BOIN VILLIERS — BOIRE
On dit aussi boire à tire-larigot, c’est-à-dire à longs traits, comme un homme qui souffle dans le Larigot, espèce de flûte, dont les verres à patte ont imité depuis la forme; et d'où est venue l’expression flûter, employée quelquefois dans le langage vulgaire pour exprimer l’action de boire. Quelques étymologistes font dériver larigot du grec Xäpuy£ dont nous avons fait larynx, pour désigner la partie antérieure du gosier, vulgairement le nœud de la gorge. Boire à tire-larigot signifierait, d’après cette origine, boire de façon à se distendre le gosier. Encore une interprétation ! En 1282 fut fondue une cloche donnée à la ville de Rouen par l'archevêque Odo Rigault; et comme elle était d’un poids énorme, on buvait largement toutes les fois qu'il fallait la mettre en branle; d’où vint le proverbe boire à tire La Rigault. A l'appui de cette opinion , rappelons-nous un des vaux de Vire d'Olivier Basselin, poëte populaire Normand du quatorzième siècle, dont voici le second couplet :
Il n’est pas encor temps de sonner la retraite; Quand on s’en va sur soif, ce n'est un bon écot. En rinçant uos gosiers, avalons nos miettes :
Et vide le pot!
Tire la Rigault!
On dit aussi communément boire comme un Allemand, comme un Suisse; et l'on trouve dans les Proverbes et Dictons populaires du moyen âge, que li buveor d’Aucerre élaient signalés par la voix publique, ainsi que Li micldre (les meilleurs) buveor en Engleterre. Pour les premiers, on conçoit que la qualité du vin que produit l'Auxerrois ait pu leur valoir dès le treizième siècle cette réputation; quant aux Anglais, ils apprécient sans doute nos vins de France, mais comme la cherté de ces vins ne peut permettre au peuple d’en faire sa boisson, et qu'il doit s’en tenir à la bière, au porter ou à l’ale, on ne conçoit pas trop pourquoi on l’aurait choisi comme type des meilleurs buveurs. D’autres peuples encore ont eu la réputation de bons buveurs : les Polonais, par exemple, chez lesquels plus d’un prétendant au trône a, dit-on, échoué pour n'avoir pas su tenir tête aux palatins dans les banquets d'élection ; c’est pour eux qu'a été fait ce vers devenu proverbe :
Quand Auguste avait bu, la Pologne étaitivre.
Disons, à la louange de nos ouvriers et de nos hommes de peine, qui sont dans l’usage de demander un pourboire après quelque travail achevé ou quelque service rendu, que bien rarement aujourd’hui cette gratification presque obligée reçoit la destination que semblerait indiquer son étymologie. Cette pratique, du reste, se retrouve dans tous les usages de la vie : entre gens de commerce ou d’affaites, 6n boit le vin du marché, quand on l'a conclu; entre voyageurs , on boit le vin de l’étrier, ou le coup de l’étrier, quand on se sépare.
La coutume de boire à La santé remonte à l'antiquité la plus reculée. Les Anglais , grands amateurs de cette politesse, en ont fait le substantif £oast.
Boire s'emploie aussi, poétiquement ou dans un sens figuré, en une foule de phrases. On dit d’abord que la terre boit l’eau. Le papier boit, lorsqu'il offre assez peu de corps ou qu'il est assez peu collé pour que l'encre le pénètre. En poésie, ceux qui boivent le Gange, l’Indus, le Rhin ou lé Seine, ce sont les peuples qui habitent sur les rives de ces fleuves; boire le Styx, ou boire le fleuve d'oubli, c'est dans la vicille langue classique quitter la vie. Boire de l’eau de la fontaine de Jouvence exprime une idée toute contraire : c’est rajcunir, secret que les femmes aimables trouvent quelquefois bien plus sûrement que les coquettes avec tous leurs cosmétiques. Boire, avaler le calice jusqu’à la lie, boire une folie, une injure , un affront , une raillerie, unc honte, etc., sont toutes choses fort peu agréables,
mais auxquelles nous exposent parfois la légèreté, l'irréflexion ou le manque de cœur et de courage : dans la première de ces acceptions, on fait allusion aux souffrances de Jésus-Christ. Enfin, un proverbe que nous avons eu besoin de nous rappeler plus d'une fois en rédigeant cet article, dit que quand le vin est versé, il faut le boire, c’està-dire que quand une chose est commencée il faut l’achever. Et pourtant ici ce n’était pas la mer à boire.
Au sujet de cette dernièreacception, on en trouve, croyonsnous, l'origine dans une particularité bien connue de la Vie d'Ésope par Planude. Un jour que son maître faisait débauche avec ses disciples, l’esclave Ésope, qui les servait, vit que les fumées du vin leur échauffaient déjà le cerveau, aussi bien au maître qu'aux écoliers. « L'excès du vin, leur dit le fabuliste , a trois degrés : le premier de volupté, le second d'ivrognerie, et le troisième de fureur. » On se moqua de son observation, et on continua de vider les pots. Xantus s’en donna jusqu'à perdre la raison, et il se vanta gw’il boirait la mer ; à l'appui de ce qu’il avançait, il offrit de parier sa maison, et déposa en gage l'anneau qu’il avait au doigt. On sait comment l’esclave phrygien tira encore une fois son maître d’embarras dans cette diflicile conjoncture. Le jour pris pour l’exécution de la gageure, tout le peuple de Samos accourut au rivage de la mer, pour être témoin de la honte de Xantus. Déjà celui des disciples qui avait parié contre lui triomphait, lorsque le philosophe, sur le conseil d'Ésope, dit qu’il s'était engagé à boire la mer, mais non pas les fleuves qui entrent dedans ; qu’il demandait donc qu'on commencçât par les détourner, et qu’il achèverait son entreprise. Voilà comment se tirer d’un mauvais pas n’est pas toujours la mer à boire. Edme HÉREAU.
Diverses manières de boire. Quand même nous ne parlerions que de l’homme, nous aurions sujet de remarquer qu'il ne boït pas toujours de la même manière, ni selon le même mécanisme. L'enfant qui tette exerce sur le sein maternel une sorte de succion à la manière des sangsues et des chauves-souris vampires; le lait n’est attiré dans sa bouche qu’en vertu du vide qu'y fait sa langue en jouant le rôle d’un piston de pompe. Il en est de même des animaux qui, comme le cheval et la vache, font entendre en buvant une sorte de claquement sonore, chaque fois que l'air trouve accès dans la cavité où se fait le vide. L’enfant fait entendre un bruit semblable quand le lait vient à manquer ou à tarir Il est des adultes qui, par une vicieuse habitude, continuent de boire comme le nouveau-né. On s’en aperçoit aisément en ce qu'ils font entendre en buvant cette sorte de clapotement dont j'ai parlé; on en juge aussi à ce qu'ils respirent en buvant comme les enfants mêmes, et ternissent en conséquence la limpidité du cristal renfermant leur boisson. Les personnes qui boivent ainsi sont presque toujours des gourmets timides, qui savourent avec volupté des liqueurs que le commun des hommes déguste avec indifférence ét souvent sans y penser. Le fait est que quiconque boit par succion ne perd aucune saveur, et peut plus facilement rester sobre sans diminuer la somme de ses jouissances. Les liquides avalés de la sorte sont pour ainsi dire passés à la filière et dépouillés goutte à goutte de tout ce qu’ils renferment de savoureux; ils sont aussi plus facilement digérés. 11 est vrai de dire qu'à volume égal, ce mode de boire exposerait davantage à l'ivresse; mais ceux qui le pratiquent sont ordinairement très-tempérants.
Cette manière de boire est exceptionnelle; la plupart des hommes boivent en versant dans la bouche des liquides désaltérants : alors la respiration est instinctivement suspendue, de sorte que, le larynx se trouvant clos, le liquide n’y saurait faire fausse route. Cela n'arrive que si l’on rit en buvant, ou dans ce qu’on nomme veine Nazareth, cas dans lequel la liqueur, pénétrant vers le larynx, en est chassée brusquement dans les fosses nasales, où elle produit une impression douloureuse, C’est pour éviter de Pareils désa-