BOLINGBROKE
tions secrètes de la reine Anne étant toutes pour les tories, Saint-John, ministre déchu, ne laissa pas que d'entretenir toujours de mystérieuses relations avec sa souveraine, qui manquait rarement de prendre son avis dans les affaires importantes, et cela à l'insu de ses conseillers officiels.
Deux années s’écoulèrent de la sorte pendant lesquelles !
les whigs, protégés par la gloire de Marlborough, conti-
nuèrent de diriger les affaires du pays en s’efforçant de don- |
ner à la guerre contre la France des proportions de plus en plus formidables ; tandis que Saint-John utilisait les loisirs que lui avait faits sa défaite parlementaire pour se livrer à une étude encore plus approfondie des arcanes de la politique. On sait que vers ce temps-là Anne se décida à secouer le joug insupportable que faisait peser sur elle la duchesse de Marlborough, qui, dans l’enivrement de ses grandeurs, oubliait trop qu’elle n’était que l’une des premières sujettes de la reine; et que cette princesse la remplaça dans les fonctions de grande -maitresse de sa maison par une nouvelle favorite, lady Marsham, toute dévouée au parti tory. Celte petite révolution dans Pintérieur du palais ne tarda point à en amener une grande dans les hautes sphères de la politique. On sait aussi que la paix d'Utrecht en fut l’une des conséquences; mais ce serait une erreur que de penser que la pacification de l’Europe ait été le résultat immédiat de la rentrée des tories aux affaires.
La guerre était alors extrêmement populaire en Angleterre; elle avait donné de la gloire militaire à la nation en même temps qu’un énorme développement à sa puissance maritime. fraprimer à l'opinion un courant contraire, faire comprendre au pays qu’endéfinitive on lui faisait payer sa gloire bien cher, et l’amener à souhaiter la fin d’une guerre qui avait valu à ses armes quelques-uns des plus éclatants triomphes dont fassent mention les annales anglaises, ne pouvait être l'affaire d’un jour. C’est en 1710 que s’accomplit la révolution de palais qui amena la création d'un nou veau cabinet, dans lequel Saint- John eut le département des affaires étrangères, et la guerre dura encore près de trois années. Mais le second ministère de Harley (créé alors comte d'Oxford) avait dû se constituer avec un programme différent de celui qu’il remplaçait ; sans quoi ce brusque changement dans le personnel des gouvernants n'aurait pas eu de raison d'être, Dès lors, il y avait pour lui nécessité de prendre aussi bien à l'extérieur qu’à l’intérieur une attitude autre que les whigs ; et Saint-John en profita habilement pour faire prévaloir, en dépit des hésitations de la cour et même de l’opposition de certains de ses collègues, ses idées personnelles sur la manière de mettre fin à la crise à laquelle l'Europe était en proie depuis si longtemps.
La presse, qui depuis près d’un siècle jouait un rôle si important dans la constitution anglaise, fut le levier dont il se servit pour déplacer l'axe des influences. Un journal fut fondé, The Examiner, à la rédaction duquel prirent part des hommes tels que Prior, Swift et Atterbury, en même temps que Saint-John, en dépit de ses occupations, trouvait encore le temps d’y insérer fréquemment des articles, qui attaquaient la question par son côté pratique et positif. Avec son bon sens ordinaire, John Bull, quand on lui eut démontré, par exemple, que la prise de Bouchain, le seul exploit qui eût marqué la campagne de 1711, lui coûtait au delà de sept millions de livres st., comprit qu'il faisait là un métier de dupe, et qu'il s’'épuisait d'hommes et d'argent pour faire la grandeur de l'Autriche et engraisser les principicules de l'AIlemagne, alors encore bien autrement nombreux qu’aujourd’hui. En parlant de prix de revient, Saint-John savait qu'il serait écouté ; et effectivement il s’opéra alors bientôt dans l'opinion publique un si complet revirement , que les con- férences pour la paix purent s'ouvrir à Utrecht. A cette époque ilse montra homme d’État et politique habile; car pour amener la conclusion de ce traité si célèbre, resté pendant la plus grande partie du dix-huitième siècle la base du droit public européen, il lui fallut non seulement triompher de
| opposition des whigs, eten particulier de celle de la chambre
haute, où ce parti avait conservé l’ascendant que des électionsnouvelles et générales lui avaient fait perdre en 1710 dans le sein des communes, mais encore entraîner des collègues imprudents, irrésolus, envieux même, et enlever de haute lutte l’assentiment de la reine, princesse faible et affaiblie encore par la maladie.
La paix, d’ailleurs, n’eut pas été plus tôt signée, que la discorde éclata au sein du cabinet. Le comte d'Oxford , qui cessa de s'entendre avec Saint-John, créé déjà six mois avant la signature du traité d'Utrecht vicomte de Bolingbroke, dut donner sa démission des fonctions de premier lord de la trésorerie; et la reine le remplaça à la direction des affaires par son rival, Mais quatre jours après ce remaniement ministériel, Anne descendait au tombeau. 11 fut impossible alors à Bolingbroke de se justifier de l’accusation d’avoir voulu détruire ce qu’on appelait La succession protestante, c’est-à-dire la succession dans la ligne de la maison de Hanovre, et d’avoir travaillé au rétablissement des Sfuarts, que la mort de Jacques II semblait avoir rendu plus facile : aussi l’un des premiers actes de Georges LIF, en touchant le sol anglais, fut-il de renvoyer des ministres qui avaient ouvertement travaillé dans les intérêts du prétendant. Les ennemis de Bolingbroke ne s’en tinrent pas là, et annoncèrent hautement le projet de lui intenter un procès de haute trahison ; et celui-ci, ne se sentant plus en sûreté sur le sol anglais, mit prudemment le détroit entre lui et ses adversaires, qui, réalisant effectivement leurs menaces, le firent déclarer par contumace coupable de haute trahison et condamner à la peine capitale ainsi qu’à la confiscation de ses biens.
N'ayant plus rien à ménager, et croyant toujours à l’efficacité de l’appui de la France pour la cause des Stuarts, Bolingbroke se rendit alors à Commercy en Lorraine, auprès du prétendant, qui se hâta de le nommer son garde des sceaux et de l’envoyer à Paris pour y soigner ses intérêts. Mäis Louis XIV une.fois mort, Bolingbroke comprit qu’une politique nouvelle allait guider le régent dans ses rapports avec l’Angleterre, que les Stuarts ne devaient plus compter sur l’appui de la France, et que dès lors leur cause était irrémissiblement perdue. Son parti en fut bientôt pris; il se brouilla avec le prétendant, dont il avait reconnu l’impuissance et la nullité, et qui lui ôta sa charge de garde des sceaux ; puis il chercha, par l'intermédiaire de lord Stairs, ambassadeur d'Angleterre à Paris, à se rapprocher de Georges I. Le gouvernement anglais lui proposa de lui acheter les secrets du prétendant, dont il avait dû avoir connaissance, Si Bolingbroke se refusa à cette trahison, il n’en est pas moins avéré qu’il agit désormais {out à fait dans les intérêts de la maison de Hanovre, qui paya ses bons offices patents ou secrets en faisant casser l'arrêt qui l’avait condamné par contumace. Toutefois, coinme le premier ministre Walpole redoutait toujours l'influence que Bolingbroke, avec son esprit si souple et si délié, pourrait exercer sur les affaires, et que d’ailleurs on comptait toujours dans la chambre des communes la majorité qui lui avait été si hostile à l’avénement de nouveau roi, ce ne fut qu’en 1723 qu’il lui fut permis de rentrer en Angleterre; et encore lui fallut-il pour cela gagner à prix d'or à ses intérêts la duchesse de Kendale, maitresse de Georges 1°. Ses biens ne lui furent même rendus que deux ans plus tard.
Pendant ce long exil, il avait épousé une nièce de M°° de Maintenon, la veuve du marquis de Villette, et, comme {ant d’ambitieux auxquels la fortune contraire fait des loisirs dont ils enragent, il s'était mis à écrire. Ses Réflexions upon exile et ses Memoirs on the affairs of England, from 1710 {0 1716, ouvrage qui jette une vive lumière sur l’histoire d'Angleterre pendantle premier quart du dix-huitième siècle, datent de cetle époque.
De retour dans sa patrie, il vécut d’abord dans une solitude complète, à Dawley, près d'Uxbridge, entretenant une
correspondance foule littéraire avec ses anciens amis Pope et Swift; mais une opposition ayant commencé enfin à se dessiner dans l’une et l’autre chambre contre les ministres du prince, qui, en haïne du papisme, avait été aussi bien accueilli en Angleterre que Guillaume III en 1688, Bolingbroke ne put résister à la tentation de se mêler de nouveau aux affaires de la politique ; et comme l'influence, toujours prépondérante, de Walpole était un obstacle à ce qu'on lui rendit son siége à la chambre haute, il fit au ministère pendant dix ans, de 1726 à 1735, une guerre des plus actives de pamphlets et d'articles de journaux. On cite surtout comme ayant exercé une grande influence ceux qu'il fit paraître dans le recueil intitulé The Craftsman. C'est à cetté époque aussi qu’il écrivait sa célèbre Dissertation on parties, regardée comme son chef-d'œuvre. Fatigué, découragé peut-être de l'inutilité de ses efforts pour renverser Walpole, il se retira encore une fois en France, aux environs de Fontainebleau ; et c'est là qu’il composa ses Letters on the Study of history, où, triste précurseur des encyclopédistes, il attaquait de la manière la plus violente les bases même de la religion chrétienne, que précédemment il avait défendue avec beaucoup de talent. C’est dans cet ouvrage, qui ne parut qu’après sa mort, qu’il assimile le Pentateuque anx aventures de don Quichotte. Toute religion révélée n’est à ses yeux qu’absurdité. Dans le Nouveau Testament il distingue l'Évangile de Jésus-Christ de celui de saint Paul : l’un, premier résumé de la loi naturelle et de la philosophie de Platon; l’autre, ramas de doctrines impies. La polygamie lui paraît chose désirable, et il nie l’immortalité de âme.
L'inquiétude naturelle à son esprit et peut-être bien aussi le désir de revoir le sol natal le ramenèrent encore une fois en Angleterre, où, en 1738, il écrivit sous les yeux du prince de Galles persécuté par Walpole, et dont il était devenu l’un des familiers, Zdea of a patriot King. Avant de mourir il eut la satisfaction d'assister à la chute de son ennemi Walpole. Lorsque la mort vint le frapper, en 1751, à la suite
‘d'une longue maladie, il avait depuis longtemps recouvré tous
ses titres et dignités, et il mettait la dernière main à des Considérations sur la situation de la nation. Son second mariage avait été plus heureux que le premier. Il avait tendrement aimé la marquise de Villette; et devenu veuf, il la regretta d'autant plus vivement qu’il n’avait pas la consolation d’avoir des enfants. 11 légua ses manuscrits au poëte écossais Maliet, en le chargeant de publier une édilion de ses œuvres. Mallet s’acquitta fidèlement de la mission qui lui avait été confiée, et fit paraître les œuvres complètes de Bolingbroke, de 1753 à 1754 (5 volumes). Il était difficile que dans un pays si religienx la publication des Zetters on the Study of history ne produisit pas un vif scandale, Aussi le grand jury convoqué à Westminster condamna-t-il à l’unapimité cet ouvrage comme un livre également pernicieux pour les mœurs, la religion, l'État etla tranquillité publique. .Goldsmith l’a réimprimé en 1809, et l’a fait précéder d’une biographie de l’anteur.
BOLIVAR :( Smox) naquit d’une famille distinguée, à Caracas, en 1785. Il fut du petit nombre des créoles auxquels le gouvernement ombrageux de l'Espagne permettait d'alier faire leurs études à Madrid, et, par une faveur plus spéciale encore, il obtint autorisation de visiter le resté de l'Europe. Durant son séjour à Paris, il s’occupa surtout d'acquérir les connaissances nécessaires au guerrier ét à Phomme d’État ; il fréquenta les cours publics, particulièrement ceux des Écoles Normale et Polytechnique, devint l’ami de MM. de Humholdtet Bonpland, et voyagea avec eux en Angleterre, en Italie, en Allemagne.
De retour à Madrid, la tête pleine des institutions qu’il avait admirées parmi nous, il épousa la fille du marquis d'Ustaritz, et revint en Amérique. Tout y annonçait une explosion prochaine. De justes plaintes sans cesse réitérées