‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 215 sur 527 · LE · texte numérisé non relu

LE

En lui je reconnais un excellent auteur, Un poëte agréable, un très-bon oratcur, Mais je n’y trouve point de frère.

LA

Cette rivalité entre les deux Boïlcau inspira ce quatrain au poëte Linières :

Veut-on savoir pour quelle affaire Boileau, le rentier aujourd'hui,

BOILEAU

En veut à Despréaux, son frère ?

C'est qu’il fait des vers mieux que lui,

Gilles Boileau mourut en 1669. Le Roux pe Lincr,

BOILEAU (Jacques), docteur en Sorbonne, frère puiné de Gilles Boileau, et frère aîné de Nicolas Boileau- Despréaux, naquit à Paris, le 16 mars 1635. Il fit de bonnes études au collége d'Harcourt, reçut le grade de docteur en théologie et se fit agréger à la compagnie de la Sorbonne. Il avait dès sa jeunesse composé une bibliothèque nombreuse, riche surtout en livres rares et curieux. Elle fut consumée par un incendie qui dévora le pavillon de la Sorbonne où il était logé. 11 ne s’en émut pas, et se mit à en former une nouvelle, qui dans la suite surpassa la première, Nommé doyen, grand-vicaire et official du diocèse de Sens, il remplit ces diverses fonctions pendant vingtcinq ans. Il fut pourvu en 1694 d’un canonicat à la Sainte-Chapelle de Paris, et mourut le 1° août 1716, dans sa quatre-vingt-deuxième année, doyen d'âge de la faculté de théologie. C’était un homme de beaucoup d’esprit et d’une vaste érudition. Il est auteur d’un grand nombre d'ouvrages latins, la plupart peu volumineux, en général sur des questions curieuses de théologie, parmi lesquels on remarque ses histoires de la Confession auriculaire et des Flagellants. Ils sont presque tous anonymes ou pseudonymes, et l'auteur se cache sous les noms de Marcellus Ancyranus, Claudius Fonteius, Jacques Barnabé , etc.

Despréaux disait de son frère que s’il n’avait pas été docteur en Sorbonne, il se serait fait docteur de la Comédie Italienne. Voltaire représente Jacques Boileau comme un esprit bizarre qui a fait des livres bizarres. Quelqu'un lui ayant demandé pourquoi il écrivait de préférence en latin : « C’est, répondit-il, de peur que les évêques ne me lisent ; ils me persécuteraient. » Comme son frère, il n’aimait pas les jésuites : « Ce sont, disait-il, des gens qui allongent le Symbole et raccourcissent le Décalogue. »

BOILEAU-DESPREAUX (Nicoras). Nicolas Boileau, que, pour le distinguer de ses frères, on surnomma Despréaux, naquit selon quelques-uns à Cosne, et selon la plupart à Paris, dans une maison qui du temps de Henri IV faisait le coin du quai des Orfèvres et de la rue du Harlai, le 1° novembre 1636, trois ans avant Racine. Il était le plus jeune des enfants de Gilles Boileau, greffier de la grand’chambre du parlement de Paris, Son père, devenu veuf un an après sa naissance, négligea beaucoup la première éducation de Nicolas, qui eut tout d’abord à loisir sous les yeux le spectacle de la vie bonrgeoïise et de la vie du palais, étant livré à lui-même et logé dans une guérite au grenier, Sa santé en souffrit, son talent d'observation y gagna; il remarquait tout, maladif et taciturne qu’il était ; et comme il avait la tournure d’esprit rêveuse, et que son âge n’était pas environné de tendresse, il s’accoutuma de bonne beure à voir les choses avec du bon sens, de la sévérité et une brusquerie mordante. Son père, lui, ne s’en apercevait pas le moins du monde, et il avait coutume de dire de son fils : Pour Colin, c’est un bon garçon, qui ne dira jamais de mal de personne. I achevait sa quatrième au collége d'Harcourt Wrsqu'il fut atteint de la pierre et obligé de suspendre quelque temps ses études, On le tailla, mais Popé ration fut mal faite, et il s’en ressentit toute sa vie. Ce fut là, dit-on, la cause de son humeur, chagrine; et il lui dut sans doute cette expression remarquable de mélancolie qui paraît sur son visage dans les bons portraits que nous ont laissés ses contemporains, …

Au collége, Boileau lisait, outre les auteurs classiques , beaucoup de poèmes modernes, de romans ; et bien qu'il composât lui-même , selon l’usage des rhétoriciens, d'assez mauvaises tragédies, son goût et son talent pour les vers étaient déjà connus de ses maitres. A peine sorti des bancs, où il s'était fait remarquer par son ardeur au travail, non ©

BOILEAU

moins que par son goût pour la lecture, goût qu’il appelait luimême une fureur, il étudia le droit, montra peu d’inclination pour cette étude, si barbare à cette époque, et l'abandonna pour se tourner vers la théologie. Le voilà donc suivant un cours en Sorbonne. Mais, dégoûté bientôt de cette lourde scolastique , il abandonne la théologie, n’en ayant retiré qu'un bénéfice de 800 livres, qu’il résigne, après quelques années de ‘ouissance , à une demoiselle Marie Poncher de Bretonville, qu'il a aimée, dit-on, et qui se fait religieuse. À part cet attachement, qu’on a même révoqué en doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despréaux ait été fort passionnée, et lui-même convient qu’il était érès-peu voluplueux.

Dès lors il ne fit plus que des vers. Il avait trouvé sa vocation : Son astre, en naissant, l'avait formé poële. Jl en fallut subir la loi. Aussi griffonnait-il des vers jusque sous les yeux de son père, qu’il aidait dans ses travaux de greffier.

La famille en pälit, et vit en frémissant Dans la poudre du greffe un poëte naissant.

Elle en prit cependant son parti de bonne grâce , et souffrit ce qu’elle ne pouvait empêcher.

« Les circonstances extérieures étant données , l’état politique et moral étant connu, on conçoit, dit M. Sainte-Beuve, quelle dut être sur une nature comme celle de Boileau l’influence de cette première éducation, de ces habitudes domestiques et de tout cet intérieur. Rien de tendre, rien de maternel autour de cette enfance infirme et stérile; rien pour elle de bien inspirant, de bien sympathique, dans ces conversations de chicane auprès du fauteuil du vieux greffier... Sans doute, à une époque d’analyse et de retour sur soi-même, une âme d’enfant rêveur eût tiré parti de cette gène, de ce refoulement ; mais alors il n’y fallait pas songer ; et, d’ailleurs, l’âme de Boileau n’y eût jamais été propre. Il y avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque : déjà Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poésie de ces mœurs bourgeoises , de cette vie de cité et de bazoche; mais Boileau avait une retenue dans sa moquerie, une sobriété dans son sourire, qui lui interdisait les débauches d’esprit de ses devanciers. Et puis les mœurs avaient perdu en saillie depuis que la régularité de Henri 1V avait passé dessus : Louis XIV allait imposer le decorum. Quant à l'effet hautement poétique et religieux desmonuments d’alentour sur unejeune vie commencée entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser en ce temps-là? Le sens du moyen âge était complétement perdu ; l'âme seule d’un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne voyait guère dans une cathédrale que de gras chanoines et un lutrin. Aussi que sort-il pour premier essai de cette verve de vingt-quatre ans, de cette existence de poëte si longtemps misérable et comprimée? Ce n’est ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur les orgies nocturnes, les allées obscures, les escaliers en limaçon de la Cité, ni l’onctueuse poésie de famille et de coin du feu, comme en ont su faire La Fontaine et Ducis ; c’est Damon, ce grand auteur prenant congé de la ville d'après Juvénal ; c’est une autre satire sur les embarras des rues de Paris ; c’est encore une raillerie fine et saine des mauvais rimeurs en renom qui fourmillaient alors. »

En attendant qu’une ère véritablement moderne commençât pour la société et pour l’art, la France, à peine reposée des agitations de la Ligue et de la Fronde , se créait lentement à cette époque une littérature, une poésie tardive, artificielle, quoique d’un mélange assez habilement fondu, quoique assez originale même dans son imitation. Le drame écarté, on peut regarder Malherbe et Boileau comme les représentants officiels de cette révolution poétique. Tous deux se distinguent par une opposition sans pitié contre

leurs devanciers immédiats. Malherbe est inexorable pour

Ronsard, Desportes et leurs disciples, comme Boileau le sera

(et très-souvent avec raison) pour Colletet, Chapelain, Saint- Amand, Scudéry. 11 est à regretter seulement que l’un et l'autre ne soient que des médecins empiriques, s’attaquant, il est vrai, à des vices réels, mais ne sachant pas remonter au siége du mal pour tenter la régénération du malade,

En 1666, à l’âge de trente ans, il publie, pour la première fois, un recueil de huit satires que jusqu’à sa mort il augmentera successivement de nouvelles œuvres. Il est reçu dans les meilleures compagnies, chez M. de La Rochefoucauld, chez mesdames de Lafayette et de Sévigné; il connait les Vivonne, les Pomponne, et déjà partout en matière de goût ses décisions font loi. Présenté à la cour en 1669, il est nommé historiographe du roi en 1677. À cette époque, par la publication de presque toutes ses Salires et de ses Épitres, de son Art poélique et des quatre premiers livres du Zutrin, ila atteint à quarante-un ans l’apogée de sa réputation. Durant les quinze années qui suivront, jusqu’en 1693, il ne mettra plus au jour que les deux derniers chants de son poëme héroï-comique; et jusqu’à l’année 1711, terme de sa vie, c’est-à-dire pendant dix-huit années, il ne fera plus paraître que sa Satire sur les Femmes, son Ode sur la prise de Namur, ses Épitres à ses Vers, à Antoine et sur l'Amour de Dieu, ses Satires sur l'Homme et sur l’'Équivoque. Cherchons la cause de ces irrégularités dans les diverses moissons de sa vie littéraire.

A l'époque de sa renommée croissante, Despréaux demeurait chez son frère Jérôme, qui avait succédé à leur père dans sa charge de greffier. Cet intérieur devait avoir pour lui peu d’attrait; car sa belle-sœur était, à ce qu’il paraît, grondeuse et revèche. Mais les distractions du monde ne lui permettaient guère de ressentir le contre-coup des chicanes domestiques qui troublaient le ménage de son frère. En 1679, à la mort de Jérôme, il logea quelques années chez son neveu Dongois, qui élait aussi greffier à son tour; mais après avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et d'Alsace, il parvient à acheter des libéralités du roi une petite maison à Auteuil, et on l’y trouve installé dès 1687. Sa santé, si délicate, s'était considérablement dérangée ; il se plaignait d’une extinction de voix et d’une surdité qui lui interdisaient le monde et la cour. Aussi est-ce en suivant Boileau dans sa retraite d'Auteuil qu’on apprend à le mieux connaître; est-ce en remarquant ce qu’il fit ou ne fit pas alors, durant près de trente années, livré à luimême, faible de corps, mais sain d’esprit, au milieu d’une campagne riante, qu’on peut juger avec plus de certitude ses productions antérieures et déterminer les limites réelles de ses facultés. Qui le croirait? pendant ce long séjour au grand air dans cette jolie maisonnette à un étage, aux murs tapissés de vigne, où nous avons voulu tous aller en pèlerinage, en proie aux infirmités du corps, qui, laissant l’âme entière , la disposent à la tristesse et à la rêverie, pas un mot de conversation, pas ume ligne de correspondance ne trahit chez Boileau, dit M. Sainte-Beuve, une émotion tendre, un sentiment naïf et vrai de la nature et des champs.

Que fait-il donc à Auteuil ? Il y soigne sa santé, il y traite ses amis Racine, Molière, La Fontaine, Chapelle, et surtout les abbés Rapin, Bourdaloue, Bouhours ; il y joue aux quilles ; il y cause, après boire, nouvelles de la cour, Académie, abbé Cottin, Quinault, Scudéry, Perrault, comme Nicole cause théologie sous les ombrages de Port-Royal; il écrit à Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir du roi et de madame de Maintenon : il lui annonce qu’il compose une ode dans laquelle i£ hasardera des choses fort neuves, comme de parler de la plume-blanche que le roi porte au chapeau. Quand il se sent en verve, alors il rêve et récite aux échos de ses boïs sa terrible Ode sur la prise de Namur.

Ce qu'il a fait de mieux sans contredit à Auteuil, c’est son ingénieuse Épitre à Antoine. Certainement il y a peu de passion dans ces vers, si l’on entend par passion un grand élan désordonné vers un but quelconque; mais il y a du

charme, de la grâce, de la naïveté, de l'abandon, autant qu’il peut y en avoir dans Boileau, bien que nous n’aimions pas à voir son honnête horticulteur, transformé en gouverneur de son jardin , ne point planter, mais diriger l'if et le chèvrefeuille, et exercer sur les espaliers l’ar£ de La Quintinie. Comme on le voit, il y a encore du Versailles à Auteuil. |

Cependant Despréaux vieillit, ses infirmités augmentent, ses amis meurent : La Fontaine et Racine lui sont enlevés. A ces chagrins se joignent un procès désagréable à souteair et le sentiment profond des maux qui accablent la France. Depuis la mort de Racine il ne remet plus les pieds à Versailles ; il juge tristement les hommes et les choses de son pays; même en matière de goût, la décadence lui paraît si rapide, qu’il se prend à regretter le temps des Bonnecorse et dés Pradon. Ce qu’on a peine à concevoir, c’est qu’il ait vendu sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil et qu'il soit venu mourir, le 13 mars 1711, au cloître Notre-Dame, chez le chanoine Lenoir, son confesseur. La vieillesse du poëte-historiographe ne fut pas moins triste et moins morose que celle de son roi. En somme, pourtant, sa vie s'était écoulée douce et unie, sans qu’elle fût marquée ni par une profonde misère et de romanesques aventures comme celle du Tasse ou de Camoëns, ni par une fortune éclatante comme celle de Voltaire ou d’Alfieri.

Depuis près d’un siècle et demi que Boileau est mort, il n’a cessé de fournir le sujet de continuelles discussions. Tandis que la postérité acceptait avec d'unanimes acclamations la gloire de Corneille, de Molière, de La Fontaine, on révisait rigoureusement les titres de Boileau au génie poétique; et il n’a pas tenu à Fontenelle, à D’Alembert, à Helvétius, à Condillac, à Marmontel et, par instants, à Voltaire lui-même, que cette grande réputation classique ne fût sérieusement entamée. On sait le prétexte de presque toutes ces hostilités, de presque toutes ces antipathies : Boileau n’était pas né sensible. On ne se rappela pas que douze vers d’une de ses savantes épitres lui avaient coûté plus de temps et de travail qu’à tel ou tel tout un poëme épique; on ne se rappela pas que douze vers ainsi faits le sont pour toujours et ne périssent plus. Il se trouva un critique pour lui reprocher d’avoir fait de la campagne, des vers, de l’étude des anciens, son délassement , sa sérieuse occupation, ses délices et ses amours. ses seules amours, et de n’y avoir point ajouté le véritable amour, l'amour des femmes, l’amour physique, l'amour sentimental, que sais-je?

Salirons-nous ces pages de l’anecdote par laquelle on prétendit expliquer l'éloignement du poëte pour les femmes? Dirons-nous à quelles basses idées descendirent ses détracteurs pour rendre raison de sa prétendue insensibilité? Qui croirait qu’une haine systématique ait pu égarer à ce point des hommes d’ailleurs estimables et graves? Ils en vinrent à avancer, sans appuyer leur assertion d’aucune preuve, sans apporter le moindre témoignage contemporain, que si Boileau avait fait sa dixième satire contre les femmes, c'était parce qu’un coq d’Inde l’avait mutilé dans son enfance. Helvétius s’empara de cette anecdote, donton n’avait jamais entendu parler jusque là, et que, par parenthèse, l'Année Littéraire eut l'insigne honneur de publier la premnère, <omme une bonne fortune. Etcomme au dix-huitième siècle le sentiment se mêlait à tout, à une description de Saint- Lambert, à un conte de Crebillon fils, ou à l'Histoire philosophique des deux Indes, les belles dames, les philosophes, les géomètres prirent Boileau en srande aversion. Et pourtant, rien de moins prouvé que cette anecdote; nous la soupçonnons même d’être un mensonge prémédité et accrédité à plaisir. 11 est facile d'en juger à l’ardeur avec laquelle elle fut propagce depuis Helvétius jusqu’à Mercier par tous ceux qui voulafent l'ostracisme du poëte.

La manie de dénigrer Boileau n’est pas, comme on voit, bien nouvelle, Elle prit, nous l'avons vu, dans la première

BOILEAU

moitié du dernier siècle à quelques gens de lettres, que Normand Fontenelle, qui avait été plus d’une fois en butte aux traits malins du poëte, soutenait dans cette entreprise, par un vieil esprit de rancune contre le satirique qui l'avait cruellement harcelé. Ce fut dès lors cornme une mode que ne craignirent pas de suivre quelques esprits d’un ordre élevé. Voltaire lui-même eut le tort d’y prêter les mains. Mais, parmi les hommes de lettres du temps, celui qui se signala le plus dans cette guerre par un zèle d’une inconcevable âcreté, dont ne lui sut pas toujours très-bon gré son illustre maître, ce fut Marmontel. Voltaire en fut fäché. Voltaire en effet, esprit si éminemment judicieux en matière de goût, quelque sévère qu’il se montrât envers Boileau , dans ces vers si souvent cités :

Boileau, correct auteur de quelques bons écrits,

Zoïle de Quinault, et flatteur de Louis; Voltaire s’est plu mille fois à rendre au poëte du Zutrin de sincères hommages ; et même dans cette épître, dont nous venons de citer les deux premiers vers, se hâte-t-il d'ajouter ceux-ci, qui adoucissent sa pensée :

Mais oracle du goût dans cet art difficile

Où s'égayait Horace, où travaillait Virgile.

On le voit, Voltaire, jusque dans ses accès de mauvaise humeur, finit toujours par être juste envers Boileau. Quant à Marmontel, ni reproches ni raisonnements ne purent le ramener. Il persista dans son système de déni-

grement. En vingt endroits de ses Éléments de Liltérature,

dans son Épitre aux Poëtes, partout enfin il ne cesse de l’attaquer et d’insister sur son peu de penchant à l’amour et sur son défaut de sensibilité. Sur ce grief cependant, il n’a pas plus raison que sur les autres. Boileau, sans doute, se livra peu aux sentiments tendres; mais qu’en faut-il conclure? S'il ne fut pas très-sensible à l’amour, il le fut à tout ce qu'il y a de bon, de beau et de grand dans l’âme humaine. Son art fut sa passion, une passion vraie et forte : cette passion lui inspira dès quinze ans la haine d’un sol livre, et remplit sa vie entière. Dans son invincible répugnance pour ce qui sort de la nature, il souffrait de toute recherche, de tout clinquant ; il n’aimait que le vrai. En vain Marmontel le traite de poëte

Sans feu , sans verve, et sans fécondité, En vain il prétend que :

Jamais un vers n'est parti de son cœur, Il est vrai, répondrons-nous à cet éternel reproche, que Boileau n’a chanté aucune femme en particulier. Mais est-ce donc une indispensable obligation pour un poëte de parler d'amour P

Pourtant, malgré toutes ces épigrammes, malgré tous ces sarcasmes, la renommée littéraire de Despréaux tint bon et se consolida. Le poëte du bon sens, le législateur de notre Parnasse garda son rang suprême. Le mot de Voltaire : Ne disons pas de mal de Nicolas! cela porte malheur, fit fortuné et devint proverbe; les idées positives du dix-huitième siècle et la philosophie de Condillac semblèrent, en triomphant, marquer d’un sceau plus durable la renommée du plus sensé, du plus logique et du plus correct des poëtes. Mais ce fut surtout lorsqu'une école nouvelle s’éleva en littérature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux d’abord, commencèrent à mettre en avant des doctrines inusitées et les appliquèrent à des œuvres lit- {eraires, qu'en haine des innovations on revint de toutes parts à Boileau comme à un illustre ancêtre et qu’on se rallia de toutes parts à son nom,

Au milieu de ces querelles, un habile critique, qui, dans la chaleur d’un zèle d'école, s'échappait pourtant parfois en vives et pittoresques saillies contre quelques-unes de nos vieilles gloires littéraires, rendait néanmoins cette justice à Boileau : « Boileau , selon nous, écrivait alors M. Sainte- Beuve, est un esprit sensé et fin, poli et mordant, peu fé-

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