BORGIA
diadèmes de l'Espagne, se plaignait de cette dispense , et César Borgia ne tarda pas à reconnaitre que ce différend nuisait à ses projets de mariage. Il rejeta cet acte du souverain pontife sur l'archevêque Floride , secrétaire des brefs, l’accusa de lavoir falsifié, le fit secrètement engager à s’avouer coupable, en-lui promettant sa liberté et son avancement; et quand le malheureux archevêque eut consenti à prendre sur lui cette faute du pape Alexandre, César Borgia le fitmourir dans un cachot, et s'empara de tous ses biens. Le mariage qu'il attendait pour prix de ce nouveau crime fut refusé par le roi de Naples, et le cardinal Valentin garda pour cette fois sa barrette.
L'avénement de Louis XII à la couronne de France lui fournit l’occasion de réparer cet échec, et il s'empressa de la saisir. Ce roi poursuivait en cour de Rome la cassation de son mariage avec Jeanne la Boiteuse, filie de Louis XI. Le pape y consentit, et chargea son fils César d'aller porter à Paris ke bref qui rendait la liberté à Louis XII. Ce prince de l'Église étala dans ce voyage et pendant son séjour dans la capitale de France le faste le plus irnpertinent. 11 ne ferrait ses chevaux qu'avec des fers d’or et les faisait attacher par un seul clou pour les perdre. Louis XII ne fut pas ingrat. Grâce à lui, César Borgia put enfin quitter la barrette pour l'épée; il renonça au titre de cardinal Valentin pour celui de duc de Valentinois, reçut avec ce duché un revenu de vingt mille francs, une compagnie de cent rnces avec une rente pareille, et le 10 mai 1499 il épousa enfin une autre princesse Charlotte , sœur de Jean d’Albret, roi de Navarre. Rentré en Italie, à la suite de Louis XII, qui revendiquait les droits de sa grand’-mère Valentine de Milan, le nouveau due de Valentinois, enhardi par la protection du grand monarque, reprit le cours de ses homicides et de ses usurpations sur les grandes familles romaines. Le roi de France lui donna même deux mille chevaux et six mille fantassins pour assurer son triomphe et sa fortune, et il commença par la prise d’Imola, de Forli et de Césène, patrimoine de la famille Riario, alliée du pape Sixte IV. Il n’épargna pas même son beau-frère, et lui prit la seigneurie de Pesaro. Mais, s'étant emparé à la même époque des biens de la famille Cajétan, il les livra à sa sœur Lucrèce, pour la consoler de cette perte, en exigeant toutefois qu’elle payât 80,000 ducats à la chambre apostolique : c’était les donner à César Borgia lui-même; car il puisait à pleines mains dans le trésor de l'Église, où la simonie et l’astuce papale engouffraient toutes les richesses de la chrétienté. Le duc de Valentinois s’empara bientôt de Rimini sur Malatesta, de la principauté de Piombino sur le seigneur d’Appiano, et se fit rendre hommage par le peuple de l’île d’Elbe. Arrêté devant Faenza par Manfredi, il la réduisit par famine, et, malgré la capitulation de ce seigneur, il le fit mourir avec son frère. Trop faible encore pour lutter contre le duc d’Urbin, il eut recours à la plus noire perfidie pour le faire tomber dans un piége : sous prétexte de conquérir la seigneurie de Camerino sur Jules de Verano, il persuada au duc d’Urbin, feudataire du saint-siége, de lui prêter ses canons et ses soldats, en lui promettant le partage de sa nouvelle conquête, se servit de ce renfort pour déposséder le due lui-même de ses États, prit ensuite Camerino pour lui seul, et fit étrangler Jules de Verano avec ses deux fils, pour être plus sûr d’en conserver l'héritage.
Tant de larcins ne suffisaient pas à son ambition désordonnée ; il lui fallait la Romagne, la Toscane, l’'Ombrie, la Marche d’Ancône, et son père lui promettait le titre de roi dès que ces États seraient passés dans ses mains, 11 fomenta des troubles dans Florence pour en chasser les Médicis, et fit sommer Bentivoglio de lui livrer la ville de Bologne. Mais Louis XII, qui commençait à rougir de son protégé, lui défendit de passer outre, et prit Florence et la Romagne sous sa protection. Cette déclaration du roi de France enhardit les ennemis de la maison pontificale ; ils coururent
aux armes. Le duc d’'Urbin renfra dans son duché; Jean de Verano, frère de Jules, reprit Camerino, et César Borgia eut à se défendre contre une foule de révoltes, Il enrôla alors trois mille Suisses sous ses drapeaux, contraignit ces deux seigneurs à lui céder une seconde fois sa conquête, intimida ou séduisit le reste des insurgés, enleva Sinigaglia à François-Marie de la Rovère, frère du cardinal Julien, et le 31 décembre 1402, ayant réussi à s'emparer de quelques barons, il les fit mettre à mort. Le pape, entré dans ce complot, faisait saisir et tuer en même temps dans Rome plusieurs chefs de la famille Orsini. Le seul cardinal des Ursins fut épargné, mais renfermé dans le château Saint- Ange ; il n’en sortit qu'après avoir signé la capitulaltion de toutes les places qui formaient le patrimoine de sa maison. César Borgia, rentré dans la capitale , n’y garda plus de mesures. Environné de gardes et de concubines, disent les historiens du temps, il soumettait tout à ses caprices. On tuait, on massacrait, on empoisonnait, on jetait dans le Tibre tous ceux qui lui déplaisaient; on confisquait les biens et les meubles de ceux qu’il condamnait; le cardinal François Borgia, son cousin, devint une de ses victimes; Pandolfe Petrucci de Sienne, Paul Baglioni de Pérouse, ne lui échappèrent que par la fuite avec une foule d’autres barons.
Tant d’exactions n'avaient assouvi ni son ambition ni sa cupidité, 11 forma le projet d’empoisonner quatre des plus riches cardinaux dans un festin qu’il leur fit préparer dans la vigne de Cornetto, l’un d’eux. Mais le ciel parut enfin las de tolérer les attentats de cette famille, et le crime tourna contre ses auteurs. Soit erreur, soit trahison, le poison qu’il avait jeté dans le vin, lui fut servi, ainsi qu’à son père. Le pape en mourut sur-le-champ , et César Borgia ne fut sauvé que par sa tempérance, seule qualité de ce misérable. 11 n'avait bu, suivant sa coutume, que de l’eau rougie, et la dose de poison , ainsi déiayée, ne fut pas assez forte pour en délivrer le monde. Transporté malade au Vatican, il ne démentit dans cette circonstance ni sa cupidité ni sa présence d'esprit. Don Micheletto, son lieutenant, obligea le cardinal Casanova de lui livrer les clefs du trésor pontifical, et il fit emporter dans ses coffres les cent mille ducats qui s’y trouvèrent. Ses troupes environnèrent le palais pour le défendre contre les vengeances de ses ennemis, qui se réveillaient de toutes parts. Les seigneurs de la maison de Colonne, protégés par Gonsalve de Cordoue, reprirent leurs terres de l’Abruzze, dont le duc de Valentinois s'était aussi emparé, et s’avancèrent vers Rome; le duc d’Urbin reconquit sa seigneurie, ainsi que François de la Rovère, les fils de Vitelli, les seigneurs de Piombino, de Camerino et de Pesaro. Les Vénitiens armèrent en même temps pour appuyer les barons romains, et, sous la protection de leurs armes, Paul Baglioni rentra dans Pérouse avec le reste des Ursins et les comtes Petigliano et Alviano.
Mais pendant que les ennemis de César Borgia le dépouillaient au dehors de Rome, il restait maître du Vatican et du château-Saint-Ange, avec douze mille hommes, et profitait pour se maintenir des divisions qui se manifestaient dans le conclave. La faction espagnole , soutenue par Gonsalve de Cordoue, par les Ursins et par les Colonne, avait à lutter contre la faction de France, qui portait le cardinal d’Amboise. Gonsalve avançait du côté de Naples, et Louis XII du côté de la Romagne. César Borgja balança la force des deux factions qui le sollicitaient avec une ardeur égale, et se décida pour Louis XII et le cardina d’Amboise, espérant trouver en eux des protecteurs plus puissants. Mais les Ursins ayant rassemblé leurs troupes dans Rome, et la guerre civile paraissant imminente, les cardinaux et le peuple obtinrent des deux partis qu'ils sortiraient de la capitale pour laisser plus de liberté à l'élection. Cet accord fut fatal à d’Amboise et à Borgia, qui se vit abandonné par une grande partie de ses troupes. Un pape vieux et infirme fut élu , et prit le nom de Pie III. Borgia
sentit que ce vieillard ne pouvait vivre longtemps, et , prévoyant la nécessité d’une élection nouvelle, ayant intérêt à l'assurer à son parti, il obtint un sauf-conduit du pontife, et rentra dans Rome avec un millier de soldats. Altaqué dans son palais par les Ursins, il fut assez heureux pour se réfugier dans le château-Saint-Ange, et s’y rendit encore assez redoutable pour être ménagé par le plus fier de ses ennemis, lorsque, après un pontificat de vingt-six jours, Pie II eut laissé le saint-siége vacant. L'influence du duc de Valentinois sur les cardinaux espagnols de la création d’Alexandre VI ayant déjà repris toute sa force, le cardinal de la Rovère, l'un des prétendants à la papauté, crut devoir se réconcilier avec lui pour arriver au but de son ambition; et il eut recours aux dissimulations les plus infâmes. 11 poussa la perfidie jusqu’à faire entendre à César Borgia qu’il était son propre père, que, pendant une absence d'Alexandre VI, alors cardinal, il avait eu les faveurs de Vanozza, et que lui, César, était né de cet adultère. Borgia crut ou ne crut pas à cette filiation; mais il feignit d’y croire, pour se ménager l'amitié du pape futur, qui lui probe la charge de gonfalonnier et de général des troupes de l'Église.
La perspicacité du fils d'Alexandre VI se trouva en défaut : HI fut dupe et victime de ces artifices. Dès son exaltation La Rovyère ou Jules 11 eut encore l’air de tenir sa parole en confiant au duc de Valentinois le soin de défendre la Romagne contre les Vénitiens, qui venaient de s'emparer de Faenza, et qui menaçaient les autres places où César Borgia avait mis des gouverneurs dévoués. Mais à peine fut-il embarqué à Ostie, sur les galères de l'Église, que deux cardinaux s’y présentèrent pour exiger de lui la remise de ces mêmes places. Borgia, indigné, se refusa vainement à cette restitution : trahi par ses troupes, il fut forcé d’y consentir. Cependant les gouverneurs de Césène, de Forli et de Bertinoro ayant refusé de rendre ces citadelles , Jules I parut se relâcher de sa sévérité. 11 négocia avec son prisonnier, le fit transporter dans le château d’Ostie, sous la garde du cardinal Carvajal , en lui promettant la liberté dès que les places seraient rendues. Ce traité fut exécuté, non par le pape, mais par le cardinal, qui ne voulut point charger Jules IT d’une nouvelle perfidie. Borgia se retira enfin auprès de Gonsalve de Cordoue, qui, après l'avoir comblé d’honneurs, le trahit comme les autres, et l’envoya en Espagne, où le roi Ferdinand le fit enfermer dans le château de Medina-del- Campo. 11 y resta trois ans, et ayant alors réussi à s’échapper, il se réfugia en 1506 à la cour de Jean d’Albret, son beau-frère. à
Les historiens varient sur l'époque de sa mort : les uns la placent en 1507, les autres en 1513 ou 1516 ; mais l’événement auquel ils la rattachent, ayant une date plus cerfaine, ilest probable que c’est le 12 mars 1513 qu'il périt d’un coup de feu devant le château de Viane, pendant la guerre que Jean d’Albret, roi de Navarre, soutenait contre Ferdinand le Catholique. Cette mort fut trop glorieuse pour un pareil monstre, dont l’échafaud eût fait justice. Nous tremblons de faire injure aux lettres en ajoutant qu'il les cultivait avec succès, et qu’il protégeait les savants et les poëtes. Son histoire particulière a été écrite par Tomazi, et son portrait existe à Florence. La peinture n’a jamais conservé les traits d’un scélérat plus consommé. II était né, disent les moralistes italiens, pour rendre à son père le service d'être plus criminel que lui, et pour épargner au saint-siége la honte d’être possédé par l’homme le plus méchant de son siècle. VIENNET, de l’Académie Française,
BORGIA (Lucrèce), fille d'Alexandre VI et sœur de César Borgia, passe généralement pour avoir été la maitresse de son père et de ses deux frères, imputation qui a été, cependant, repoussée par Roscoe. Au moins, les journaux apostoliques eux-mêmes donnent-ils des preuves incontestables de l’excessif déréglement de ses mœurs. Elle