‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 280 sur 527 · BORDEU · texte numérisé non relu

BORDEU

Enchanté de sa réception comme de ses maîtres , encore électrisé d’un premier succès, son esprit ébauchait mille desseins , sa charmante humeur lui donnait accès partout, et son imagination l'y faisait applaudir : ignorant encore et les soucis de l’âme et le fiel de l'envie, les tourments de l'ambition et même ceux de l'amour, le jeune Théophile , à qui son père laissait pour récompense beaucoup de liberté, coula alors les jours les plus heureux de sa vie. Son plaisir était d’accentuer gaiement avec les paysans des Pyrénées le charmant patois des montagnes ; d’autres fois, plus orné de corps et d'esprit, il allait à Eaux-Bonnes et à Baréges étudier les eaux, observer les malades, et toujours il y conquérait des suffrages et y laissait de nouveaux amis; d’autres fois il allait à Montpellier faire un cours, éclaircir un doute, tenter un essai, adresser quelques arguments latins à ses maîtres, devenus ses égaux en attendant pis; puis il revenait à ses eaux pour causer, à sa vallée pour se réjouir et chanter, dans sa famille pour être heureux, pour se voir aimé, car c’est là le vrai bonheur. Un jour on le vit partir pour Paris : hélas! qu’y va-t-il faire? disaient les Béarnais? Bordeu n’avait point le projet de rester à Paris, Après quelque temps, on l'en vit revenir avec le titre de surintendant des eaux minérales de l’Aquitaine, titre bien fastueux; mais après tout Bordeu élait un jeune homme, il aimait les titres : alors c'était une monnaie courante qui avait beaucoup de valeur , et qui, on a beau dire, en a encore aujourd’hui.

Une fois intendant des eaux, Bordeu appliqua tous ses soins à étudier et à faire connaître les sources des Pyrénées. Il rédigea, de concert avec son père et son frère, le Journal de Baréges, pour les médecins; une dissertation latine sur l'usage des eaux thermales des Pyrénées dans les maladies chroniques , à l'adresse des savants et des étrangers ; et enfin des Lettres vives, diffuses, étincelantes d’exagération et d'esprit, naïves comme l'ignorance, chaleureuses comme la persuasion, menteuses et dévergondées eomme le climat; el ces lettres étaient adressées à madame de Sorbério, femme titrée de ce pays-là , qui avait de l’influence par sa fortune et par sa famille, peut-être aussi par son esprit, et certainement par son sexe seul et sa beauté, surtout à cette époque, où tout se faisait en France par les femmes ou pour elles. Ces lettres eurent un grand succès parmi les gens du monde; ct c’est principalement à cet ouvrage que les eaux de nos Pyrénées ont primitivement dù leur vogue et leur célébrité, au reste si légitimes. Bordeu est le poëte des eaux thermales; et c’est peut-être le seul panégyriste qu’on ait cru sur parole, tant son verbe était entraînant!

Partageant son temps entre ses mal:des et ses écrits, tantôt à Pau, où il résidait, tantôt aux sources thermales, dont la réputation l’occupait autant que la sienne, Bordeu, arrivé à trente ans, en 1752, après six années de doctorat, quatre de pratique et de surintendance, s'étonna tristement de se voir avec tant de zèle et après tant de fatigues, presque aussi inconnn hors du Béarn et du Languedoc qu'il létait au jour de sa réception. Lui, qui aimait la gloire et qui se croyait fait pour elle, lui qui l'avait rêvée grande et prompte, et sans tenir compte ni de l’indifférence du public à tresser des couronnes, ni du nombre de ceux qui songent à les ceindre, son obscurité de trente ans l’humilia , et pour la première fois il pensa à Paris. En effet, c’est à Paris que se font les réputations, c’est là que se tient la grande et perpétuelle joûte de l'esprit avec ses juges, ses spectateurs, leurs murmures, leurs froideurs ou leurs applaudissements ; c'est là qu’on s'éclipse si l’on échoue, qu’ on brille et qu’on règne si l’on est vainqueur; mais là aussi est l’envieuse rivalité et Le sénat permanent des coteries. Bordeu n’y songea point, et fl vint à Paris. 11 adressa en patois des Adieux touchants à la tranquille vallée d’Ossau. 11 aurait dû faire aussi ses adieux au bonheur.

Arrivé à Paris, il publia ses Recherches sur les Glandes, ouvrage de saine doctrine, dirigé contre les chimistes et

les mécaniciens, où l’on trouve l’origine d’une théorie des sécrétions , qui règne encore de nos jours. Celte publication remarquable l’ayant mis en rapport avec les littérateurs et les savants de l’époque , il composa quelque temps après, pour l'Encyclopédie de d’Alembert et de Diderot, dont on le nomma collaborateur, un grand article sur les Crises, petit ouvrage plein de faits et de recherches judicieuses. Bordeu envoya presqu'en mêrne temps à l’Académie de Chirurgie un mémoire sur les écrouelles, qui fut couronné. Quant à la pratique, Bordeu éprouva mille tracasseries. Son titre de docteur de Montpellier ne lui donnant pas droit. d'exercice dans la capitale, des confrères judicieusement jaloux entravèrent ses desseins. Bordeu, toujours courageux. et infatigable, prit le parti de subir de nouveaux examens. pour obtenir le diplôme indispensable, Il composa à cette occasion trois dissertations latines, l’une sur la Chasse considérée comme l'exercice Le plus salubre ; une autre sur Les Eaux minérales de l’Aquitaine, une autre enfin pour prouver que toutes les parties du corps concourent à la digestion. Bordeu voulait dire que toutes y sympathisent ou y compatissent. Quelque temps après il fut nommé médecin de l’hôpital de la Charité, avec le titre d’inspecteur créé exprès pour lui; car il aimait encore les titres, ne prenant pas garde que cette innocente puérilité doublait le nombre de ses ennemis et ne faisait qu'elgrie et envenimer leur jalousie implacable. ' Maintenant, médecin d'hôpital, humilions bien nos envieux, faisons encore quelque découverte! Douze ans auparavant (1743) , Solano de Lucques avait fait sur le pouls les observations les plus importantes et les plus nouvelles. Bordeu résolut de vérifier ces observations et d’en agrandir le champ. Il ne voulait ni calculer le pouls, comme Érophile, ni le noter en musique comme les Chinois; il n’ambitionnait même pas de renouveler ou les miracles d'Érasistrate sur Antiochus, ou les merveilleux prognostics de Galien ; il voulait simplement savoir le vrai, et il avait décidé de le dire. Solano avait découvert que le pouls dicrote ou rebondissant indique des hémorrhagies du nez ou de la poitrine ; que le pouls in{ermillent présage ou dénonce des dérangements du ventre, etc. Bordeu poussa ses recherches beaucoup plus loin : il prétendit distinguer le pouls des maladies supérieures d'avec le pouls des maladies inférieures au diaphragme; il décrivit même le pouls du nez, celui de la gorge, des poumons, de l'estomac, des intestins , de l'utérus, du foie , le pouls des hémorrhoïdes , etc. Et même. il faut le dire, îl poussa si loïn ses recherches, il les rendit si subtiles, si métaphysiques, que c’est à son "bel ouvrage qu’il faut reprocher l'indifférence actuelle des médecins français en ce qui regarde les signes tirés du pouls, nonobstant la conviction contraire des malades. Toutefois l’ouvrage de Bordeu fit beaucoup de bruit. On en parla aux bureaux de l'Encyclopédie; le Mercure en donna l'analyse; Voltaire, concevant de l’inquiétude pour sa santé, restreignit ses énormes doses de café, et fut en conséquence quelques années sans donner de nouvelles tragédies : la première qu’il publia ensuite n’était même qu’une tragédie en prose et traduite (Socrate). Mais le grand effet qu’eut cette production fut pour les rivaux de Bordeu. Bouvart, le plus passionné de tous , lui dont la hideuse figure portait une cicatrice affreuse, « qu’il s'était faite, disait Diderot, en maniant mala-droitement la faulx de la mort,»Bouvart accusa Bordeu d’avoir volé les bijoux d’un riche malade qu’il conduisait aux eaux minérales, et qui était mort dans le voyage. Thierri (dit Richerand) eut assez de crédit pour faire rayer le nom de Bordeu de la liste des médecins de la faculté, et il fallut un arrêt du parlement de Paris pour le rétablir dans la jouissance deses droits. Telle était même l’odieuse conduite de ses ennemis, qu'il n'aurait pu visiter ses maladoz

sans danger pour sa vie, si le prince de Conti ne lui eût prêté, pour courir la ville, son équipage et sa livrée.

Toutes ces persécutions, loin d’attiédir le zèle de Bordeu, ne firent que le rendre plus fervent. Il publia successivement des Recherches sur la Colique métallique des Peintres, ou du Poitou; les Recherches sur l'Histoire de la Médecine, à l'occasion de l’inoculation , dont il était lechaud partisan ; d’autres Recherches sur le Tissu Muqueux ou Cellulaire, ouvrage qu’on peut regarder comme le premier mais imparfait modèle de l’Anatomie générale de Bichat; enfin, des Recherches sur les Maladies chroniques, dont la cinquième partie, aussi éloquente que singulière, est consacrée à l'analyse médicinale du sang.

Les ouvrages de Bordeu sont très-remarquables , non par la méthode (il en avait peu ), mais par les aperçus, par la netteté des idées , par Ja pureté de la diction , par des pensées ingénieuses, Bordeu était contemporain de Voltaire : il respirait le même air que lui , il voyait la même société, assistait aux mêmes abus, et de plus il lisait ses œuvres ; aussi peut-on dire qu'il fut le Voltaire des médecins de son temps. S'il eût été moins étourdi, plus ami de l’ordre, moins surabondant , plus sobre de faits etde citations, plus réservé dans le choix des idées, moins confus dans ses plans, on pourrait le placer sans scrupule à la tête des écrivains de la médecine. On le lit encore avec plus de plaisir et plus de fruit que la plupart des auteurs qui lui ont survécu ou succédé. Cela tient principalement à ce qu’il est par-dessus tout historien et philosophe, qualités qui vieillissent moins que celles de systématique, de savant ou d’érudit. Si l’on met de côté son antipathie pour les mécaniciens et les chimistes, Bordeu est de toutes les écoles, il s'arrange de tous les systèmes , il trouve à puiser et à penser dans tous : il est essentiellement écleclique, c'est-à-dire choisissant.

Peu d’auteurs sont aussi difficiles à citer que Bordeu : à chaque page, c’est un trait qui frappe, une pensée qui s'empare de l’attention, une expression qui enchante Pesprit ou qui invite à réfléchir; peu d'écrivains possèdent aussi bien que lui l’art des alusions. Est-il question de la médecine? C’est, dira-t-il, une coquette qui, à présent qu’elle est vieille, prend des ornements, des parures ; elle était simple dans sa jeunesse, et voilà comme l’aima Hippocrate, son premier amant, Veut-il blâmer l’abus de la saignée, trop préconisée par Chirac, trop autorisée par ses idées si exclusives d’inflammation universelle? J'ai vu un moine, dit Bordeu , qui ne mettait point de terme aux saignées : lorsqu'il en avait fait trois il en faisait une quatrième, par la raison, disait-il, que l’année a quatre saisons, qu'il y a quatre parties du monde, quatre âges, quatre points cardinaux. Après la quatrième, il en fallait une cinquième, car il y a cinq doigts à la main. A la cinquième il en joignait une sixième; car Dieu créa le monde en six jours. Six! il en faut sept; car la semaine a sept jours, comme la Grèce eut sept sages. La huitième sera même nécessaire, parce que le compte est plus rond. Encore une neuvième, quia.. numero Deus impare gaudet.

Ce serait à ne pas finir si l’on voulait citer de Bordeu tout ce qui mérite le souvenir, non-seulement des médecins, mais même des gens de goût. Son parallèle de Boerhaave avec Asclépiade, sa critique modérée, mais si judicieuse, de Locke et de Descartes, ses allusions au sujet de saint Athanase, accusé d’avoir brisé un calice de verre ; enfin, sa revue d’une bibliothèque de médecin de campagne , sont des morceaux d’un grand mérite, qu'un homme du monde lirait eertes avec autant d'agrément et avec plus de fruit que beaucoup de nos ouvrages de littérature légère. Quand on lit Bordeu on se surprend faisant des oreilles à toutes les pages, comme s’il s'agissait des Leltres persanes , des romans de Voltaire ou de De Natura Deorum de Cicéron, En quelque <ndroit qu'on ouvre un livre de Bordeu, on est sûr de trou-

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