‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 246 sur 527 · BOMILCAR · texte numérisé non relu

BOMILCAR

Cortès. Le premier, qui était sorti du ministère, y rentra alors, et son passage aux affaires fut un bienfait pour sa. patrie : le calme se rétablit, une discipline plus sévère régna dans l’armée, et la dignité du gouvernement fut sauvegardée en face des menaces d’Espartero. Ne trouvant toutefois qu'un faible appui dans les constitutionnels, et attaqué violemment par les absolutistes et les radicaux, il se vit forcé de déposer son portefeuille, en 1841. 4

La révolution de Janvier aÿant donné la victoire aux absolutistes, Costa-Cabral choisit de nouveaux ministres parmi ses amis politiques , abolit la constitution de 1837, et rétablit la Charte de dom Pedro. Bomfim, qui avait d’abord appelé les provinces aux armes, se laissa éblouir par les promesses de Cabral, et ordonna de cesser toute levée de boucliers; mais il ne tarda pas à reconnaître qu'il avait été joué, et chercha à soulever au moïins'dans les Cortès une opposition violente au ministère. Cependant Cabral en dissolvant l'assemblée ayant enlevé aux septembristes tout moyen de résistance légale, Bomfim quitta Lisbonne avec ses amis, dans l'intention d’appeler aux armes les partisans de la constitution de 1837. à

Trois villes seulement se prononcèrent en sa faveur : Alméida, Portalègre et Torres-Vedras. En vain essaya-t-il de se maintenir dans la citadelle, mal approvisionnée, d’Alméida. Dès le 28 avril il était forcé de capituler et de s’enfuir en Espagne. De retour en 1846, il prenait part au soulèvement de mai, et obtenait du ministère Palmella le commandement d’une division; mais, la reine ayant, le 4 octobre, mis Saldanha à la tête d’un nouveau cabinet, Bomfim et Palmella furent arrêtés dans la demeure royale. Le premier, remis en liberté au bout de quelques jours, courut dans les provinces réchauffer le zèle des insurgés, battit, en novembre, l’armée du gouvernement aux environs de Barcellos, mais fut à son tour défait, le 28 décembre, par Saldanha, à Torres-Vedras, fait prisonnier, traduit devant un conseil de guerre, condamné à la déportation et envoyé en Afrique.

Trompant la surveillance de ses gardiens, il était dans les premiers jours de mai 1847, cinq mois après, au moment de s’enfuir sur un vaisseau anglais, lorsqu'il reçut la nouvelle de l’amnistie qui lui rouvrait les portes de sa patrie, A la fin de 1848 on le retrouve prenant part aux tentatives insurrectionnelles du parti républicain ; mais ce ne fut qu'un éclair passager. L'âge semble avoir enfin calmé l'exaltation de Bomfim, homme plein d’audace et d’ambition, officier d'état-major distingué, qui sur un sol moins capricieusement agité que celui du Portugal eût pu sans peine aspirer à d’éclatantes destinées militaires.

BOMILCAR, général carthaginoïs, à l’aide des alarmes qu’excitaient les progrès d’Agathocle en Afrique, essaya de s'emparer de la souveraineté de sa patrie. Chargé de combattre le roi de Syracuse, voyant Hannon son collègue tué dans un combat, il fit marcher les principaux citoyens contre les Numides, puis , revenant sur ses pas, avec cinq cents complices et un corps de mille mercenaires , il entra dans Carthage vers 308 avant J.-C., et fit main basse sur tout ce qu’il rencontra, sans distinction d'âge ni de sexe, Ses séides l'avaient déjà proclamé roi, quand la population fit pleuvoir sur eux et sur lui, du haut des maisons, une grêle de traits et de pierres. Abandonné des siens, il fut saisi, attaché à une croix, et mourut avec un grand courage,

BOMILCAR, amiral carthaginois, amena quelques renforts à Annibal après la bataille de Cannes’ et vogua ensuite vers la Sicile pour aller secourir les Syracusains. Mais, ayant trouvé l’armée carthaginoïise presque détruite par la peste qui régnait dans cette ile, il retourna dans sa patrie en informer le sénat. Ses concitoyens lui donnèrent cent trente galères, avec lesquelles il parvint en vue de Syracuse ; toutefois, effrayé de l'aspect de la flotte romaine commandée par Métellus, il reprit le large, gagna Tarenle, et abandonna Syracuse aux Romains, vers 209 avant J.-C,

BOMILCAR — BONACOSSI

BOMILCAR, favori de Jugurtha, assassina, par son ordre, en pleine Rome, le jeune Massiva, petit-fils de Massinissa, et, de retour en Afrique, eut une entrevue avec le proconsul Métellus, qui lui promit sa grâce et les faveurs de son gouvernement s’il réussissait à immoler également ou à livrer Jugurtha. En conséquence, Bomilcar conseilla au roi des Numides de se soumettre aux Romains, et essaya ensuite de séduire son favori Nabdalsa. Mais, la trame ayant été découverte, Bomilcar fut mis à mort avec ses complices, vers 107 avant J.-C.

BOMMEL (CorNÉLIUS-RICIHARD-ANTOINE DE), évèque de Liége, naquit à Leyde, le 5 avril 1790, d’une famille catholique qui occupait un rang honorable dans cette ville et qui lui fit donner une bonne éducation, le destinant à l'Église. Ses connaissances variées lui méritèrent la confiance de ses supérieurs ecclésiastiques, qui le chargèrent de la direction d'une des écoles fondées par le clergé néerlandais. 11 fut ensuite nommé directeur du séminaire de Haegeveld, près Leyde, et cet établissement ayant été fermé en 1815, il rentra dans la vie privée. On prétend qu’il se mêla d’une manièreactive, par la publication de plusieurs brochures, aux discussions qui s’élevèrent bientôt au sujet de la liberté de l’enseignement ; cependant il ne cessa pas d’être bien vu par le gouvernement , qui en 1829 , à un moment où la coalition de l'opposition catholique avec les libéraux faisait prévoir une crise décisive, le nomma évêque de Liége. Placé ainsi entre la confiance du roi et les intérêts du parti ultramontain, auquel il appartenait, il chercha avec habileté à ménager l’un et l’autre. Le roi Guillaume lui proposa, ditor, après la révolution belge, de transférer son évéché à Maëstricht ; mais M. de Bommel se prononça alors pour la cause de la Belgique, et il ne tarda pas à acquérir une haute influence sur le parti catholique. Il s’occupa avec zèle de Vorganisation de son diocèse, donna des soins tout particuliers au développement de l'instruction publique, fonda des écoles élémentaires et secondaires , et prit une part active à la création de l’université catholique.

Accusé maintes fois d’avoir influencé l'archevêque de Cologne, Droste de Vischering, il écrivit au ministre de Theux une lettre où il protestait n’avoir jamais eu avec ce prélat de relations ni directes ni indirectes; il fit plus, il défendit à son clergé par une circulaire de s’imimniscer dans les affaires des églises voisines. Comme d’ailleurs M. de Bommel était l'ennemi déclaré de la franc-maçonnerie, le parti libéral voyait en lui son principal adversaire; et de fait sa puissante influence se manifesta dans la question de l’enseignement. Partant de ce principe qu’il n’y a pas d’État sans religion, pas d'enseignement sans une base religieuse, il en concluait que le clergé devait intervenir directement dans l'enseignement donné par l’État. Sa théorie, développée dans de spirituels pamphlets, prévalut en 1842, sous le mi- . nistère Nothomb, qui accorda au clergé une large part dans la direction de l’enseignement ; mais en 1850 on ne laissa plus aux prêtres dans les colléges et les écoles industrielles entretenues en tout ou en partie aux frais de l’État que l’enseignement religieux. Après avoir vainement essayé de soulever le peuple contre la nouvelle loi, les évêques mirent à l’acceptation du clergé des conditions que le gouvernement n’a pas encore pu admettre. Le voyage que ce prélat fit à Rome en {851 avait pour objet ce différend. 11 est mort le 7 avril 1852, avant de l'avoir vu aplani.

BOMONIQUES (mot grec formé de Bwpéc, autel, et véxn, victoire). C’est le nom qu’on donnait à Lacédémone à de jeunes enfants qui dans les sacrifices de Diane disputaient à l’envi à qui recevrait le plus de coups de fouet, et qui les souffraient quelquefois pendant tout un Jour jusqu’à la mort, en présence de leurs mères, qui, dit Plutarque, les voyaient avec Joie et animatent leur constance,

BONACE (du latin bonacia), se dit sur mer de lintervalle de beau temps qui précède l’orage ou qui lui suc-

DIGT. DE LA CONVERS. — T. Ill,

cède : de l’état de l'Océan quand le vent est tombé, qüe le *: ciel est serein, et que les flots sont tranquilles,

BONACOSSI (Maison de). La famille Bonacossi était une des plus puissantes de Mantoue, lorsqu’au treizième siècle elle parvint à la souveraineté.

Pinamonte Bonacossr et Ottonello Zanicalli furent élus préfets de Ja ville en 1272. Quelque temps après, Bonacossi fit assassiner Zanicalli, avec lequel il ne s'était réconcilié que pour arriver au pouvoir. Personne ne soupconna qu'il fût l’auteur de ce meurtre; il continua à gouverner la ville ; mais en 1276 il leva entièrement le masque, et se déclara le maître de Mantoue. Le peuple, ayant couru aux armes pour recouvrer sa liberté, fut défait par les troupes de Pinamonte, qui, étant demeuré vainqueur, punit du dernier supplice les chefs de la sédition, exila les autres et confisqua leurs biens. Guelfe d’origine, il embrassa ensuite le parti gibelin , fit alliance avec les seigneurs de Vérone, de la maison de la Scala , et régna vingt ans environ, sans avoir à combattre de nouvelles révoltes. Son règne fut assez glorieux et signalé par des avantages remportés sur les Bressans, les Padouans et les Vicentins.

Bardellone Bonacossi, fils du précédent, lui succéda. Ce prince, d’un naturel méchant, craignant que son père ne favorisät son frère Taino , s'était emparé, en 1292, de lun et de l’autre, et les avait fait jeter en prison, où Pinamonte mourut, vers 1293. Ilse fit alors nommer seigneu: de Mantoue; et comme son père avait soutenu le parti gibelin, il se jeta dans le parti guelfe, rappelant plus de deux mille exilés, et s’attirant ainsi l’affection du peuple, mais par cela même excitant contre lui les gibelins.

Bottesella Bonacossr, fils d’un autre frère de Bardellone, ayant obtenu l’appui d’Alboin de la Scala, seigneur de Vérone, surprit Mantoue en 1299 , en chassa ses deux oncles Bardellone et Taïino , qui se réfugièrent à Padoue, se fit dé clarer seigneur de Mantoue, et associa à sa puissance ses deux frère Bectirone et Passerino. Il embrassa vivement le parti gibelin, et resserra son alliance avec Alboïn de la Scala. Ilmourut en 1310. Quant à Bardellone, son oncle, qu’il avait chassé, il était mort en 1302, à Padoue, dans une grande pauvreté.

Passerino Bonacossi, associé au pouvoir par Bottesella, sonfrère, lui succéda seul à sa mort. Il dut faire d’abord quelques concessions aux guelfes, permettre leur retour, et recevoir de Henri VII un vicaire impérial. Cependant il ne tarda pas à faire soulever le parti gibelin ; les guelfes furent chassés ainsi que le vicaire impérial. Henri VII le nomma alors lui-même son vicaire, ce qui lui permit d’affermir davantage sa domination et même de l’étendre. En effet, il se fit nommer en 1312 seigneur de Modène. Maïs en 1318 François Pic de la Mirandole lui enleva cette ville. Néanmoins, l’année suivante il pañvint à la recouvrer, et fit enfermer dans la tour de Castellero Mirandole et ses deux fils, qui étaient tombés entre ses mains, et les y laissa mourir de faim. Passerino régnait depuis dix-huit ans avec la réputation d’un habile politique et d’un grand capitaine ; il passait généralement pour le souverain le mieux affermi de l’Italie, lorsqu'un événement imprévu vint le renverser. Son fils François, ayant gravement insulté son cousin, Philippe Gonzague, celui-ci fit un appel à ses parents et à ses amis ; il fut même aidé par Cosme de la Scala, qui conservait quelque ressentiment contre Passerino, à cause de l’importance qu’il avait su acquérir dans le parti gibelin. Les

conjurés surprirent Mantoue le 14 août 1328. Passerino fut

tué comme il cherchait à calmer la sédition, et son fils François , pris et traîné à la tour de Castellero, y fut égorgé par un fils de ce François Pic de la Mirandole qu'il y avait fait mourir de faim. La mort des derniers Bonacossi et la destruction de leur parti permirent à Louis Gonzague de se faire proclamer seigneur de Mantoue et de Modène,

DE FRIESS-COLONNA.

BONALD (Louis-GABRIEL- AMBROISE, vicomte DE), J'ane ancienne famille du Rouergue (Aveyron ), né au Mouna, près de Milhau, dans le Rouergue, en 1753, mort au même eu, en 1840, avait servi d’abord dans les mousquetaires sous Louis XV , et n'avait quitté ce corps qu’à sa suppression , en 1776. Maire de sa ville natale, il devint eñ 1790 président de l'administration de son département; mais dès 1791 il fit remettre aux diverses municipalités une circulaire dans laquelle, rompant ouvertement avec le principe révolutionnaire, il faisait profession du royalisme le plus ardent. Il émigra la même année, et se rendit à l’armée des Princes, qu'il quitta pour se relirer à Heïdelberg et s’y livrer à des travaux politico-philosophiques. Rentré en France au moment du couronnement de Napoléon, après avoir séjourné quelque temps à Constance, M. de Bonald ne retrouva dans sa patrie qu’une très-faible partie des biens qu’il avait cru devoir y laisser, Forcé pour soutenir sa nombreuse famille de mettre à profit ses connaissances , il écrivit dans des recueils périodiques; puis, sollicité par M. de Fontanes, son ami, il accepta une place de conseiller titulaire de l'université impériale. Louis Bonaparte, roi de Hollande, lui ayant proposé de se charger de l'éducation de son fils, il crut devoir décliner cette offre; et la place fut donnée, sur son refus, à l'abbé Paradisi, de Rome. Au mois de juin 1814, le roi Louis XVIIL le nomma membre du conseil de l'instruction publique et le décora de la croix de Saint-Louis.

Élu député de son département en 1815, il fit partie des assemblées législatives suivantes, sans pour cela négliger ses études favorites, auxquelles il n’avait peut-être demandé que des distractions et de nobles plaisirs, et qui, d’elles-mêmes, y avaient ajouté un supplément bien mérité de gloire. A la chambre de 1815, il vota avec la majorité, exprima le désir que les biens non vendus de l’ancien clergé fissent retour au nouveau, s’opposa à tous les projets de réforme électorale, réclama l'abolition du divorce, demanda la suppression de beaucoup de places, parla contre l’aliénation des forêts, soutint les corps suisses qu’on voulait retrancher de la garde royale et de l’armée, réclama un jury spécial pour la répression des abus de la presse et l’établissement de la censure pour les journaux. Ministre d’État depuis 1822, il fut président de la commission de censure. Nommé pair de France en 1823, il se démit volontairement de cette dignité en 1830, en refusant de prêter serment à la royauté de Juillet. Il ne conserva que le titre de membre de l'Académie Française, où il était entré le 21 mars 1816.

[C'est en 1796 que M. de Bonald publia La Théorie du Pouvoir politique et religieux dans la société civile, démontrée par le raisonnement et par l'histoire, ouvrage plein de recherches savantes, d’une métaphysique profonde, auquel on peut reprocher quelques subtilités de raisonnement, qui échappent aux meilleurs esprits intimement convaincus d’une idée première et fondamentale à laquelle ils rattachent tout un système; il leur faut comme assouplir leur argumentation aux exigences de cette idée première, et faire, en quelque sorte, concourir à sa démonstration tous les faits physiques et moraux de la création. Dans ce livre d’une haute portée, M. de Bonald prend place à côté des penseurs et des écrivains les plus distingnés. Définissant le pouvoir politique une application exacte et raisonnée des préceptes de Dieu même à la société civile, il démontre lintime affinité qui existe entre le principe religieux et la bonne administration des États. A l'appui du raisonnement, il invoque le témoignage de tous les âges historiques qui ont langui dans un état de légisiation in- Len ad et souvent barbare, tant que le principe chrétien n’est pas renv féconder la société humaine et la civilisation. Appliquant cette doctrine au nouvel ordre politique qui régnait alors, en France, il y trouve la condamnation des théories que l’on essayail de mettre en pratique, et qui,

BONALD

-servation sociale à une époque de scepticisme et d'incré-

privées des conditions de vitalité que la consécration du principe religieux pouvait seule leur communiquer, lui semblent destinées à prouver, encore une fois, l'impuissance absolue de l’homme, lorsqu'il se sépare de Dieu. Enfin, par une de ces prévisions qui n’appartiennent qu'au génie etaux âmes qui sentent vigoureusement, il entrevoit le rétablissement de la famille des Bourbons comme l’inévitable conséquence et l'unique remède de l’anarchie et de lathéisme, qui ont tout envahi. Il paraît que le coup porta, puisque le Directoire se vengea de l’ouvrage en le proscrivant, faute de pouvoir se venger de l’auteur.

C’est ici le lieu de reconnaître en M. de Bonald un mérite tout personnel et bien grand à nos yeux, c’est de n’ayoir pas désespéré des grands principes d'ordre et de con-

dulité où tout était mis en question, même l'existence de Dieu! Ce noble apostolat M. de Bonald le partagea avec M. de Chateaubriand , dont il devint plus tard le collaborateur dans le Mercure de France, en 1806, et dans le Journal des Débats et le Conservateur, sous la Restauration. Les divers articles dont M. de Bonald enrichit l’un et l’autre de ces recueils révèlent les mêmes qualités et les mêmes taches que sa Théorie du Pouvoir, Avec une hardiesse de vues dont personne ne saurait contester l'élévation, et une déduction des faits presque toujours logique, il se laisse parfois aller, par un entraînement excusable dans un homme aussi spontané, aussi consciencieux, à une argumentation plus systématique que vraie. Dans l'espèce de proscription (et ceci s'applique a presque tout ce qui est sorti de la plume de M. de Bonald) dont il frappe les philosophies et les législations humaines, pour ne laisser debout que la philosophie chrétienne et la législation de Dieu, dont il fui aurait suffi peut-être d'établir la prééminence, il ne considère pas toujours les divers côtés des choses. Trop . absolu dans ses jugements, il lui arrive souvent de voir le tout dans la partie, et de condamner sans restriction ce qui, imparfait sous quelques rapports, échappe sous d’autres à toute critique. M. de Bonald l’a dit lui-même, avec cette force de raison qui donne tant d'autorité à tout ce qu’il a écrit : « Un esprit cultivé est juste ou faux, selon qu’il saisit tous les rapports principaux d’un objet, ou seulement une partie de ces rapports, » Et ne peut-on pas lui reprocher d’avoir négligé quelques rapports essentiels, lorsqu'il argumente contre la philosophie humaine de l’action lente et quelquefois inefficace qu'elle a eue sur la société? De ce que cette philosophie n’a pas toujours moralisé les hommes, ou de ce qu’elle n’a pas précexisté à leur moralisation, elle ne mérite pas pour cela le terrible ana- ‘thème que l’illustre philosophe lance contre elle. Pour n’avoir pas fait tout le bien possible, elle n’en a pas moins fait du bien, et c’est une justice que M. de Bonald éprou- . vera lui-même le besoin de lui rendre lorsque, cherchant plus tard le principe de toute législation, il invoquera le témoignage de la philosophie païenne , et demandera à l’un de ses plus généreux organes la base même du’ principe qu’il veut soutenir.

Quelques années après la Théorie du Pouvoir, M. &e Bonald publia PÆEssai analytique sur les lois naturelles de l'ordre social, qw’il refondit dans son grand ouvrage de la Législation primitive considérée dans Les derniers temps par les seules lumières de la raison, qui parut en 1802. Dans ce livre, remarquable par la force du raisonnement et la méthode qui enchaîne toutes ses parties, l’auteur, après avoir établi successivement : 1° que l’ordre de la société est l’ensemble des rapports vrais ou naturels qui existent entre les êtres moraux, c’est-à-dire entre les personnes de la société, 2° que la science de ces rapports est la vérité morale ou sociale, que la connaissance de la vérité morale forine la raison, que la raison est la perfection de la volonté, que la volonté est la détermination de la:

BONALD

pensée, et que la pensée n’est connue de l’homme que par son expression, 3° que, par conséquent, l’homme privé d'expression eût été privé de pensée, de volonté, de raison, de la connaissance de la vérité, et qu'il eût vécu dans l'ignorance des personnes et de leurs rapports, étranger à toute société, arrive à traiter cette question importante, que tout naquit pour l’homme avec la parole, qui est l’unique et la vraie expression des idées. Et remontant à son origine, il démontre qu’elle n’a pu être d'invention humaine, qu’elle est, par conséquent, venue à l’homme par révélation et transmission, et que dès lors la science des personnes et de leurs rapports, dont la parole est l’unique expressiôn, lui est arrivée par voie d'autorité. Cette question ardue, que Condillac avait traitée un peu légèrement, et qui avait effrayé le génie si entreprenant de J.-J, Rousseau, M. de Bonald l'approfondit avec une logique si serrée, des déductions tellement claires et précises, qu’il amène son lecteur presque invinciblement à admettre comme faits incontes- ‘tables les principes sur lesquels il va construire l'édifice de sa législation primitive. « La souveraineté est en Dieu ou elle est dans l’homme , point de milieu, » dit M. de Bonald. Il n’a pas de peine à établir qu'elle est en Dieu, en montrant la dépendance absolue où se trouve l’homme d’une inspiration ou révélation divine pour avoir la moindre idée en morale, dont il ne sait que ce qu'il a entendu par Les oreilles ou vu par les yeux, c’est-à-dire par la parole oraie ou écrite, transmise d’abord par les pères à leurs enfants, plus tard fixée par l’Écriture, lorsqu'elle commençait à s’effacer parmi les hommes. Donc le premier législateur a été Dieu ; car « comment le genre humain eût-il été jusqu’à la deuxième génération, si la première n’eût eu tous les moyens nécessaires de conservation, entre lesquels Part de la parole, qui donne la connaissance de la parole, est le premier? Car l’homme, dit la souveraine raison, ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole venant de Dieu, ce qui veut dire que les lois sont aussi nécessaires que les aliments pour perpétuer le genre humain. » Or, la loi sociale, transmise à l’homme au moyen de la parole fixée au moyen de l'écriture, par l'autorité de Dieu, doit être vraie. naturelle, parfaite comme son auteur, et nous devons en chercher la connaissance entière dans les sociétés les plus fortes et les plus stables, dans la société judaïque d’abord, puis dans la société chrétienne, qui en est le complément. Confirmant ensuite ces diverses propositions par des arguments solides : « C’est un fait, poursuit M. de Bonald, que le Pentateuque est le livre le plus ancien qui nous soit connu, celui où l’on trouve le plus de hautes pensées, exprimées dans le style le plus simple, et les plus grandes images rendues dans le style le plus magnifique ; c’est un fait qu’il n'existe que chez les juifs et chez les chrétiens; c’est un fait qu’il contient dix lois énonciatives des rapports fondamentaux de la société, lois dont on aperçoit des traces chez tous les peuples de la terre; c’est un fait qu’il n’y a jamais eu de civilisation au monde, c’est-à-dire de raison dans les lois et de force dans les législations, que dans les sociétés juive et chrétienne, les seules de toutes qui n’aient pas eu des lois fausses, absurdes, atroces, contraires à la nature des êtres et de leurs rapports. » Examinant ensuite en détail le Décalogue, il y trouve le germe de toutes ies lois subséquentes qui ont été conformes à la raison, puisque la raison même avait dû présider à sa promuigation ; car, comme dit Bossuet, « Dieu lui-même a besoin d’avoir raison, puisqu'il ne peut rien faire contre la raison. » De là cette conséquence que la loi est la volonté de Dieu et la règle de l’homme, que la légitimité des actions humaines consiste dans leur conformité à la loi générale, venue de Dieu, comme leur légalité dans la conformité aux lois locales; que l’état le meilleur de la société est celui où l’état léga] est légitime, où tout ce quiest bon est loi, et où toute loi est bonne, où enfin, comme le dit J.-J. Rousseau, les lois po-

liliques deviennent -fondamentales parce qu’elles sont sages. Approfondissant ces mots de Bossuet, que la loi chrétienne renferme les principes du culte de Dieu et de La société humaine, « on peut, continue-t-il, avancer comme un fait attesté par l'histoire de tous les temps, qu’à con sidérer l'univers ancien et moderne , il y a oubli de Dieu e oppression de l’homme partout où il n’y a pas connaissance adoration et culte de l'Homme-Dieu, »

M. de Bonald résume ce vaste système en posant les principes suivants, qui sont comme la conséquence forcée de son argumentation : 1° La religion est la raison de toute société, puisque hors d'elle on ne peut trouver la raisôn d'aucun pouvoir ni d'aucun devoir. 2° La religion est donc la constitution fondamentale de tout état de société. 3° La société civile est donc composée de religion et d’État, comme l’homme raisonnable est composé d'intelligence et d'organes. 4° La société civilisée n’est autre chose que la religion, qui fait servir la société publique à la perfection et au bonheur du genre humain. 5° Ainsi, la société la plus parfaite est celle où la constitution est la plus religieuse et l'administration la plus morale. 6° La religion doit constituer l’État, et il est contre la nature des choses que l’État constitue la religion. 7° L'État doit obéir à la religion, mais les ministres de la religion doivent obéir à l’État dans tout ce qu’il ordonne de conforme aux lois de la religion, et la religion elle-même n’ordonne rien que de conforme aux meilleures lois de l’État.

Par cet ordre de relations, en effet, la religion et l'État se prêtent un mutuel appui. Cependant, il faut en convenir, dans la pratique il n’est pas extraordinaire que ces principes aient rencontré une vive opposition, surtout à une époque où quelques faits particuliers pouvaient sinon altérer la confiance que l’on a dans la religion, du moins celle qu’il est nécessaire que l’on ait dans ses ministres, pour qu’ils puissent opérer le bien. Et les préjugés sont encore trop forts, les passions encore trop actives, les méfiances trop vives, pour espérer que celte union intime de l'État et de la religion réalise de si tôt tout le bien qu’a raison d'en espérer M. de Bonald. En attendant, la religion ne perdra rien de son influence sur l'amélioration des hommes en restant dans le sanctuaire. Mon royaume n’est pas de ce monde, a dit Jésus-Christ. En continuant de travailler pour le ciel, le sacerdoce accomplira sa mission céleste, et tout en communiquant aux choses de la terre cette impulsien morale qui est comme le signe constant de sa vocation de civilisation, il n’éprouvera pas la nécessité de s’immiscer dans l'administration civile de l’État, puisqu'il sait par éxpérience que ce serait fournir aux passions un prétexte pour compromettre les fruits de son apostolat. Plaignons l’État s’il abandonne la religion, mais espérons encore que, malgré l'arrêt sévère de M. de Bonald, la religion ne le laissera pas périr, « La religion n’abandonne jamais l’État, mais elle laisse périr l’État qui l’abandonne. » ( Législation primitive, liv. IL.)

M. de Bonald publia en 1814 diverses brochures sur des questions d’un haut intérêt, et il les traita presque toujours avec une grande supériorité de talent. Deux surtout méritent d’être remarquées, celles sur le divorce, où il s'établit l’'énergique défenseur de la sainteté du mariage, et où il démontre que la loi civile doit, dans l'intérêt des mœurs, être en harmonie avec la loi religieuse, et l’autre, intitulée : Encore un mot sur la liberté de la presse, où, tout en admettant en principe la nécessité de cette liberté, il en restreint un peu trop l’usage par les entraves légaies qu’il croit nécessaires d’opposer à l’abus. Mentionnons aussi avec

- distinction ses Mélanges littéraires et politiques, qui of-

frent d’ailleurs le développement constant des doctrines politiques et religieuses de toute sa vie, et arrivons enfin à celui de tous les ouvrages de M. de Bonald où il semble avoir poussé jusqu’à ses dernières limites son merveilleux talent

d'investigation philosophique et de raisonnement, ses Recherches philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales, qui parurent en 1818.

Dans ce livre, qui exigeait une critique habile-de tous les Systèmes philosophiques, M. de Bonald ne reste pas au-dessous de la tâche qu’il s’est imposée, et, tout d’abord, il se demande ce qu'est la philosophie, et comment jusque alors elle a rempli les conditions mêmes de sa dénomination, et jusqu’à quel point elle a servi à l’étude de la sagesse, ou à la connaissance de la vérité. « L'histoire de la philosophie, dit M. Ancillon, ne présente, au premier coup d'œil qu’un véritable chaos : les notions, les principes, les systèmes s’y succèdent, se combattent et s’effacent les uns les autres, sans qu’on sache le point de départ et le but de tous ces mouvements et le véritable objet de ces constructions aussi hardies que peu solides. » Ce jugement un peu sévère, et qui avait besoin d’être modifié pour les services incontestables que la philosophie humaine a rendus à la société, avant que la loi divine eût pu éclairer et perfectionner les anciennes constitutions civiles, M. de Bonald l’adopte sans hésiter, et, dans un rapide examen, qui ne manque ni de justesse ni d’impartialité, il passe en revue les doctrines de la vieille Grèce, qui ont créé presque toutes les autres sectes philosophiques, et dont la diversité n’a fait que s’accroître avec le nombre des maîtres et les progrès des connaissances, si bien qu'aujourd'hui même l’Europe, qui possède des bibliothèques entières d'ouvrages des philosophes, et qui compte presque autant de philosophes que d'écrivains, pauvre au milieu de tant de richesses, et incertaine de sa route avec tant de guides, attend encore une philosophie.

Il examine d’abord les principes de morale enseignés d’inspiration par les premiers poëtes grecs, qui furent en même temps les premiers législateurs, et prouve aisément qu'il y a autant de philosophie dans Isaïe, David ou Salomon que dans Homère ou Hésiode. Passant ensuite en revue les diverses écoles qui se sont partagé l'attention des hommes, il ne découvre ni dans Thalès, dont l’ignorance des véritables causes premières a faussé les doctrines, ni dans Pythagore, dont le mysticisme enveloppait de si épaisses ténèbres les notions les plus élémentaires de la morale et de la politique, les conditions d’un vrai système de philosophie. Il rend justice au mérite extraordinaire de Socrate, qui le premier, par la force de son génie, ou peut-être par la connaissance des livres des Hébreux, déjà répandus en Orient, trouva l'unité de Dieu créateur, conservateur et rémunérateur, et l'immortalité de l’âme. «Le premier des philosophes grecs, dit M. de Bonald, il fit descendre la moralité du ciel , e£ sans doute il l'aurait affermie sur la terre, si le génie d’un homme, quel qu'il soit, pouvait être une autorité pour l'homme et une garantie pour la société. » Platon, fondateur de la première Académie et disciple de Socrate, révéla au monde la doctrine de son maître; il proclama les idées innées, c’està-dire les idées universelles, empreintes dans notre esprit par Intelligence suprême, et chercha à mêler ensemble les opinions de Socrate et quelques-unes de celles de Pythagore. « L'âme, selon ce philosophe, doit juger, et non les sens, et nos idées sont des réminiscences, dont le prototype est en Dieu. » Doctrine, comme on le voit, presque chrétienne, et qui mérita à Platon ce surnom de divin, que personne aujourd’hui même ne songera à lui contester. Mais les esprits ne purent rester longtemps à la hauteur où Platon les avait fait monter. Aristote, chef des péripatéticiens , les en fit descendre, 11 humilia l'intelligence humaine en rejetant les idées innées et en ne les faisant venir à l'esprit que par l'intermédiaire des sens. Puis vint le stoicisme, qui, cherchant à réunir des systèmes opposés, admit la Divinité comme principe efficient, mais la soumit au destin, confradiction choquante, puisque c'était reconnaître pour cause ce qui ne l'était pas. On voit par cet exposé rapide que sur le principe des connaissances humaines les anciens phi-

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losophes flottaient entre l'intelligence suprême et la matière éternelle, comme entre l’esprit de l’homme et ses sens. Cependant la philosophie platoniciénne domina dans la première école chrétienne jusqu’à l'invasion des barbares. Lorsque le christianisme, vainqueur des barbares, eut renoué le fil qui doit rattacher l’avenir au passé dans l’impérissable dornaine de l’intelligence , le goût des études philosophiques dut nécessairement s’emparer de nouveau des hommes, et la discussion, devenant à la mode à une époque où les esprits n’étaient pas encore assez éclairés, dégénéra bientôt en subtilité, et produisit la philosophie scolastique, qui perdit beaucoup de temps à des choses oïseuses, mais qui néaumoins donna de la sagacité aux esprits, de la concision aux langues ; et Leibnitz, juste appréciateur de tout mérite, déclare qu’il y a de l'or caché dans le fumier de l’école. Après des luties pénibles, où l’entendement fit peu de progrès, malgré le renfort de tous les beaux esprits qui, chassés de Constantinople, s'étaient répandus en Italie, et qui avaient porté, au témoignage de Condillac, plus de subtilité que de connaissance dans la philosophie, parut le dix-septième siècle, fécond en grands réformateurs. Bacon en Angleterre, Descartes en France, Leïbnitz en Allemagne, se partagèrent lemondeintelligent, et, se divisant au point de départ, s’engagèrent dans des routes diverses. « Ces trois grands réformateurs, dit M. de Bonald avec une douloureuse amertume, ne se rejoindront plus ! » C’est qu’en effet, comme le prouve l'illustre écrivain , l’esprit humain même le plus heureusement disposé à la recherche de la vérité doit nécessairement payer tribut à la faiblesse humaine, lorsqu'il n’a pour construire tout l'édifice du monde moral que des moyens humains; et qu’ensuite les enseignements de la plus haute sagesse n’ont pas sur les hommes une autorité assez forte, lorsque le principe divin ne leur imprime pas le cachet de l'unité, qui est en même temps celui de la vérité. Aussi Bacon et Locke, son disciple, qui, bien qu’attachés au chris-

tianisme, ne furent pas assez pénétrés de son esprit, finissent

par pencher vers le matérialisme. Descartes, franchement spiritualiste, réforme Bacon, en adoptant les idées innées , qu'il explique d’ailleurs de manière à prévenir les fausses interprétations de ceux qui ont toujours eu soin de ne pas les entendre comme Descartes, pour avoir beau jeu à les combattre. Leïbnitz, grand géomètre, riche de toutes les connaissances humaines, va plus loin que Descartes : il renouvelle le platonisme, mais un platonisme plus épuré, plus savant, plus profond , plus méthodique que celui du disciple de Socrate, et son système, qui peut-être incline un peu trop à l’illuminisme, est incontestablement le plus juste et le plus complet : c’est assez dire qu'il est le plus religieux. Propagé par Wolf, il subit bientôt les attaques d’un autre philosophe, qui commence par rejeter comme insuffisant et erroné tout ce qui a été enseigné jusqu’à lui depuis trois mille ans. Mais le criticisme de Kant, ce nouveau réformateur, annoncé avec emphase, reçu avec fanatisme, débattu avec fureur, n'a produit, en dernier résultat, que des divisions ou même des haines et un dégoût général de toute doctrine ; et, s’il faut le dire, il a tué la philosophie, et peutêtre tout nouveau système est-il aujourd’hui impossible, 1} est à craindre en effet que la raison humaine ne soit condamnée à déraisonner longtemps, si elle aspire à trouver

un crilerium, tellement prompt, tellement simple, qui

puisse, au premier coup d'œil, lui faire discerner la vérité de l'erreur. Jusque là elle doutera, mais douter mène au néant moral et croire est un principe de vie.

« Cependant, ajoute M. de Bonald, dans toutes les sciences physiques il existe un fait a priori, extérieur, primitif, général, évident, qui sert de point de départ à toutes les recherches humaines : ainsi, la ligne droite est la plus courte entre deux points donnés, etc. Pour les sciences morales, il doit aussi exister un fait « priori, extérieur, pris dans l’ordre des choses morales, puisqu'il doit servir

Ce US I —

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de base à la science des êtres moraux et de leurs rapports avec la science de Dieu, de l’homme et de la société, » Et ce fait M. de Bonald le trouve dans le don du langage accordé au genre humain, Il existe absolument a priori, puisqu’on ne saurait remonter plus haut; il existe général et perpétuel, puisqu'on le retrouve partout où il y a deux créatures humaines , quoi qu’en ait pu dire Condillac, avec plus d’esprit que de vérité. Or, la parole, étant un des besoins de la société, n’a pu être laissée aux chances éventuelles de l'invention humaine, et nul doute que ce ne soit un don immédiat de Dieu, comme la vie physique et intellectuelle, dont la parole est l’expression. Dieu, l’homme, la société, voilà les objets de la philosophie : or le don primitif du langage donne une raison suflisante de toules les questions élevées en philosophie sur Dieu , sur l’homme et sur la société. « Pour vivre, dit M. de Bonald, il a fallu que l’homme, aussitôt que créé, püt penser et parler, et reçût d’un être supérieur en intelligence le don merveilleux qui forme l’inexplicable nœud de la parole et de la pensée, de l'esprit et des organes, dans cet accord si intime et si prompt, qui, môlant, sans les confondre, des facultés si opposées, met la parole dans l'esprit et l'esprit sur les lèvres. » Comment en effet admettre un principe moral du monde et reconnaître que l’homme est né pour la société, sans qu’en lui fussent innés les dons nécessaires à l’accomplissement de cette vocation ? D’ailleurs, comment expliquer l’invention humaine du langage, si l’on considère que, selon l'expression de J.-J. Rousseau, la parole a été nécessaire pour établir l’usage de la parole? Le langage est donc un fait a priori et comme l'expression native des idées qui constituent dès sa naissance l’homme moral. C’est un fait général, puisqu'il est partout le même , bien que les idiomes soient différents ; car « dans toutes les langues, dit l’ Encyclopédie , on trouveles mêmes espèces de mots, et ils sont assujettis aux mêmes accidents. » « Le langage se modifie, s'étend, se polit, ajoute M. de Bonald, mais le fond, la constitution du langage, restent les mêmes, aussi invariables que la société, la nature et le temps. » Puis, regardant la parole comme le premier mobile de la civilisation , il cherche dans les idiômes qui ont dù être l'expression des premières idées, et par conséquent des premiers principes sociaux , l’origine de toutes les connaissances humaines et la révélation des premières notions morales, et c’est encore dans la langue hébraïque qu'il trouve ces caractères de primôrdialité et de perfection ; d’où il conclut que la civilisation n’est autre chose que les préceptes de l’ancienne et de la nouvelle loi appliqués à la société civile. .

On suivra aussi avec intérêt M. de Bonald dans le développement de son opinion sur l'invention de l'écriture, qu’il n'hésite pas, après un sérieux examen, à ranger de même parmi les faits révélés à l’homme de toute éternité, et il

sera curieux de la comparer à celle des philosophes qui prétendent que l'écriture, n’étant après tout qu’un moyen artificiel et de convention de décomposer les sons, a fort bien pu être d'invention humaine. C'est d’ailleurs une question controversée, et quiest loin d’être résolue. Quoi qu'il en soit, que l'écriture nous vienne de l’Inde ou de l'Égypte, ou des Phéniciens, ou des Hébreux, qui furent :ongtemps confondus avec les Phéniciens , ou que, selon les rabbins, l'ange Raziel ait enseigné l'écriture au premier homme, c’est toujours un fait que le type des lois écrites pour la société se trouve évidemment, de toute antiquité, dans les livres saints, comme ils renferment tous les principes sociaux qui ont civilisé le monde, et qu’en voyant ces lois écrites, dont l'ancienneté se perd presque dans l’obscurité des premiers âges, on peut se demander quel effort humain a pu opérer, comme d’un seul trait d'imagination , une invention si miraculeuse, comparativement à la lenteur ordinaire des inventions humaines; et peut-être alors sera-t-on amené à dire avec Cicéron et avec M. de Bonald : Ex hac ne tibi

terrena mortalique natura concrelus is videtur, qui so-

| nos vocis, qui infinili videbantur, paucis litterarum

notis terminavit? Dérivant de ces premières données les règles de la physiologie, qui est pour l’homme vivant ce que l’anatomie est pour le cadavre, il définit l’homme une intelligence servie par des organes, définition conforme à celle de Cicéron , et réfute la doctrine erronée et désolante de Saint-Lambert et de Cabanis, qui ne veulent voir dans l'homme qu'une masse organisée et sensible, qui reçoit l'esprit de tout ce qui l'environne et de ses besoins. Puis, analysant le plus bel attribut de l’homme, la pensée, il démontre comment les idées sont en même temps innées quant à leur type, et acquises dans leur expression; que l'âme n’est pas le résultat de l’organisation corporelie, puis qu’il serait absurde d'admettre que la partie la plus noble, et qui doit commander à l’autre, fût, en quelque sorte, soumise à l’organisation de cette dernière : or, comme dit Cicéron, « l'âme commande au corps, comme le roi aux citoyens et le père à ses enfants. » Résumant enfin ce brillant. système , si habilement déduit, il trouve la cause première de la création dans Dieu, qui, dit-il, ne peut exister sans être connu, ni être connu sans exister, les causes finales dans l'harmonie des moyens et des fins, c’est-à-dire dans le perfectionnement moral et social de l’homme, évidemment créé pour la société, et la cause seconde dans l’omme, ouvrage de prédilection de Dieu, qui l’a établi roi de la nature entière.

Enfin, pour achever le résumé de l’œuvre .de M. de Bonald , tout dans l'univers annonce, prouve dessein, intention , intelligence; l’univers matériel et tout ce qu'il renferme appartient à l’espèce humaine et est fait pour son usage. 11 n’y a donc dans l'univers pas plus de Lasard qu’il n’y a de destin. « Le hasard , dit Leïbnilz, n’est que l’ignorance des causes physiques, » et l’on peut dire aussi que ce que l’on appelle destin n’est que l'ignorance des causes morales. « Avec le mot Dieu, dit Cabanis, on ne rend raison de rien. » « Sans le mot de Dieu, réplique M. de Bonald, on ne rend raison de rien de général, et ce philosophe, qui substitue à ce mot ceux de nature, de matière, d'énergie, de kasard, de molécules organiques, ne donne de rien une raison satisfaisante pour ceux qui ne se payent pas de mots. »

Nous nous sommes étendu sur les doctrines de M. de Bonald, parce qu’ilnous a semblé que, faute d’être bien connues, elles avaient été attaquées avec trop de partialité, et c’est un hommage que nous sommes heureux d’avoir pu rendre à la vérité, en même temps que nous avons payé notre tribut d’éloges à l’un des plus profonds philosophes de nos jours et à l’un des esprits les plus sincères et les: plus consciencieusement religieux. Nous dirons peu de chose de son style, dont le mérite est moins contesté, et qui est toujours à la hauteur des matières graves qu'il traite, tour à tour serré, précis, élégant, grave, majestueux, et presque toujours assorti par son principal caractère à la nature des questions qui se succèdent sous sa plume. Quelques personnes cependant ont cru devoir lui reprocher de l'obscurité, d’autres de la prétention à l'originalité et à l'effet. Ce dermer reproche pourrait jusqu’à un certain point être justifié par quelque surabondance de synonymie, et par l’abus de lantithèse, défaut auquel M. de Bonald se laisse quelquefois aller sans s’en apercevoir; mais il serait. injuste de faire de cette légère exception la règle d’un jugement à appliquer au style de l’auteur, presque toujours sage et mesuré, et dont la gravité, plutôt que l’enflure, est le principal caractère. Quant au premier reproche, qui tient, croyons-nous, à la difliculté de suivre tous les raisonnements de l’auteur, qui se lient et s’enchainent avec une précisior et une rapidité extraordinaires, nous n’hésitons pas à le déclarer mal fondé. Mais il y a des gens qui veulent lire un ouvrage de philosophie sans qu'il en coûte rien à leur esprit paresseux, et, faute d’y apporter la dose d’attention suffi

sante, ils ont peine à lier les parties d’un tout dont ils ont souvent négligé de suivre et de méditer les intermédiaires ; \ ientôt ils se perdent dans un labyrinthe dont ils ont oublié le fil; ils trébuchent à des obstacles qu'ils se sont créés eux-mêmes , et leur vanité aime mienx imputer leur déconvenue à l’obscurité de l’auteur qu’à l'insuffisance de leurs efforts. L'abbé J. Berrin. ]

M. de Bonald avait épousé en 1776 Élisabeth de Gui- |

bald ne Coupescure, proche parente du chevalier d'Assas, morte en 1826. De leur union sont nés quatre fils et une fille, Henriette, mariée à M. de Serres, écrivain religieux et monarchique comme son beau-père.

BONALD (Aucusre-HENRt DE), l’ainé des fils de M. de Bonald, publiciste de la même école, secrétaire intime de son père, placé au collége de Saint-Charles de Heïdelberg durant le séjour de celui-ci dans cette ville, rentra avec lui en France, et alla continuer ses études au collége de Juilly, dirigé par les Oratoriens. Volontaire royal en 1815, on le vit en 1816 et {817 poursuivre de ses sarcasmes des hommes qui, grands dans le malheur, n’emportaient dans l'exil que les regrets de leurs concitoyens. Après 1830 il quitta la France, pour aller rejoindre à Fribourg les pères de la foi et les organes du parti légitimiste, et fut dans cette ville un des rédacteurs de l’/nvariable, nouveau Mémorial catholique. En 1832 on le vit déposer ses hommages aux pieds de l’enfant du miracle, puis, de retouren France, se rallier, pour être utile à ses coreligionnaires politiques et ne pas nuire à son frère Maurice, qui aspirait au chapeau de cardinal, Col- ‘laborateur des journaux /a France et l'Univers, il est auteur d’une notice sur son père et de plusieurs brochures, au nombre desquelles on cite l'apologie la plus hardie dont les jésuites aient jamais été l’objet. M. Henri de Bonald est mort le 5 septembre 1848.

BONALD (Vicror ne), frère du précédent, étudia, comme lui, au collége de Heïdelberg, fut nommé recteur de l'Académie de Montpellier quand son père redevint membre du conseil royal de l'instruction publique, et donna sa démissiofi en 1830. Il est auteur de deux ouvrages de l’école de son père, dont l’un traite de la Géologie de Moïse. Une discussion très-vive s’éleva dans l’année 1852 entre lui et le P. Ventura. — Son frère RENÉ, conseiller général du département de l'Aveyron en 1826, avait été nommé précédemment, par intérim, préfet de ce département en 1817 et 1818, durant l'instruction du fameux procès Fualdès.

BONALD (Louis-Jacques-Maurice DE), frère des précédents, né à Milhaud, le 30 octobre 1787, fut destiné dès sa naissance à la carrière ecclésiastique, et fit ses études au séminaire de Saint-Sulpice. A son début, il s’attacha, comme secrétaire particulier, à M. de Pressigny, ancien évêque de Saint Malo, archevêque de Besançon, nommé par Louis X VIII ambassadeur près le Saint-Siége. M. de Pressigny me put achever le concordat, et l’abbé de Bonald, scandalisé de la conduite des prélats italiens, enchevêtré d'ailleurs dans leurs ruses peu édifiantes , s’estima heureux de s'enfuir de la capitale du monde chrétien, en y laissant pour tout souvenir un couvent de religieuses françaises qu’il y avait fondé durant son séjour. Rentré en France, il fut bientôt le prédicateur à la mode du faubourg Saint-Germain ; la réputation du père rejaillit sur le fils : il devint vicaire général de Chartres, aumônier ordinaire de Monsieur (depuis Charles X), aumônier du roi par quartier, et enfin évêque du Puy en 1823.

Dans un procès intenté au Courrier français et an Constitutionnel, la cour royale de Paris ayant cru devoir signaler à la France que la plus grande partie de son clergé professait des opinions diamétralement opposées aux libertés de l’Église gallicane, l’évêque du Puy adressa sur-le-champ au roi une lettre par laquelle il protestait contre cet arrêt, et attaqua avec violence la liberté de la presse , que venait de rétablir Charles X. Plus tard, cependant, par une étrange contradiction, ilsigna une autre lettre au roi, dans laquelle

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