, les firent considérer comme des frères par les protestants. Leur constitution ecclésiastique était calquée sur celle de l'Église apostolique. Ils essayèrent, autant que possible, de restaurer parmi eux le christianisme dans sa pureté primitive, en excluant les pécheurs de la communauté, en admettant une triple excommunicalion , en séparant soigneusement les sexes, et en classant les membres de leur Église en novices, progressifs (progredientes), et parfaits. Afin de mieux atteindre le but , ils établirent parmi eux une surveillance sévère, qui s’étendait jusque sur la vie privée, et qui était exercée par une foule de fonctionnaires de divers degrés, comme évéques ordinants, anciens, co-anciens, prêtres ou prédicateurs, diacres, édiles et acolytes, entre lesquels l’administration des intérêts ecclésiastiques, moraux et civils des communautés était répartie d’une manière fort judicieuse. Leur premier évêque fut sacré par un évêque des vaudois de Bohême, avec lesquels d'ailleurs ils évitèrent de se con-. fondre. Leurs principes religieux leur défendant de porter les armes, ils refusèrent, dans la guerre de Smalka!de, de combattre contre les protestants; et pour les punir le roi Ferdinand leur enleva leurs églises. Ils émigrèrent donc, en 1548, au nombre de mille, dans la Pologne et la Prusse, et se fixèrent d’abord à Marienwerder. L'union que ces émigrés conclurent à Sandomir, le 14 avril 1570, avec les protestants et les réformés de Pologne, et surtout l’édit rendu par la diète de 1572 en faveur des dissidents, leur permirent de vivre en paix jusqu’au règne de Sigismond IX. Ce prince, en les persécutant, les força à se rapprochér encore davantage des réformés, avec lesquels ils sont restés unis jusqu’à ce jour, en conservant toutefois quelque chose de leur constitution primitive. Ceux de leurs frères qui étaient restés en Bohême et en Moravie obtinrent un peu de liberté sous l’empereur Maximilien II. Leur principale résidence était alors Fulnek en Moravie. Une partie de ceux qui habitaient la Bohême émigrèrent au commencement du dix-septième siècle en Hongrie, s’établirent dans les palatinats de Presbourg, Trentschin, etc., et prirent le nom de kabanes ; mais sous le règne de Marie-Thérèse ils durent embrasser le catholicisme. La guerre de Trente-Ans, si fatale aux protestants de Bohême, amena la ruine complète des églises des frères bohèmes, qui ne purent plus dès lors se réunir qu’en secret. Leur évêque Coménius, qui a rendu des services à l’enseignement.par la publication d’un catéchisme, s'enfuit en Pologne. Une nouvelle émigration des frères bohèmes et moraves, vers 1722, donna naissance à de nouvelles communautés qui se fondèrent en Lusace, et créa la colonie de Herrnhut. Consultez Lochner : Origine et Histoire de La Communauté des Freres de l'Unité en Bohéme et en Moravie (Nuremberg, 1832). BOHEMIENS, peuple nomade dont la constitution physique, les mœurs et surtout le langage révèlent l'origine asiatique, Les Bohémiens paraissent pour la première fois
dans l’histoire de la Hongrie au quinzième siècle, sous le nom de Zigari ou Zingani, nom qui leur est aussi donné par les Italiens, les Portugais, les Valaques, les Russes, et même par les Turcs, avec une légère différence d’orthographe et de prononciation. Leur nom allemand de Zigeuner n’est done pas dérivé de Zieh-Gauner, comme on l’a prétendu. L'opinion émise par Hasse (Les Zigeuners dans Hérodote, Kœnigsberg, 1803), qui veut que ce nom vienne des Sigynnes, n’est pas mieux fondée. Il est beaucoup plus probable que la peuplade en question a une origine indienne; car, au rapport de Pottinger, on trouve encore aujourd’hui sur les bords de l'Indus une tribu, appelée Tschniganes , dont les mœurs offrent beaucoup d’analogie avec celles des Bohémiens. Selon Griselius et d’autres écrivains, leur patrie est l'Éthiopie, l'Égypte et la Colchide. Les Hollandais nomment les Zingari des païens ; les Suédois et les Danois, des Tatars; les Anglais, des Egyptiens (Gypsies); en France on les appelle Bohémiens, parce qu’on les regardait comme des hussites expulsés de leur patrie ; en Espagne, enfin , on leur a donné le nom de Gitanos, pour désigner leur caractère rusé. Ils s'appellent eux-mêmes Pharaons ou Sintes (appellation où il est facile de reconnaître le nom indien de l’Indus). En Angleterre ils prennent le nom de Romeitschal, c’est-à-dire hommes nés de la femme.
Les Bohémiens sont répandus dans toute l’Europe; ils sont même très-nombreux en quelques contrées; mais il y a certainement de l’exagération à porter le chiffre de cette population nomade à plusieurs millions et même à 700,000. De sévères mesures de police et les efforts de la civilisation en ont porté un certain nombre soit à adopter des demeures fixes, soit à émigrer ; en sorte que dans ces derniers temps surtout ils ont beaucoup diminué en Europe. C’est à peine si l’on y en compte aujourd’hui®80,000, dont 80,000 dans la Moldavie et la Valachie, 50,000 dans le reste de la Turquie européenne, 35,000 en Hongrie et en Transylvanie, 30,000 dans le reste de l'Autriche, 40,000 en Russie et en Pologne, 18,000 dans la Grande-Bretagne , 20,000 en Italie, 3,006 en Belgique eten Espagne, 1,500 en Prusse, 2,000 dans le reste de l'Allemagne, 500 en Suisse, 200 en Grèce et dans la Scandinavie. Les Bohémiens parcourent en troupes beaucoup plus nombreuses les steppes de l'Asie et les déserts
de l'Afrique. Il y vivent presque toujours en grandes hordes,.
ainsi que dans la Moldavie, la Bessarabie, la Crimée, les
environs de Constantinople, la Hongrie, la Transylvanie;
mais en Allemagne et en France on ne les rencontre que isséminés en petites familles.
Nous avons déjà dit qu'ils ne sont connus en Europe que depuis le quinzième siècle. A cette époque, chassés de l'Inde par les armées de Timour, ils émigrèrent en trois grandes colonnes, qui se dirigèrent vers l'Occident, l’une par la Russie, l'autre par l'Asie Mineure, la troisième par l'Égypte. Ils parurent dans la Moldavie en 1416, dans la Hongrie ou la Bohême en 1417, dans la Suisse en 1418, en Italie en 1422, en France en 1427, plus tard en Espagne, puis en Angleterre sous le règne de Henri VIH. Il n’est pas question d'eux en Allemagne avant l’année 1417. La première émigration, venue sans aucun doute de la Moldavie, était forte, dit-on, de 14,000 hommes, et était conduite par un chef que les écrivains contemporains appellent le duc de la Petite- Égypte. En se donnant pour les descendants de ces Égyptiens condamnés par le Christ à errer éternellement , parce qu’ils n'avaient pas voulu le recevoir lorsqu'il fuyait devant Hérode , ils surent émouvoir la compassion d’un peuple crédule; et en se présentant comme des pèlerins chassés de la Palestine, ils réussirent à obtenir quelquefois des sauvegardes, par exemple, de l'empereur Sigismond en 1423.
Les Bohémiens offrent tout à fait dans leur extérieur les caractères des peuples orientaux : une taille moyenne, gréle, bien prise; un teint brun-jaune, presque oliväire; des
BOHÉMIENS
dents d’une blancheur éblouissante, des cheveux et des yeux d’un noir de jais. Les femmes ont le teint un peu moins foncé, et les filles passent, surtout en Espagne, pour des beautés, à cause de leurs belles proportions. Les hommes, au contraire, quoique bien faits également, ont un aspect repoussant et hideux; leur physionomie annonce la légèreté et la bienveillance. Rarement les Bohémiens ont des demeures fixes; ils errent çà et là en bandes de deux à trois cents, sous la conduite d’un capitaine et d’une mère; et si le climat le permet, ils vivent de préférence dans les bois et les solitudes, se couchant sur la terre, l'été, autour d’un feu au-dessus duquel est suspendu un chaudron qui leur sert à la fois pour préparer leur nourriture, et pour rassembler la troupe en cas de besoin, en le frappant avec une tige de métal. Rarement ils sont munis de fentes; l'hiver, ils cherchent un refuge dans les grottes et dans les cavernes, ou bien ils se construisent des huttes enfoncées de quelques pieds dans la terre et recouvertes de gazon supporté par des chevrons. ;
Naturellement paresseux et ennemis de toute contrainte , ils ont horreur de toute occupation suivie et régulière ; ils aiment mieux gagner leur vie par la tromperie et le vol. Cependant ils exercent divers métiers peu fatigants en Espagne , et même en Hongrie et en Transylvanie. Quelquesuns sont aubergistes, vétérinaires, maquignons, forgerons, chaudronniers, drouineurs , etc. ; d’autres font des cuillers de bois, des fuseaux, des auges, etc., ou aident les laboureurs dans leurs travaux. On vante surtout leur talent pour la musique; mais ce talent se borne à la musique instrumentale, qu’ils exécutent presque toujours d’après l’ouie, Leurs instruments sont le violon, la trompe, le cor de chasse, la flûte et le hautbois. Leurs airs de danse sont généralement gais et pleins de sentiment; ils jouent aussi parfaitement bien les airs des danses nationales de la Hongrie et de la Pologne. Dans leurs danses nationales, on admire surtout la vérité des poses et des gestes. Dans leur jeunesse, les femmes sont danseuses, principalement en Espagne. Dès qu’elles deviennent un peu vieilles, elles se mettent diseuses de bonne aventure , talent qui leur est propre dans toute l’Europe et qui constitue leur principale industrie. Elles jouent aussi très-volontiers le rôle d’entremetteuses , et dans l’occasion elles volent des enfants. Au reste, elles savent tisser de grossières étoffes de laine et tricoter le filet.
Jusqu’à l’âge de dix ans les enfants vont nus. Passé cet âge, ils sont vêtus, les garçons d’une chemise et d’une culotte, les filles d’une robe, d’un corset et d’une ceinture rouges ou bleu-clair; la tête et les pieds ne sont jamais couverts; cependant les premiers portent quelquefois un bonnet hongrois ou un chapeau à larges bords, et les filles ont le plus souvent aux pieds des sandales, et autour de la tête un mouchoir dont elles laissent pendre le bout. Chez les Bohémiens qui vivent dans des demeures fixes on remarque, au contraire, une grande passion pour la toilette. Leurs ustensiles de ménage se composent d’un pot, d'un plat, d’un chaudron, d’une poële, et toujours d’une coupe en argent ; un cheval et un cochon sont leurs seuls animaux domestiques. Leur nourriture est dégoûtante, Ils mangent avec plaisir l'oignon et l’ail ; ils aiment toute espèce de chair, sans en excepter celle des chiens, des chats, des rats, etc. On les accusa en Hongrie , à la fin du dix-huitième siècle, d’avoir égorgé des hommes pour les dévorer, et on exerça sur eux les plus sévères châtiments , sans que le fait eût été jamais prouvé. Leur boisson favorite est l'eau-devie. Le tabac fait leurs délices ; hommes et femmes, tous chiquent ou fument avec tant de passion qu'ils donneraient tout ce qu’ils possèdent pour du tabac.
Les Bohémiens n’ont pas de religion particulière ; en Turquie, ils sont mahométans; en Espagne et en Transylvanie, ils suivent les rites de l'Église chrétienne, mais sans s'inquiéter de se faire instruire, Outre leur langue mater.
BOHÉMIENS — BOHUS
nelle, ils parlent couramment celles des pays qu’ils habitent. Dans la Transylvanie, il arrive très-souvent qu'ils font baptiser plusieurs fois les enfants, afin de recevoir des présents de baptême d’autant plus nombreux. Les mariages se concluent parmi eux de la manière la plus simple. Sans se soucier du degré de parenté, le jeune Bohémien arrivé à l’âge de quatorze ou quinze ans prend pour femme qui lui plaît, même sa sœur, En Hongrie, le mariage est célébré par un Bohémien qui remplace le prêtre. Jamais ils ne se marient qu'entre eux. Le mari est-il las de sa femme, il la chasse. On comprend que chez un pareil peuple il n’est pas question d'éducation. Un amour presque brutal pour leurs enfants empêche les parents de les châtier jamais; et ils les laissent s’habituer à la paresse, au vol, au mensonge. La corruption des mœurs y est si grande, que les Bohémiens éprouvent une véritable volupté à commettre des actes de cruauté : aussi choisissait-on anciennement parmi eux les bourreaux et les écorcheurs. Du reste, ils sont excessivement lâches, et ils ne volent qu’autant qu’ils peuvent le faire avec sûreté. Jamais ils ne pénètrent de nuit par effraction dans une maison. On ne peut d’ailleurs leur refuser quelques talents. Non-seulement ils sont extraordinairement adroits dans leurs entreprises, mais en Transylvanie ils s'emploient avec beaucoup d’habileté au lavage de l’or. Leur lâcheté naturelle les a fait dispenser du service militaire, au moins en Espagne; car en Hongrie et en Transylvanie on les a quelquefois incorporés dans les armées; mais jamais ils n’ont donné des preuves particulières de bravoure.
Leur irréligion les ayant rendus suspects aux gouvernements peu de temps après leur immigration, autant que leurs larcins , leurs fraudes les rendaient odieux aux habitants, on chercha de bonne heure en Europe à se débarrasser de ces hôtes incommodes ; et dès le seizième siècle on édicta contre eux des lois sévères en Espagne, en France, en Allemagne et en Italie. Le Danemark et la Norwége défendirent, sous peine de confiscation du bâtiment, d’en transporter un seul dans le royaume. Cependant la persécution cessa bientôt, et ils ne tardèrent pas à se glisser de nouveau dans les contrées méridionales, dont le climat leur convient mieux. Comme ils sont très-nombreux dans les États de la maison d’Autriche, où ils ont une espèce de constitution et des chefs appelés woïewodés, Marie-Thérèse conçut le projet d’en faire des hommes et des citoyens. En 1768 parut une ordonnance qui leur prescrivait de s'établir dans des demeures fixes, de se livrer à des travaux industriels, d’habiller leurs enfants et de les envoyer à l’école. Cette ordonnance n’ayant rien produit, on recourut, en 1773, à des mesures si sévères, que l’on allait jusqu’à enlever les enfants à leurs parents pour les mettre dans des écoles chrétiennes. Cette sévérité fut aussi peu efficace que les moyens plus doux employés par le gouvernement russe. Les sages ordonnances rendues par Joseph II depuis 1782 pour l'amélioration morale et civile des Bohémiens conduisirent seules à un résultat. Quelques hordes se fixèrent en Hongrie, en Transylvanie et dans le Banat, nommément dans le village dalmate de Karasitza, où les Bohémiens reçurent le nom de Nouveaux Paysans. En Angleterre, il existe depuis 1827 à Southampton, une société pour la civilisation des Bohémiens, et depuis 1845 on a établi dans la paroïsse de Farnham une maison d’éducation pour les enfants bohémiens qui sont restés orphelins ou qui appartiennent à une famille trop nombreuse, Ils y ont leur propre roi. Un de ces princes mourut en 1836. Outre Walter Scott, qui a peint de main de maître les mœurs des Bohémiss dans son As/roloque, on peut consulter Gil Blas et Preciosa de Wolff; voir aussi l’Essai histori-
. que sur les Bohémiens de Grellmann (2° édit., Gattingue, 1787); l’Histoiredes Bohémiens de Tetzner (Weimar, 1835); les Notices ethnographiques et historiques sur les Bohémiens de Heïster (Kœnigsberg, 1842), et l'ouvrage capital
de Pott, £es Bohémiens en Europe el en Asie (2 vol. ; Halle, 1844-45).
Dans la langue des Bohémiens , la plupart des mots sont d’origine indienne, et se retrouvent légèrement modifiés dans le sanscrit, dans le malabar et dans k bengali; mais depuis leur immigration en Europe ils ont adopté un grand nombre de mots des peuples parmi lesquels ils vivent. Leur grammaire aussi est tout à fait orientale, ct s'accorde principalement avec les dialectes indiens. Voir la Dissertation sur l'analogie de la langue bohémienne avec l'hindostani, dans les Transactions de La Société Littéraire de Bombay, et les Remarques de Staples Harriot sur l’origine orientale des Bohémiens, dans les Transactions de la Société Asiatique (1831). La langue des Bohémiens est en général très-pauvre; elle manque complétement de mots pour exprimer les idées abstraites.
BOHEMOND. Voyez BoËmonn.
BOHLEN (Pierre pe), orientaliste, naquit à Wüppels, en Oldenbourg, le 13 mars 1796, de parents pauvres, qu’il perdit de bonne heure. Après avoir passé sa jeunesse dans la misère, il entra en 1811 au service d’un général français, vint à Hambourg en 1814, et y gagna sa vie comme domestique , jusqu’à ce que, grâce à quelques hommes généreux qui avaient été frappés de ses heureuses dispositions et de son zèle pour la science, il obtint les moyens de se vouer à l'étude. Reçu en 1817 au gymnase de Hambourg, il y prit un tel goût pour la poésie de l'Orient, qu’il résolut de s’y consacrer exclusivement. 11 visita en 1821 l’université de Halle, puis en 1822 celle de Bonn, où il prit ses degrés et fut nommé en 1825 professeur extraordinaire, et cinq ans après professeur ordinaire des langues orientales à l’université de Kwænigsberg. En 1831 le gouvernement lui accorda une subvention pour faire un voyage scientifique en Angleterre. Y étant retourné une seconde fois, en 1837, le mauvais état de sa santé le forca à séjourner quelque temps dans le midi de la France. Mais le mal avait déjà fait trop de progrès pour céder à l'influence d'un ciel plus doux; il revint en Allemagne condamné par les médecins, s'établit à Halle, et y mourut le 6 février 1840. Bohlen était un de CE hommes rares qui, partis de bien bas, savent s'élever par leur seul mérite. La douceur et l’affabilité de son caractère le faisaient aimer, et il restait fidèle à ses amis. Doué d'un heureux talent poétique, il sut, par le charme de la forme qu’il leur donna, familiariser l’Allemagne avec les beautés des poésies orientales. Son savoir était vaste, mais il manquait de profondeur. Sa vie, écrite par lui-même avec une aimable franchise, a été publiée après sa mort par Voigt (Autobiographie, Kæœnigsberg, 1841). Parmi les écrits de Bohlen, ceux qui méritent une mention particulière sont : Commentatio de Motenabbio (Bonn, 1824) ; l'Inde antique (2 vol., Kænigsberg, 1830-1831); les Sentences de Bhartrihari, accompagnées de scolies et d’un commentaire latin; limitation en vers allemands deces Sentences (Hambourg, 1835); la Genèse éclaircie sous le point de vue de l'histoire et de la critique (Kænigsberg, 1835). Son dernier travail fut l'édition des Saisons, poëme didactique de Kalidasa, sous le titre de Rifusanhéra, i. e. Tempesta tum Cyclus (Leipzig, 1840).
BOHUS où BOHUS-LÆN (appelé aussi Gœtaborgs- Læn, du nom de son chef-lieu, Gothenburg), province de la Gothie occidentale, s'étendant sur les côtes de la mer du Nord (surle Skager-Rack) depuis la Gœta-Elf inférieure au nord jusqu’au Swinesund sur les frontières de la Norvège. On évalue la superficie de cette province à 40 myriamètres carrés, et sa population (1870) à 220,846 âmes. Dans leg temps les plus reculés, le Bohus-Læn formait une partie de Weïiken ou Wigen, nommé aussi Wigsiden ou Alfheïm, et était habité par les Wikmans ou Elfmans, renommés par leurs actes de piraterie. Vers la fin du moyen âge, il fut soumis aux Norvégiens, puis aux Danois ; maïs les Suédois
ne cessèrent de réclamer leur droit de suzeraigeté sur le pers et le château. Conquis en 1523 par Gustave-Wasa, il ut repris en 1532, par le roi de Danemark Frédéric 1°”, et définitivement cédé à la Suède en 1658, par la paix de Ræskilde,
La forteresse de Bohus-Slot, importante autrefois comme lieu de péage, ne forme plus aujourd'hui qu'un monceau de ruines, à 13 myriamètres au nord de Gothenbourg, sur le rocher d’Elfwebakka, dans la Gæta-Elf, et dans le voisinage de la ville de Kongelf. Bâtie en bois, en 1308, par le roi de Norvège Hakon VII, elle fut hypothéquée, en 1361, à la Hanse germanique par le roi Magnus. C’est dans ce château que la reine Marguerite fit appliquer à la torture le roi Albert, fait prisonnier près de Falkæping, le 24 février 1389. Les rois Christian 1 et Christian LV le firent reconstruire en pierre, en 1448 eten 1605. En 1502 le prince Christian l’enleva aux Suédois après la défaite du roi Knutson, et en 1531 Christian LL leur livra sous ses murs une bataille décisive.
En 1534 un général suédois de Christian III se rendit maitre |
de Bohus-Slot. Les Suédois l’assiégèrent en 1564, 1565 et 1566. Charles XII laissa la forteresse tomber en ruines. Le 9 octobre 1788 un armistice y fut signé avec les Danois, qui se retirèrent le 13 novembre. 7
BOIAR ou BOJAR. Dans son acception primitive, ce mot était synonyme de cyech, lech et bolgarin , et signifiait propriétaire libre du sol. Dans l’ancienne Russie les Boïars formaient après les Knjazes ou Knjèses régnants le premier ordre de l’État; ils étaient les entours du prince, avaient leurs propres partisans, qui leur constituaient une espèce de garde, se mettaient au service du prince qui leur plaisait, et le quittaient selon leurs caprices : aussi les grands-ducs leur accordèrent-ils de grands priviléges, dont ils abusèrent souvent. Les plus hautes dignités militaires et civiles leur étaient exclusivement réservées, et ils jouissaient parmi le peuple d’une considération extraordinaire, à tel point que les grandsducs, sans en excepter Iwan le Cruel, faisaient toujours précéder leurs ukases de la formule : « L'empereur a ordonné, les Bojars ont approuvé. » Le rang parmi les Bojars euxmêmes était déterminé par le temps qu’ils avaient passé au #rvice de l’État, et on l’observait strictement. 11 passait-par héritage du père au fils. On appelait cette hiérarchie miestniczestow; c'était une institution particulière aux peuples slaves, aussi éloignée de la féodalité que de l'aristocratie moderne, une constitution purement nationaie. Dans leur intérieur, les Boïars aimaient à l’excès le faste, et leur orgueil à l'égard de leurs inférieurs était sans bornes. Ils avaient même fini par emprunter beaucoup de choses au cérémonial ofliciel de la Chine. Leur pouvoir et leur considération servirent souvent de frein aux excès des grandsducs, qui, voyant en eux des ennemis, essayèrent à plusieurs reprises de briser leur autorité. Pierre le Grand y réussit ; il abolit la dignité de boïar, et la remplaça par des titres et des honneurs qui ne donnèrent ni puissance ni priviléges. Le dernier boiar, Knjaz Iwan Jurjewicz Frubeskoj, mourut le 16 janvier 1750. De nos jours on trouve encore des boïars dans la Moldavie et la Valachie, où ils siègent dans le conseil du prince et où ils exercent quelquefois , l’histoire de ces dernières années l’a prouvé, l'influence la plus décisive sur les affaires de l'État.
BOIELDIEU ( AnRiEN-François ), né à Rouen, le 16 décembre 1775, apprit la musique et la composition d’ün organisle de cette ville nommé Broche. Boïeldieu devint trèshabile sur le piano ; il écrivit d’abord pour cet instrument : ses concertos de piano, ses duos pour piano et harpe, obtinrent un succès de vogue, Plusieurs romances, qu'il publia peu de temps après son arrivée à Paris, en 1795, le firent connaître dans le monde musical, où le célèbre chanteur Garat l'avait produit. Garat affectionnait beaucoup les compositions de Boïeldieu; il chantait ses roraances ; les personnes qui l'ont entendu ont gardé le sou-
BOHUS — BOIELDIEU
venir du Ménestrel, de S'il est vrai que d'étre deux, ete. Le virtuose avait choisi Boïeldieu pour son accompagnateur, Nommé professeur de piano au Conservatoire, Boïeldieu y forma un grand nombre d'élèves d’un grand talent.
I débuta à P'Opéra-Comique par La Famille Suisse, opéra en un acte, qui fut bientôt suivi de Zoraime el Zulnar, ouvrage en trois actes, qui le plaça au premier rang parmi les compositeurs français. La Dot de Suzette, Le Calife de Bagdad, Béniowsky, Ma Tante Aurore , et plusieurs autres opéras avaient encore accru sa renommée. Lorsqu'il fit le voyage de Saint-Pétersbourg, en 1803, l'empereur de Russie, Alexandre 1°", le nomma maître de sa chapelle, chargé de composer pour le théâtre et les fêtes dela cour. Après un séjour de huit ans environ, pendant lesquels il avait fait représenter Aline, Abder-Kan, La Jeune Femme colère, Les deux Paravents, Amour et Mystère, les chœurs d’Athalie, Télémaque, Les Voitures versées, plusieurs pièces de circonstance et beaucoup de musique militaire, Boïeldieu revint à Parisen 1811. Les deux Paravents, La Jeune Femme colère, Les Voitures versées, parurent bientôt sur le théâtre de l’Opéra-Comique, pour lequel ir composa de nouveaux opéras, tels que Jean de Paris, La Fête du Village voisin, Le nouveau Seigneur de Village, Le Chaperon Rouge, La Dame Blanche, son chef-d’œuvre, en 1824; Les Deux Nuits, en 1829. Depuis lors, atteinf d’une affection au larynx, Boïeldieu, forcé de suspendre ses travaux, entreprit un voyage dans le midi de la France et dans l’Italie. Rentré à Paris en juillet 1833, il mourut dans sa lerre de Jarcy, en Brie, le 9 octobre
Boïcldieu n’a point travaillé pour notre grande scène lyrique ; mais plusieurs de ses ouvrages pourraient y figurer avec honneur. Il a réussi dans le genre comique : Ma Tante Aurore, Jean de Paris, l’attestent ; il s’est élevé jusqu’à la hauteur de la tragédie lyrique dans Béniowsky, Télémaque, les chœurs d’A{halie. Dans le demi-caractère, ses succès n’ont pas été moins éclatants : témoin Zoraime el Zulnar, Le Chaperon Rouge, La Dame Blanche. L'opéra-comique français, traité comme l’a fait Boïeldieu, est une œuvre d’art et d'imagination; la phrase de ce compositeur est d’une mélodie’gracieuse et distinguée; son style est clair, d’une rare élégance, et les forces de son orchestre se sont accrues suivant les exigences de chaque époque. Ce maître a suivi les progrès de la musique. Il s’est montré d’abord rival de Grétry, et c’est au moment des plus beaux triomphes de Rossini que sa Dame Blanche a fait une immense explosion. Musicien spirituel, il sait donner aux paroles l'expression, le coloris qu'elles réclament, sans s’attacher à jouer sur les mots, à faire des rébus, comme plusieurs de ses prédécesseurs, rébus que les hommes de lettres du temps prenaient pour des traits de génie. 11 a déclamé sans dégrader les contours de la mélodie, L’air du page de Jean de Paris : Lorsque mon maître est en voyage, et le trio de La Jeune femme
colère : La clef! La clef ! sont des chefs-d’œuvre de déclama-
tion musicale. Celui du Sénéchal, dans le premier de ces opéras : Qu’à mes ordres ici tout le monde se rende! est le plus bel air que l'on ait écrit pour Martin. Le finale de La Dame Blanche, le quatuor de Ma Tante Aurore, le chœur de Béniowsky : Jurons ! jurons ! et beaucoup d’autres, que je pourrais citer, sont des morceaux concertés du premier mérite, Boïeldieu est un des plus illustres maîtres dont notre école puisse s’honorer. Ses opéras ont réussi partout : V'AIlemagne, l'Angleterre, l'Espagne, les ont traduits et représentés ; l'Italie même, qui adopte si difficilement les compositions étrangères, a reçu La Donna Bianca de la manière la plus flatteuse, CASTIL-BLAZE.
Un fils de Boïéldieu, nommé aussi ADRIEN, né le 3 novembre 1816, à Paris, a fait représenter quelques opérascomiques, notamment Le Bouquet de l'infante, la Butte: des Moulins, et la Fille invisible.
BOIENS -
" BOÏENS, peuple d'origine celte, qui habitait vraisemblablement le midi de la Belgique , d’où il émigra vers les contrées méridionales de l'Europe. Cinq siècles environ avant notre ère, une colonie de Boïens s'établit dans la haute Italie. Après avoir lutté longtemps contre les Romains, ils finirent par être soumis, vers l'an 193 avant J.-C., leur prince Bojorix ayant été tué dans un combat. Une partie des vaincus alla se fixer au sud du Danube, une autre rentra dans la Gaule ; mais ni les uns ni les autres ne conservèrent longtemps leur indépendance. Les premiers furent détruits par les Daces , les seconds par Jules César. L'émigration la plus considérable des Boïens et la plus importante au point de vue historique est celle qui se dirigea vers les pays situés au nord du Danube, où ils fondèrent un puissant empire nommé Bojohemum, qui ne fut renversé qu’au commencement de l’ère chrétienne par les Marcomans, sous la conduite de Marbod, mort trente-sept ans après J.-C. Leur nom resta néanmoins au pays où il s'étaient établis : c’est de Bojohemum qu'est venu plus tard le nom de Bohème.
BOILEAU (Ériexne), ou Boyleaux, Boileaue, Boylesve ( Stephanus Bibens aquam), chevalier et célèbre prévôt de Paris au treizième siècle, a pris ce dernier nom latin dans un compte des baïllis de France de 1266. Il était d’une noble famille d'Angers, dont plusieurs branches se répandirent dans l'Ile-de-France, l’Anjou, la Touraine, et même en Angleterre. Étienne Boïleau épousa, en 1225, Marguerite de la Guesle, et fit, en 1228, avec Geoffroy et Robert Boileau, ses frères, un partage loyal de la succession de son père, qui lui appartenait par droit d’aînesse. « C’éfait, est-il dit dans un manuscrit de la Vie de saint Louis, un bourgeois de Paris bien renommé de prudhomie, que le roy saint Louis mit en 1258 à la teste de la cour et auditoire du Chastelet de Paris; et alloit souvent le roy au dit Chastelet se seoir près le dit Boileaüe, pour l’encourager et donner l’exemple aux autres juges du royaume. »
« Sachez, dit Joinville, que du temps passé l'office de la prévosté de Paris se vendoit au plus offrant. Les prévosts étoient alors prévosts fermiers; dont il advenoit que plusieurs pilleries et maléfices s’en faisoient, et étoit totalement justice corrompue par faveur d'amys et par dons ou promesses, dont le commun n’osoit habiter au royaume de France, et étoit lors presque vague, et souventes fois n’y avoit-il aux plaids de la prévosté de Paris que dix personnes, pour les injustices et abusions qui s’y faisoient; et fist enquerir le roi par tout le pays là où il trouveroit quelque
* grant sage homme qui fust bon justicier, et qui punist étroi-
tement les malfaicteurs , sans avoir égard au riche plus que au pauvre; et lui fut amené ung qu’on appeloit Estienne Boyleaüe, auquel il donna l'office de prévost de Paris, lequel depuis fit merveilles de soy maintenir. audit office.
“Tellement que désormais n’y avoit larron, meurtrier ni
autre malfaicteur qui osast demeurer à Paris, que tantost qu’il en avoit connoissance qui ne fust pendu ou puni à rigueur de justice, selon la qualité du malfaict, et n’y avoit faveur de parenté, ni d’amys, ni d’or, ni d'argent quai l’en eust pu garantir, et grandement fist bonne justice. »
… En effet, le prévôt Étienne Boylesve exerça une justice si sévère « qu'il fist pendre un sien filleul, parce que la rnère lui dit qu’il ne se pouvoit tenir de rober. Item un sien compère, qui avoit nié une somme d'argent que son hoste lui avoit baillé à garder. »
C’est à ce magistrat qu’on doit l'établissement de la police de Paris. 11 se montra aussi intègre et actif que zélé pour le bien public; rétablit la discipline dans le commerce et dans les arts et méliers, dans la perception des droits royaux, qui était alors de sa compétence, et fixa celle des justices seigneuriales enclavées dans sa prévôté; il modéra et régla les impôts, qui se levaient arbitrairement, sous les prévôts fermiers, sur le commerce et les marchandises.
BOILEAU 349
Il exerça enfin une grande influence sur les divers corps, communautés, confréries, corporations de marchands et artisans. C’est, en effet, de son administration que datent la réunion et la publication des règlements d'arts et metiers de la ville de Paris. On à représenté Étienne Boileau comme l’auteur de règlements parfaits et même comme le fondateur et l'organisateur des communautés d'artisans. Ce n'est pas là le mérite qui recommande son nom à la postes avaient communautés existaient avant Louis IX, et ellerité: leg des règlements, des us et coutumes auxquels leurs r bres se conformaient ; d’ailleurs, la législation du moyen âge consistait moins à prescrire des règles nouvelles qu'a donner une salisfaction légale aux usages pratiqués depuis lougiemips et éprouvés par l'expérience. «
« Voici en réalité, dit M. Depping, ce que fit Etienne Boileau à l'égard des communautés d'arts et métiers de Paris : il établit au Châtelet des registres pour y inscrire les règles pratiquées habituellement pour les maîtrises des arlisans, puis les tarifs des droits prélevés au nom du roi sur l'entrée des denrées et marchandises, puis les titres sur lesquels les abbés et autres seigneurs fondaient les priviléges dont ils jouissaient dans l’intérieur de Paris. Les corporations d'artisans, représentées par leurs maîtres jurés ou prud'hommes, comparurent, l’une après l’autre, devant lui, au Châtelet, pour déclarer les us et coutumes pratiqués depuis un temps immémorial dans leur communauté, et. pour les faire enregistrer dans le livre qui désormais devait servir de régulateur, de cartulaire, à l’industrie ouvrière. Un clerc tenait la plume et enregistrait, sous les yeux du prévôt, les dispositions des traditions et pratiques du métier. Aussi, dans la plupart des règlements, on déclare, au début, qu’on va exposer les us et coutumes ;' et plusieurs se terminent par une adresse au prévôt pour lui signaler des abus à redresser ou des vœux à exaucer. Tous ces règlements sont bréfs et dégagés du verbiage qui enveloppe et embrouille les règlements des temps postérieurs. A Étienne Boileau est peut-être due la forme de ces règlements ; en magistrat habile, ila pu. veiller à ce qu’ils fussent rédigés d’une manière claire, précise et à peu près uniforme. Ce type est si prononcé, qu'il n’est pas difficile de distinguer un règlement des registres d’Étienne Boileau de ceux qui ont été faits sous la prévôté de ses successeurs. »
Tel est le Livre des Métiers d’Étienne Boileau. Ces ordonnances, qui montrent quelle était la droiture des intentions du prévôt de Paris et la grande étendue de son autorité, avaient été primitivement écrites sur des peaux entières, cousues et roulées suivant l’usage du temps. Un de ses successeurs les fit copier en cahiers et relier ensemble vers lan 1300. L’original, conservé à la cour des comptes, fut détruit en 1737 lors de l'incendie qui consuma les archives de cet établissement ; mais il en existait encore quelques copies : on en avait à la Sorbonne un exemplaire qui était du temps même de Boileau, et qui fut transporté à la Bibliothèque Imperiale. C’est d’après ces diverses copies que le comité des chartes, chroniques et inscriptions a pu faire imprimer, pour la première fois, en 1837, par les soins de M. Depping, ce document, l’un des plus curieux, à coup sûr, de la collection publiée sous les auspices du ministère de l'instruction publique. L'éditeur a fait précéder son travail d’une curicuse introduction.
Étienne Boileau suivit saint Louis en Égypte. 11 tenait un rang si éminent dans l’armée chrétienne, qu'ayant été pris au siége de Damiette, les infidèles exigèrent pour sa rançon deux cents livres d’or, somme considérable pour ce temps-là. C’est seulement après lui que la charge de prévôt de Paris devint annuelle. II l’avait exercée dix années environ. On ne sait rien de positif sur l’époque de sa mort. Suivant l'opinion. la plus générale, elle arriva de 1269 à 1270. On a des motifs. de croire qu'il survécut longtemps à ses fonctions de prévôt, et qu’il mourut dans un âge fort avancé. Sa statue est
une de celles qui décorent la façade de l'Hôtel de Ville de Paris.
BOILEAU (Girres), frère aîné du célèbre poëte satirique de ce nom, naquit à Paris, en 1631. Ce fut le premier enfant que son père, greffier à la grand’ chambre du parlement, eut de son mariage avec Anne de Nielle. Gilles Boileau, tout jeune encore, occupa les fonctions de payeur de rentes à l’hôtel de ville, qu’il quitta bientôt pour une charge de contrôleur de l’argenterie du roi. Comme son frère, il était né avec un penchant pour la poésie, et même pour la poésie satirique; maïs il n'avait pas comme lui ce sentiment du beau langage qui a fait de Nicolas Boileau l’un des poëtes ses plus élégants, les plus classiques de notre langue. Gilles Boileau débuta dans la carrière par quelques lettres en vers, qui sont de véritables satires, mais dont le style est faible et sans vigueur. Il attaqua plusieurs écrivains connus, Scarron, Costar et Ménage entre autres, et soutint contre ce dernier une guerre de plume qui manqua de le priver du plus grand honneur qu’il ait eu dans sa vie, celui d’entrer à l’Académie Française. Ménage ayant appris que Gilles Boileau était proposé pour obtenir une des places vacantes dans cette compagnie, vint trouver M'° de Scudéry, et l’engagea à traverser cette élection par l'entremise de Pellisson. Chapelain, dans une lettre à Huygens, explique fort au long toute cette trame. Enfin, l'intrigue ourdie par Ménage fut découverte, et Gilles Boileau l’emporta.
Cülletet, dans son mémoire sur les gens de lettres contemporains, dressé par ordre de Colbert, s'exprime ainsi au sujet de Boïleau : « Il a de l'esprit et du style en prose et en vers, et sait les deux langues anciennes aussi bien que la sienne, Il pourroit faire quelque chose de fort bon, si la jeunesse et le feu trop enjoué n’empêchoient point qu'il s’y assujeftit. »
Gilles Boileau n’a pas écrit beaucoup, puisqu’une mort prématurée vint le ravir aux lettres à l’âge de trente-sept ans. Ses principaux ouvrages sont des traductions, au sujet desquelles l'abbé d’Olivet s’exprime ainsi, dans son Histoire de l’Académie : « Nous en avons deux considérables, celle d’Épictète, qui a été fort approuvée, et celle de Diogène Laerce, qui est demeurée presque inconnue. Devait-il se flatter qu’une compilation informe et obscure, car Diogène Laerce n’est pas autre chose, pût réussir en françois, à moins que d’être éclaircie et redressée par de savantes notes, qui embrasseroïent toute la philosophie des anciens et vaudroient mieux que l'original? II a traduit en vers le quatrième livre de l’ Énéide ; quantité d’endroits qu’on y admire font regretter qu'il n’y ait pas mis la dernière main, ou plutôt qu’il ne fût pas capable de limer assez ce qu’il faisoit pour en venir à une certaine précision , qui contribue infiniment à la vigueur du style... »
Au moment où Gilles Boileau mourut, il travaillait à une traduction de la Poétique d’Aristote, dont il laissa le manuscrit presque terminé. Boileau, son frère, la remit, en 1709, à M. de Toureil, qui désirait compléter cet ouvrage, et s'engagea à écrire une préface dans laquelle il exalterait le mérite de son aîné. Ce fut la plus grande marque d'amitié qu’il lui donna : soit rivalité, soit tout autre motif, les deux Boileau ne furent jamais d'accord et ne témoignèrent pas l’un pour l’autre beaucoup de sympathie; bien plus, Boileau le satirique décocha contre son frère plusieurs de ses traits, et l’on trouve dans ses œuvres une épigramme qui se termine ain :