‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 235 sur 527 · BOLIVAR · texte numérisé non relu

BOLIVAR

de dictature qu’on lui avait confiée dans des circonstances difficiles. Des murmures lui apprirent qu’il s'était mépris. II s’empressa de réparer ce moment d'erreur, et convoqua une assemblée générale pour le 2 janvier 1814. Là , il rendit un compte scrupuleux de ses opérations et de ses plans, et offrit sa démission. Cette démarche raffermit son pouvoir chancelant : sa démission fut refusée d’une voix unanime, et sa dictature continuée jusqu’au moment où Vénézuéla pourrait être réunie à la Nouvelle-Grenade. Les royalistes, convaincus de l’inutilité de leurs efforts , soulevèrent secrètement les esclaves, et les organisèrent en bandes irrégulières, A la tète de ces malfaiteurs se distinguait le féroce Puy, qui, s’étant emparé de Varinas, y fit fusiller en un jour cinq cents patriotes. Bolivar, exaspéré de ce crime, sortit de son

caractère, et ordonna de mettre à mort huit cents prisonniers

espagnols ; il battit successivement Bovès, le mulâtre Rosette et le chef de guérillas Yanès. Mais ces succès réitérés lui inspirèrent trop de confiance; il commit la double faute d’éparpiller ses forces et de s’aventurer dans de vastes plaines, où la cavalerie espagnole avait tout l'avantage. Battu à son tour, il ne put tenir tête à l'ennemi; il lui fallut lever le siége de Puerto-Cabello et s’embarquer pour Cumana, où il n'amena que des débris. Les Espagnols, vainqueurs, rentrèrent dans Caracas et dans La Guayra.

Toutefois, les désastres de Bolivar ne l'avaient point abattu. Il reparaît à Araguita, dans la province de Barcelone, mais c’est pour s’y faire battre de nouveau. Plus heureux, il s’empare de Santa-Fé de Bogota; mais il échoue devant Sainte- Marthe. Voyant l’inutilité de ses efforts , il joint ses troupes à la garnison de Carthagène, qu'assiégeait Morillo, et s’embarque seul pour la Jamaïque, d’où il espère ramener des secours. Le défaut d'argent multiplia les difficultés ; et quand il revint avec des troupes fraîches, Carthagène s'était rendue, après quatre mois de combats et de privations. Cependant les Espagnols commençaient à trouver dans leur prospérité même le principe de leur ruine. Les colons, humiliés par eux, se détachaient de leurs drapeaux, et le pays se couyrait de guérillas. Ce fut dans ces circonstances, vers la fin de mars 1816, que Bolivar débarqua, à la tête de ses renforts. Il avait avec lui Brion, à qui son dévouement avait mérité le titre de citoyen de Carthagène, et deux batailions de noirs, que le président Pétion lui avait envoyés de Saint-Domingue. L'Écossais Mac-Grégor commandait son avant-garde. Le chef de l’armée libératrice se faisait précéder d'une proclamation où il promettait à tous l’union, l'oubli, la tolérance, l’affranchissement des esclaves. Qui le croirait ? cette proclamation, si propre à exciter l’enthousiasme, n'eut d'autre effet que d’alarmer la cupidité, En vain Bolivar avait donné l'exemple en affranchissant ses nègres et en les rangeant comme volontaires sous les drapeaux de la liberté; les colons de Vénézuéla , qui regardaient leurs noirs comme une propriété, aimèrent mieux être riches que libres, et abandonnèrent celui qui venait les délivrer. Il fut encore obligé de battre en retraite devant les Espagnols. Réfugié aux Cayes, il faillit y périr sous le poignard des royalistes. Mais rien ne pouvait altérer son courage et le faire renoncer à ses projets ; il convoqua un congrès général à l'ile de Margarita, et établit un gouvernement provisoire à Barcelone. Morillo vint l'assiéger dans cette place, et obtint d’abord quelques succès, que Bolivar rendit inutiles en incendiant ses propres vaisseaux. On se battit les trois jours suivants ; enfin, la victoire se déclara pour les républicains, qui s’emparèrent du camp espagnol, et reprirent la supériorité sur tous les points.

Nommé chef suprême de Vénézuéla sur la fin de cette même annce, Bolivar établit son quartier général à Angustura, et poursuivit le cours de ses victoires, secondé par son lieutenant Paez et par sa vaillante cavalerie. Les Espagnols, désespérant de le vaincre, essayèrent de l’'assas-

siner. Un traître, suivi de douze hommes , pénétra de nuit dans la tente du général, qui lui échappa presque nu. Les deux armées étaient également affaiblies. L'affaire de Sebanos de Coxedo, où la victoire resta indécise, termina la campagne de 1818. Le 15 février 1819 Bolivar ouvrit à Angustura le congrès général de la r&ublique; il lui présenta un plan de constitution, et se démit du pouvoir suprême; mais on le pressa de reprendre une autorité qui pouvait être encore utile, et il y consentit. Il avait réorganisé l’armée , il résolut de tenter le passage des Cordillères ; ses troupes éprouvèrent de grandes fatigues dans cette région escarpée, stérile, entrecoupée de torrents. Enfin, ariivé le 1° juillet dans la vallée de Sagamoso, il rencontra 3,500 Espagnols sur les hauteurs qui la dominent, les attaqua avec des troupes inférieures en nombre et harassées, les culbuta , et le soir même Tunja fut en son pouvoir. La bataille de Boyaca lui ouvrit les portes dé Santa-Fé : il fit prisonnier le général en chef Barreizo, et s’'empara d’un millier de piastres laissées par le vice-roi Samana. La Nouvelle-Grenade demanda à s’unir à Vénézuéla, et choisit Bolivar pour son président. Après avoir confié la vice-présidence à Santander, il reprit la route d'Angustura, à la tête de ses troupes. Son arrivée fut une marche triomphale. Le congrès général réunit les deux provinces, sous le nom de Colombie, en l'honneur de Christophe Colomb. Bolivar, vainqueur à Carabobo, le 5 janvier 1820, songeait à poursuivre le cours de ses fravaux , quand la nouvelle de la révolution espagnole parvint en Amérique. Il fit proposer à Morillo de cesser une guerre qui n’avait que trop duré pour le malheur des peuples; Morillo accueillit cette ouverture avec empressement, et un armistice fut conclu à Truxillo. L'Espagne reconnaissait Bolivar comme chef suprême de la Colombie ; mais Bolivar refusa de reconnaître la souveraineté de l'Espagne. Les prétentions étaient trop opposées pour qu’on püût s’entendre. Pendant ces pourparlers , les deux chefs, égaux en loyauté, reposèrent une nuit entière dans la même chambre. Tant que dura la liberté espagnole, les hostilités cessèrent, et l’on ne songea qu'aux négociations ; mais la destruction du système constitutionnel en Espagne et le projet avoué de reconquérir les républiques américaines changèrent la face des choses. Bolivar se prépara de nouveau aux combats. Le général espagnol Moralès, poursuivi par les forces colombiennes réunies, se vit forcé d’aller chercher un refuge dans les murs de Maracaïbo, où il ne tarda pas à être cerné par les républicains.

Une grande contrée restait dans l'Amérique du Sud sous la domination espagnole. Bolivar accepta la glorieuse mission d’aller aider le Péro u à reconquérir son indépendance. Il partit de Popayan le 12 mars 1823, à la tête de 7,000 hommes. La plume essayerait en vain de peindre tout ce qu’il eut à souffrir pendant vingt-cinq jours qu'il suivit la crête des Andes, à travers des rochers, des ravins, des précipices, dont jamais nul pied humain n’avait approché, à travers des forêts, des buissons, regardés comme impénétrables, parmi des herbes épaisses qui dépassaient la tête de ses soldats. L'eau manquait sonvent. Souvent les sauvages égorgeaient les traînards. Enfin, les colonnes commencèrent à se concentrer le 28 mai dans les environs de Pasto , etbientôt cette ville et Quito avaient arboré létendard de l’irdépendance. Bolivar fut accueilli en libérateur par les autorités péruviennes. Ce fut à Lima qu’il apprit que Puerto-Cabello avait cédé aux efforts réunis de ses lieutenants Paez et Bermudez, et que la garnison espagnole avait été embarquée pour Cuba. Les mémorables victoires de Junin et d’'Ayacucho assurèrent la délivrance du Pérou, qu’acheva la reddition de la forteresse de Callao, Mais le poignard du royalisme poursuivait encore Bolivar chez le peuple qu'il rendait à l’indépendance. Le 30 janvier 1825 Bernard Monteagudo, son ami, son confident, fut assassiné en plein jour sur une des places de Lima. Un poignard pareil à-

celui qui avait servi à consommer le crime fut trouvé sur un domestique de Bolivar. :

La nouvelle de la victoire d’Ayacucho ne parvint à Bogota que le 8 février. On y reçut en même temps une dépêche de Bolivar au président du sénat de la Colombie, dans laquelle il déclarait qu’il avait achevé sa mission, et que le temps était venu de tenir la promesse qu’il avait faite de se retirer de la vie publique aussitôt qu'aucun ennemi ne foulerait plus le sol américain. Le congrès tint une séance extraordinaire pour examiner le contenu de cette dépêche. Sa lecture fut suivie d’un morne silence. Enfin un député, se levant, déclara que ce serait un déshonneur pour la nation et un crime pour le congrès d'accepter la démission offerte, et qu’il votait son rejet. Ce vote entraîna tous les autres. Le 10 du même mois, jour anniversaire de la promotion de Bolivar à la dictature péruvienne, le congrès constituant de ce pays se réunit extraordinairement, et le général colombien vint aussi déposer dans son sein la puissance colossale dont il avait été investi. Le président du congrès

répondit au libérateur en le pressant de conserver la dictature; mais Bolivar persista fermement dans son refus. A peine se fut-il retiré que le congrès vota des remerciments à l'armée libératrice, et prorogea la dictature jusqu’au commencement de 1826. 11 voulut élever en outre une statue équestre au libérateur, qui eut le bon esprit de repousser cette marque de flatterie. Le 5 août 1825 les provinces du haut Pérou se constituèrent en État souverain et indépendant sous le nom de Bolivia. L'administration en fut confiée au brave général Sucre, qui s’était distingué dans la guerre du Pérou.

C’est ici qu’il faut placer cette idée féconde de Bolivar d'ouvrir un congrès à Panama, dans cet isthme qui joint les deux Amériques. Il voulait opposer à ces congrès de rois, où se forge si souvent dans l’ancien monde l'esclavage des hommes, un congrès des peuples du nouveau monde soustraits à la tyrannie des rois. Le Mexique, Guatemala, la Colombie, le Pérou, accueillirent cette idée avec empressement, et envoyèrent des députés. Le Brésil et les États- Unis déclarèrent que les leurs n’y siégeraient qu'en spectateurs. L'assemblée devait ouvrir ses séances en octobre 1825; elles ne commencèrent qu’en juin 1826, et bientôt Vinsalubrité du climat amena la dispersion des membres, au grand regret de tous les vrais amis de la liberté.

L'absence du libérateur n'empêchait pas ses compatriotes d’avoir les yeux fixés sur Jui : fous les membres du sénat et de la chambre des représentants de la Colombie s'étant réunis dans l’église de Santo-Domingo , à Bogota, afin de procéder au dépouillement des scrutins pour l'élection du président et du vice-président de la république, la première de ces dignités fut dévolue à Bolivar, qui avait obtenu 583 voix sur 602, et la seconde au général Santander, qui l’occupait déjà. Cette nouvelle fut annoncée au libérateur par son concurrent dans des termes pleins de déférence.

La Colombie semblait jouir d’une paix profonde, les soldats de l'Espagne ne souillaient plus son territoire, le commerce commençait à refleurir, l'éducation publique était encouragée, les institutions libérales se développaient, quand budain la chambre des représentants, consultant moins a politique que le respect dû aux lois, somma le général Paez de venir rendre compte au sénat de sa conduite, Une accusation est instruite contre ce chef. Elle avait pour motif quelques mesures violentes prises par lui relativement au tirage de la milice. Paez reçut l’ordre de remettre le commandement au général Escalona; mais ses troupes s'y opposèrent, et déclarèrent hautement qu’elles n’obéiraient qu’à lui. Les habitants de Vénézuéla prirent fait et cause pour les soldats, et manifestèrent l'intention de former un État séparé , n'ayant qu'un lien fédéral avec le reste de la république. Des excès furent commis à Valence, siége principal de l'insurrection, Paez fut élu président du nouvel État, et le général Escalona arrôté avec son état-major.

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