BERNADOTTE
la scène politique jusqu’au 18 brumaire. Vingt-cinq jours après, Bonaparte débarquait à Fréjus; un mois plus tard, il n’y avait plus de Directoire, et Sieyès était réduit à annoncer que la France avait un maitre.
Il est douteux que Bernadotte ait été dans l'entière confidence de ce complot. Ilne pouvait cependant ignorer qu’un changement dans le gouvernement ne fût prochain. Si l’on en croit certaines relations , il aurait dit à Napoléon Bonaparte : « Je conçois la liberté autrement que vous, et votre plan la tue. Je ne suis que simple citoyen; depuis trois semaines, j'ai ma retraite comme militaire; mais si je reçois des ordres de ceux qui ont encore droit de m’en donner, je combattrai toute tentative illégale contre les pouvoirs établis. » Il fut même un temps, dit-on, où non-seulement il avait conspiré pour le renversement de Bonaparte, mais où il s'était même efforcé à plusieurs reprises et vainement de pousser à une résolution Moreau , toujours mécontent , toujours faible, toujours indécis et toujours compromis. Un soir, à un bal, à la suite d’une longue conversation, il lui aurait dit : « Vous n’osez prendre la cause de la liberté. Eh bien! Bonaparte se jouera de la liberté et de vous; elle périra malgré nos efforts, et vous serez enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu. » D’un autre côté, son beau-frère Joseph Bonaparte affirme l'avoir rencontré quelques jours auparavant chez.Napoléon, et lui avoir dit en se retirant avec lui : « Allons, Bernadotte, convertissez le général Jourdan ; il faut qu’il soit des nôtres. » A quoi Bernadotte aurait répondu : « Je tächerai, mais je crains que ce nesoit difficile. »
Quelques personnes expliquent par le souvenir d’une ancienne passion mal éteinte dans le cœur de Bonaparte le pacte constamment heureux que l’époux de mademoiselle Désirée Clary sembla avoir fait avec la fortune, une fois que Napoléon fut devenu tout-puissant. Quand en effet l’empire arriva, les grandeurs, les dignités et les dotations plurent sur le républicain Bernadotte, qui devint successivement maréchal de l'empire et prince de Ponte-Corvo, malgré les justes motifs de mécontentement qu’il donnait souvent à l’empereur. Une influence secrète et mystérieuse le soutint évidemment alors contre les volontés même de Napoléon, pour qui Bernadotte dissimulait mal sa jalousie, pour ne pas dire sa laine.
Après la campagne de Prusse, Bernadotte fut mis à la tête d'un corps d'observation placé au nord de l’Allemagne, et établit son quartier général à Hambourg. Les pleins pouvoirs dont il était revêtu, l'importance de sa position, tout concourait à donner à son état-major une pompe, un air de cour, qui durent vivement fixer les regards des habitants du Nord, déjà fascinés par l'éclat des triomphes de la grande armée, auxquels le prince de Ponte-Corvo, comme les autres maréchaux, avait eu une part si brillante,
Pendant que le vice-roi de Napoléon trônait à Hambourg ou dans les palais du pauvre roi de Danemark, une des plus singulières révolutions dont l’histoire fasse mention venait de précipiter du trône de Suède Gustave IV. La nation, dont il avait méconnu les droits et compromis l'existence politique par ses rodomontades contre-révolutionnaires, le fit abdiquer, au détriment de sa descendance directe, en faveur de son oncle le duc de Sudermanie, qui prit les rênes du gouvernement sous le nom de Chariès XIII. Ce prince n'avait jamais eu d'enfants et n’était pas d’âge à en espérer; il fallait dès lors lui choisir un héritier, La diète élut à une immense majorité le prince Chrétien-Auguste de Holstein- Augustenbourg, dont la nation suédoise avait eu lieu d'apprécier les rares qualités, et qui sortait de cette illustre maison de Holstein qui a donné des souverains à la Suède, au Danemark et à la Russie. Charles XIII était trop affaibli par l’âge et les infirmités pour pouvoir soutenir le poids d’une couronne; aussi le prince royal régnait-il sous son nom. Six mois s'étaient écoulés depuis l'élection du prince de Holstein, et déjà on parlait avec assez de certitude d'un
projet de mariage entre lui et une des nièces de l’empereur des Français, quand le peuple suédois apprit un jour que l'homme en qui reposaient toutes les espérances de la patrie venait de périr mystérieusement en se rendant d'Helsingbourg à un camp de plaisance formé en Scanie. Cette catastrophe jetait la Suède dans un crise analogue à celle d’où l'avait tirée l'élection du prince Chrétien-Auguste, Pour
pas prolonger un état d'incertitude qui pouvait devenir fata à la sécurité du pays, la diète résolut de procéder à l’élection d’un autre candidat à l'héritage de la couronne. Le frère ainé du prince Chrétien-Auguste , le duc alors régnant de Holstein-Augustenbourg, réunissait en sa faveur la majeure partie des voix qui avaient porté son frère; son éleclion paraissait certaine, quand l'ambition d’un tiers, le roi de Danemark, qui se portait ouvertement candidat, révant &nsi la réunion des trois couronnes, vint la contrarier. Les intrigues se croisèrent et se multiplièrent au sein de la diète,
Ce fut alors que quelques membres mirent pour la première fois en avant le nom du prince de Ponte-Corvo, de Bernadotte, Tout autre maréchal d’empire qui aurait été investi à cette époque du même commandement à une distance si peu éloignée du théâtre où s’agitaient ces graves intérêts aurait eu, dit-on, le même honneur. On assure en effet que l'élection du prince de Ponte-Corvo n’était qu'un mezz0 lermine trouvé alors par quelques habiles de la diète à l'effet de gagner du temps et de repousser par une fin de non recevoir les instances par trop pressantes d’un candidat qui avait trouvé commode de faire arrêter son compétiteur pour l'empêcher d’être élu. On comptait que l’orgueil de Napoléon ne consentirait jamais à l'élévation d’un de ses lieutenants à un trône qu’il ne tiendrait ni directement ni indirectement de sa munificence, puisque son ministre à Stockholm avait travaillé publiquement et avec ardeur dans les intérêts du roi de Danemark. On se trompa. Napoléon, comme tous les hommes qui sont partis de bas et sont parvenus bien haut en peu de temps, croyait à la fatalité. Aussi , quand le prince de Ponte-Corvo, que la nouvelle de son élection surprit à Paris, vint lui en faire part, s’il hésita un instant sur le parti qu’il devait prendre dans cette occurrence, s’il essaya, mais en vain, de ne laisser partir Bernadotte qu'après lui avoir fait signer l'engagement de ne porter jamais les armes contre la France, ce fut pour s'écrier enfin : « Partez! que les destins s’'accomplissent ! » Ces paroles étaient prophétiques. Bernadotte arriva en Suède nanti de deux millions de francs que lui avait donnés Napoléon, pour qu’il n'eût pas l'air, a-t-il dit plus tard, d’y venir avec toute sa fortune dans son bissac.
Le 19 octobre 1810, le prince de Ponte-Corvo arriva de Copenhague à Elseneur, et descendit à l'hôtel du consul que la Suède entretient dans ce port. Ce fut dans cette maison ÿ en présence d’une nombreuse assistance, qu'il abjura la religion catholique, dans laquelle il était né, pour embrasser la religion luthérienne : cette abjuration de sa foi religieuse élait une condition essentielle de son élection. Le lendemain, 20, une frégate suédoise transporta sur l’autre rive du Sund, à Helsingbourg, le nouveau prince royal de Suède, qui eut sa première entrevue avec son père adoptif le roi Charles XIIï, Le 31 il fut solennellement présenté à la diète. Le 5 novembre suivant, une déclaration officielle du vieux roi annonça au peuple suédois qu’il l'avait adopté pour son fils. Le prince de Ponte-Corvo prêta le même jour entre les mains du monarque serment de fidélité en sa qualité nouvelle de prince royal de Suède et héritier du trône, et reçut les serments et les hommages des membres de la diète, A cette occasion il prit le nom de Charles-Jean, et son fils Oscar reçut le titre de duc de Sudermanie.
A ce moment commence réellement le règne de Charles- Jean, bien qu’il ne date officiellement que du 5 février 1818, époque de la mort du roi, son père adoptif; mais on sait que ce prince, déjà affaibli par l’âge, lui abandonna compléte-