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ment la direction des affaires. À lui donc toute la responsabilité du bien et du mal qui vont suivre!
Devenu Suédois, Bernadotte avait-il cessé d’être Français à ce point qu’il pût se réunir aux ennemis de la France et s'armer contre elle, sans être ingrat et parjure? C’est une question d'honneur et de conscience que ceux-là seuls peu-
vent résoudre qui croient encore à la puissance de ces
mots. Pour réaliser son blocus continental, Napoléon avait besoin du concours loyal de tous ses alliés : c'était l'unique moyen d'enlever à l'Angleterre le monopole de l’industrie et de la navigation des deux mondes. Mais ce système devait rencontrer de graves obstacles dans son exécution. Il imposait en effet aux populations de pénibles privations ; le mal présent se faisait vivement sentir, tandis que les avantages qui devaient en résulter étaient dans le domaine de l'avenir. Les efforts prodigieux faits par l'Angleterre pour détourner le coup terrible qui devait anéantir sa puissance ont prouvé qu’elle avait su en apprécier les dangers. La Suède se trouvant particulièrement lésée dans ses intérêts du moment par le système continental, Bernadotte, pour se rendre populaire, lutta contre les exigences de Napoléon. S'il ac-
| quérait ainsi les sympathies de ses nouveaux concitoyens, | il satisfaisait en mêrmne temps sa vieille rivalité, heureuse
enfin de traiter d'égale à égale avec une supériorité impatiemment supportée pendant si longtemps. La correspon-
| dance directe échangée à ce sujet entre le prince royal de
Suède et l’empereur ne cessa toutefois qu’en 1813. Napoléon ne voulait consentir à aucune concession en faveur de la Suède, qui par sa position ne pouvait, sans les plus graves inconvénients, rompre ses relations commerciales avec l’Angleterre. De là l’aigreur, puis la mésintelligence que on remarqua bientôt dans les relations diplomatiques des deux puissances. Les coalisés en profitèrent pour presser Bernadotte de faire cause commune avec eux. La fameuse confe-
| rence secrète d’Abo s’ouvrit dès 1812. L'accession de la Suède
à la coalition y fut décidée entre l’empereur Alexandre, le plénipotentiaire anglais et le prince royal de Suède Berna-
| dotte. On conseillait à celui-ci d’exiger la restitution de la Fin-
lande; d’autres n’insistaient que sur la mise en possession immédiate des îles d’Aland et de la terre ferme jusqu’à Uleaborg. Bernadotte partageait ces vues ; mais l’empereur Alexandre répondit à ses pressantes réclamations, dont il ne pouvait contester la légitimité : « Cette concession me dépo-
| pulariserait; je préfère vous remettre, s’il le faut, les îles
d'Œsel et de Dago. » Bernadotte se contenta de répondre : «Je ne veux d’autre garantie que votre parole. »
Par une convention ultérieure, il fut décidé que Bernadotte recevrait en indemnité la Norvège au lieu de la Finlande; mais c'était là une véritable déception, le marché de la peau de l'ours. On ne possédait même pas ce que l’on cé-
| dait, et lon sait que la Suède n’obtint plus tard la Norvège | que par la conquête. Or il n’y a pas de conquête qui ne
coûte de l’or et du sang. Cette acquisition, chèrement achetée, ne pouvait d’ailleurs compenser la perte de la Finlande, qui, par sa position géographique, doit être considérée comme le boulevard de la nationalité suédoise, Du moment où la Russie est en possession de cette province et des îles d'Aland, une armée russe peut en quelques jours se trouver au cœur de la Suède, qui est restée sur ce point important sans frontière défensive.
Les seigneurs suédois, qui aux conférences d’Abo pressaient Bernadotte d’insister auprès de l’empereur de Russie sur la restitution immédiate de la Finlande et des îles d’Aland, comprenaient mieux que le nonveau prince royal les véritables intérêts politiques de leur pays. Charles-Jean, en se contentant d’une promesse verbale, se mit à la merci de la Russie alors qu’il eût pu obtenir des garanties réelles. La restitution de la Finlande aurait à la rigueur justifié son adhésion à la coalition; c'était tout au moins, le seul moyen de la faire excuser.
Cet abandon de la Norvège promis par l’empereur de Russie, Bernadotte l'avait aussi demandé à Napoléon à l’époque même des conférences d’Abo. I en faisait alors la condition expresse de son alliance avec la France; dans son ultimatum, il avait proposé de faire céder cette province à la Suède par le Danemark, qu’on aurait indemnisé ailleurs ; prenant l’empereur par son faible, il faisait remarquer qu’une descente de Norvège en Écosse serait facile. Napoléon répondit qu’il ne pouvait consentir à cette cession sans violer les traités existant avec le Danemark. C’est quand il vit l’empereur bien déterminé à ne point dépouiller le Danemark au profit de la Suède, que Bernadotte signa avec la Russie et l’Angleterre le fameux traité d'Abo. En refusant son concours à l'expédition de Russie, qu’eût singulièrement favorisée une diversion en Finlande, il porta un coup mortel à la puissance de Napoléon. Sans doute il avait compris qu'il y avait plus de chanees de sécurité pour lui avec les vieilles dynasties qu'avec l’homme encore maître de l’Europe, mais qui n’était en réalité que le colosse aux pieds d'argile. Vainement on prétendrait que Bernadotte pensait alors que l’objet unique de la coalition était de forcer Napoléon à changer de système politique; que l'Europe n'était armée que contre son ambition. Mieux que personne il savait que les souverains de l’Europe ne pouvaient pardonner à Napoléon d’avoir porté si haut le nom et la puissance de la France. Entre eux et lui il n’y avait pas de réconciliation possible. En signant la convention d’Abo, il se plaça franchement dans les rangs des ennemis de son pays. Le désastre de Moscou vint bientôt surexciter les espérances du parti anglo-russe à la cour de Stockholm, et le gouvernement suédois n’hésita plus alors à envoyer à l’ambassadeur de France ses passeports.
Bernadotte, affectant de croire aux bonnes intentions de la coalition à l'égard de la France, écrivait encore à Napoléon, le 23 mars 1813 : « Je connais les bonnes dispositions de l’empereur Alexandre et du cabinet de Saint-James pour la paix. Les calamités du continent la réclament, et Votre Majesté ne doit pas la repousser. Possesseur de la plus belle monarchie de la terre, voudra-t-elle toujours en étendre les limites et léguer à un bras moins puissant que le sien le triste héritage de guerres interminables? Votre Majesté ne s’attachera-t-elle pas à cicatriser les plaies d’une révolution dont il ne reste plus à la France que le souvenir de sa gloire militaire et des maïheurs réels dans son intérieur? Sire, les leçons de l’histoire rejettent l’idée d’une monarchie universelle, et le sentiment de l'indépendance peut être amorti, mais non effacé du cœur des nations. Que Votre Majesté pèse toutes ces considérations et pense réellement à une paix générale, dont le nom profané à fait couler tant de sang. Je suis né dans cette belle France que vous gouvernez, sire : sa gloire et sa prospérité ne peuvent jamais m'être indifférentes; mais, sans cesser de faire des vœux pour son bonheur, je défendrai de toutes les facultés de mon àäme et les droits du peuple qui m’a appelé et l’honneur du souverain qui a daigné me nommer son fils. Dans cette lutte entre la liberté du monde et l'oppression, je dirai aux Suédois : Je combats pour vous et avec vous, et les vœux des nations libres accompagneront nos efforts. En politique, sire, il n’y a ni amitié ni haine; il n’y a que des devoirs à remplir envers les peuples que la Providence nous appelle à gouverner. Leurs lois et leurs priviléges sont des biens qui leur sont chers ; et si pour les leur conserver on est obligé de renoncer à d’anciennes liaisons et à des affections de famille, un prince qui veut remplir sa vocation ne doit jansais hésiter sur le parti à prendre... Pour ce qui concerne mon ambition personnelle, j'en ai une très-grande, je l’avoue : c’est celle de servir la cause de l'humanité et d'assurer lindépendance de la presqu'île scandinave. Pour ÿ parvenir, je compte sur la justice de la cause que le roi m’a ordonné de défendre, sur la persévérance de la nation et sur la
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loyauté de ses alliés. Quelle que soit votre détermination , sire, pour la paix ou pour la guerre, je n’en conserverai pas mins pour Votre Majesté les sentiments d’un ancien frère d'armes. CnanLes-JEAN. » Bernadotte, dans cette lettre, semblait aspirer à l'honneur d'intervenir comme médiateur.
Peu de mois cepencant avaient suffi à Napoléon pour créer une nouvelle et puissante armée, et son entrée en Campagne avait été signalée par la brillante victoire de Lutzen ; il avait refoulé les Prussiens et les Russes jusqu’en Silésie ; loute la rive de l’Elbe avait été balayée jusqu’à Dresde, où il établit son quartier général. Un armistice fit cesser les hostilités, des négociations s'ouvrirent. Bernadotte profitat-il de la trêve pour proposer cette paix générale, dont Le nom profané a fait couler tant de sang? Nullement. La trêve fut à peine expirée, qu’à la tête de 30,000 Suédois, il joignit l’armée allice sous les murs de Berlin, et repousse lt corps d'armée du maréchal Ney à Dennewitz. La grande armée française s’était repliée sur Leipzig; la victoire était incertaine, quand Bernadotte parut avec ses Suédois, et décida du sort de la bataille. L'empereur Alexandre et le roi de Prusse l'embrassèrent publiquement sur la grande place de Leipzig. Ils lui devaient une victoire inespérée : ils le proclamèrent leur libérateur. La coalition paya ce service en permettant à Bernadotte d'employer la force pour s’emparer de la Norvège. Chargé d’agir contre le corps aux ordres de Davoust et contre les troupes danoïises, Bernadotte songea alors un instant, dit-on, à se faire proclamer roi de Nordalbingie, dénomination sous Jaquelle aurait été compris un nouvel État constitué à son profit au nord de l’Europe au moyen des duchés de Schleswig-Holstein et du Jutland enlevés au Danemark. Mais, changeant bientôt d'idées, il se contenta de forcer le roi de Danemark à ratifier les stipulations d’Abo et à consentir à l'abandon de la Norvège par la paix signée à Kiel le 14 janvier 1814.
Est-il vrai que cette modération de Bernadotte provint de la conviction où il était que ses augustes et victorieux alliés avaient le projet de placer sur sa tête la couronne qu’ils se disposaient à arracher à Napoléon? Ce qui autoriserait à penser qu’il voulait, en s'effaçant, ménager les susceptibilités nationales, c’est la lenteur extrême qu’il mit à rejoindre la grande armée alliée. IL n’entra d’ailieurs en France qu’en s’y faisant précéder de la proclamation suivante : « Français, j'ai pris les armes par l'ordre de mon roi, pour défendre les droits du peuple suédois. Après avoir vengé les affronts qu’il avait reçus et concouru à la délivrance de l’Allemagne, j'ai passé le Rhin. Revoyant les bords de ce fleuve, où J'ai souvent et si heureusement combattu pour vous, j'éprouve le besoin de vous faire connaître ma pensée. Votre gouvernement a constamment essayé de tout avilir, pour avoir le droit de tout mépriser ; ilest temps que ce système change. Tous les hommes éclairés forment des vœux pour la conservation de la France: ils désirent seulement qu'elle ne soit pas le fléau de la terre. Les souverains ne se sont pas coulisés pour faire la guerre aux na- Lions, mais pour forcer votre gouvernement à reconnaitre l'indépendance des États ; telles sont leurs intentions, el je suis auprès de vous garant de leur sincérité. Fils adoptif de Charles XIII, placé par l'élection d’un peuple libre sur les marches du trône du grand Gustave, je ne puis désormais avoir d’autre ambition que celle de travailler à la prospérité de la presqu'ile scandinave, Puissé-je, en remplissant ce devoir sacré envers ma nouvelle patrie, contribuer en même temps au lonheur de mes anciens compatriotes! »
Les termes de cette proclamation ne posaient sans doute vas ouvertement sa candidature au trône de France ; mais peut-être Bernadotte n'hesitait-il tant à farre fouler le sol l'ançais par son armée, que pour se rendre possible en paaissant être resté étranger aux désastres du peuple fran- ‘ais? Quoi qu'il en ait pu être, il n'arriva à Paris que longierups après les souverains alliés, alors que l'entrée du comte
d'Artois dans cette capitale et les conventions intervenues entre ce prince et les coalisés avaient dû lui enlever toute espérance, s'il en avait jamais eu réellement.
L'accueil que reçut à Paris l’ancien prince de Ponte-Corvo le détermina à regagner promptement sa seconde patrie, Ses futurs sujets le reçurent avec les plus vifs transports de joie et le portèrent en triomphe à son palais. De ces deux réceptions si différentes, à laquelle fut-il le plus sensible?
Après la chute et l’abdication de Napoléon, l’Europe fut en paix, la Suède exceptée. L'armée suédoise avait repassé le Belt et s'était dirigée sur la Norvege. Le prince Christian de Danemark, gouverneur général de ce royaume au nom de Frédérie VI, essaya de le conserver à son pays en s’y déclarant indépendant, et en s’y faisant couronner roi sous le nom de Chrétien I; mais la lutte était trop disproportionnée pour avoir des chances de succès. Le 10 octobre le prince Christian se rembarquait pour le Danemark, et abandonnait la Norvège à Bernadotte, à la suite d’une convention par laquelle celui-ci consentit pourtant à reconnaître comme loi fondamentale de ce royaume la cons- {itution que les notables habitants réunis à Eidswold s’é- {aient donnée quelques mois auparavant ; constitution qui est incontestablement la plus libérale de celles qui fonctionnent encore aujourd’hui en Europe. Pendant les Cent-Jours, Bernadotte refusa de se mêler en rien des affaires intérieures de la France. « Déclarer la guerre à une nation contre laquelle nous n’avons maintenant aucun grief, écrivait-il au représentant de la Suède au congrès de Vienne, le comte de Læwenhjelm, ne serait-ce pas s’interdire les avantages d’un système que nous prescrivent à la fois notre position géographique, nos relations commerciales et notre organisation politique ? I1 ne s’agit que de replacer les choses dans leur état primitif en partant du traité de Paris, qui a terminé la guerre entre la France et la Suède et mis fin à la coalition, »
L’attitude douteuse gardée pendant cette crise décisive par Bernadotte le compromit singulièrement avec la Sainte- Alliance. Une conspiration eut lieu en Suède contre sa vie en 1818 ; et certains souverains, l’empereur d’Autriche notamment, ne se gênaient pas alors pour exprimer publiquement le vœu de voir le principe de la légitimité triompher aussi dans cette partie de l'Europe. Guslave-Adolphe, errant en Allemagne, avait fait protester son fils contre l'abdication qu’il soutenait lui avoir été arrachée par violence. A ce mo-= ment Bernadotte fit savoir aux puissances garantes du traité de Kiel que si les diètes suédoise et norvégienne le dégageaient de ses serments, il descendrait du trône où leur suffrage l'avait fait monter.
La protection accord publiquement par l’empereur Alexandre au jeune Gustave Wasa, le mariage d’une fille de Gustave IV avec un prince de la maison de Bade, furent encore pour le soldat parvenu autant de causes de sérieuses inquiétudes.
Bernadotte, après avoir surmonté tous ces obstacles avec une habileté qu’on ne saurait nier, succéda pourtant sans opposition au roi Charles XIII, mort le 5 février 1818, et prit en montant sur le trône les noms de Chartes-Jean XIV. 11 signa devant le conseil d'État l'acte d'assurance el de garantie exigé par la constitution; puis il se fit couronner le 11 mai à Stockholm, et le 7 septembre à Drontheim. Au sacre célébré dans la première de ces villes où eut lieu de remarquer une particularité ingénieuse : à chacun des degrés qui conduisaient à un trône fort élevé où le nouveau souverain devait recevoir l'hommage des États et des fonctionpaires publics, on lisait sur des écnssons les noms de ses principales victoires, et ces noms semblaient indiquer que tels étaient les titres de sa grandeur véritables, ceux qui Pavaient conduit au trône, Malgré l'origine populaire de son autorité, tous les princes de droit divin finirent par en prendre leur parti, et lui adressèrent leurs félicitations.
Les premières années du règne de Charles-Jean XIV comp-
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téront parmi les plus heureuses des annales de la Suède. Sauf des difficultés toujours renaissantes avec les Norvégiens , peuple rude, ombrageux , fier de sa constitution distincte de celle de la Suède, et dont l'assemblée nationale ( storthing ) se mettait souvent en opposition avec les idées et les plans de Bernadotte, nul orage ne vint de longtemps troubler les jours du Béarnais suédois, qui fut un moment peut-être le plus populaire des rois de PEurope, dont il était le doyen d'âge. Sur ce trône gagné au grand jeu du destin, il développa des qualités qu’on n’eût pas osé attendre d’un soldat. La Suède vit l’agriculture, restée jusqu'alors en oubli, renaître, prospérer et fleurir, le commerce tiré d’une langueur qui semblait incurable, le crédit public restauré, l'industrie, expirante, rendue à la vie et encouragée. De nombreux travaux d'utilité publique furent exécutés sur divers points du royaume ; une large route creusée à travers les Alpes scandinaves vint lier physiquement la Suède et la Norvège, et l'immense canal de Gothie, qui unit la Baltique à la mer du Nord, restera comme un monument impérissable des grandes et utiles pensées de Charles-Jean XIV.
Malheureusement, sous le point de vue intellectuel et politique, le progrès fut infiniment moindre. Cependant dans le principe le nouveau roi, bien qu'imbu au fond, en matière de gouvernement , des traditions de l’école impériale, prit souvent l'initiative d'innovations généreuses. Maïs à ses goûts de harangueur, qui dataient de l'an XI, il joignit sur le trône un penchant assez prononcé pour la petite guerre de journaux : ne pouvant plus se servir de son épée, il se battait de temps à autre, tant bien que mal, avec sa plume, littérairement aussi peu suédoise que française, contre les journalistes de l'opposition.
Sur les dernières années de son règne, l’opposition , devenue de plus en plus formidable, avait réussi à le dépopulariser à peu près complétement. On lui reprochait d’aimer trop le pouvoir absolu et de s'attacher avec une puérile exactitude aux minutieuses prescriptions de l'étiquette. L'héritier présomptif, le prince Oscar, était, selon l'usage, le chef des mécontents. Une fois, pourtant, Charles XIV, trouvant que son ffls jouait son rôle trop au naturel, et n’osant pas l'en
* blâmer ouvertement, recommanda à tous les ecclésiastiques du royaume d& prêcher « sur le commandement de Dieu qui ordonne aux enfants de respecter leurs père et mère ».
Benjamin Constant avait déjà tracé le portrait suivant de Bernadotte : « Quelque chose de chevaleresque dans la figure, de noble dans les manières , de très-fin dans l'esprit, de déclamatoire dans la conversation, en font un homme remarquable, courageux dans les combats, hardi dans les propos , timide dans les actions qui ne sont pas militaires, irrésolu dans ses projets... »
11 fut frappé d’apoplexie le 26 janvier 1844, le jour même où il entrait dans sa quatre-vingtième année. Dès les premiers instants les médecins conservèrent peu d'espoir de sauver ses jours. Cependant durant six semaines sa vigoureuse organisation lutta contre les progrès du mal. Il expira le 8 mars, laissant, dit-on, à son fils Oscar une fortune personnelle évaluée à plus de quatre-vingt millions de francs, et provenant de spéculations heureuses. Sa veuve, née en 1798, est morte le 17 déceinbre 1860, à Stocklhoim.
BERNARD, roi d'Italie, était fils de Pépin et petit-fils de Charlemagne, qui lui donna le gouvernement de l'Italie en 812, deux ans après la mort de son père, possesseur de ce trône avant lui. Lorsque Louis le Débonnaire, son oncle, eut été reconnu successeur de Charlemagne, le nouvel empereur ne vit pas sans inquiétude un neveu dont les droits étaient supérieurs aux siens régner si près de lui, et, l'ayant fait venir à Aix-la-Chapelle, il ne le laissa retourner en Italie qu'après l'avoir séparé de ses fidèles conseillers. A peu de temps de là il associait son fils Lothaire à l’empire. Cette nouvelle atteinte aux droits äe Bernard détermina de la vart de celui-ci une tentative de résistance; mais, battu et
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fait prisonnier en 818, il fut incarcéré, jugé, et condamné à mort, Sa peine fut commuée toutefois, et son débonnaire vainqueur lui fit simplement crever les yeux; mais Pinfortuné mourut de cet affreux supplice au bout de trois jours,
BERNARD, fils de saint Guillaume, due de Toulouse, fut substitué en 820, par Louis le Débonnaire, à Béra, d’origine gothique, dans le duché de Septimanie. Appelé en 828 à la cour de France par l'impératrice Judith, qui voulait s’en faire un appui contre les enfants que son époux avait eus d’un premier lit, il y jouit d'une telle faveur et y prit de telles mesures pour assurer à Charles, fils de Judith, un royaume dont la formation devait ébrécher l'héritage de ses frères consanguins, qu’il excita contre lui le mécontentement des seigneurs et fut accusé de sortilége et d'adultère. Obligé de fuir, il prit part à toutes les entreprises de Pépin, roi d'Aquitaine, contre son père. Louis, irrité, le dépouilla de son duché en 832 ; mais il le lui rendit l’année suivante, parce qu'il Pavait secouru avec Pépin contre Lothaire. Plus tard, ses relations avec Pépin Il, roi d'Aquitaine, le mirent en suspicion auprès de Charles le Chauve, qui, voyant dans sa conduite équivoque à la bataille de Fontenai une trahison, le fit mettre à mort en 844, comme coupable de lèse-majesté,
D’autres chroniques le font traitreusement poignarder par Charles, après une réconciliation et un traité qu'ils avaient tous deux signés du sang de Jésus-Christ. Ce meurtre n'aurait même été , s’il faut en croire certaines relations du temps, ni plus ni moins qu’un parricide. L’intimité de Bernard avec Judith, la ressemblance de Charles avec le duc de Septimanie, pouvaient bien ne pas rendre tout à fait invraisemblable une telle supposition. Quoi qu'il en soit, Bernard laissait de Dodane, sa femme, deux fils, Guillaume et Bernard; le premier, âgé alors de dix-sept ans, se réfugia en Espagne, et succéda plus tard à son père dans le duché de Septimanie et d'Aquitaine, dont il fut redevable à Pépin IE,
BERNARD de Menthon (Saint), fondateur de l'hospice du mont Saint-Bernard, était né en 923, près d'Annecy, d’une des plus illustres maisons de Savoie. Porté par inclination à la piété, il refusa un mariage avantageux auquel ses parents attachaient une grande importance, et embrassa l'état ecclésiastique. Devenu archidiacre d'Aoste, et remplissant en même temps les fonctions d’official et de grand vicaire, il imagina d'établir sur le sommet des Alpes deux hospices qui portent encore son nom. Bernard de Menthon termina sa carrière à Novarre, le 28 mai 1008.
BERNARD (Saint) naquit, l'an 1091, à Fontaine, village de Bourgogne, dont son père, nommé Tescelin, était seigneur. Sa mère se nommait Aleth de Montbar. Malgré les avantages de l'esprit et du corps, qui, joints à ceux de sa position, lui assuraïent des succès dans le monde, il montra de bonne heure une véritable passion pour la solitude. Il commença ses études dans l’école du chapitre de Châtillon, et parut plus tard avec éclat dans l’université de Paris. Après avoir passé quelque temps avec ses frères et quelques amis en retraite dans la maison de son père, il entraina ses compagnons, au nombre le trente, à l’abbaye de Citeaux, où ils prirent l’habit de l’ordre. L'an 1115, l’abbé Étienne, chef de l’ordre, ayant fondé l’abbaye de Clairvaux, dans une vallée aride et déserte du diocèse de Langres, nommée Za Vallée d’Absinthe, près de la rivière d’Aube, saint Bernard en fut nommé abbé, et béni en cette qualité par Guillaume de Champeaux, évêque de Châlons, pendant la vacance du siége de Langres. Il n’avait alors que vingt-cinq ans.
La régularité de la vie qu’on menait sous la direction du nouvel abbé attira autour de lui un grand nombre de disciples; puis cette multitude se sépara en diverses colonies, qui fondèrent autant de nouveaux monastères, reconnaissant tous la suprématie de lPabbé de Clairvaux. A cette époque, où l’enthoustasme religieux , qui se manifestait depuis quelque temps par les croisades, emportait tous les esprits, la réputation de science et de picté de saint
Bernard devait attirer sur lui l'attention des puissances rivales du sacerdoce et de l'empire. Aussi assista-t-il aux conciles de Troyes en 1128, et de Châlons en 1129. Ce fut d'après son jugement, auquel on était convenu de s’en rapporter, que l'assemblée d'Étampes, réunie par la volonté de Louis le Gros, en 1130, reconnut Innocent IL pour souverain pontife, et rejeta Anaclet. Ce pape étant venu en France, saint Bernard l’accompagna à Orléans, et persuada au roi d'Angleterre, Henri 1°", de le reconnaître. De là il le suivit en Allemagne, et, dans la conférence que le pontife eut avec l'empereur Lothaire II, il parla avec liberté à ce prince pour le détourner de la demande qu’il avait faite au pape du rétablissement des investitures. De retour en France, Innocent II tint un concile à Reims, visita Cluny et Clairvaux, et emmena saint Bernard à Rome; de là il le fit passer en Allemagne, où il réussit à ménager la paix entre Conrad et Lothaire, Rappelé auprès du pape, qui avait été forcé de se réfugier à Pise, il assista en 1134 au concile de cette ville, à l'issue duquel il réconcilia avec le clergé romain celui de Milan, qui s'était attaché à Anaclet. Le succès de sa mission fut si grand, qu’il eut peine à se soustraire aux honneurs que voulaient lui rendre les Milanais, |
Un moment rendu au repos de son monastère, il fut forcé d'accompagner le légat du pape en Guienne, où le duc de cette province refusait d’obéir au saint-siége, et de rétablir les évêques de Poitiers et de Limoges, qu’il avait expulsés. Mais l’obstination de ce prince fut vaincue par la hardiesse de saint Bernard, les évêques rétablis dans leurs siéges, et le schisme étouffé.Il n'eut pas moins de succès lorsque, rappelé en Italie en 1137, il détacha de la cause d’Anaclet plusieurs Remains, et surtout Roger, duc de Sicile, le seul des princes qui lui prêtât encore son appui. Anaclet étant mort, celui que l'on élut à sa place obtint son pardon d’Innocent II par l'entremise de saint Bernard, et le schisme fut éteint.
A cette époque, À bélard avait entrepris, avec une grande liberté, en appliquant la dialectique aux matières de la foi, de reproduire et d'expliquer par des principes rationnels les dogmes obscurs de la religion chrétienne, et principalement la Trinité, ainsi que les principales idées de la morale théologique, comme celle du péché et de la vertu. Saint Bernard, après l'avoir en vain averti en particulier de corriger ses erreurs, le poursuivit devant le concile de Sens, et le fit condamner en 1140.
L'un de ses religieux , qu'il avait fait abbé du couvent de Saint-Anastase, étant devenu pape sous le nom d’Eugène II, le pria de prêcher une croisade pour satisfaire au désir de Louis VII, et l'enthousiasme de l’abbe Je Clairvaux, flattant la piété chevaleresque du prince, l’emporta sur les sages conseils du prudent Suger, abbé de Saint-Denis. La croisade ayant été malheureuse, le prédicateur l’attribua aux péchés des croisés. C'était une excuse sur laquelle il pouvait toujours compter. Il donna des règles aux Templiers, s’opposa au moine Raoul, qui voulait qu’on tuât tous les Juifs, et poursuivit les disciples d'Arnaud de Brescia. Après avoir assisté à trois conciles en Pan 1147, et confondu les erreurs de Pierre de Brueys de Hensi, il força l’évique de Poitiers, Gilbert de la Porée, de rétracter ses erreurs au concile de Reims en 1148. Choisi pour médiateur entre les peuples de Metz et quelques princes voisins, il termina leurs différends, et mourut le 20 août 1153. 11 fut canonisé vingt ans après sa mort par le pape Alexandre HI,
On a porté sur saint Bernard des jugements tout à fait opposés : les uns, révérant la qualité dont l'Église l’a revêtu, l'ont regardé comme irréprochable ; les autres n’ont voulu voir en lui qu'un bypocrite ambitieux et habile : tous se sont trompés, Saint Bernard a été sincère dans son enthousiasme religieux ; ce qui n'empêche pas de découvrir au fond de toute sa conduite la passion d'exercer une grande influence. Comme il ne parvint pas aux dignités de l'Église, auxquelles il eût pu prétendre, on en peut conclure qu'il préférait le
pouvoir réel au titre qui semble ordinairement le conférer, Il est du reste difficile de croire que, mêlé à toutes les intrigues politiques de son temps, il ait toujours conservé la simplicité évangélique, et l’amertume de ses expressions contre ceux qui se séparaient de l’orthodoxie, dont il s'était fait le défenseur, ne peut être justifiée par son zèle. Le style de saint Bernard est vif, noble et serré, ses pensées sublimes, son discours délicat. Il est également plein d’onction, de tendresse et de force; il est doux et véhément. Nous ajouterons cependant qu’il est souvent gâté par l’affectation et les jeux de mots. Il exprime le culte qu’il rend à la Vierge par les termes d’une galanterie mystique et d’une afféterie souvent ridicule. Ce défaut du reste tenait à son siècle, et n'empêche pas que ce ne soit à juste titre qu'il a été appelé le dernier des Pères. Ses ouvrages se composent de lettres, de traités théologiques et mystiques, de sermons. Un de ses plus remarquabies écrits est sans contredit le Traité de la Considération, adressé à Eugène II, et dans lequel il donne à la papauté d'excellents conseils, dont il eût bien fait de s'appliquer plusieurs à lui-même. La meilleure biographie de saint Bernard a été donnée par M. de Villefore. La seule édition de ses ouvrages qui soit consultée aujourd’hui est celle de D. Mabillon (1690, 2 vol. in-fol.).
H. BoucuiTTÉ , ancien recteur.
BERNARD de Thuringe, visionnaire du dixième siècle, qui, sur la foi de l’Apocalypse, où il avait lu que l’'ancien serpent serait délié, s'imagina que ce serpent signifait l’antéchrist. Or, comme l’Annonciation de la Vierge se rencontrait avec le vendredi saint de l’année 960, il en conclut que cette coïncidence de la conception et de la mort de Jésus-Christ annonçait évidemment la fin du monde, les temps ne pouvant point aller au delà de cette période. De cette vision au charlatanisme il n’y avait qu’un pas. L’ermite Bernard fit l'inspiré, et prêcha cette fin du monde comme une révélation de Dieu même. Les prédicateurs ajoutèrent à l’effroi que provoqua celte prédiction, et une éclipse totale de soleil vint mettre le comble à la terreur uaiverselle. La reine Gerberge, femme de Louis d’Outremer, roi de France, engagea plusieurs théologiens à rassurer le peuple, en combattant l’extravagance du visionnaire. La crédulité lemporta sur la raison, etles moines firent une ample récolte d’héritages et de donations. 11 fallut que le onzième siècle arrivât pour dessiller les yeux de cette population d’imbéciles ; alors, quand on vit que le soleilse levait encore tous les matins, on finit par se moquer des visions de l’ermite charlatan, qui ne fut pas le dernier de sa race.
VIENNET, de l’Académie Française,
BERNARD DE VEN OUR, l’un des plus célèbres troubadours provençaux du douzième siècle, naquit d’une famille humble et pauvre, au château de Ventadour , dans le Limousin, on ne sait pas précisément en quelle année, Raynouard dit que son père était de la classe des valets. Quoi qu’il ex soit, les heureuses dispositions de Bernard, la vivacité de son esprit.et le tour brillant de son imagination le firent de bonne heure distinguer par ses nobles seigneurs. Tout enfant, il composait des vers; il les chantait d'une si douce voix, en accompagnant son chant de gestes si gracieux, qu'on jugea bientôt qu'il était destiné à surpasser tous les autres troubadours, Le vicomte Eble IE, qui aimait son talent, voulut le garder auprès de lui; il l'encouragea, l’aida de ses conseils et le combla de marques d'honneur, Éble avait une femme aimable et belle, Agnès de Montluçon, et le troubadour adolescent ne put la voir sans l’aimer d'amour. Il chanta sa peine, et il ne parait pas que cet amour ait révolté la noble châtelaine, Loin de là, touchée du mérite de son troubadour, elle oublia sans doute l'obscurité de sa naissance, et, ne voyant plus que l'éclat de son talent, l'agréa pour chevalier, car l'heureux Bernard lui jura protection et fidélité comme à la souveraine de sa vie.
Cette liaison chevaleresque et mystérieuse lui inspira une
foule de pièces charmantes, où il célèbre sa dame comme une amante incomparable, quoique sous un nom convenu entre elle et lui. Mais de quelque mystère que ce couple heureux cherchât à voiler ses amours , Eble les soupconna, et lorsque l’indiserète confiance que donne le bonheur eut inspiré au troubadour des aveux téméraires, le vicomte, ému de jalousie, chassa Bernard, et fit enfermer sa femme.
Bernard se mit alors à voyager. A la cour de Normandie, où sa grande réputation l'avait devancé, il se vit gracieusement accueilli par la duchesse Éléonore. Elle était belle et n'avait que trente ans; elle était passionnée pour la poésie, et Bernard était le plus célèbre des troubadours ; elle Paima pour ses vers, et lui l’aima aussi, vaincu par l’éclat de la beauté uni an prestige de la puissance. Ce nouvel amour lui inspira aussi de beaux vers.
On raconte qu'après un long séjour à la cour de Normandie, Éléonore ayant épousé Henri IF, qu’elle suivit en Angleterre, le troubadour alla se consoler de la perte de sa royale amante à la cour du comte de Toulouse, Raymond V, où plusieurs beautés le captivèrent tour à tour. Là il apprit qu'Eble III s'était retiré dans le monastère du Mont-Cassin ; quant à la dame captive, on ne savait ce qu’elle était devenue. Bernard l’aimait encore ; touché de la destinée peutêtre tragique qu'il lui avait faite par son amour, il la pleura dans plusieurs pièces de vers pleines de la plus tendre sensibilité et d’une délicatesse si parfaite qu'elle étonne quand on songe à l’état de barbarie où était alors l'Europe. Bernard partit ensuite pour la Terre Sainte; on ne sait rien de plus de sa vie, sinon qu’il mourut dans l’abbaye de Dalon, en Limousin, où sa vieillesse avait cherché quelques années de calme et de recueillement.
Il nous reste de Bernard cinquante chansons et deux tensons. Outre que ce troubadour est un de ceux dont il nous est resté le plus de vers, ses poésies ont pour nous un charme particulier : elles ont été inspirées par des circonsfances de sa vie, douces ou pénibles, mais réelles; elles répondent à des émotions vraies, et l'accent en est toujours, ou à peu près, sincère. Jean Aircann.
BERNARD (CLaunr), appelé communément le Pauvre Prêtre, ou le Père Bernard , naquit à Dijon, en 1588; il était fils d’Étienne Bernard, magistrat distingué du temps d'Henri IV. Après avoir vécu quelque temps en ecclésiastique mondain, il renonça à la dissipation et au plaisir pour se vouer tout entier au service des pauvres. Il se dépouilla en leur faveur d’un héritage de 400,000 fr.
Vingt ans de sa vie furent consacrés à soulager les malades de l’Hôtel-Dieu de Paris, d’où il passa à l'hôpital de la Charité, dans l’église duquel il fut enterré en mars 1641. II improvisait presque toujours ses sermons.
BERNARD, duc de Saxe- Weimar, l’un des plus grands capitaines du dix-septième siècle, né le 16 août 1604, pupille, ainsi que ses sept frères, de l’électeur de Saxe Christian II, et, après lui, de Jean-Georges, se sauva de l’académie d’Iéna, après la mort de sa mère (1617). Il avait appris de bonne heure, et sans longues études, les noms de Maurice de Saxe, de Philippe de Hesse, l’attachement de sa famille à la Réforme, son courage et ses malheurs. Le jeune Bernard traversa la cour et les tournois -du duc de Saxe-Cobourg, et vint dès l’année 1621 partager avec honneur à Wimpfen la défaite de l’union protestante. Bernard assistait encore à la tête d’un régiment à Stadtloe (1623), où son frère Guillaume fut fait prisonnier; il alla servir un moment dans les Pays-Bas, sous Maurice de Nassau, revint en Allemagne prendre le commandement d'un régiment de cavalerie, sous les ordres de son frère Jean-Ernest, et vit le nouveau protecteur de l’Union évangélique, Christian IV, roi de Danemark, battu par Wallenstein et Tilly, rejeté jusque dans le Jutland, conclure la paix de Lubeck (1629) avec la maison d'Autriche.
Réconcilié avec l’empereur Ferdinand JJ, par l’entre-
mise de Wallenstein, il reprit à Weimar ses études stratégiques ; alla, durant l’été de 1629, en faire l'application au siége de Bois-le-Duc, et revint en Allemagne après la prise de cette ville par le prince d'Orange. Cependant Gus tave-Adolphe, allié du cardinal de Richelieu, allait descendre en Allemagne, au secours de la Réforme, contre cette crgueilleuse et dévote maison d’Habsbourg, qui menaçÇait la Hollande par la Westphalie, la Suède par la Pologne, et tous les réformés allemands par l’édit de restitution des biens ecclésiastiques. Le duc de Weimar, quicomprenait par son génie celui de Gustave, actif et religieux comme lui, courut droit au camp du héros, à Werben. Encouragé par l'estime du roi de Suède, qui lui promit les évêchés de Bamberg et de Wurtzbourg avec le titre de duc de Franconie, Bernard défendit vigoureusement le camp suédois contre une attaque de Tilly, chassa les Impériaux du landgraviat de Hesse-Cassel, prit part à la réduc-
tion de Wurtzbourg, à celle de Mayence, fut mis à la tête
d’un petit corps dans le Palatinat, puis à la tête de toute l'infanterie sur le Rhin, mais subit avec répugnance, en l'absence de Gustave, la suprématie de son ministre Oxenstiern. Rappelé par Gustave en Bavière en 1639, il fut chargé d’achever la conquête de ce duché, s’empara dans le Tyrol des trois forteresses d'Ehrenbourg, lesclefs de ce pays, et menaçait Ferdinand II, soit dans l’Autriche, soit dans ses États d’Italie, quand il reçut l’ordre de rejoindre Gustave en Franconie. Bernard prit à cette époque le commandement de l’un des deux corps de l’armée suédoise, et à la journéede Lutzen ( {6novembre 1632), il ramassait l'épée de Gustave mourant, pour continuer la victoire comme son exécuteur testamentaire.
Le lendemain de la bataille, toute l’armée suédoise fut rassemblée à Weiïssenfels : là, Bernard annonça d’abord aux officiers la mort du roi, et la résolution de le venger; s’assura du dévouement des chefs , et fit jurer aux soldats, sur le cadavre de Gustave, de le suivre partout. En quelques jours, il délivra des Impériaux la Saxe et son électeur , très-équivoque allié de la Suède. Pendant qu’Oxenstiern, dans le nord, contrarié par les intrignes de ce même électeur , assemblait à Heïlbronn les états protestants des quatre cercles de la Haute-Allemagne, la Souabe, la Franconie, le Haut et le Bas-Rhin, Bernard, non reconnu général en chef par Oxenstiern, résolut de tenter de nouveau l'invasion de l'Autriche par la Bavière, une première fois interrompue par Gustave-Adolphe, comme on vient de le voir; mais ses soldats et ceux du maréchal Horn, las d’attendre leur solde, et de conquérir des domaines et principautés aux gens de plume el de cabinet, refusèrent tout à coup de marcher. Bernard se chargea d'aller à Francfort réclamer près du chancelier pour eux et pour lui, se fit adjuger, ou peut-être reçut à l'amiable le duché de Franconie avec les évêchés de Bamberg et de Wurtzbourg comme fief relevant de la Suède, mais distribua les terres de ce duché à ses officiers comme fief de l'empire : aussi le prince allemand fut-il accusé par le parti suédois d’avoir excité la mutinerie de ses troupes. Menacé par Oxenstiern d’une destitution, il répondit fièrement, dit-on, qu’un prince de empire valait mieux que dix gentils-hommes suédois. Cette fois encore, il demanda vainement le titre de généralissime, rejoignit ses troupes avec l’argent de leur soide, profita de la perfide inaction de Wallenstein, et prit Ratisbonne. Sans la jalousie du maréchal Horn, sans les défiances d’Oxenstiern, il eût envahi l’Autriche. Après l’assassinat du duc de Friedland, il pouvait l’envahir encore ; mais, abandonné de ses collègues, il s’adresse inutilement à l'électeur de Saxe, il perd Ratisbonne, il est réduit à défendre son duché de Franconie, et perd encore, avec la bataille deN or dlingen (1634), ce duché et les principaux postes des Suédois sur le Danube, le Mein et le Necker. Bernard avait refusé d'attendre les troupes du landgrave Othon, comme
le conseillait le maréchal Horn, qui fut fait prisonnier ; sa précipitalion fut cause de sa défaite. Dans sà fuite, il brüla lui-même ses archives, perte irréparable pour l'histoire.
Après le désastre de Nordlingen , qui fil perdre aux Suédois la confiance des Allemands, qui décida l'électeur de Saxe à conclure la paix déloyale de Prague, et qui sans la dureté de l’empereur eût mis tous les États protestants à ses pieds, Bernard rassembla péniblement les debris de son armée dans les environs de Francfort. Une defaite fit pour Jui plus qu'une victoire; car, au moment ou les Imperiaux s’emparaient de plusieurs États de la confédération sur le Haut-Rhin, au moment où, pour secourir cette ville, les Français passaient sur la rive droite du fleuve, contre les termes d’un traité récent, il fut nommé generalissime par les états protestants réunis à Worms, sur les instances du ministre français résidant en cette ville, qui connaissait les offres de l'Autriche au duc de Weïmar. Avec laide des Français, Bernard reprit Spire, qui, avec Wurtzhourg et Philipsbourg, était tombée pendant ces négociations au pouvoir des lmpériaux ; mais, bientôt abandonne par les Français, par ses trois frères, par les princes protestants qui avaient maudit l'électeur de Saxe, et qui l’imitaient, réduit à garder seul les deux rives du Rhin, Bernard comprit que l'heure prédite par Grotius était venue, ou l’Allemagne protestante devait subir l’alliance de la France catholique. Avant lé voyage d’Oxenstiern à Compiègne, il avait déjà traité séparément avec la France pour l'entretien de son armée, que les confedérés d'Heilbronn ne pouvaient plus nourrir. Avec les premiers secours amenés par le cardinal de La Valette, il rejeta le général impérial Gallas au delà du Rhin, qu’il venait de franchir ; toutefois, il ne put s'emparer de Francfort, se joindre au landgrave de Hesse-Cassel, le seul prince allemand qui fût encore allié de la Suède, et réparer les désastres de Nordlingen, paralyser les effets de la paix de Prague, en chassant Gallas de la Haute-Allemagne. Craignant d’être séparé de la France, il fit vers Metz, à travers un terrain montueux, une retraite victorieuse, admirée par Gallas, son adversaire , comme la plus belle action qu'il eût jamais vue.
Par un traité conclu à Saint-Germain-en-Laye, Bernard devait recevoir du roi de France quatre millions de livres par an pour l'entretien de douze mille hommes d'infanterie, de six mille chevaux avec l'artillerie nécessaire ; par les articles secrets, on lui donnait l’Alsace, à la condition d’y tolérer la religion catholique; mais il s’engageait à conduire son armée, indépendante de la Suède, partout où le roi de France l’ordonnerait. Richelieu donnait l'Alsace à Bernard pour qu’il en fit la conquête, et Bernard, en recevant cette province, songeait moins à s’indemniser de la perte de son duché de Franconie qu’à s'assurer contre la France ellemême un asile, une forteresse pour lui, pour ses frères d'armes et de religion. Pour éviter avec les agents de la France des contestations sans cesse renaissantes, Bernard fit un voyage à Paris, et, malgré sa dépendance secrèle, parut à la cour avec la noble assurance d’un prince de PEmpire. Richelieu le reçut comme le meilleur ami qu'il eût au monde. Le père Joseph, qui avait contribué à la chute de Wallenstein, lui parlait de guerre, et lui montrait sur la carte les villes à prendre : « Tout cela serait fort bien, mon bon père, dit Bernard, si l’on prenait les villes avec le bout du doigt, » En somme, Bernard revint à son armée avec de nouvelles promesses, et le cardinal de La Valette prit d'assaut Saverne, presque sous les yeux de Gallas, et se trouva maitre de l'Alsace, P
Il songeait à poursuivre Gallas jusque dans la Souabe; mais la France envahie de deux côtés à la fois, par les Espagnols et les Autrichiens, l'appelait à son secours. On pliait déjà bagage à Paris pour échapper à Jean de Werth, qui venait de la Picardie; Richelieu ne rendit au peuple, par gs proclamations, le ceurage qu'il avait perdu lui-même
qu'après avoir été, dit-on , ranimé par le père Joseph. Tarrdis qu’une armée levée à la hâte repoussait les Espagnols au delà de la Somme, Bernard chassa les linperiaux de la Lorraine , et se souvint dans ce pays de la promesse qu'il avait faite à la reine de France de protéger contre les soldats l’honneur des femmes et des nonnes. Il courut ensuite en Bourgogne au-devant de Gallas, se retrancha savamment en face d’une armée supérieure en nombre, et, secondé par l'héroique résistance de la petite ville de Saint-Jean-de- Losne, par les maladies et le mauvais temps, fit repasser le Rhin à Gallas, avec une perte desix mille hommes. Dans le nord de l'Allemagne, Baner relevait à Witstork (24 septembre 1636) l'honneur du nom suédois.
Bernard , toujours en dispute avec le cardinal de La Valette, trompé d’un million par la cour de France, lui soumettait toute la Franche-Comté jusqu'à Montbéliard, et se faisait demander par Oxenstiern sil était encore au service de la cause commune ou simplement à celui de la France. Il avoua ses obligations envers elle, mais promit de passer le Rhin, fit un second voyage à Paris, réunit des forces suffisantes, leur fit traverser le Rhin près de Bâle, et vint camper devant Rhinfeld, place alors très-importante. Altaqué par les Impériaux, bien supérieurs en nombre, Bernard perdit dans une première action huit canons, envoya quelques drapeaux autrichiens à Paris, revint trois jours après attaquer les Impériaux , les mit en déroute après une heure de combat, et prit tous les officiers ennemis, moins deux. Le peuple de Paris et de Lyon put se venger du prisonnier de la France, Jean de Werth, Jean Le Pris, le Bien Battu, qu l'avait fait trembler. La prise de Rhinfeld , le siége de Brisach, l’un des diamants de la couronne impériale, comme disait l’empereur, furent les résultats de cette fameuse victoire. La cour de Vienne fit aussitôt partir Gœtz, avec l’armée austro-bavaroise, pour défendre Brisach, et les jésuites pour soulever tous les habitants de la Forêt- Noire. Bernard baîtit Gwætz près du village de Wittenwibr. Abandonné par les Français, ces chrétiens moins fidèles à leur parole que des Turcs, surpris par la fièvre, Bernard monta pourtant à cheval pour aller battre Charles de Lorraine. « Il est écrit, dit-il, voyant la belle armée du Lorrain, que lesprit est fort et la chair faible; on peut dire ici que l'esprit est faible et la chair forte. » Charles de Lorraine fit place à Gætz et Lamboi, qui revenaient avec quatorze mille hommes; Bernard se leva pour la troisième fois de son lit de douleur, et mit les Impériaux en fuite. Brisach se rendit : c’était, dirent les protestants, le Capitole de l'Autriche. « Courage, père Joseph; Brisach est à nous! » criait Richelieu au capucin mourant. Mais Bernard n'avait fait mention dans la capitulation, ni de la France, ni de la Suède, ni de l’union d’Heiïlbronn.
On espérait que Bernard, maître de Brisach, allait désormais protéger en Allemagne les opérations de Baner, quand on apprit qu'il venait de rentrer en Franche-Comté pour soumettre la dernière place forte de cette province, et assurer ses communications avec l'Alsace. Bernard voulait conserver l'Alsace avec ses forteresses comme un fief de l'Empire, indemniser la France par la Franche-Comté, se mettre à la tête des protestants abattus, et former une troisième puissance, médiatrice entre eux et l'Autriche. Richelieu lui offrait sa nièce, et le prince saxon n'en voulait pas; l’Autriche, sans plus de succès, lui faisait proposer une archiduchesse avec une principauté en échange de l'Alsace. Au sortir de cetie Campagne (1638), où Bernard avait pris trois forteresses réputées iinprenables et gagné huit batailles, à ce moment de sa jeunesse où, placé sur les frontières de la France et de l'Allemagne, il entendait ses louanges répétées par les deux peuples, le heros fut saisi de tristesse, et crut sa mort prochaine. En voyant les soldats allemands et français piller Pontarlier, il s'écria : « La vie nest à charge : je ne peux plus vivre en repos avec ma conscience au milieu de ces
impies. » A Pfirt, où la foule accourait pour le voir, il dit tout haut : « Je crains bien de partager le sort du roi de Suède; car du moment que le peuple espéra plus en lui qu'en Dieu, il dut mourir. » Arrivé à Huningue pour y passer le Rhin, il tomba malade, et mourut le même jour à Neubourg (1639), à l’âge de trente-cinq ans, trois ans plus tôt que Gustave-Adolphe.
Cette mort peut sembler naturelle après les fatigues de Bernard et sa lutte violente contre les maladies qui en deux jours lui enlevaient quatre mille hommes ; mais cette mort avait été calculée comme prochaine par Richelieu dans son traité avec le gouverneur de Brisach, Jean-Louis d'Erlach, qu'il avait corrompu. Cette mort fut encore moins imprevue pour l'Autriche, puisque dans le camp impérial on disait Bernard mort avant sa dernière maladie. Lui-même se crut empoisonné, et son aumônier exprima hautement ce soupçon dans son oraisun funèbre. On avait dit aussi que le duc Albert de Saxe-Lauenbourg avait tué Gustave-Adolphe au profit de l'Autriche : il est en effet remarquable que Gustave- Adolphe, Wallenstein et Bernard de Weimar, les trois génies révolutionnaires de cette époque, moururent de mort prématurée, et toujours à propos pour l’Autriche,.
T. ToussENEL.
BERNARD (Sauvez). Son père, peintre et graveur, né en 1615, connu particulièrement pour ses miniatures et ses gouaches , avait été professeur de l’Académie de Penture, et était décédé en 1687. Plus avide de richesses que de gloire , son fils, né en 1651, à Paris, se livra tout entier aux spéculations de la haute finance, et devint un des plus opulents banquiers de l’Europe. Il amassa, dit-on, plus de 33 millions. Il avait fait d'immenses bénéltices sous le ministère de Chamillard, qui de son aveu n’entendait rien en administration. Mais lorsque ce mimstre tomba, Samuel Bernard, si longtemps sa seconde providence, lui avait déjà impitoyablement fermé sa caisse. Le financier, qui lui devait sa grande et rapide fortune, ne voulut pas la compromettre; il se montra également sourd aux sollicitations et aux flagorneries de son successeur Desmarests. Le nouveau ministre hasarda un dernier effort. 11 parvint à faire adopter à Louis XIV l’expédient qu’il avait imaginé en désespoir de cause, et qui consistait à amener le plus fier des monarques à caresser la vanité d’un financier. L'histoire contemporaine offre des exemples de ce genre. Mais alors c'était un véritable prodige. Le besoin rapproche les distances. Le duc de Saint-Simon raconte ainsi cette singulière entrevue du roiet du banquier :
« La cour était à Marly. On y vit Desmarests, qui se présenta avec le célèbre banquier Samuel Bernard, qu’il avait mandé pour diner et travailler avec lui; c'était le plus riche de l'Europe, et qui faisait le plus grand et le plus assuré commerce d’argent. Il sentait ses forces, il y voulait des ménagements proportionnes; et les contrôleurs généraux , qui avaient bien plus souvent affaire à lui qu’il n'avait affaire à eux, le traitaient avec des égards et des distinctions fort grandes. Le roi dit à Desmarests qu’il était bien aise de le voir avec M. Bernard; puis tout de suite dit à ce dernier : « Vous êtes bien homme à n’avoir jamais « vu Marly; venez le voir à ma promenade, je vous ren- « drai après à Desmarests. » Bernard suivit, et tant qu’elle dura le roi ne parla qu'à Bergheyck et à lui, et autant à l'un qu’à l’autre, les menant partout et leur montrant tout également, avec les égards qu’il savait si bien employer quand il avait dessein de combler, J’admirais, et je n'étais pas seul, cette espece de prodigalité du roi, si avare de ses paroles, à un homme dela médiocrité de Bernard. Je ne fus pas longtemps sans en apprendre la cause ; et j'admirai alors jusqu’où les plus grands rois se trouvent quelquefois réuuits. Desmarests ne savait plus de quel bois faire fleche; tout manquait et tout était épuisé. Il avait été à Paris frapper à toutes les portes ; on avait si souvent et si nettement manqué
à toutes sortes d'engagements pris et aux paroles les plus précises qu’il ne trouva partout que des excuses et des portes fermées. Bernard, comme les autres, ne voulait rien avancer. 11 lui était beaucoup dû. En vain Desmarests lui représenta l'excès des besoins les plus pressants, et l'énormité des gains qu'il avait faits avec le roi; Bernard demeure inébranlable : voilà le roi et le ministre cruellement embarrassés. Desmaärests dit au roi que, tout bien examiné, il n’y avait plus que Bernard qui pat le tirer d'affaire, parce qu'il n'était pas douteux qu’il n'était question que de vaincre sa volonté et l’opiniâtreté qu’il avait montrée; que c'était un homme accessible à la vanité, capable d'ouvrir sa bourse si le roi daignait le flatter. Dans la nécessité si pressante des affaires, le roi y consentit; et pour tenter le secours avec moins d'indécence et sans essuyer de refus, Desmarests proposa lexpédient que je viens de raconter. Bernard revint de la promenade du roi tellement enchanté que d’abord il lui dit qu’il aimait mieux risquer sa ruine que de laisser dans l'embarras un prince qui venait de le combler, et dont 1l se mit à faire les plus grands éloges. Desmarests en profita sur-le champ, et en tira beaucoup plus qu’il ne s'était proposé. »
La véritable, la bonne comédie, n’est que l’histoire des mœurs contemporaines mise en action. Notre Molière est le meilleur peintre des mo-urs de son siècle. Samuel Bernard n’est autre que M. Jourdain; le prince et son ministre ne ressemblent pas mal au grand seigneur et à la marquise du Bourgeois Gentilhomme. Les portraits du grand maître sont frappants de ressemblance. Les originaux venaient à leur insu poser dans son atelier ; seulement il réduisait son cadre aux proportiuns de la scène et des convenances. Le Bergheyck dont parle Saint-Simon dans ses Mémoires avait dirigé avec une rare habileté les finances de Charles 11 dans les Pays-Bas, et apres la mort de ce prince celles de l'électeur. Il était, dit le même auteur, « fort homme de bien, point du tout riche et n’ayant jamais rien fait pour sa famille. Ses voyages à Versailles étaient rares et toujours fort courts. » Bernard, aussi habile financier, s'était au contraire beaucoup occupé de l'accroissement de sa fortune et de l'élévation de sa famille. Son nom trahissant son origine bourgeoise, il fit les plus grands sacrifices pour le déguiser et pour qu’il ne passât point à sa postérité. Il acheta donc pour ses fils de grandes charges et des terres titrées. Son fils aîné fut président au parlement de Paris, et ne signaïit que son nom seigneurial de Rieux ; l’autre, comte de Caubert. Son petit-fils, prévôt de Paris, se faisait appeler marquis de Boulainvilliers. Il avait marié sa fille au premier président Molé, et se trouva par conséquent beau-père de la duchesse de Cossé-Brissac. L'histoire de Samuel Bernard et de sa famille est celle de tous les riches financiers d’alors parvenus au point de pouvoir, par leurs capitaux, leur crédit, exercer une grande influence et donner à l’industrie française une impulsion progressive ; tous, aussitôt qu'ils en élaient là, abandonnaient leurs comptoirs et leurs usines pour se faire anoblir.
Samuel Bernard , au milieu de ses rêves d’ambition et de fortune, était le plus malheureux des hommes. Esprit superstitieux , il croyait son existence attachée à celle d’une poule noire, dont il faisait prendre et prenait lui-même le plus grand soin. C'était pour lui le tison de Méléagre. 1 survécut peu à sa poule noire, et mourut en 1739. Il avait acquis de grands domaines ; ses héritiers trouvèrent ses caisses bien garnies et un portefeuille de dix millions de francs de créances. On a prétendu que la moitié de cette somme environ avait été prêtee sans intérêt. Les plus grands seigneurs de la cour guraient à l'avoir de son livre de caisse, Cinq millions prêtés sans intérêt par Samuel Bernard! il est permis de douter d’un fait aussi extraordinaire.
DurEy (de l'Yonne).
BERNARD (CaTuerine ), née à Rouen, en 1662, morte à Paris, en 1712, était de la famille des Corneille. Élevée
dans la religion réformée, elle renonça au culte de ses pères, et se fit catholique : elie vint alors s'établir à Paris, et parut dans le monde littéraire sous le patronage de Fontenelle, on parent et son ami. Elle avait préludé par trois petits poëmes en l’honneur de Louis XIV, qui furent couronnés par l’Académie Française. D’un autre côté, l’Académie des Jeux Floraux prodigua ses couronnes à M'° Bernard, et celle des Ricovrati, de Padoue, l'admit au nombre de ses membres. L'intérêt que Fontenelle prenait aux productions de M'° Bernard l’a fait soupçonner de n’être pas demeuré étranger à leur rédaction.
Me Bernard a fait paraître trois romans : les Malheurs de l'Amour ( 1684), le Comte d’ Amboise ( 1689 ), Inès de Cordoue (1689). Quelques auteurs lui attribuent la Re/ation de l'ile de Bornéo. La pensée dominante des nombreux romans de Catherine Bernard est de combattre le penchant à l'amour : aussi tous ses héros ne sont que des amants malheureux. M'° Bernard s'était d’abord élancée dans la carrière dramatique ; mais elle renonça au théâtre à la prière de M'° de Pontchartrain, qui lui faisait une pension. Sa Laodamie et son Brutus oblinrent une vingtaine de représentations : l'une fut jouée le 11 février 1689, l’autre le 18 décembre 1690. Le Brutus de Voltaire, représenté quarante ans après, a fait oublier celui de M'* Bernard, auquel pourtant le grand poëte a fait de nombreux emprunts. S'il faut en croire l’auteur des Tablettes dramatiques, la tragédie de Bradamante, jouée et imprimée sous le nom de M! Bernard , n’est autre que celle de Thomas Corneille. Voltaire attribue à M. de la Parisière , évêque de Nismes, l’apologue intitulé l’Imagination et le Bonheur, ïmprimé sous le nom de M'° Bernard.
Des pièces de vers de M'€ Bernard il est resté surtout ce placet, qu'elle adressait à Louis XIV pour rappeler à ce prince les quartiers échus d’une pension qu’il lui faisait :
Sire, deux cents écus sont-ils si nécessaires Au bonheur de l’État, au bien de vos affaires, Que sans ma pension vous ne puissiez dompter Les faibles alliés et du Rhin et du Tage ?
À vos armes grand roi, s'ils peuvent résister, Si pour vaincre l'effort de leur injuste rage 11 fallait ces deux cents écus, Je ne les demanderais plus, Ne pouvant aux combats pour vons perdre la vie, Je voudrais me creuser un illustre tombeau, Et, souffrant une mort d'un geure tout nouveau, Mourir de faim pour la patrie, Sire, sans ce secours tout suivra votre loi, Et vous pouvez en croire Apollon sur sa foi; Le Sort wa point pour vous démenti ses oracles. Ah! puisqu'il vous promet miracles sur miracles, Faites-moi vivre et voir Lout ce qe je prévois.
BERNARD (Pierne-Josepn), né en 1710. On sait qu’il s’appelait Bernard tout court; ce fut Voltaire qui accola à son nom lépithète mignonne, et on sait comment il en fit un Gentil Bernard. Chargé par M de La Vallière de - d'inviter à souper, il lui adressa ce billet :
Au nom du Pinde et de Cythere, Gentil Bernard est averti
Que l'Art d'aimer doit samedi Venir souper cbez l'Art de plaire.
Une autre fois le patriarche de Ferney écrivait à notre poëte : « Mon cher petit Bernard, souvenez-vous de moi au milieu de vos lauriers et de vos myrtes. » Gentil, petit, jamais mots n'exprimèrent mieux les choses; Bernard en effet fut un esprit gentil et un petit esprit; et Voltaire, mérile qu’il a eu si souvent, avait deviné juste et estimé l'homme ce qu'il valait, fond et superficie.
Le curieux pour les amateurs de contrastes piquants, c'est que Gentil Bernard , cet épicurien de vie libertine, ce galant rimeur de vers libertins, quoiqu'il se vante quelque part de la pudeur de sa muse, naquit à Grenoble, la pa-
trie du chaste chevalier Bayard, et fit ses études chez les jésuites de Lyon, qui cherchèrent en vain à le retenir pour en faire un des leurs. Son père était sculpteur, Il vint à Paris très-jeune, et commença par manier les dossiers chez un procureur, tout en rimant déjà des vers à Chloris, lÆpitre à Claudine, et la Chanson de la Rose. De la robe et du Palais, il passa au bout de deux ans à l'épée et aux champs de bataille d'Italie ( 1733-1734 ), sous les maréchaux de Maillebois et de Coigny, et il paya de sa personne à Guastalla et à Parme. Nous devons à cette escapade militaire de notre Bernard un assez mauvais poême adressé à la duchesse de Gontaut. Il fit en même temps la guerre et l'amour, moitié laurier, moitié myrte, pour parler comme Voltaire, à la façon des braves dont Bernard fait ainsi le portrait dans son poëme :
On les voit, partout aguerris,
Tenter des conquêtes nouvelles,
Et des rois venger les querelles,
Et s’en faire avec les maris.
L’Opéra-Comique n'a jamais dit mieux,
Le maréchal de Coïigny s’intéressa à Bernard, et le prit pour secrétaire, à condition qu'il renoncerait à la poésie. Le fils du maréchal en levant la défense donna au poëte la place de secrétaire général des dragons, place de vingt mille livres de rentes, qui lui valut en outre cet envoi anacréontique de son grand ami Arouet : « Le secrétaire de l’Amour est donc le secrétaire des dragons! » Bernard avait habité l'hôtel de Coigny jusqu’à la mort du vieux maréchal, et son crédit dans la maison de Coigny descendit de l’aïeul aux petits-fils.
Après une longue vie toute parfumée de roses et de rimes à la rose, dont la plus grande affaire fut le plaisir, et un continuel sourire la plus grande tristesse, Gentil Bernard perdit, en 1771, la raison : faut-il dire le mot, le mot horririble? il devint imbécile. On vit donc l’Anacréon français, comme on l’appelait en ce temps-là, aller par la ville l'œil terne, les lèvres pendantes, le front abaïssé vers la terre, avec tous les signes de l’idiotisme; ce n'était plus Gentil Bernard , hélas! c'était Bernard l'hébété; qu’en pensaient les Églé et les Amaryllis qu’il avait tant chantées? Sans doute elles se souvenaient du conte de Zadig, et volaient à d’autres amours.
Voltaire, on le retrouve partout, a fait ce très-mauvais jeu de mots sur cette disgrâce intellectuelle du pauvre Bernard : « On dit que Gentil Bernard a perdu la mémoire; il a pour- {ant pour mère une des filles de Mémoire, et il doit avoir du crédit dans la famille. »
Grimm en parle lus sérieusement, et profite de l’occasion pour tracer de l’auteur de l’Art d'Aimer une esquisse très-ressemblante et spirituelle : « On peut rayer du nombre des vivants, quoiqu'il soit encore en vie, Bernard, qui doit à M. de Voltaire le surnom de Gentil Bernard. A force d’avoir usé de la vie de toute manière, Gentil Bernard, né robuste, infatigable serviteur des dames, est tombé dans l'enfance à l’âge de soixante ans passés ; il prétendait vivre à soixante ans comme à trente. Ce caicul n'étant pas celui de la nature, il eut au mois de juillet dernier une attaque qui vient d'être suivie d’un affaissement du cerveau. Il a perdu la tête, il déraisonne; mais il n’est pas malade : il boit, il mange; et comme il n’a pas la connaissance de son état, il n'est pas même malheureux, »
Bernard était taillé exprès pour faire fortune, et il ne manqua pas sa vocation : c'était un homme frivole, essentiellement indifférent sur tout ce qui n'était pas son plaisir, mais supérieurement doué de l'esprit de conduite, n’afi- Chant jamais rien que d’être galant , aimable, plein d'égards pour tout le monde, sans attachement pour personne, joignant à un tempérament infatigable la grâce et la gentillesse de Pesprit et, chose inouïe dans un Français, une discrétion à toute épreuve, S'il faut en croire la chronique amoureuse,
cette dernière qualité lui valut une infinité de bonnes forlunes.
Notre Seigneur prétend qu’on ne peut servir deux maîtres à la fois; Bernard prétendait au contraire qu’on peut trèsbien servir deux et même plusieurs maîtresses. En conséquence, il ne quittait jamais, à moins qu’on ne le voulüt bien ; et quand il était quitté, il se résignait à son sort sans faire de bruit. 11 ne bornait pas ses jouissances aux plaisirs de l'amour, il aimait avec tout autant de passion les plaisirs de la table. Bernard dinait et soupait noblement, et à fond, tous les jours de sa vie. Au moment où il perdit la raison, le chevalier de Chastellux dit spirituellement : « Les hommes, sans exception, attribuent cet accident à son goût effréné pour les femmes, et les femmes à sa passion immodérée pour la table. »
Bernard vécut toujours dans la bonne compagnie, sans préjudice de la mauvaise, qu’il fréquentait sans s’afficher ; c'était l'homme le plus habile pour jouir de tout sans bruit. Il avait connu M de Pompadour avant qu’elle fût reine; Bernard et l'abbé de Bernis étaient les beaux-esprits de la société obscure de M d’Étioles sous-fermière. Elle s’en souvint dans sa fortune : Bernis devint ministre et cardinal: Bernard resta Gentil Bernard sur le pavé de Paris ; trop sage pour vouloir autre chose et pour sacrifier son indépendance à l'ambition, car, sérieusement, nous ne comptons pas pour des places celles de bibliothécaire à Choisy, et de garde des médailles, marbres, etc.
Le même esprit de sagesse empêcha Bernard de publier aucun de ses ouvrages ; le fameux opéra de Castor et Pollux, musique de Rameau, est le seul qui ft imprimé de son aveu. Le gentil poète a dit lui-même le secret de cette modestie, en parlant des grands vers et des grands poëtes qui cherchent la renommée :
Vous n’eûtes pas ce vain désir comme eux, Mes petits vers, et vous fûtes heureux.
Qu'ils plaisent à Pompadour, c’est tout ce qu’il leur demande ; et, en vérité, Hs étaient faits tout exprès pour lui plaire; jamais poésie ne fut plus Pompadour et plus pompadourette. « Si vous voulez vous contenter de fleurs, dit Grimm malicieusement, vous n’aurez que cela; ce ne sont que fleurs, et encore des fleurs. » Grimm oublie d’ajeuter fleurs artificielles. Qui pourrait en faire un reproche à Gentil Bernard? Il ne se vante pas d'autre chose, et n’a jamais eu la prétention de l’épique :
Vers , chansons, etudes frivoles , Muse, Amour, voilà tous mes vœux.
Gentil Bernard fut donc l’Anacréon de la France ; du moins on le disait de son temps , un Anacréon frisé, poudré, fanfreluché, que Beaudoin aurait pu peindre étalé sur un sopha, dans un boudoir, en robe de chambre, en caleçon de taffetas, en pantoufiles de maroquin jaune. C’est dans ce costume qu'il écrivit son poëme de L'Art d'aimer, qui triompha par la lecture de salon en salon, et jouit de ce succès pendant trente ans, sans avoir passé par l'épreuve de l’impression.
Quand le poëme parut, on se récria. Voltaire, — encore lui! — qui avait placé Bernard au-dessus d’Ovide et de Tibulle, — dit : « C'est un ouvrage ennuyeux, qui ne renferme qu’une trentaine de vers admirables, un mélange de grains de sable avec quelques petits diamants joliment taillés. » Grimm annonce qu’il a fait, après l'impression, la plus belle chute du monde, et que chacun s’étonne d’avoir admiré de si faibles rimes. Ceci prouve le bon esprit et le bon sens de Gentil Bernard , qui s'était contenté du huis-clos, et toute sa vie avait redouté le grand jour et l’imprimeur. Aussi vécut-il heureux, le plus heureux de son temps, dit un contemporain, heureux même, qui sait? de finir en perdant la raison,
Après avoir végété cinq ans ainsi, il mourut en 1775, le 1° novembre, à Choisy.
Hippolyte RoOLLE , bibliothécaire de la ville de Paris. BERNARD de Rennes (Louis-DÉsiné), magistrat et ancien député, est fils d'un négociant de Brest, où il est
né, en 1788. Ne voulant pas être confondu dans la foule des Bernard , il pouvait joindre à son nom celui de sa ville natale ; mais il préféra celui de Rennes, où il a fait son droit et commencé sa réputation. Il avait été admis au barreau de cette ville en 1810, après de brillantes études à La Flèche, et à l'institution Sainte-Barbe, à Paris. Bien qu’il se fût prononcé par un vote public, en 1815, contre le fameux Acte additionnel, il prit rang dans la compagnie des fédérés de Rennes pendant les Cent-Jours, et fut nommé conseiller à la cour d’appel de Rennes par Napoléon ; mais sa nomination fut bientôt révoquée sous la seconde Reslauration, Rendu au barreau , il défendit avec tant d'énergie le malheureux général Tra vot, que, sur la dénonciation du général Canuel, président du conseil de guerre, il fut arrêté et mis au secret pendant huit jours.
M. Bernard venait de publier un roman, Charles (Paris, 1825, 4 vol.), et préparait une nouvelle édition du Traité des Assurances, par Émérigon, lorsqu'il fut appelé à Paris la même année, par les petits-fils de Caradeuc de La Chalotaïis, pour y venger la mémoire de ce respectable procureur général du parlement de Bretagne contre les outrages de l'Etoile, feuille jésuitique de l’époque. M. Bernard se fit le plus grand honneur dans cette affaire, et le barreau de Rennes lui en témoigna autant de satisfaction que celui de Paris, qui ne tarda pas à l’inscrire sur le tableau de ses avocats. Sous le ministère Polignac, il défendit Ze Commerce dans la cause de l’Association bretonne pour le refus de l'impôt. En 1830, aux élections qui suivirent le vote de l’adresse des 221, il fut honoré d’une double élection par les départements des Côtes-du-Nord et d’Ille-et-Vilaine; il opta pour le premier, signa la protestation contre les fameuses ordonnances du 25 juillet, et prit une part active à la révolution des trois jours. Nommé alors membre de la Légion d'Honneur et procureur général à la cour royale de Paris, il fut chargé de verbaliser sur la mort du duc de Bourbon. Peu de temps après, M. Bernard renonça à des fonctions qui le forçaient de provoquer la vindicte des lois contre plusieurs de ses amis compromis, et accepta la place de conseiller à la Cour de cassation. Constamment réélu député depuis, il a fait partie de la chambre élective jusqu’en 1848.Nommé président dechambre à la cour suprême en 1851, il mourut le 10 janvier 1858, à Paris. Outre son Plaidoyer pour les petits fils de la Chalotais (1826), on lui doit un Résumé de l'histoire de Bretagne (1826, in-12). Dans les derniers temps de sa vie il s'était pris d’une véritable passion pour les fleurs, et était devenu l’un des vice-présidents de la Société d horticulture.
BERNARD (Joseru), frère puîné du précédent , et né à Brest, vers 1790, a fait son droit à Rennes, où il s’est marié. Mais d’abord il s’y occupait plus d'anatomie que de jurisprudence , car, en 1814, il avait obtenu l'autorisation de: faire bouillir des cadavres de prisonniers de guerre espa: gnols, dont il détachait ensuite les os. Se trouvant à Paris en 1830, il y prit une part si active à la révolution de juillet qu’il fut nommé préfet du Var. N'ayant pas voulu suivre: les instructions du ministre Casimir Périer, il fut révoqué ; mais les électeurs de Toulon le dédommagèrent de sa disgrâce en le nommant, en 1831 et 1833, leur représentant à la Chambre des Députés. Il y ea , vota avec l’opposition et se prononça contre l’hérédité de la pairie, le privilége universitaire , les monopoles et les abus, et aussi pour la révision des lois électorale et communale, la diminution des charges publiques, la responsabilité des ministres et Ja réduction du budget de la liste civile à six millions. N'ayant pas été réélu en 1835, il se retira du monde politique pour
se livrer entièrement aux lettres, fut décoré en 1836 et nommé l’un des conservateurs de la bibliothèque Ssainte- Geneviève. En 1854, il passa en la même qualité à la Biblioihèque nalivnale. On a de M. Bernard : Le bon Sens d'un homme de rien (1828), ouvrage remarquable par les excellentes vérités qu'il contient; Béranger et ses chansons (1858), Cinq nouvelles (1859), Les Soirées de M. Jean, ou la Morale du sens commun (1860), etc.
BERNAP.D (Cnances ne) naquit en 1805, à Besançon. Ses debuts liliteraires révelèrent un talent d'une maturité remarquable. Dès ses premières publications, la critique n'hésita pas à le mettre au rang de nos romanciers les plus estimés. Aucune hésitation, aucun tâtonnement ne se fit sentir dans sa manière; ce fut tout d’abord un style ferme, correct, souple et varié, mais sans éclat; une rare finesse d’aperçus, une richesse inépuisable d'observation, une faculté brillante d’anaiyse. Tous ses livres pourraient être con sidérés comme autant de proverbes moraux où les ridicules, les aberrations, les excentricilés sociales, les faiblesses, les modes absurdes, les engouements injustes, sont énergiquement et toujours spiriluellement redressés : c’est dire que Bernard excellait dans la comédie. Peu fécond, peu -dramatique, il conduit avec une rare habileté le fil un peu faible, un peu léger de son action; il intéresse et pique la Curiosité, mais sans émouvoir, sans passionner son lecteur, Ses dénoûments sont généralement défectueux ; on vondrait quelque chose de plus complet, de plus définitif; mais ses caractères sont burinés ; ce sont de patientes et lumi- -neuses études, travaillees à la manière des maîtres, c'est-àdire pleines de relief et couleur,
Cet écrivain est mort à Neuilly, près Paris le 6 mars 1850, à la suite d’une longue maladie. On a publié une édition de -ses Œuvres complèles en 12 vol. in-18; elles comprennent : /e Nœud gordien ; Gerfaut, qui passe pour son meilleur roman; Le Paravent, la Peau du Lion, La Chasse aux Amants, Les Ailes d’'Icare, l'Écueil, un Homme sérieux, un Beau-Père, le Gentilhomme campagnard, Thédtre et Poésies, Nouvelles et Mélanges.
BERNARD (Craupe), physiologiste, né le 12 juillet 1813, à Saint-Julien (Rhône), vint étudier la médecine à Paris, fut préparateur de Magendie, et fut reçu docteur en 1843. Ap- .pelé en 1854 à la chaire de physiologie générale qui venait d’être créée à la Sorbonne, et élu membre de l’Académie des sciences, il succéda en 1855 dans la chaire de médecine à Magendie, qu’il suppléait depuis 1847 au Collége de France. Dans la suite il devint membre de l’Académie de médecine (1861), président de la Société de biologie (1867), commandeur dela Légion d'honneur, membre del’Académie française (mai 1868) à la place de Flourens. A la fin de 1868 il passa .au Muséum comme professeur de physiologie générale. Enfin un décret du 6 mai 1869 lui ouvrit les portes du Sénat,
La physiologie doit à ce savant d'importantes découvertes. Ses premières recherches eurent pour objet le rôle des sécrétions du canal alimentaire dans la digestion. Dès 1844 il fit connaître le mécanisme de la sécrétion du suc gastrique; puis .il étudia la salive, le suc in @itinal, et les organes de la digestion, de la respiration et de la circulation dans leurs rapports avec les nerfs. En 1849 il démontra que le pancréas æst le véritable agent de la digestion des corps gras, et publia des découvertes sur la fonction glycogénique du foie, d’où il résultait que le sang qui sort de cet organe pour se rendre au cœur par les veines hépatiques, est abondamment chargé de sucre. Ses travaux, qui soulevèrent dans le monde savant ucoup de contradictions, lui valurent trois fois, en 1849, 1851 et 1853, le grand prix de physiologie expérimentale décerné par l’Académie des sciences,
Les principaux ouvrages de M. Claude Bernard sont : Fonction glycogénique du foie (1849), Recherches expé- -imentales sur Le grand sympathique et sur l'influence
que la seclion de ce nerf exerce sur la chaleur animale (1854, in-4°); Leçons de physiologie expérimentale appliquee à la médecine (1855-1856, 2 vol. in-8°, fig); Recherches sur les usages du pancréas (1856, in-4°, fig.) ; Leçons sur Les effets des substances toxiques el médicamenteuses (1857. in-8); Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux (1858, 2 vol. in-8); des Propriélés physiologiques et des altérations pathologiques des différents liquides de l'organisme (1859, 2 vol. in-8); de La Nutrition et du developpement (1860, in-8°); Introduction à l'étude de la médecine expérimentale (1865, in-8°); des Propriétés des tissus vivants (1869, in-8°); et Considéralions sur l'organisme du cerveau (1872, in 8°). On lui doit en outre un grand nombre de communications insérées dans les Comptes-rendus de l'Institut.
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE (Jacques- HENRI) naquit au Havre, le 19 janvier 1737. Son père comptait au nombre de ses aïeux Eustache de Saint-Pierre, maire de Calais. 11 ne donna jamais de preuve bien claire de cetteillustration; mais elle importe moins que jamais à sa ‘famille, aujourd'hui qu’elle peut se parer d’une illustration plus nouvelle et moins contestable. Bernardin eut deux frères : Dutailly et Dominique, et une sœur nommée Catherine. Nous n'avons pas à nous occuper ici de leur biographie. Disons seulement que Dutailly fut tourmenté toute sa vie d'une ambition dévorante ; que Dominique fut doux et calme, Catherine pleine de vanité.
Des sa plus tendre jeunesse, il manifesta un goût ardent de retraite et de solitude, une haine profonde de l'injustice, un instinct énergique de la Divinité. Ces trois sentiments domipèrent toute son existence, et résument tous ses ouvrages. Le caractère de son enfance se reflela |. sa vie, comme ses impressions premières se reflétèrent sur tous ses écrits : amant passionné de la nature, ce fut son premier et son dernier amour. On raconte qu'à l'âge de huit ans, il avait un petit jardin qu’il cultivait lui-même.
Il aimait surtout les animaux; ils étonnaient son intelligence. On rapporte qu'un jour il trouva dans l'égout d’un ruisseau un malheureux chat percé d’une broche, poussant des cris affreux et près d’expirer. Bernardin fut pris de pitié pour le pauvre animal. Il le cacha dans son habit, le porta au grenier de sa maison, lui fit un lit de duvet et de foin, et ne laissa point passer un jour sans apporter à son malade la viande et le lait qu’il dérobait à la cuisine, Androclès n’en agissait pas plus pieusement avec le lion du désert. Grâce aux soins de l’enfant, le chat entra bienlôl en convalescence ; sa blessure se cicatrisa et ses forces revinrent. Aussitôt guéri, aussitôt lib:e; il s’élança sur les toits, courut s'ébattre au soleil et devint bientôt l’Attila des rats, Bernardin racontait souvent ce trait de sa jeunesse à J.-J, Roussean, et il ajoutait toujours que son protégé, ennemi furieux du genre humain, qui l'avait si cruellement embroch garda aux hommes une haine éternelle, et à lui, Bernardin, une reconnaissance éternelle comme sa haine. Il ne se laissait approcher que par lui, enflant son dos sous ses caresses, et rôdant autour de lui, le poil hérissé et la queue relevée ou en panache.
Sa haine de l'injustice, son amour de la solitude, sa confiance instinclive en Dieu, influèrent sur toute son enfance, et donnèrent lieu à un fait étrange. Un jour qu'il était sur les bancs de l'école (il avait neuf ans alors), un maltre qui lui enseignait la langue latine le menaça de le fouelter le lendemain devant tous ses condisciples s’il ne récitait pas couramment sa leçon, Cetle menace le révolta tellement qu'il résolut aussitôt de se retirer d'un monde où le fort opprimait le faible, où la force faisait le droit, « Eh bien! s’écria-t-il, en fermant son rudiment avec colère et en le foulant aux pieds, eh bien! je fuirai les hommes; j'irai vivre au fond d'un bois, vivre seul, de lait et de racines,
J'irai me faire ermite; je prierai Dieu, je chanterai ses louanges comme le solitaire de la Thébaïde; s’il le faut, je marcherai nu-pieds , je ceindrai le cilice; mais j’échapperai du moins au fouet du pédagogue. » Ce qui fut dit fut fait : le lendemain du jour fatal, le matin du jour de l'exécution , au lieu de se rendre à l’école, il glissa furtivement comme une ombre le long des murs , s'échappa par des rues étroites et sombres, et se trouva bientôt aux portes de la ville, l'école derrière et les champs devant lui, les champs, les bois, les vastes solitudes , le silence et la retraite, la Providence et l’ermitage. Il arriva après quelques heures de marche vers un massif de bouleaux et de chènes, au mi-
lieu d’une prairie bien verte et hien solitaire. Notre ermite
n'avait pas rêvé d’autres aspects aux forêts vierges et aux savanes immenses du Nouveau-Monde : le voilà qui s’enfonce sous les branches du taillis, enlevant les mûres et les
senelles aux buissons, mangeant des racines, étudiant la
fleur, buvant l’eau claire du ruisseau, et admirant les mousses vertes et les lichens dorés qui bordaiïent ses rives. Puis, comme la nuit arrivait, et que le solitaire commençait à s’effrayer de la solitude où il s’était jeté, et de l’ap-
pétit vigoureux que n'avait point apaisé le frugal festin de
la journée, il se jeta à genoux, priant Dieu avec ferveur de lui envoyer un ange avec quelque chose de plus substantiel que les fruits de la haïe et les racines du vallon. Ses prières
furent exaucées : il vit bientôt un ange s’avancer dans la | plaine, sous la forme de Marie Talbot, bonne femme qui
l'avait vu naître et qui l'avait élevé. I1 s’élança vers elle avec transport, et ils se mirent tous les deux à pleurer de joie. Puis, Bernardin ouvrit le panier qu’elle avait sous le
| bras, et calma les besoins impérieux de la faim ; puis lorsque
son estomac fut plus résigné, sa vocation se réveilla dans son cœur,.et il persista à se faire ermite et à vivre au fond d’un bois, loin du monde et de sa famille.
Il fallut bien des larmes, bien des prières, bien des caresses , bien des supplications, pour le ramener le soir même sous le toit paternel. Son père et sa mère lui firent raconter comment il avait vécu : il le raconfa naïvement, et comme ils lui demandaient ensuite ce qu’il serait devenu, et ce qu’il aurait fait dans le cas où il n’eût rien trouvé dans les Champs , il répondit gravement que Dieu n’abandonnait aucune de ses créatures, qu’à défaut d’un ange il lui avait expédié Marie Talbot avec ur panier, et qu’à défaut de Marie Talbot ïl lui eût envoyé un corbeau chargé de son diner, comme cela était arrivé à saint Paul l’ermite. Peut-être Bernardin de Saint-Pierre s’inspira-t-il plus tard de ce souvenir
de ses jeunes années , lorsqu'il peignit Paul et Virginie égarés sur les bords de la rivière Noire, abattant un palmiste pour
se nourrir de ses fruits, buvant l’eau du torrent, priant Dieu, s’effrayant du soir, et pleurant de joie en voyant accourir leur chien fidèle et leur fidèle serviteur.
Il passa quelques années à Caen, chez un curé qui avait un presbytère aux portes de la ville, et un grand nombre
d'élèves, auxquels il enseignait les éléments des langues
latine et grecque. Ces années d’études lui furent âpres et pénibles, et ce fut avec grande joie qu'il vint reprendre dans la maison paternelle ses premieres occupations.
Ce fut à peu près à cette époque qu’un goût nouveau, le goût des voyages, se développa en lui. Il s'était lié avec un capucin du voisinage, qui s'était fait lui-même l’ami de sa famille. Le frère Paul était instruit, le jeune Bernardin avide d'apprendre : une douce intimité s'établit aussitôt entre eux. Ils se trouvaient chaque soir sous les grands arbres du jardin, et là l’enfant s’enivrait des récits de ses courses lointaines et des merveilles de ses voyages. Sur le point de partir pour la Normandie, le capucin pria M. de Saint- Pierre de lui conter son fils : c'était un homme d’un cœur élevé et d’une âme droite. M. de Saint-Pierre n’hésita pas un instant ; Bernardin et frère Paul partirent par une belle matinée, le sac sur le dos, le bâton épineux à la main.
DICT. DE LA CONVERS. — T. II
Voyageant à pied, ils passèrent ensemble quinze jours en tournée, frappant tantôt aux riches châteaux , tantôt aux pauvres chaumières , s’arrêtant à tous les couvents qu’ils rencontraient sur leur route; partout accueillis et fêtés, frère Paul comme le meilleur des hommes, Bernardin comme le plus aimable et le plus gentil des capucins. Jamais visage plus frais et plus rosé ne s'était tapi sous un capuchon. Les dames lui firent tant de caresses qu’il prit sérieusement goût au métier, et qu’au retour il parla gravement à son père d'entrer chez les frères de l’ordre , tant il était ravi de l'indépendance de leur existence et des bénéfices de leurs courses. Ce ne fut pas sans peine que M. de Saint-Pierre parvint à vaincre cette pieuse résolution : il y parvint pourtant, et depuis quelques mois ces goûts nomades et voyageurs commençaient à s’assoupir dans le cœur de son fils, lorsque sa marraine lui fit cadeau de quelques livres, parmi lesquels se trouvait Robinson : ce livre décida de sa destinée ; il s’empara de toutes ses facultés, il le prit au cœur, au cerveau, partout. Le vaisseau naufragé, l'île déserte, la chasse aux hommes, Vendredi , les sauvages, occupèrent toutes ses pensées : ce fut un enchantement. 11 voulait, comme son héros bien aimé, se livrer aux houles de la mer, aborder à quelque fle lointaine, y fonder une colonie et y réaliser la république de Platon. Ce dernier rêve fut celui de toute sa vie.
Au milieu de ces dispositions romanesques, son oncle Godebout, capitaine de vaisseau, vint lui proposer de s’embarquer avec lui pour la Martinique. Voilà l'enfant qui bondit de joie ; le voilà possesseur d’une île inconnue. Monarque d’un monde nouveau, tout lui sourit, tout l'attend, tout l’invite. C’est en vain que sa mère pleure et que son père résiste ; il pleure plus fort que sa mère, il résiste plus haut que son père ; son oncle joint ses prières aux siennes ; il l'emporte enfin, eargue les voiles et lève l'ancre! Hélas! jamais voyage ne fut plus triste, jamais retour ne fut plus désenchanté! Pauvre enfant ! il avait rêvé une mer agitée, bondissant sous la tempête, belle de fureur : il ne trouva qu’une mer calme et plate, dont le roulis monotone le berçait mollement sur les flots endormis. Le mal de mer le prit bientôt au cœur, et ternit bien vite les songes dorés de son imagination; puis, au lieu de douces rêveries, de longues contemplations sur le pont, il fallut s’employer à de rudes manœuvres , ployer humblement sous la brusquerie de son oncle, obéir servilement au sifflet du contre-maître, et se coucher le soir dans un hamac, brisé par la doujieur et la fatigue. Et les îles désertes, et les plages inconnues, où étaient-elles ? 11 s’en revint aussi découragé que l’eût été sans doute Christophe Colomb s’il eût reparu à la cour d’Espagne sans avoir dérobé l’Amérique aux mers qui la recélaient.
A la recommandation de madame de Bayard, sa marraine, le jeune Bernardin, quelque temps après son retour de ce fatal voyage de la Martinique, fut envoyé à Caen, chez les jésuites, pour continuer ses études. M. de Saint-Pierre espérait qu’il y prendrait des goûts plus sérieux, et que son esprit, devenu plus grave, finirait par se jeter sur quelque spécialité. 11 en arriva tout autrement. Les jésuites, qui cherchaient avec ardeur des disciples à captiver et des âmes à convertir, ne tardèrent pas à reconnaître dans leur nouvel élève un cœur facile et romanesque, qui se prêtait merveilleusement au succès de leurs entreprises. Ils essayèrent donc sur lui leur esprit de prosélytisme, et Bernardin était si bien disposé à recevoir ces impressions nouvelles que jamais conversion ne fut plus rapide et moins rebelle, 11 y avait, les veilles des jours de fête, des réunions dans la grande salle du séminaire, que présidait le supérieur, et durant lesquelles un professeur lisait à l’auditoire la relation des voyages des jésuites missionnaires. Ces lectures, se mêlant dans l'esprit du jeune de Saint-Pierre aux souvenirs tout récents des lectures qu'il avait faites,
en réveillaient les impressions et le rendaient à toutes les fantaisies de son imagination. Seulement, au lieu des Îles désertes qu’il voulait autrefois conquérir, des républiques qu’il devait fonder, des colonies qu’il devait établir; au lieu de ces rêves d'enfant, où il réalisait la province Utopie de Thomas Morus, c'étaient des voyages pieux sur le rivage du Gange, des peuplades converties à la religion du Christ, des persécutions à braver, des néophytes à gagner ; c'était le ciel à ouvrir aux barbares, c’étaient les palmes du martyre à cueillir au milieu des flammes du bûcher! Cette ‘double vocation du voyage et du martyre devint si fervente qu'il finit par l'avouer aux saints pères. Cet aveu les combla de joie, et ils lui proposèrent de l’associer à ceux de leurs frères qui allaient prêcher la foi aux Indes, au Japon et à la Chine. Le néophyte, transporté, écrivit aussitôt à son père pour lui demander la permission de se faire jésuite. M. de Saint-Pierre goûta peu ce projet d’aller conyertir des Chinois, des Japonais et des anthropophages : il arracha son fils à ces nouvelles séductions , et l’envoya au collége de Rouen, où il fit sa philosophie et obtint le premier prix de mathématiques , en 1757; il avait vingt ans alors.
C’est là que finit l'enfance de Bernardin de Saint-Pierre; elle fut couronnée par une amitié douce et tendre, comme le fut celle de Montaigne et d’Étienne de La Boëétie: la mort de son ami, M. de Chabrillant, fut le premier malheur réel dont il fut frappé; son âme ne s’en releva pas, et vers le soir de sa vie il se rappeïait encore avec une joie délicieuse cette amitié toujours chère et toujours pleurée.
Au sortir de ses études, il s’interrogea scrupuleusement sur l’emploi qu’il se croyait appelé à remplir, et, croyant sa vocation indiquée par le prix de mathématiques qu'il avait obtenu au collége de Rouen, il entra à l’école des ponts et chaussées : il y étudiait depuis un an, lorsqu'il apprit que son père venait de se remarier. Ce fut à. la même époque que les fonds destinés à l’école furent réformés, par.une mesure d'économie extraordinaire. La plupart des ingénieurs et tous les élèves furent licenciés. Bernardin comprit qu’il n’avait plus de ressource en son père, et sollicita du service dans le génie militaire. 11 obtint son brevet, six cents livres de gratification et cent louis d’appointements, I] partit aussitôt pour Dusseldorf, où se rassemblaït une armée de 30,000 hommes, commandée par le comte de Saint- Germain. Quelque temps après la malheureuse affaire @e Warburg, Bernardin de Saint-Pierre, victime de ‘envie, fut suspendu de ses fonctions, et reçut l’ordre de se rendre à Paris. Sans argent, sans état, sans ressource aucune, il se hasarda à passer quelques années près de son père; mais il s’aperçut au bout de quelque temps que sa présence n’était rien moins qu’agréable à sa belle-mère, et, jaloux de ne point troubler l'harmonie du nouveau ménage, il s’en éloigna, résolu de tenter la fortune. Il prit la route de Paris, avec six louis et l'espérance , vers le commencement de mars de l’année 1760.
A cetie époque, un vaisseau de guerre turc jeta l’ancre près des rives de la Morée pour lever le tribut payé au grand seigneur par les Grecs des îles de l'Archipel. Pendant qu’une partie de l’équipage était descendue à terre, soixante esclaves français s’emparèrent du vaisseau, coupèrent les câbles, se dirigèrent vers la rade de Malte, et y entrèrent un dimanche matin, Le grand seigneur somma l’île de rendre le vaisseau : on craignit un siége , et plusieurs ingémeurs furent envoyés au service de l’ordre. M. de Saint-Pierre fut du nombre, Comme à la campagne du pays de Hesse, il fut encore desservi, cn , repoussé, méconnu. Le siége n'eut pas lieu, et il s'embarqua pour la France, après avoir reçu six cents francs pour les frais de son voyage : ce furent là tous les bénéfices de sa campagne, Après avoir essuyé une affreuse tempête à la vue de la Sardaigne , entre le banc de La Case et les rochers qui hérissent la côte, il toucha avec transport la terre natale, et se dirigea vers Paris.
Il y vécut quelque temps pauvre, misérable, délaissé de ses amis , abandonné de sa famille. Ce fut au milieu des dé senchantements de la misère que son imagination de poète se ranima, et que ses projets de république et de légistation se dressèrent de nouveau devant lui plus attrayants qua jamais. Il n’y résista pas. Il résolut d’aller fonder sa république tant rêvée, cette chimère de sa jeunesse, cet enfantillage de tous les jeunes cerveaux; mais en quels lieux? dans quel monde? 11 emprunte quelques cents francs à ses amis, vend ses habits pour payer ses dettes, se munit de quelques lettres de recommandation, et, léger, joyeux, son petit paquet sous le bras, la tête et le cœur plein de songes de fortune et de gloire, le voilà qui descend de sa mansarde.. Où va-t-il? Il court s’asseoir sur la banquette de la diligence qui doit l'emporter à Bruxelles. Quel est le ciel qui lui sourit ? quelles sont les rives qui l’invitent? Il part pour la Hollande; il va fonder une république au fond de la Russie. Il va coloniser la neige et les glaçons.
Après un voyage hérissé de difficultés , durant lequel son courage ne fléchit jamais, pauvre, et sans cesse obligé d’aviser aux moyens de poursuivre sa route, manquant de tout, mais opiniâtre comme le génie, plein de confiance dans l'élévation de Catherine au trône impérial, il arriva enfin à Pétersbourg. Contre son attente, la cour était à Moscou, où s'était rendue l'impératrice pour son courcnnement. Il ne lui restait que six francs, qui furent bientôt dépensés, et son hôtesse commençait à se lasser d’une hospitalité sans profits, lorsqu'il fut présenté au maréchal de Munich , gouverneur de Pétersbourg. La première entrevue lui fut favorable ; à a seconde, il apporta au maréchal un plan dont celui-ci fut si satisfait qu’il promit d’en recommander l’auteur à M. ae Villebois, grand maître de l'artillerie; en même temps, le maréchal offrit un sac de roubles à M. de Saint- Pierre, en lui disant que cettesomme serviraità payer ses frais de voyage jusqu'à Moscou : celui-ci répondit que les ingénieurs du roi de France ne pouvaient recevoir que l'argent d’un souverain, et il refusa, Munich, pénétré de sa dignité, lui proposa alors de le confier au général Sivers, qui s6 rendait à la cour. M. de Saint-Pierre accepta.
Le général Sivers fit placer notre jeune législateur dans un traineau découvert : on était en janvier; dès la première nuit, le traîneau versa deux fois ; le second jour, le législateur eut une joue gelée, plus une oreille ; pour toute nourriture, il obtint du pain froid et dur comme la glace, plus du vin que l’on coupait avec la hache. L’austérité de ce régime lui rendit celle du froid et plus Apre et plus rude ; l’aspect mort de la nature le jeta dans une noire mélancolie, et son courage ne se réveilla qu’en apercevant les dômes de Moscou, qui étincelaient, dans la brune du soir, aux rayons du soleil.
Délaissé à son arrivée par le général Sivers, avec un écu pour toute fortune, il se présenta le lendemain au général Bosquet, pour lequel le maréchal Munich lui avait donné une lettre de recommandation. Le général Bosquet était Français; il accueillit son compatriote avec bienveillance, et lui fit obtenir quelques jours après une sous-lieutenance dans le corps du génie. Présenté à M. de Viliebois, le grand maître de l'artillerie, il fut bientôt admis dans sa familiarité, et son nouveau protecteur résolut de le présenter à Catherine, Lorsqu'il lui fit part de cette nouvelle, Bernardin faillit devenir fou ; il avait écrit un mémoire qui fut publié plus tard sous le titre de Projet d'une compagnie pour la découverte d’un passage aux Indes par la Russie. Sous le titre de compagnie, il voulait fonder une république près des rives orientales de la mer Caspienne , entre les Indes et l'empire de Russie, Cette république devait être la réalisation de tout ce qu'il y avait de grand et de beau dans son jeune cœur ; elle devait être le refuge de tous les êtres bons et souffrants. Et de ces beaux rêves, Catherine pouvait faire de belles réalités! et le génie de Catherine était vaste
et gigantesque! et son âme comprenait les grandes choses! et il ahaïit voir Catherine ! il allait l'approcher, lui pauvre tout à l'heure, lui misérable hier encore! lui, pauvre jeune homme qui avait traversé sans argent, sans amis, la France, la Hollande , l'Allemagne, la Prusse et la Russie ! Il bénit la Providence, et ne douta plus un instant qu’il ne fût appelé par elle à de hautes destinées. Hélas! l'heure de l'audience approche : il se trouve dans une riche galerie, au milieu de courtisans étincelants d’or et de pierreries ; une porte s'ouvre, l'impératrice paraît; Bernardin se trouble, met un genou en terre, baise la main impériale, et murmure quelques flatteries qui viennent expirer sur ses lèvres. Catherine sourit et se retire, et la république avec elle. Bernardin n’avait pas plus pensé à son mémoire que s’il n’eût jamais existé : législateur républicain, il n’avait su que s’incliner devant la majesté impériale.
Désolé de n'avoir point saisi une occasion si opportune, il se présenta le lendemain chez Orlof, ministre favori de limpératrice, et lui remit son mémoire. Orlof le lut avec indifférence , le laissa tomber négligemment sur son tapis, et ne s’en occupa jamais. A la douleur profonde qu’il éprouva lorsqu'il vit ses idées repoussées et les espérances de toute sa jeunesse détruites , vint se mêler une douleur non moins amère : ce fut l'aspect du despotisme des grands et la servilité du peuple. Il s’indignait des misères de l'esclavage ; il déplorait la tristesse morne du paysage, la stupide inertie des habitants, l'abandon des terres, la pauvreté des populations ; il pleurait sur tant de contrées désolées; il accusait de tous leurs maux la servitude qui pesait sur elles. « 11 n'y a que des mains libres, s’écriait-il en la parcourant, qui puissent faire fleurir la terre! La Grèce et l'Italie ont donné des lois au monde; maintenant ces beaux pays sont incultes et déserts, parce qu’ils sont asservis. La Hollande n’offrait sous le gouvernement des Espagnols que des sables et des marais : l'indépendance en a fait l’État le plus riche et le mieux cultivé de l’Europe. Protégez donc, si vous voulez régner, car c’est le bonheur des peuples qui fait la force des rois! »
Après plusieurs excursions dans la Finlande russe et dans la Finlande suédoise, il revint à Pétersbourg plein de ces émotions douloureuses qu'avait fait naître en lui la vue de ces contrées esclaves. Bien des choses s'étaient passées durant son absence; tout était changé à Pétersbourg ; on y parlait d’une guerre prochaine. Auguste III, roi de Pologne, venait de mourir ; la Russie et la Prusse plaçaient d’un commun accord Poniatowski sur le trône électif. La France s’inquiétait de l'agrandissement de ces deux puissances. La Pologne, jalouse de prendre rang parmi les nations, se remuait courdement , et faisait mine de vouloir se cabrer bientôt sous le joug dont elle était lasse. Alors un jeune prince, nommé Radziwil, sortit des forêts de la Lithuanie, fit un appel énergique aux mécontents , rallia les faibles, domina les forts, et proclama d’une voix haute et fière l'indépendance de la Pologne. A ce spectacle inattendu d’un peuple qui se levait les armes à la main pour conquérir sa liberté, M. de Saint-Pierre se sentit transporté d’un pieux enthousiasme, Entrainé vers Radziwil par une invincible sympathie, il abandonna le service de la Russie, et s’élança vers la Pologne avec la joie du prisonnier dont on vient de briser les fers, et qui n’a plus que l'air entre le soleil et lui; il s’avança vers Varsovie, rêvant les beaux jours de la Grèce et de Rome, et mélant la gloire de ses souvenirs à celle de ses espérances. Pauvre âme enthousiaste, qui ne savait pas combien, dans nos révolutions nouvelles , il se jette d’intrigues et d’ambitions mesquines entre le peuple et la liberté qu'il appelle, et combien sont rudes, dificiles et grossiers les premiers efforts qu'il essaye pour la soutenir lorsqu'il s’est énervé dans un long esclavage! Il ne trouva qu'un peuple abruti, des contrées ravagées, des factions furieuses, un conflit désordonné d'opinions et de volontés, quelques
grands seigneurs qui se disputaient des esclaves, la misère partout , l'intérêt du bien public nulle part. Il se jeta dans le parti des républicains polonais, que protégeaient la France et l'Autriche.
Comme il alleït, en 1765, avec l'agrément de l’ambassadeur de l’Empire et du ministre de France à Varsovie, se jeter dans l’armée du prince Radziwil, il fut fait prisonnier à trois milles de Varsovie, par l’imprudence ou l’indiscrétion de son guide. 11 fut ramené dans cette ville, mis en prison et menacé d’être livré aux Russes, du service desquels il sortait, s’il n’avouait que l'ambassadeur de Vienne et le ministre de France avaient concouru à lui faire faire cette démarche. Bien qu'il eût tout à redouter des Russes, et qu’il eût pu envelopper dans sa disgrâce deux personnes illustres par leur emploi, et la rendre par conséquent plus éclatante, il persista à la prendre entièrement sur son compte ; il disculpa aussi de son mieux son guide, à qui il avait donné le temps de brûler les lettres dont il était porteur, en s’opposant, le pistolet à la main, aux houlans qui vinrent le surprendre la nuit dans la maison de poste, où ils firent leur premier campement, au milieu des bois. Il resta prisonnier neuf jours ; et il n'avait plus en perspective que la Sibérie avec toutes ses horreurs, lorsque le soir du neuvième jour les portes de sa prison s’ouvrirent, grâce aux vives sollicitations de plusieurs éminents personnages qui s’intéressaient à lui.
Une passion plus terrible et plus dévorante que celle qui avait déjà ravagé sa jeunesse l’attendait sur cette terre où il était venu chercher la liberté, et où il ne trouva pour lui que le plus impérieux et le plus absolu des despotismes, l'amour. A son arrivée à Varsovie, M. de Saint-Pierre avait vu s'ouvrir devant lui les salons de tous les chefs de partis : une parente du prince de Radziwil, la princesse Marie M. ...., le reçut avec empressement. Elle était jeune, belle et spirituelle, grave comme une Romaine, héroïque comme la femme de Sparte, aimable et légère comme celle de Paris (vieux style). Bernardin de Saint-Pierre l’aima avec fureur, et fut aimé de même; et son séjour fut absorbé tout entier par cette passion nouvelle, dont l’ambition l’avait préservé jusque alors. Cet amour, comme tous les amours fut un mélange des joies du ciel et des douleurs de la terre, une vie tumultueuse, pleine de ravissements ineffables, de douleurs inouies et de félicités oragcuses; comme tous les amours, comme tous les bonheurs de ce monde, il n’échappa point aux attaques de l’envie, de la médisance et de la calomnie : il en fut la victime. La famille de la princesse Marie se souleva contre elle, sa mère la rappela : il fallut obéir. La séparation fut cruelle. Marie se rendit près de samère; Bernardin partit pour Vienn2. Il y vivait depuis quelques mois triste et solitaire, lorsqu'il reçut une lettre de la princesse; abusé par l'expression brûlante de son amour et par la peinture animée de ses souffrances, il crut y voir le désir qu’elle avait de renouer cette vie d'amour si brusquement interrompue : il se persuada que la lettre n’avait été écrite que pour le rappeler à Varsovie. Il partit pour Varsovie, plein d’amour et de joie. Toujours l'illusion , qui se brise contre lécueil inévitable de la réalité! 11 arrive : la princesse est au bal. J] court au bal. La princesse le remarque à peine : le lendemaiu il reçoit une lettre de Marie, où elle l’engage à revenir à la raison et à retourner à Vienne.
La guerre venait d’éclater entre la Pologne et la Saxe, Il résolut d'entrer en Pologne les armes à la main; il se rendit à Dresde, et y arriva le 15 avril 1765. Il fut accueilli avec empressement par le comte de Bellegarde, qui lui promit du service el lui donna son amitié; mais l'amitié du comte de Bellegarde fut impuissante aussi bien que ses promesses. Rien ne pnt le distraire de cet amour malheureux, plus énergique , plus brûlant que jamais. 11 passait ses journées à se promener sur les rives de l’Elbe, dansles jardins du comte de Bruhl, repoussant toutes consolations, aimant ses souf-
frances et s’attachant à elles avec autant d'ardeur qu’elles s’acharnaient à lui.
Par suite d’une aventure tellement romanesque que nous n’osons pas la coxfier à la sévérité de l’histoire , le séjour de Dresde lui devint odieux ; il prit congé de M. de Bellegarde, et partit pour Berlin, résolu de demander du service au grand Frédéric; mais il ne put obtenir ce qu’il désirait. A son tour, il refusa ce qu’on lui offrait, et il allait quitter Berlin, lorsque le hasard lui offrit un ami qui l’y retint quelques mois encore. C’était un digne homme nommé Taubenheim, que Bernardin avait rencontré chez l’ambassadeur de Russie. Taubenheïm essaya de fixer le jeune voyageur auprès de lui. Il lui offrit sa fortune, sa maison et sa fille Virginie , la plus aimable et la plus belle de ses filles ; mais Bernardin refusa toutes ses offres. L’amour de la patrie, qui ne s'éteint jamais, le poussait vers la France; un autre amour, plus violent et plus âpre, que l’âge seul devait amortir, occupait son cœur et n’y laissait point de place pour une passion nouvelle : il refusa tout avec douleur, et n’accepta que l'assurance d’une éternelle amitié en échange de la sienne, qui ne mourut qu'avec lui.
Il revit la France. Son père n’était plus; il ne retrouva plus au Havre que sa vieille bonne, Marie Talbot, celle qui dans sa jeunesse lui était apparue au désert, Elle lui apprit que sa sœur était entrée dans un couvent à Honfleur, 11 partit le même soir pour Honfleur. Il vitsa sœur, et se sentit le cœur plein de remords et d’amertume, en comprenant qu'il ne possédait rien, et qu’il ne pouvait arracher la pauvre Catherine aux ennuis rongeurs du cloître pour lui faire une destinée plus facile et plus belle. I1 la quitta après lui avoir cédé plusieurs petites rentes sur son patrimoine, résolu de trouver un emploi qui les mit à même de vivre réunis sous le même toit, et de ne plus se séparer jamais. Il loua une chambrette chez le curé de Ville-d’Avray, et se retira dans ce petit village pour mettre en ordre ses Voyages dans le Nord. Lorsque ses mémoires furent achevés, il les présenta à M. Durand, premier commis des affaires étrangères, qu'il avait connu en Pologne. M. Durand ne lut pas les mémoires, et les égara. Alors, fatigué, découragé, las de solliciter, et de solliciter en vain, M. de Saint-Pierre témoigna au baron de Breteuil, qui l’avait accueilli avec bienveillance à Pétersbourg , le désir de passer aux colonies. M. de Breteuil lui fit obtenir un brevet d'ingénieur pour l'île de France, et lui confia que sa destination véritable était pour Madagascar ; qu’il était chargé de relever les murs du fort Dauphin et de civiliser la colonie. « Cette île, ajouta-t-il, est divisée en une multitude de petites nations qui se font souvent la guerre, et que les Européens n'ont jamais pu soumettre. C’est vous qui devez les réunir, non par la puissance des armes, mais par celle de la sagesse : c’est en leur offrant le spectacle du bonheur que vous les attirerez à vous, et que vous les donnerez à la France. »
I serait difficile d'imaginer quels furent les transports de surprise et de joie auxquels se livra Bernardin de Saint-Pierre à cette proposition. Toutes les douleurs du passé tombèrent pièce à pièce devant la position nouvelle qui s'ouvrait devant lui. L'amour s’évanouit, l'ambition envahit son cœur, et co cœur, qu’elle avait tant lassé, tant vieilli de ses déceptions, se réveilla à ses séductions aussi jeune, aussi docile que s’il n'avait jamais été trompé par elle. Ce fut au uilieu de ces doux rêves qui revenaïent l’assaillir qu’il s’embarqua avec le chef de l’entreprise, et un jour, qu’assis tous les deux sur la dunette, il lui faisait part de ses beaux projets de législation et de félicité publique, le maître de l'expédition lui confia souriant qu'il était temps de renoncer à tous ces enfantillages, et qu'il n’avait jamais eu d'autre dessein que de faire la traite des noirs, en vendant ses futurs sujets, Indigné de tant de perversité, M. de Saint- Pierre se sépara de l'expédition, acheta une mauvaise cabane à l'île de France, et prit du service comme ingénieur
sous les ordres de M. de Breuil, ingénieur en chef. Nous n’entrerons dans aucun détail sur son séjour à l’ile de France, sur ses études d’histoire naturelle, sur ses excursions à l’île Bourbon et au cap de Bonne-Espérance ; ils se trouvent tous dans les relations de son voyage et dans le récit de son retour à Paris, qui eut lieu vers le mois de juin 1771.
Ce fut à peu près vers cette époque qu’il fut introduit par d’Alembert dans la société de M'° de L’Espinasse ; il y entra plein de respect pour la philosophie nouvelle, qu'il admirait sur la foi de l’Europe, et il s’en retira bientôt plein de haine et de mépris pour elle. Qu’avait-il à faire dans un monde qui professait l'athéisme et niait la Providence, lui qui avait trouvé Dieu partout, et que la Providence n’avait jamais délaissé? Ce monde le révoltait, et il y devenait lui-même un sujet de risée et descandale. Lorsque les philosophes comprirent qu’il avait des principes dont il ne se départait pas, que ses opinions sur la nature étaient contraires à leur système, qu’il n’était propre à être ni leur prôneur ni leur protégé, ils devinrent ses ennemis. Il chercha des amis dans les hommes d’un parti contraire, qui avaient témoigné le plus grand désir de l'y attirer quand il n’en était pas, et qui ne firent plus aucun compte de son mérite dès qu’il fut parmi eux. Lorsqu'ils virent qu’il n’adoptait pas tous leurs préjugés, qu’il ne cherchait que la vérité, qu’il ne voulait médire ni de leurs ennemis ni des siens, qu'il n’était propre ni à intriguer ni à aduler, que ses vertus, qu'ils avaient tant exaltées, ne l'avaient mené à rien d’utile, qu’elles ne pouvaient nuire à personne, et qu’enfin il ne tenait plus ni à eux ni à leurs antagonistes, ils le négligèrent tout à fait et le persécutèrent même à leur tour.
Ramené de plus en plus vers la vie sulitaire, il s’éloigna des hommes, emportant dans son cœur la conscience divine, qu’ils n'avaient pu lui ravir; mais ses malheurs n’étaïient pas à leur dernier période. Il avait publié , au retour de son dernier voyage , en 1773, ses Mémoires sur l’île de France, dont le manuscrit devait être payé 1,000 francs. Il ne les avait écrits que dans la seule vue de remédier aux misères qui afiligeaient cette île, et de rendre un service essentiel à sa patrie, en faisant voir que l’île de France, que l'on remplissait de troupes, n’était propre en aucune manière à être l’entrepôt ni la citadelle de notre commerce des Indes, dont elle est éloignée de quinze cents lieues, Cet ouvrage lui valut quelques admirations, de nombreuses inimitiés, ne lui fut point payé, et l'introduisit dans un monde brillant, qui le railla pour ses malheurs, et le méprisa pour ses vertus. L’ingratitude des hommes dont il avait le mieux mérité, des chagrins de famille imprévus, l'épuisement total de son faible patrimoine, les dettes dont il était grevé, ses espérances de fortune évanouies , ses intentions calomniées, un passé douloureux, un avenir incertain, un présent qui lui échappait sans cesse, tant de maux combinés, tant de calamités réunies, ébranlèrent à la fois sa santé et sa raison. Il fut frappé d’un mal étrange, qu’il décrit lui-même dans le préambule de l’Arcadie. Ce qu’il ya de bizarre, c’est que ce mal ne le prenait que dans la société des hommes. 11 ressentait à leur aspect la répugnance que nous éprouvons tous à la vue des mets dont nous avons souffert. Il lui était impossible de rester dans un appartement où il y avait du monde; il ne pouvait pas même traverser une allée de jardin public où se trouvaient plusieurs personnes assemblées, Comme Jean-Jacques Rous- | seau, il avait toute la susceptibilité du malheur; méfiant comme lui, il se croyait poursuivi par tous les regards qu’il rencontrait, calomnié par toutes les paroles dont le murmure arrivait à ses oreilles. Lorsqu'il était seul, son mal se dissipait; il se calmait encore dans les lieux où il ne voyait que des enfants. Voyant qu'il n'avait rien à espérer ni des hommes ni de lui-même, il se résigna et s'abandonna à Dieu. Le premier fruit de sa résignation fut le soulagement
de ses manx; ses anxiétés se calmèrent dès qu'il n’y résista plus.
Bientôt il lui échut, sans la moindre sollicitation, un secours annuel du roi. C’était un bienfait médiocre, incertain, dépendant de la volonté d'un ministre, du caprice des intermédiaires et de la méchanceté de ses ennemis; mais il trouva que la Providence le traitait comme le genre humain, auquel elle ne donne, dans la récolte des moissons, qu’une subsistance incertaine, portée par des herbes sans cesse battues des vents et exposées aux déprédations des oiseaux et des insectes. Le premier usage qu’il en fit fut de s’éloigner des hommes. Dès qu’il ne les vit plus, son âme se calma, et se réfugia dans l'amour de la nature, le seul qui ne trompe pas, le seul dont les richesses ne s’épuisent jamais. 11 y trouva l'oubli des maux qu’il avait soufferts et des méchants qui l'avaient persécuté; son cœur, rempli de Dieu, ne recéla jamais de fiel contre aucun des méchants qui l’en avaient abreuvé. Il croyait leur devoir des obligations, ct il se surprenait parfois à les bénir en secret. Leurs persécutions avaient causé son repos; il devait à leur ambition dédaigneuse une liberté préférable à leur grandeur, et les études délicieuses auxquelles il s’abandonnait dans le silence et le recueillement.
Cette époque de sa vie est remarquable par sa liaison avec J.-J. Rousseau. Les mêmes sympathies et les mêmes douleurs réunirent ces deux âmes froissées et méconnues : es âmes qui souffrent sont sœurs. Ce fut à Jean-Jacques que Bernardin dut le retour de sa santé. Il avait lu dans ses écrits que l’homme est fait pour travailler et non pour méditer, et il avait changé de régime ; au lieu d’exercer son âme comme il l'avait fait jusque alors, et de reposer son corps, il avait exercé son corps et reposé son âme. « Je jetai les yeux sur les ouvrages de la nature, qui parlait à tous mes sens un langage que ni le temps ni les nations ne peuvent altérer. Je renonçai à la plupart de mes livres ; mon histoire et mes journaux, c’étaient les herbes des champs et des prairies. » On trouve plusieurs détails pleins de charmes sur cette intimité à la fin du tome III des Études, dans le préambule de l’Arcadie et dans la préface de l'Æssai sur J.-J. Rousseau... Souvent ils se dirigeaient vers la campagne, dinant assis au pied d’un arbre et ne reprenant que le soir le chemin de la ville. La nature, la religion, l’immortalité, étaient les objets habituels de leurs méditations. A ces idées d’une philosophie profonde ils mêlaient quelquefois les peintures vives et animées de leurs sentiments, les anecdotes de leur enfance, les souvenirs de leurs beaux jours, et des réflexions touchantes sur la recherche du bonheur, le mépris de la mort et la constance dans l’adversité, questions qui ont si souvent occupé les anciens et qui donnent tant d’intérêt à leurs ouvrages.
Ces consolantes méditations ramenèrent insensiblement Bernardin de Saint-Pierre à ses anciens projets de félicité publique, non plus pour les exécuter lui-même comme autrefois, maïs au moins pour en faire un tableau intéressant. La simple spéculation d’un bonheur général suffisait alors à son bonheur particulier. Il pensait aussi que ses plans imaginaires pourraient un jour se réaliser par des hommes plus beureux. Ce désir redoublait en lui à la vue des malheureux dont nos sociétés sont composées; et sentant, par ses propres privations, la nécessité d’un ordre politique conforme à l’ordre naturel, il en composa un d’après l'instinct et les besoins de son propre cœur. Telle fut l’origine de l’Arcadie : une conversation qu’il eut une après-midi au bois de Bouiogne avec J.-J. Rousseau, et qui est rapportée dans le préambule de l’Arcadie , donne une idée assez complète de ce livre. « Mes Arcadiens, disait-il à son ami, exercent tous les arts de la vie champêtre; il y a parmi eux des bergers, des laboureurs, des pêcheurs, des vignerons... Leurs mœurs sont patriarcales comme au premier temps du monde. 11 n’y a dans la république ni prêtres, ni soldats,
ni esclaves ; car ils sont si religieux que chaque père de famille en est le pontife, si belliqueux que chaque habitant est toujours prêt à défendre sa patrie sans en tirer de solde, et si égaux qu’il n’y a pas parmi eux de domestiques. Il n’y a point de querelles entre les jeunes gens, si ce n’est quelques débats entre amants, comme ceux du Devin du Village; mais la vertu y appelle souvent les citoyens dans les assemblées du peuple pour délibérer entre eux de ce qu’il est utile de faire pour le bien public. Ils élisent à la pluralité des voix leurs magistrats, qui gouvernent l’État comme une famille, étant chargés à la fois des fonctions de la paix, de la guerre et de la religion. On ne voit dans leur pays aucun monument inutile, fastueux, dégoûtant ou épouvantable; point de colonnades, d’arcs de triomphe, d’hôpitaux ni de prisons. Mais un pont sur un torrent, un puits au milieu d’une plaine aride, un bocage d'arbres fruitiers sur une montagne inculte, autour d’un petit temple dont le péristyle sert d’abri aux voyageurs, annoncent dans les lieux les plus déserts l'humanité des habitants... Les tombeaux des ancêtres sont au milieu des bocages de myrtes, de cyprès et de sapins; leurs descendants, dont ils se sont fait chérir pendant leur vie, viennent dans leurs plaisirs ou leurs peines les décorer de fleurs et invoquer leurs mânes. Le passé, le présent, l’avenir, lient tous les membres de cette société des chaînons de la loi naturelle, en sorte qu’il est également doux d’y vivre et d'y mourir. » C’est ainsi qu’il poursuivait toujours les illusions de sa jeunesse et qu’il jouait encore à la république, comme l’oncle Tobie de Sterne, qui creusait des tranchées dans son jardin, élevait des bastions avec Trimm, prenait des forts et gagnait des batailles pour se venger de celles qu’A avait perdues.
Bernardin de Saint-Pierre eut toujours une profonde vénération pour J.-J. Rousseau, qu’il plaçait dans son cœur auprès de Fénelon. Tous les deux d’ailleurs professaient pour ce dernier le même culte et le même amour.
M. de Saint-Pierre ayant perdu par un changement de ministère la gratification annuelle de mille francs, qui était son unique ressourre, se décida à publier ses écrits, et recueillit les fragments de l’Arcudie , afin d’en former les Études. L'auteur a retracé lui-même les difficultés qu’on lui fit éprouver lors de la publication de son ouvrage. D'abord, la censure lui retrancha deux morceaux fort remarquables, qu'il regretta avec la douleur d’un père qui voit mutiler son fils ; puis le manuscrit fut successivement rejeté par plusieurs libraires , et l’auteur fut obligé de le faire publier à ses frais. Les Études parurent enfin en 1784, et leur succès consola l’auteur des tribulations qu'il avait éprouvées.
Ce ne fut que quatre ans après , en 1788, que M. de Saint- Pierre fit paraître Paul et Virginie. I] en avait fait lecture dans les salons de madame Necker quelque temps avant la publication du livre des Etudes. La froide indifférence qui accueillit cette lecture jeta l’auteur dans un profond accablement. Il avait bien surpris, durant cette fatale soirée, parmi les femmes qui l’entouraient, des visages émus qui n’osaient se trahir, des sympathies qui rougissaient de s’avouer, des larmes honteuses qui se cachaïent silencieusemeut dans les mouchoirs de batiste; mais il se rappelait aussi la figure ennuyée de M. de Buffon, les bâillements de M. Necker, la somnolence de Thomas, et la retraite furtive des auditeurs les plus voisins de la porte, qui s’esquivaient en jurant qu’on ne les y prendrait plus. Ces cruels souvenirs le plongeaient dans un morne abattement, et il n’essayait plus de s’en arracher, fatigué qu'il était de s’épuiser en efforts stériles contre la destinée qui le repoussait sans cesse. Il étai décidé à ne plus lutter et à ployer sans se roiïdir sous le découragement , renonçant à recueillir le fruit de ses travaux songeant à livrer aux flammes ses manuscrits , dont l'aspect limportunait, lorsque le peintre Vernet vint s’assecir un jour à son modeste foyer, dans la mansarde qu’il occupait alors rue Saint-Étienne-du-Mont. Voyant Bernardin triste et si-
lencieux, Vernet voulut connaître la cause de sa tristesse : une vieille amitié lui en donnait le droit. Bernardin avoua tout. Alors Vernet voulut entendre ce livre réprouvé par l’'aristocratique aréopage qu'avait présidé madame Necker ; et lorsque Bernardin eut cédé à ses vives instances, lorsqu'il fut arrivé à la dernière page de ce manuscrit frappé depuis longtemps dindifférence et d’oubli, Vernet se leva, le visage inondé de larmes, et, pressant Bernardin dans ses bras : « Mon ami! oh! mon ami! s’écria-t-il, vous avez fait un chef-d'œuvre!» C’est ainsi que Boileau consola Racine des sifflets qui accueillirent A/halie sur la scène française.
Vernet avait été prophète : le succès de Paul et Virginie fut immense, et mit M. de Saint-Pierre en état d’abandonner son donjon de la rue Saint-Étienne-du-Mont pour acheter une petite maison avec un jardin rue de la Reine-Blanchie, à l'extrémité du faubourg Saint-Marceau. Ce fut de cette solitude qu’il adressa à Louis XVI Les Vœux d’un Solitaire, méditations morales , empreintes d’une grande inexpérience des liommes et des choses, qui tendaient à concilier les intérêts nouveaux qui s’agitaient dans la nation avec les vieux intérêts de la royauté, qui déjà commençaient à plier ; œuvre de candeur et de vertu, qui se perdit sans retentissement au milieu des orages de cette époque tumultueuse.
Deux ans après, en 1791, il publia /a Chaumière indienne , critique spirituelle et douce des académies, des sociétés , de la science et du bonheur des villes ; satire ingénieuse, écrite avec le cœur, et que Voltaire eût écrite s’il avait eu l’âme de Jean-Jacques.
En 1792, comme il s’occupait de mettre en ordre quelques fragments des Harmonies, Louis XVI l’enleva à sa solitude pour lui confier l’intendance du Jardin des Plantes et du cabinet d'histoire naturelle. « J'ai lu vos ouvrages, lui dit-il en le voyant ; ils sont d’un honnête homme , et j'ai cru nommer en vous un digne successeur &e Buffon. » M. de Saint-Pierre se montra digne en effet du choix qui l'avait appelé à remplacer ce grand naturaliste ; il apporta dans la direction des richesses qui lui étaient confiées la science et l’activité de son esprit, la grandeur ei la droiture de son àme. Malheureusement, les brillants projets qu'il avait nourris ne purent se réaliser, tant il était difficile, à cette époque turbulente, de bâtir et de fonder sur un terrain mouvant qui s’éboulait de toutes parts! Ce fut grâce à lui cependant que le cabinet d'histoire naturelle fut ouvert chaque jour aux recherches des naturalistes ; ce fut aussi lui qui donna l’idée de joindre la ménagerie au Jardin-des- Plantes et d'établir une bibliothèque pour les étudiants et un journal pour les professeurs. Idée féconde, étouffée par la révolution, qui éclatait alors dans toute sa force et dans toute sa puissance, M. de Saint-Pierre se vit bientôt relancé par elle jusqu'au milieu du monde pacifique qui semblait devoir échapper à ses coups. Là ménagerie de Versailles fut massacrée par les furieux, le Jardin-des-Plantes envahi, ravagé, labouré en tous sens ; tout allait être détruit si le ministre n’ävait pas placé les débris de l'établissement sous la garde fraternelle des citoyens du faubourg Marceau. L'ordre fut rétabli, et l'inténdance supprimée.
Bernardin profita aussitôt de sa liberté pour se réfugier à Essonne, où il avait fait construire une jolie maisonnelte ; il sortit d’ailleurs du Jardin des Plantes tellement pauvre et dénué de tout, qu'il fut obligé de solliciter une légère gratification pour compléter le payement de deux arpents de terre qu’il possédait. Il s’y retira avec sa femme, M': Didot, qu’il avait épousée par amour peu de temps avant sa nomination à lintendance du cabinet d'histoire naturelle; il y vécut heureux et solitaire, étranger aux passions qui bouillonnaient autour de lui, s'occupant de ses auteurs chéris, et pleurant sur la patrie comme le naufragé qui, du rivage vù l'ont poussé les fluts , pleure à l'abri de la tourmente sur le vaisseau que vont briser les vagues. C’est ainsi qu'il passa dans sa retraite l'hiver de 1793 et celui de 1794 , près de
sa femme et de ses petits enfants, qui se roulaient à leurs pieds devant le foyer brillant, On a accusé M. de Saïnt- Pierre de n'avoir point aimé sa femme et de l'avoir rendue malheureuse. Nous sommes tellement convaincu qu’un homme se met tout entier dans ses ouvrages et que toute œuvre du génie porte l’empreinte du cœur où elle est moulée , que cette accusation nous semble une puérile calomnie à laquelle Paul et Virginie, les Harmonies et les Études répondent assez hautement. 5
Vers la fin de 1794, lors de la création de l’École Normale, il y fut nommé professeur de morale, Jaloux de son obscurité, il voulut vainement se soustraire à cette publicité nouvelle ; des gendarmes lui apportèrent son diplôme à la pointe de leurs sabres. Il fallut bien obéir. Il se présenta à son auditoire avec une assurance noble et modeste à la fois, il en fut accueilli avec enthousiasme, et les doctrines religieuses qu’il professa avec hardiesse furent reçues au milieu de l’impiété de ce siècle comnre la manne inespérée tombant du ciel dans le désert. L'année suivante, l’Institut fut créé, et Bernardin de Saint-Pierre fut appelé à la classe de morale, avec des hommes qui, ennemis de ses principes , se liguèrent aussitôt contre lui. 11 lutta courageusement , maïs en vain, contre la doctrine de l’Institut; il pressa vainement ses menbres de proclamer la Providence et d’asseoir toute morale sur l’existence de Dieu, Sa voix éloquente se perdit au milieu des blasplièmes, ou mourut dans le silence du mépris et de l’indifférence.
Après la mort de sa femme, enlevée par une maladie de poitrine, M. de Saint-Pierre quitta sa retraite d’Essonne, qui lui était devenue insupportable, et vint s’établir à Paris avec ses deux enfants, Paul et Virginie, dont il résolut de diriger l’éducation ; mais cette tâche était trop lourde à ses soixante-trois aus, et il épousa pour la partager mademoiselle de Pelleport , qui voua avec enthousiasme sa jeunesse et sa vertu aux vieux jours de l’homme dont le génie l'avait captivée.
Il passa ses dernières années dans une maison de campagne située sur les bords de l'Oise, dans le petit village d’Épagny. Après tant de fatigues et de traverses , il put enfin se reposer dans le calme et dans le bonheur, Le soir de sa vie fut pur et serein; la tendresse de sa jeune femme dissipa les nuages qui auraient pu en voiler l’azur, et l’amitié de Ducis l’égaya comme un soleil doux et bienfaisant, Sa fortune avait éprouvé un échec considérable; la munificence de Joseph Ronaparte le répara. Bernardin ayant refusé la place qu'il lui offrait, Joseph le força d'accepter une pension de six mille francs, qui, jointe aux six mille francs qu’il possédait déjà, procura à sa famille tout le bien-être d’une vie douce ét facile. Enfin le gouvernement lui accorda plus tard une pension de deux mille francs avec la croix d’Honneur, Ainsi, libre de soucis et d’inquiétudes sur l’avenir de ses enfants, il put s’endonuir dans le repos, la dernière de ses ambitions. Il consacra ses heures de loisir à rédiger PAmazone et à mettre en ordre sa Théorie de l'Univers. Son systéme des marées devint la monomanie de son vieil âge. Il sacrifiait volontiers toutes ses prétentions à sa gloire d'écrivain, il n’en cédait aucune à celle de lire dans les cieux, En un mot, il était astronome, comme Girodet était poëte,
Il se sentit vieillir sans effroi de la mort; il la vit approcher sans pâlir ni se troubler. « Si je considère les peines de la vie, disait-il, la mort ne peut être qu'un bienfait, puisqu'elle vient après tant de maux, comme le repos après le travail, comme la nuit qui succède au jour et qui me découvre de nouveaux cieux. Ce besoin d'aimer, de connaitre, ce besoin de m'élever à la source de toute vérité, la mort va le satisfaire ; et comment craindrais-je de me réunir à celui que j'ai cherché pendant la vie? » Quelques heures avant sa mort, il tendit la main à ceux qui l'entouraient et qui pleuraient agenouillés près de son lit : « Ce n’est qu'une Séparation de quelques jours, leur dit-il d'une voix faible,
ne me la rendez pas douloureuse; je sens que je quitte la terre et non la vie. » Il mourut dans sa maison d'Épagny, entre les bras de sa femme et de sa fille, le 21 janvier 1814.
M. de Saint-Pierre avait eu l'intention d'écrire ses métaoires; il laissa des notes précieuses et des matériaux nombreux, dont M. Aimé Martin, qui épousa la veuve de Bernardin de Saint-Pierre, devint le dépositaire, Celui-ci en composa un Essai sur lavie de Bernardin de Saint-Pierre, qui précède l'édition de ses œuvres complètes, mises en ordre par le même écrivain. Jules SANDEAU.
BERNARDINS, nom que l’on donüa aux religieux de Citeaux après que saint Bernard, qui était entré dans leur ordre , l’eut réformé,
BERNAUER (aAcnës) était la belle et vertueuse fille d’un pauvre bourgeois d’Augsbourg, Gaspard Bernauer, originaire du pays de Bade. Le duc Albert de Bavière, fils unique du duc régnant Ernest, vit cette jeune fille à l’occasion d’un tournoi célébré en son honneur par les familles patriciennes d’Augsbourg, et cunçut aussitôt pour elle la passion la plus vive. De son côté, Agnès ne resta pas insensible à la mâle beauté et au rang élevé de son adorateur, alors âgé de vingt-huit ans seulement ; mais elle avait trop de piété et des mœurs trop pures pour consentir à accueillir des hommages qui n'auraient pas le mariage pour but. Albert lui promit donc de l'épouser, et tint loyalement parole. Toutefois , leur union fut bénie en secret, et après la célébration de l’acte religieux, Albert conduisit mystérieusement
jeune épouse au château de Vohburg, qu’il tenait du chef de sa mère. Ils y vécurent dans la plus heureuse et la plus tranquille union jusqu’au moment où le père d'Albert, le due Ernest, songea à marier son fils avec Anne, fille du due Éric de Brunswick. L’opiniâtre résistance à ce projet qu'il reacontra de la part d’Albert lui eut bientôt révélé l'amour du jeune prince pour la belle Agnès et la vivacité d’un attachement avec lequel il résolut aussitôt d’en finir par l'emploi de la violence. Il commença par s'arranger de façon à ce que dans un tournoi célébré à Ratisbonne, on refusàt de laisser son fils entrer en lice, comme étant en contravention avec les règlements de la chevalerie, qui interdisaient l'accès des tournois à tout chevalier entretenant d’impures relations avec une jeune fille. Albert eut beau affirmer sur l'honneur qu’Agnès était sa légitime épouse, on persista à tenir les barrières closes pour lui.
Le prince se vengea de cet affront public en faisant à son tour rendre publiquement à Agnès les honneurs dus à une duchesse de Bavière; il lui donna donc une brillante et nombreuse domesticité, comme il convenait à une princesse, et lui assigna pour demeure le château de Straubing. Mais comme si elle eût eu le douloureux pressentiment de sa sombre destinée, Agnès fondait, pendant ce temps-là, dans le cloître des religieux de l’ordre du Mont-Carmel, situé à peu de distance de sa résidence, une chapelle funéraire.
Tant que vécut l’oncle d'Albert, le duc Guillaume, qui aimait tendrement son neveu, il n’y eut plus d’autre tenfative faite pour troubler le bonheur mutuel des deux époux. Mais son frère ne fut pas plus tôt mort, que le duc Ernest, incapable de dissimuler plus longtemps son profond ressentiment, fit arrêter Agnès pendant une absence d'Albert, et ordonna qu’elle fût mise à mort sans délai, comme coupable d’avoir usé de maléfices pour ensorceler re duc Albert, Le bourreau traina l’infortunée toute garrottée, le 12 octobre 1435, sur le pont du Danube, du haut duquel il la précipita dans le fleuve en présence d’une immense multitude de peuple. Mais alors, au lieu de disparaître aussitôt emporté par e courant, le corps d’Agnès surnagea à la surface des flots, qui le ramenèrent mollement au rivage, Un des valets du bourreau y courut bien vite, parvint à se saisir avec une longue perche de ia belle chevelure d’or qui flottait éparse à la surface de l’onde, lPenroula autour de cet instrument, à l’aide luquel il put plonger de nouveau dans Peau le corps de la
— BERNE 55 victime et l'y retenir jusqu’à ce que la suffocation fût complête.
Indigné d'un tel attentat, le due Albert prit les armes con, tre son père, et s'unit à ses ennemis pour ravager ses États, En vain le duc Ernest eut recours alors aux prières el aux supplications pour fléchir le légitime courroux de son fils, Ce fut longtemps après seulement que les exhortations de l'empereur Sigismond et les instances de ses amis déterminèrent Albert à reparaître à la cour de son père, où il finit toutefois par consentir à épouser Anne de Brunswick. Dans l'espoir de regagner l'affection de son fils, ie duc Ernest fil ériger lui-même une chapelle expiatoire sur le tombeau de la malheureuse Agnès. Dès le premier anniversaire de cette horrible catastrophe, Albert avait fondé dans le monastère des Carmélites de Straubing des messes à perpétuité pour le repos de l’Ame de sa chère Agnès. Douze ans plus tard il renouvelait encore cette pieuse fondation à l’occasion de la translation solennelle du cercueil contenant la dépouille mortelle de l’honnéte dame aux lieux qu’elle avait avérefois désignés elle-même pour lui servir de sépulture, et où il fit élever un beau tombeau en marbre. Pendant longtemps la complainte des infortunées amours d'Albert et d’Agnès demeura populaire en Bavière. Elles ont aussi servi de sujet à divers poëtes tragiques, par exemple au comte Tœrring (1780), à Jules Kærner (1821), et tout récemment à A. Bœttger (Leipzig, 1846 ; 3° édit., 1850 ).
BERNA Y, ville de France, département de l'Eure, chef-lieu d’arrondissement, à 38 kil. d’Évreux, sur la Chareutonne, compte 7,510 hab. Elle possède un tribunal de commerce, un conseil de prudhommes et un collége. L’industrie est active à Bernay, où l’on fabrique des toiles et des rubans de fil, des cuirs et des peaux mégissées, des draps, des lainages, des bretelles, de la bonneterie. Il y a trois typographies. Cette ville fait un grand commerce de grains, de bestiaux, de papiers, de fer, ete. Sa foire pour la vente des chevaux est la plus considérable de la France; elle en a une autre très-importante pour les laines. C'est une station dn chemin de fer de Paris à Cherbourg.
BERNAY (ALEXANDRE DE). Voyez ALEXANDRE.
BERNBURG, capitale du duché d’Anhalt-Bernburg (voyez AxuaLr), bâtie sur les deux rives de la Saale, avec une population de 12,171 âmes, est divisée en ville Vieille et ville Neuve, avec le faubourg de Waldau sur la rive gauche, et la Bergstadt sur la rive droite, qui est fort élevée. Un beau pont, bien qu’un peu massif au total, met les deux rives en communication. En fait d'édifices il faut surtout citer le château, dont certaines parties sont d’une construction fort ancienne et qu’entoure un beau parc. Il est situé dans la Bergstadt. La ville possède quatre églises, dont la plus remarquable est celle de Notre-Dame ( Marienkirche), un gymnase, une école des arts et métiers et une école supérieure pour les filles. Les habitants s'occupent d’agriculture, d'horticulture, et récoltent un peu de vin; ils ont des manufactures de faïence, de papier, d'alcool, des raffineries de sucre, des fonderies de cuivre et de fer. Un embranchement du chemin de fer de Leipzig à Magdebourg et aboutissant à Kœthen ne contribue pas peu à y donner une remarquable activité au mouvement commercial.
BERNE, le canton de la Suisse le plus considérable après celui des Grisons, avec une superficie de üs myriamètres carrés, est :ürné par Bàle-Campagne, Soleure, Argovie; Lucerne, Unterwald, Uri, le Valais, le pays de Vaud; Fribourg, Neuchatel, et la frontière de France. Le recensement opéré en {4-0 y accuse une population de 506,155 habitants, et par suite de ce chiffre le canton de Berre envoie vingt-trois députés à la diète fédérale. La grante majorité des habitants professe la religion réformée. On ne compte guère que 5 ;,060 catholiques, qui habitent pour la plupart les districts de l’ancien évêché de Bâle réunis en {815 au canton de Berne, et où existent aussi un millier d’anabaptistes
Au nord, ce canton est montagneux , mais entrecoupé de belles plaines et de riches vallées, au sol fertile et soigneusement cultivé, produisant du blé en quantité suffisante pour les besoins de la population, du chanvre, des fruits de toute espèce et même un peu de vin. C’est là qu’est située l'Emmenthal, l'une des plus riches, des plus belles etdes plus fertiles vallées de la Suisse, où l'élève du bétail a acquis un degré de perfection remarquable, et où la fabrication du célèbre fromage d’Emmenthal constitue une des principales branches de l’industrie de la population.
La partie méridionale du canton, désignée sous le nom d’Oberland, avec les vallées de Hassli, de Grindelwald, de Lauterbrunnen, de Kanter, de Frutigen, d’Adelboden, de Simmen , de Saanen, et de nombreuses vallées transversales, appartient complétement à la région des plateaux. Elle commence au pied des hautes montagnes voisines du Valais, et s'étend jusqu’à leur plus grande élévation. Les profondes vallées de cette contrée produisent d'excellents fruits, sont fertiles et agréables. A une hauteur plus considérable, on trouve d’excellents pâturages alpestres, auxquels succèdent des rochers nus, d'immenses glaciers et les plus hautes montagnes de toute la Suisse, le Finsteraarhorn, le Schreckhorn etle Wetterhorn,\ £iger et la Jungfrau. C’est dans cette chaîne de montagnes que prend sa source l’Aar, avec de nombreux affluents qui traversent les lacs de Brienz et de Thun et la plus grande partie de ce canton, fort riche en général sous le rapport hydrographique, qui a en outre pour limites au nord le Doubs et la partie septen{rionale du lac de Neuchâtel, et comprend presque tout le lac de Biel.
Les beautés naturelles de l’Oberland avec ses gigantesques montagnes, ses glaciers, ses cataractes , ses pâturages, y attirent chaque année de nombreux étrangers ; et ilen résulte pour la population d'importantes ressources de subsistance. L'élève du bétail et la fabrication d'une foule de petits objets en bois sculpté constituent d’ailleurs une des principales industries locales. La parqueterie en est une branche particulière de date encore fort récente. Au total, l’industrie y est cependant assez peu étendue, et la fabrication des toiles ainsi que celle des draps en forment toujours les branches les plus importantes, notamment dans l'£Zmmenthal. Dans la région jurassique du nord-ouest jusqu’à Biel, la fabrication des montres etpendulesa pris dans ces derniers temps une grande importance. Les articles d'exportation se composent des produits de toutes ces industries diverses, surtout de fromages (environ 40,000 quintaux par an). Une banque cantonale fondée récemment à Berne ne peut qu’exercer la plus heureuse influence sur le développement de la production, et déjà d’heureux résultats ont été obtenus par les améliorations apportées au système général des voies de communication.
Après que la dominalion romaine eut été détruite dans ces contrées par les Alemans, les Bourguignons vinrent au cinquième siècle s'établir dans la plus grande partie du canton de Berne, qui plus tard se soumit aux Franks, puis devint à la fin du neuvième siècle partie intégrante du royaume de la Petite-Bourgogne , et au onzième siècle, de l'empire d'Allemagne. Vers la fin du douzième siècle le duc Berthold V de Zæhringen, dans le but tout à la fois de donner plus de sécurité aux domaines qu'il y possédait, ei de protéger la noblesse inférieure ainsi que les petits propriétaires fonciers contre les exactions et les brigandages de la haute noblesse, fit construre et fortifier par Kuno de Bubenberg, sur un sol faisant partie de l'Empire, un bourg longtemps peu important , et devenu plus tard chef-lieu du canton. Une charte portant la signature de l'empereur Frédéric 11, que l'on conserve encore dans les archives de Berne, déclara dès l'an 1218 ce bourg, d’origine si récente, ville libre imperiale, investie des mêmes droits et priviléges que Cologne et Fribourg. Dès le treizième siècle la popula-
tion s'en accrut rapidement, par suite de la sécurité plus grande et de la protection que venaient y chercher la noblesse des environs ainsi qu'un grand nombre d'habitants des campagnes, et surtout des bourgeois de Fribourg et de Zurich. Ce mouvement d’accroissement devint bien plus prononcé après que Rodolphe de Habsbourg eut vainement assiégé Berne, et lorsque cette ville eut réussi en 1291 à mettre à la raison la noblesse qu’elle renfermait dans ses propres murs. Sa puissance et son importance augmentèrent encore à la suite de la glorieuse victoire remportée le21 juin 1339, dans les plaines de Laupen, par Rodolphe d’Erlach, qui avec des forces trois fois moindres mit en complète déroute l’armée des chevaliers et des autres villes coalisées, par suite de la profonde jalousie que leur inspirait la prospérité de Berne. En 1353 cette ville, déjà considérablement agrandie, entra dans la confédération , et dans le cours du quatorzième siècle continua toujours à accroître son territoire, soit par voie d’acquisition , soit par voie de conquête. Détruite pour la plus grande partie en 1405 par un incendie, Berne fut reconstruite sur un plan plus régulier, et prit plus tard une glorieuse part aux longues luttes soutenues par la confédération contre l'Autriche, le Milanais, la Bourgogne et l'Espagne. Dès le commencement du quinzième siècle, les dépendances de Berne, après qu’elle eut conquis le Bas- Argovie et participé à la conquête du pays de Bade, s’étendaient depuis le Valais jusqu’au Jura. En 1536 Berne enleva aux ducs de Savoie tout le pays de Vaud, qui dès lors fut administré, comme toutes ses autres conquêtes, par des baillis, de telle sorte que son territoire, qui au premier siècle de son existence ne se composait que de quelques pacages et de quelques forêts, comprenait alors une superficie de 236 milles géographiques carrés. Dès 1526 la réformation avait pénétré sans grande résistance dans le canton de Berne, qui postérieurement se trouva avec le canton de Zurich à la tête de la Suisse protestante.
A l’origine l'égalité démocratique des droits dominaït dans le canton de Berne, ainsi qu’on en a la preuve dans toutes les vieilles chartes, et même dans un acte de déclaration de guerre contre la Savoie qui date du seizième siècle, Toutefois les membres de l’ordre de la noblesse, distingués par leur prudence, par leur expérience à la guerre et par des alliances influentes, étaient ceux à qui on confiait de préférence les principales fonctions publiques. Afin d'organiser la démocratie sans lui substituer une aristocratie , et aussi de prévenir les abus du pouvoir suprême, on adjoignit vers la fin du treizième siècle au Schultheiss (maire) et à son conseil un comité de deux cents hommes respectables, choisis dans la bourgeoisie ; mais dès qu'il s'agissait d'affaires graves, la commune seule, divisée en quatre quartiers, était apte à donner une solution valable. Chaque quartier élisait pour la guerre un porte-bannière, qui en temps de paix exerçait l'autorité de tribun du peuple ou de chef de corps de métier. En 1470 la commune châlia les insolentes prétentions de la noblesse, qui de dépit quitta alors la ville, trop heureuse cependant de pouvoir y revenir dès l’année suivante.
Ce régime démocratique dura jusqu’à la conquête du pays de Vaud, A partir de cette époque la bourgeoisie cessa d’être consultée sur les affaires politiques, tandis que le grand conseil des Deux-Cents s’attribuait des prérogatives de plus en plus étendues, et devenait en fait le seul souverain, Le grand Conseil limita d’abord, puis interdit ensuite l'admission de nouveaux membres dans l’ordre de la bourgeoisie; et il en résulta de nombreuses lignes de démarcation entre ce qu’on appelait les habitants perpétuels (ewigen Einwohnern) de la ville et les bourgeois proprement dits, de même que parmi ces derniers entre les nobles et les roturiers, entre les familles de non-gouvernants et de gouvernants, ou de patriciens véritables, qui occupaient héréditairement toutes les premières charges. Parmi les patriciens eux-mêmes, on distinguait des principaux et des inférieurs. Le
conseil souverain se complétait lui-même par un comité, c’est-à-dire qu’il se confirmait chaque année dans le nombre de membres dont il se composait déjà, et qu’il comblait les vides qui survenaient de temps à autre dans son sein en y appelant des bourgeois capables de gouverner. C’est ainsi qu'un gouvernement originairement démocratique en arriva par voie d'exclusion à constituer un gouvernement aristocratique , puis une oligarchie pure. Désormais le pouvoir municipal se trouvant tout entier aux mains d’un petit nombre de familles, celles-ci gouvernèrent également le territoire conquis ou acquis. De là résulta cette maxime, qu’il fallait laisser à chaque partie distincte du territoire l'usage de ses droits et de ses priviléges particuliers. Elles étaient chacune administrées par des baillis appartenant aux familles patriciennes ; et ces charges de baillis, toutes extrèmement productives, contribuaient singulièrement à rehausser l’éclat et la puissance du patriciat.
Au milieu des luttes et des guerres continuelles que pendant les premiers siècles de son existence la ville eut à soutenir, d’abord pour la défense de son indépendance, puis par esprit de conquête, se développa dans la Venise des Alpes (comme les historiens appellent souvent Berne) cet esprit orgueilleusement belliqueux qui faisait autrefois dire à l'habitant de Berne que le bon Dieu lui-même s’élait fait bourgeois de cette ville. Par contre, Berne prit une part bien moins vive que Zurich, Bäle et Genève au mouvement des intelligences , quoique dans ces derniers temps elle ait produit quelques hommes importants. La politique de ses hommes d’État finit d’ailleurs par dégénérer en une pure routine des affaires, désormais tout à fait au-dessous des nécessités du temps, en dépit des efforts qu’elle faisait pour dissimuler son impuissance sous les formes vides d’une dignité tout extérieure. Mais la roideur de cette gentilhommerie était impuissante à opposer une digue durable aux progrès du temps. Par suite de l'accroissement de la prospérité et des lumières générales dans les villes les plus importantes de son territoire, comme Lausanne, Aaïau, Thun, Burgdorf, etc., le sentiment de leur propre importance alla toujours croissant dans ces différentes localités, qui n’en ressentirent alors que plus vivement l'injurieux ilotisme dans lequel on les retenait. A Berne même, quelque unanimité qu'il y eût dans l’opinion sur la nécessité de maintenir les campagnes dans la dépendance de la ville, des discordes éclatèrent entre les diverses classes de citoyens, à la suite desquelles les patriciens se virent contraints de faire aux autres bourgeois quelques concessions, assez insignifiantes d’ailleurs.
Dans une telle situation des choses il était impossible que l’oligarchie bernoise agonisante résistât aux terribles ébranlements de la révolution française. La réunion à Berne de cinquante-deux représentants des sujets avec le conseil souverain fut une mesure trop tardive. Le pays de Vaud et Argovie s'étaient déjà soulevés ; ei quelques jours après une bataille malheureuse livrée le 2 mars 1798 aux troupes de Ja république française, les vainqueurs firent leur entrée dans la capitale. Le territoire de l’État de Berne fut alors divisé, pendant toute la durée de la république Helvétique, en quatre parties distinctes, le pays de Vaud, Argovie, Oberland et Berne, dont les deux dernières ne tardèrent pas à être de nouveau réunies, tandis que les deux premières demeurèrent des cantons indépendants tant que dura la médiation.
Les événements de 1813 et l'invasion de la Suisse par les Autrichiens éveillèrent de nouveau les espérances de l'oligarchie, qui ne douta même pas qu’on allait rétablir la domination qu’elle avait exercée autrefois sur les parties de territoire maintenant distraites du canton. Mais Argovie et le pays de Vaud réclamèrent énergiquement contre ces prétentions; et il en résulta que le congrès de Vienne reconnut l'indépendance de ces deux cantons, en accordant à
DICT. DE LA CONVERS. — T. IN
Berne comme indemnité une grande partie de l’ancien évéché de Bâle. L'oligarchie bernoise toutefois mit à profit l'influence des baïonnettes étrangères pour rétablir l’ancienne constitution aristocratique, sauf d’insignifiantes concessions faites à l'élément démocratique. Quatre-vingt-dix-neuf membres nommés par les villes et par la campagne de tout le canton furent en effet adjoints au conseil restauré des Deux Cents, dont les membres étaient jadis à la nomination unique des bourgeois de la ville. Mais les causes anciennes du mécontentement subsistant toujours, il fit éruption quand la révolution de 1830 vint provoquer de nouvelles commotions politiques en Suisse. La campagne prit l'attitude la plus menaçante, et la bourgeoisie de la capitale elle-même se montra médiocrement disposée à se sacrifier aux intérêts du patriciat. Par suite d’une énergique déclaration faite le 10 janvier 1831 à Munsingen, dans une assemblée populaire composée de citoyens de toutes les parties du canton, le grand Conseil convoqua un conseil constituant élu par les vingt-sept bailliages, et résigna ses pouvoirs. La constitution nouvelle acceptée le 31 juillet 1831 confia le pouvoir législatif et celui de surveillance générale à un grand Conseil de deux cent quarante membres, élus pour six ans, se renouvelant par tiers tous les deux ans, mais rééligibles. La condition régulière pour pouvoir en être élu membre consistait, outre une limite d’âge, à justifier de la possession d’une propriété foncière ou d’un capital de 5,000 francs de Suisse. Cette fois encorele système d'élection à deux degrés fut main. tenu. Chaque commune, fonctionnant comme assemblée primaire, nommait un électeur par cent habitants. Ces électeurs se réunissaient dans les arrondissements en assemblée électorale chargée d’élire seulement deux cents députés. Les quarante autres, de même que le président à élire chaque année, le landamann, étaient choisis par le grand Conseil. Le Schulteiss (maire) présidait le conseil de gouvernement, composé de seize membres qui devaient en même temps faire partie du grand Conseil. Sept départements administratifs étaient subordonnés au conseil de gouvernement. Après la chute de l’oligarchie urbaine, il était dans la nature des choses que le pouvoir passât en grande partie aux mains des notabilités de la campagne. Mais les hommes qui se trouvèrent poussés à la direction des affaires manquaient pour la plupart de l'expérience nécessaire. C’est là ce qui, joint aux nombreuses difficultés de la situation, tant intérieure qu’extérieure , explique les incertitudes de la politique bernoïse pendant une longue série d’années. A une marche pénible des affaires il faut encore ajouter les vices de la constitution de 1831 , restée fort en arrière des constitutions des autres cantons régénérés; vices qui de jour en jour devinrent pius manifestes. Sous l'influence de la fermentation produite dans toute la Suisse par la question des jésuites, et surtout après la seconde expédition des corps francs contre Lucerne, la question de la révision complète de la constitution souleva à Berne l’agitation la plus vive. Dès le mois de janvier 1846 quelques milliers de bourgeois et beaucoup de communes ainsi que de conseils municipaux demandèrent une révision totale. Le 12 janvier le grand Conseil se prononça bien pour la révision de la constitution, mais à la condition que cette révision serait faite par lui-même d’accord avec le pouvoir exécutif. Les assemblées populaires ayant repoussé une pareille prétention, le grand Conseil résolut de soumettre ia question de la révision au peuple, qui se prononça à une grande majorité pour la convocation d’un conseil constituant. A la suite de cette détermination, Neuhaws, alors Schulteiss ou maire et chef du gouvernement, se démit de toutes fonctions publiques. Le peuple élut son conseil constituant sur la base d'un membre par 3,000 habitants, et la nouvelle constitution fut sanctionnée par le peuple le 31 juillet, à la majorité de 36,079 oui contre
1,257 non.
Cette constitution de 1846 forme ur chapitre important, non pas seulement dans l’histoire du canton de Berne, mais dans celle de toute la Suisse. En voici les dispositions principales.
L'élection à deux degrés a été abolie, et les droits électoraux ont été accordés à tous les citoyens âgés de vingt ans au moins. Les membres du grand Conseil sont élus au scrutin secret dans les assemblées électorales d’arrondissements, sur la base d’un membre par 2,000 habitats. Est éigible tout citoyen possédant le droit de voter, quand il a vingt-cinq ans accomplis. Ne sauraient être élus membres du grand Conseil les individus remplissant des emplois ecclésiastiques ou civils salariés par l’État. Tous les quatre ans on procède à hk réélection du corps législatif de même qu’à celle de toutes les autorités supérieures. Il y a lieu à y procéder extraosdinairement quand cette mesure est réclamée, sur la proposition d’au moins 8,000 citoyens actifs, par la majorité des citoyens ayant droit de voter dans les assemblées politiques. Tout projet de loi est soumis à deux délibérations du grand Conseil, avec un intervalle d’au moins trois mois entre chaque délibération. Avant son adoption définitive tout projet de loi doit êtreen temps utile porté à la connaissance du peuple. Un conseil de gouvernement composé de neuf membres que nomme le grand Conseil fonctionne comme pouvoir exécutif. C’est aussi le grand Conseil qui chaque année élit le président du conseil de gouvernement, dont les membres assistent aux délibérations du grand Conseil. Le conseil de gouvernement rend compte de tous les objets qu’il soumet aux délibérations du grand Conseil, lui fournit tous les renseignements qu’il demande, et a le droit de soumettre toute espèce de questions à ses délibérations. Pour l'étude des affaires et l'exécution des diverses décisions dont elles sont l’objet, le conseil de gouvernement a sous ses ordres six directions : celles de Vintérieur, de la justice et de la police, des finances, de l'instruction publique, de la guerre et des travaux publics, Il existe pour tout le canton un tribunal supérieur, composé au plus de quinze membres élus par le grand Consei], et de quatre suppléants. La durée de léurs fonctions est dé buit années, et ils se renouvellent par moitié tous les quatre ans, tandis que le renouvellement intégral du conseil de gouvernement à lieu en même temps que celui du grand Conseil. Les membres du tribunal supérieur assistent également aux séances du grand Conseil, et, sur l'invitation de cette assmblée, prennent part à ses délibérations sur des matières de législation. Des tribunaux de bailliage existent pour les instances inférieures. Leurs présidents, leurs quatre assesseurs et leurs deux suppléants sont nommés par le grand Conseil, sur la double présentation des arrondissements eux mêmes et du tribunal supérieur. L'institution des justices de paix a été maintenue pour les diverses communes , et il est question de soumettre à l'appréciation du jury les causes criminelles , les délits politiques et ceux de la pressé,
Les assemblées commanales élisent les diverses autorités de chaque commune. Le conseil municipal et son président fonctionnent comme pouvoir exéentif et sont en même femps chargés de la direction de la police locale. La Sépatation de la puissance administrative et de la puissance judiciaire existe à tous les degrés de la hiérarchie.
En fait de droits généraux reconnus par la constitution, il faut citer : l'égalité de tous les citoyens devant la loi, sans distinction de priviléges locaux, de personnes ni de familles, et sans que les titres nobiliaires soient reconnus par ‘a loi; la liberté individuelle; le droit à une indemnité quand on a été illégalement arrêté; l'inviolabilité du domicile, avec déclaration expresse que toute tentative illégale faïie pour pénétrer dans le domicile d'un citoyen peut être repoussée par la force; liberté de la presse; droit de pétition, de réunion et d'association; liberté d'ensvignement ; droit de transporter et de fixer son duinicile où l’on veul ;
liberté absolue des cultes, sans autres limites que les mesures de décence, de moralité et d'ordre public à observer, mais avec exclusion du territoire du canton de toute corporation, detout ordre religieux étranger, Toute demande de la révision de la constitution doit être faite par le grand Conseil, ou par au moins mille citoyens aptes à voter. Le peuple décide ensuite dans les assemblées politiques si la révision doit avoir lieu, et si on en chargera le grand Conseil ou un conseil constituant. Enfin, le projet de la constitution révisée doit être soumis à l'acceptation définitive ou au rejet des assemblées politiques.
La constitution impose aussi à tous les citoyens suisses habitant le canton l'obligation du service militaire, et en même temps interdit l'entretien de troupes permanentes de même que la conclusion de capitulations militaires avec les États étrangers. En exécution de ces prescriptions, et conformément aux résolutions de la diète fédérale, une organisation militaire particulière a été résolue en 1847. Ces im portantes réformes, qui ont fait droit à tant de griefs, ne purent toutefois s’accomplir sans qu’il en résultât des charges nouvelles pour une partie de la population, par exemple l'établissement d’un impôt d’un millième sur le revenu foncier et industriel. Les événements politiques sont venus accroître le chiffre des impôts extraordinaires, de sorte que les inévitables sacrifices qu’ils ont entraînés ont fait oublier les avantages qu'ils avaient produits. Aussi la partie riche de la population, astreinte désormais à une plus large participation aux charges publiques, se montra-t-elle disposée à é de la direction des affaires publiques, lors des élections nouvelles pour l’année 1850, les auteurs de la nouvelle constitution et ceux qui en avaient provoqué l’établissement, pour replacer le pouvoir aux mains des anciens adversaires de la révision de la constitution. Mettant à profit cette disposition des esprits, l'aristocratie, ou ce qu’on appelle le parti conservateur, commença à faire une opposition des plus vives, notamment à partir des premiers mois de l’année 1850, en prenant pour point de mire de ses atfaques l'administration financière. La loi sur l'instruction publique, qui rendait plus sévèrement obligatoire la fréquentation des écoles, fournit également un spécieux prétexte à son hostilité. Les deux partis se préparèrent aux luttes électorales annoncées pour le mois de maï, en organisant à l’envi des réunions populaires. Dans ces élections le parti conservateur l’emporta à une majorité minime, mais suffisante pour enlever la direction des affaires aux radicaux. Au total, cependant, il n’y eut là qu’un changement de personnes, car les deux partis avaïent arboré à peu près le même programme ; et les hommes arrivés alors au pouvoir durent, dans leur propre intérêt, s’en tenir au maintien de la constitution de 1846. Le 26 octobre {851 l'opposition obtint une certaine majorité dans les élections fédérales, Les radicaux, prétendant que le peuple condamnait son gouvernement, demandèrent un vote général pour la révocation des autorités. Le scrutin ouvert le {8 avril 1852 a donné, contre toute attente, une immense majorité au parti conservateur, en repoussant la révocation.
Le budget des recettes du canton de Berne s'élevait pour l'année 1867 à on peu p'us de 5 660.000 fr. argent de Suiss”, L'excédant de la dépense sur la recette, rendu inevitable par les événements et par la réalisation des diverses mesures d'intérêt général, était évalué pour cet exercice à environ 518,000 fr. Malgré la dette publique qui s'élevait à la même époque à 68,620,474 tr. c'est-a dire À plus de la moitié de la dette fédérale, le canton de Berne, qui possède en propriétés plus de 16 millions et demi et en capitaux plus de 12 millions , ne cessera pas, de longtemps encore, d’être, toutes proportions gardées, État le plus riche de l'Europe.
BERNE, chef-lieu du canton suisse du même nom, avec 31,000 habitants , siège a son tour de toutes les autorités supérieures de la Confédération Helvétique, située dans une