‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 297 sur 527 · LOSSE · texte numérisé non relu

LOSSE

Les déviations vertébrales commencent quelquefois dans la première enfance, à l’époque de la pousse des dents, et à l’occasion des maux divers dont on accuse injustement la dentition. Les difformités proviennent parfois d’un ramollissement des os, d’une sorte de rachitisme, et souvent alors les vertèbres proéminent en arrière. Quelquefois aussi, mais plus rarement, les vertèbres proéminent en avant. (voyez Dirrormirés, GiBsosiTÉ). Le ramollissement maladif des vertèbres, aussi bien que la maladie de Pott, peut faire que ces os se laissent déprimer, et toute la colonne du tronc s’infléchit alors par le simple effet du poids du corps ou des grands mouvements.

Les déviations vertébrales ou bosses sont, quant à la première enfance, d’une fréquence égale dans les deux sexes, et c’est tout simple. Filles ou garçons, les enfants ont un tempérament semblable, un régime pareil, les mêmes vêtements, les mêmes habitudes ; mais à la puberté, la disproportion devient très-évidente : pour dix-huit à vingt jeunes filles bossues, de l’âge de douze à seize ans, on compte quelquefois à peine un garçon ; et c’est une raison de croire à la mauvaise influence de l'éducation et du régime des femmes, de leur vie trop sédentaire, de la vicieuse structure de leurs vêtements, etc. Ces bosses qui apparaissent à la puberté, sont presque toujours latérales, dirigées d’un côté à l’autre, de droite à gauche ou de gauche à droite. Nous devons dire ici qu’on a plus d’une fois faussement attribué à une première grossesse ou à l’accouchement des difformités qu’on avait jusque là soigneusement dissimulées.

Il n’existe presque jamais une seule déviation, une bosse insolite : la première courbure une fois formée, soit au cou, à l’occasion d’une glande engorgée, d’un torticolis, d’une fluxion, soit au dos par l'influence fâcheuse de vêtements trop serrés, il se forme bientôt deux autres courbures qui alternent avec la première. Si la bosse du dos est convexe à droite, les courbures du cou et des lombes sont convexes à gauche , et de la sorte l'équilibre du tronc se trouve exactement maintenu. Si l’on ne mentionne et si l'on ne remarque ordinairement que la déviation du dos, cela vient de ce que la présence de l’épaule en cet endroit rend cette difformité plus évidente, nonobstant les secrets raffinements d’une toilette étudiée. La vraie bosse, ou celle du dos, est souvent consécutive à une première déviation du cou ou des lombes. Celle-ci se forme fréquemment la première : toute claudication peut la produire. Ses causes les plus fréquentes sont la courbure vicieuse d’une jambe, les gonflements ou tumeurs blanches d’un genou, les maladies de l’articulation de la hanche, une luxation imminente de la cuisse, une entorse, un pied bot, une plaie, une fistule douloureuse, quelquefois un simple cor. L’extrême faiblesse ou la para- Iysie d’une jambe a souvent déterminé de ces courbures des vertèbres lombaires ; et comme c’est le membre gauche qui est le plus exposé à ces paralysies, à cause de la position de l’enfant dans le sein de sa mère, à raison aussi de la manière dont il reste incliné en dormant, pour cette raison, les vertèbres des lombes sont ordinairement bembées à gauche, parce que l'enfant se porte et se penche, en marchant, naturellement du côté de la meilleure jambe. Bientôt, et par contre-coup, les vertèbres du dos font saillie à droite, et l'épaule de ce côté devient proéminente.

Il est rare que les déviations vertébrales commencent par le dos, si ce n’est chez de tout jeunes entants scrofuleux etrachitiques ; et alors la difformité ne survient qu'à cause du ramollissement des vertèbres, devenues flexibles sous le poids de la tête et du haut du tronc. Mais on voit assez fréquemment de pareilles déviations chez les malades atteints d’une phthisie fistuleuse, d’une pleurésie chronique, d’un épanchement d’eau ou de sang lentement résorbé : nous avons observé trois exemples de ce fait. On voit alors le <ôté malade de la poitrine s’aplatir et se déprimer, et la

colonne vertébrale et les côtes, se bomber proportionnellement à l’opposite. æ Les déviations de la colonne vertébrale ont de graves inconvénients pour la santé; elles compromettent en effet les organes les plus essentiels. La poitrine est ordinairement rétrécie, et même des deux côtés : du côté bombé, par les vertèbres déjetées ; de l’autre côté, par Paplatissement des côtes. Aussi la respiration des bossus est-elle gènée, courte, haletante; souvent même il y a de la toux, de l'oppression, et comme des symptômes d'asthme. Le cœur est souvent comprimé ou moins libre de battre : de là des palpitations et quelquefois de l'anxiété, L’aorte, distendue ou plissée (selon le sens dans lequel a lieu la courbure), est disposée à se laisser dilacérer, élargir, condition très-favorable aux anévrismes. Le sang rouge parvient difficilement jusqu'aux surfaces du corps, ce qui détermine la pâleur de la peau et rend chez les jeunes filles la puberté incomplète; d’autres fois le retour du sang veineux est entravé, et alors les bossus ont la figure d’un rouge vineux comme les ivrognes. Les bronches sont courbées vicieusement, quelquefois comprimées par l'aorte distendue, aussi bien que le nerf récurrent gauche, d’où provient cette voix rauque qu'ont beaucoup de bossus. Le diaphragme est distendu d’un côté, relâché jusqu’à l'impuissance de l’autre côté, de sorte qu’il ne concourt plus qu'imparfaitement à la respiration, par là encore plus génée. Les muscles sont amincis et allongés du côté convexe, trop rapprochés de leurs attaches du côté concave, ce qui les rend pour ainsi dire oisifs; et d’ailleurs, quand ils agiraient, il existe entre eux si peu d'accord qu’ils ne pourraient qu’ajouter au mal qu’eux-mêmes partagent; ils ne feraient qu’accroitre la difformité. Les nerfs se trouvent également compromis par la déviation : comprimés du côté concave, ils sont, du côté bombé, distendus et tiraillés à leur issue du canal vertébral , et de là proviennent des douleurs, des élancements, souvent de la faiblesse, ou même des symptômes de paralysie dans les membres inférieurs et du côté de la vessie; quelquefois même il survient des convulsions ou passagères ou permanentes ; et comme le haut de la moelle épinière partage quelquefois ces tiraillements , il n’est pas très-rare de voir des bossus devenir louches tout à coup, offrir des convulsions insolites à la face, et d’autres fois les tics les plus singuliers. On a vu quelquefois apparaître soudainement une fièvre cérébrale avec délire, qu’on ne pouvait attribuer qu’à la cause dont nous parlons. D'ailleurs, la moelle épinière elle-même, cet organe si délicat et l’un des plus essentiels à la vie, se trouve souvent comprimée chez les bossus, soit par l’excessive déviation des vertèbres, soit par le gonflement de ces os et de leurs ligaments intermédiaires ; et alors il peut survenir de graves symptômes , depuis de simples convulsions ou la paralysie jusqu’à Poppression respiratoire et laffaiblissement graduel du pouls, le cœur recevant de la moelle linfluence qui fait mouvoir le sang. Les difformités diverses, tous les défauts corporeis, pourvu qu’ils épargnent les organes dévolus à l'intelligence ou chargés de l’accroitre, loin de nuire à l'esprit, lui prêtent secours et l’agrandissent. Un être difforme ou infirme qui sent ses imperfections et qui s’en afflige, applique toutes ses facultés à faire pardonner, à force de talents ou de vertus, les défauts qu'il tient de la nature ou de ses propres fautes. Aussi voit-on parfois en des personnes d'un physique disgracieux la réunion de ces dons attrayants qui disposent à l’'indulgence, agréments d'humeur ou de caractère qui feraient pardonner jusqu’à des vices, et qui dissimulent la laideur sous un voile quelquefois séduisant. Ces sortes de découvertes causent foujours de flatteuses surprises ; nous aimons à nous imaginer qu’une part nous est due de ces qualités brillantes que nous découvrors ainsi contre foute attente, et malgré de fâcheuses préventions. Une autre cause vient compenser chez ces êtres malheureux les torts d’une nature

rigoureuse et partiale. L’imperfection même de leur structure les préserve de la tyrannie des sens et des dissipations du jeune âge. Cette chaleureuse adolescence, que le commun des hommes consume en jouissances frivoles, eux ils l'utilisent en acquisitions solides, qui dans la suite de leur vie feront leur gloire ou leur bonheur. Peut-être que ces premiers sacrifices leur sont pénibles ; peut-être sentent-ils d’abordavec amertume cette inégalité qu’ils devraient bénir ! Mais quand est venue l’époque de la maturité, cet âge où la beauté du corps, fanée pour toujours, remet en apparence tous les hommes de niveau, c’est alors que commencent pour eux d’houreuses représailles, où leur vanité se dédommage avec surcroît des privations et de l’insipidité d’une jeunesse souvent humiliée.

Ces remarques ne sont toutefois qu'en partie applicables aux bossus proprement dits. Et en effet la riche intelligence dont il n’est pas rare de les voir pourvus, n’est pas seulement occasionnée par des causes morales. Quelques circonstances physiques servent ici d’auxiliaires. D’abord il est incontestable que plus est entravé l’accroissement de la moelle épinière, et plus le cerveau a de volume; attendu que la masse-totale du système nerveux est toujours à peu près la même. Or, un cerveau plus gros comporte une intelligence plus putssante, plus active ou plus élevée. D'ailleurs, la torsion et les courbures maladives des vertèbres nuisent à Paccroissement du tronc, et de là naît une autre influence propice à l’esprit, puisque la quantité du sang et la force impulsive du cœur restent les mêmes pour un corps plus exigu. Toutefois, les bossus complétement difformes, les grands bossus, sont les seuls notoirement spirituels. C’est qu’en effet eux seuls ont le crâue plus volumineux et plus rapproché du cœur, leur tronc ayant plus d’exiguité. Il est vrai de dire qu’on trouve souvent des gens très-médiocres parmi ceux qu’on pourrait nommer les demi<bossus. Or, comme ils ont oui dire depuis leur enfance qu’ils auraient un jour immanquabiement beaucoup d’esprit, un esprit piein de verve et de saillies, ils en simulent, ils s’efforcent d’en montrer; et cela même les rend insupportables aux esprits bien faits. Mais, qu’ils aient beauteup ou peu d’esprit, les bossus sont presque toujours d’un commerce au moins difficile. Cette disposition tient à leur excessive susceptibilité, à d’extrêmes prétentions, à un besoin de médire insatiable, et à un caractère essentiellement tourmentant. L'habitude qu’ils ont d’être raillés les tient toujours en armes et les rend hostiles. Curieux d’un combat où leur grande expérience leur promet victoire, s'ils ne se défendent, ils attaquent. Leur vie entière est un tissu de méchancetés ingénieuses ou peu s’en faut, Il n’y a pas jusqu’à leur physique qui ne garde l'empreinte d’un pareil esprit; sans avoir tout à fait la tête de Thersite, ils participent de ses défauts.

Passé l’âge de vingt ans, it est hien-difficile de redresser les tailles déviées. La chose est difficile principalement si la déviation a plus de huit à dix lignes de courbure , et si déjà il s’est effectué une vraie torsion dans la colonne courbée. Les difformités ne sont réellement guérissables que lorsqu’elles sont commençantes, seulement reconnaissables à la situation disparate des deux seins, et pour ainsi dire encore fugitives, ou pouvant disparaître dans certaines postures, Et même nous ne parlons que des filles; car les garçons ont ordinairement trop d’indocilité, trop peu de patience et de coquetterie pour s’assujettir aux traitements nécessaires en pareille conjoncture. Puisque les difformités commençantes sort seules susceptibles de guérison, on doit s'appliquer à les reconnaître dès leur début. Or, les déviations vertébrales s’annoncent ordinairement par une douleur sourde et insolite vers un point limité de léchine, par des douleurs vagues et passagères dans les épaules ou dans la poitrine, par l'inégalité des hanches et des flancs, par uné épaule qui grossit et s'élève, par le dandinement ou les oscillations de la marche, par une sorte de claudica-

BOSSE — BOSSI

tion, par de la faiblesse, des palpitations et de l'oppression, Si la jeune personne dont la taille commence à se déformer se tient debout sans marcher, d’ordinaire elle ne s'appuie que sur un pied , et saisit d’une main, afin de se soutenir, le bras opposé, au-dessus du coude, Presque toujours le jambe correspondante à l'épaule proéminente paraît plus longue, parce quele bassin incline de ce côté. Souvent aussf le nez ou le menton se déforment, la pureté de la voix s’altère, certains doigts perdent de leur régularité; il n’y à pas jusqu’au sourire qui ne prenne alors une expression Caractéristique. Toutefois, s’il s’agit d’une jeune fille de douze à seize ans, c’est ordinairement par les seins qu’une mère s’aperçoit d’abord d’une difformité commençante : le sein qui répond à l'épaule saillante est le plu; élevé; il dépasse souvent de plusieurs lignes le niveau du sein opposé.

Quant au traitement des déviations de la tai le, voyez au mot ORTHOPÉDIE. D' Isidore Bourpox.

BOSSE (Arranam), graveur à l’eau-fo:te, naquit à Tours, en 1611. Sa famille, qui le destinait ; à barreau, lui fit donner une brillante éducation ; mais Bosse, étant venu à Paris, renonça subitement à la carrière qu’on voulait lui faire embrasser, et entra dans l'atelier de Callot. Grâce à Papplication qu’il sut faire de ses connaissances acquises à l’art du dessin, ses progrès furent rapides. Nommé en 1651 professeur de perspective à l’Académie royale de Peinture, il écrivit plusieurs ouvrages remarquables sur cette branche de son art,

Bosse, dont le caractère ne pouvait se plier aux exigences de Lebrun, publia plusieurs pamphlets contre celui-ci, que le fit rayer de la liste des académiciens, Il se retira alors à Tours, où il mourut en 1678.

Les principaux ouvrages de Bosse sont : Moyen universet de pratiquer la perspective sur les tableaux et surfaces irrégulières (Paris, 1653); Trailé de la manière de dessiner Les ordres d'architecture (Paris, 1664); Traité des diverses manières de graver en taille-douce (Paris, 1645 et 1701) ; etc. Parmi les gravures dues au burin de cet artiste, il faut citer le Recueil d’estampes pour servir à l'Histoire des Plantes, exécuté par ordre de Louis XIV, d’après les peintures originales de Robert, et ne contenant pas moins de 3,119 planches en 3 volumes in-folio.

BOSSEMAN. C'était, dans l'ancienne marine, une sorte de contre-maître chargé , à bord des vaisseaux, de veiller aux ancres, aux bouées et aux câbles. Dans le Nord, le nom de bosseman (homme à la bosse) est encore donné à certains officiers mariniers de manœuvre.

BOSSI (Josepn-CnaRLes-AURÈLE, baron pe), comte de Sainte-Agathe, l’un des plus grands poëtes lyriques modernes de l'Italie, naquit à Turin, le 15 novembre 1758, et reçut dans sa jeunesse les leçons du célèbre abbé Denina. Dès l’âge de dix-huit ans, il avait composé deux tragédies, Rea Silvia et I Circassi, qui eurent quelques succès. En 1782 il publia à la louange de Joseph II et de ses réformes un poëme, dont les idées généreuses et indépendantes déplurent fort à la cour de Turin, qui prescrivit à l’auteur de voyager quelque temps hors du pays. Bossi alla résider dans la république de Gènes, mais six mois après il y était accrédité, en qualité d’abord de secrétaire de légation, puis de chargé d’atlaires de la cour de Sardaigne. De là il fut rappelé à Turin , où il fut nommé sous-secrétaire d'État au ministère des affaires étrangères. Ce fut pendant cette époque que Bossi composa son poëme sur la mort héroïque du prince Maximilien de Brunswick, noyé dans l'Oder en 1785, en voulant sauver de pauvres paysans , et les poèmes d’Ælliot et de la Hollande pacifiée. Ce dernivr offre un intéressant tableau des beaux faits de l’histoire de Hollande, depuis là conquête de l'indépendance jusqu’à l'établissement du stathoudérat, en 1787,

Cependant la révolution française veñait d’éclater. La Savoie et le comté de Nice ayant été envahis par les Fram-

BOSSI — BOSSUET

çais, la cour de Turin chargea Bossi de se rendre au quartier général du roi de Prusse. De Francfort Bossi se rendit à Pétersbourg Il s’y trouvait encore au moment où y parvint le nouvelle du traité d'alliance défensive et offensive contracté entre le roi de Sardaigne et la répuslique française, immédiatement après la prise de Mantoue. Paul [°° fit aussitôt signifier à Bossi, puis aux ministres d'Espagne et d’Angleterre , l’ordre de quitter la Russie. A son retour à Turin, Bossi fut envoyé par Charles-Emmanuel IV, comme ministre résident, près de la république de Venise. Il avait à peine eu le temps de s’y installer, que le gouvernement aristocratique de Venise cessait d'exister. Bossi, nommé alors par le roi son député près du général en chef de l’armée française en Italie, resta constamment auprès du general Bonaparte depuis la signature des préliminaires de Léoben (15 avril 1797) jusqu’au traité de Campo-Formio (17 octobre 1797). Nommé ensuite ministre résident près de la république Batave, il se lia dans ce pays avec le commandant en chef de l’armée franco-batave , le général Joubert, et cette liaison lui facilita plus tard les moyens d’être utile à son pays, lorsque Joubert y fut envoyé.

Le 8 décembre 1798 Joubert entrait à Turin. Le roi de Sardaigne , en renonçant à ses États d’Italie pour se retirer dans son ile, déclara délier ses sujets de leur serment de fidélité. Bossi reçut en même temps à La Haye la nouvelle de l'éloignement du roi et celle de sa nomination par Joubert aux fonctions de membre du gouvernement provisoire du Piémont. En passant par Paris, il s’assura bien vite que l'intention du Directoire était de garder le Piémont jusqu’à ce qu'il pût le réunir à la France. Arrivé à Turin, il se prononça pour cetie réunion. Des registres de votes furent en eflet ouverts dans toutes les provinces ; plus d’un million de signatures attestèrent l’universalité de ce vœu que Bossi, Batton de Castellamare, et Sartoris, furent chargés de porter au Directoire. Mais une nouvelle coahtion se préparait, et le Directoire, craignant de fournir à ses ennemis de nouveaux prétextes pour chercher dans son ambition une cause à la guerre qui était sur le point d’éclater, refusa d’effectuer la réunion demandée. Nommé, dans ces circonstances critiques, commissaire du Directoire près de Padministration centrale de l’Éridan, dont Turin était le chef-lieu, Bossi avait à peine commencé à exercer ses fonctions, que la retraite précipitée de l’armée française vint rejeter ce pays dans le chaos. Toute la plaine du Piémont se trouva occupée par l'ennemi, et la nouvelle administration piémontase fut dissoute dans toutes ses parties. Bossi tint bon dans les vallées vaudoises, retarda l’insurrection qui s’étendait de tous côtés , et put ainsi faciliter aux détachements etaux convois de blessés les moyens de passer le Rhône et de regagner le territoire français.

Pendant tout le temps de l'occupation du Piémont par armée austro-russe , Bossi se renferma à Paris dans la vie privée, s’interdisant d’agir contre le retour possible du roi de Sardaigne, qu’il avait servi dans sa jeunesse, mais s’interdisant plus encore toute idée de retour au service d’un gouvernement arbitraire. Il était encore à Paris, lorsqu'on y apprit la victaire de Marengo. Il fut alors nommé plénipotentiaire près de la république ligurienne, puis membre d'une commission chargée par Bonaparte du pouvoir executif en Piémont. Les deux collègues de Bossi étaient Botta et Bavoux. Le sénatus-consulte de juillet 1803, qui proclama la réunion légale du Piémont à l’ancienne France, mit fin à la carrière piémontaise de Bossi. ;

En janvier 1805 il tut nomme préfet de l'Ain. Outre la statistique de l'Ain, qu’il publia , et qui a servi de modèle à celles qui furent exécutées plus tard, il composa à Bourg son poëme d’Oromasia, dans lequel il a resserré en un seul Cadre les principaux événements de la révolution française. En 1810 il fut créé baron de l'empire et transféré à la pré-

let 1815. Lors de la première restauration, en 1814, il reçut des lettres de grande naturalisation ainsi que le grade d'officier de la Légion d'Honneur, et refusa même, à cette époque , l'offre du ministère de l’intérieur, qui lui fut faite par Louis XVIII. Le second retour des Bourbons devint le signal d’une violente réaction. Bossi, quoiqu'il eût été maintenu en place par l'ordonnance d'épuration générale des préfets, rendue après les Cents-jours, profita d’une démarche illégal: que venait de faire à son égard le commissaire extraordinaire du roi dans la Basse-Normandie, pour s'expliquer vertement avec les ministres. Le moment n’était pas favorable pour l'emporter sur un homme attaché au service personnel du roi. Il apprit peu de jours après, par le Moniteur, qu’il était remplacé, et rentra dans la vie privée pour ne plus s'occuper qué de la littérature, qui avait toujours fait ses délices. 11 mourut à Paris, le 20 janvier 1823, au milieu de cruelles souffrances, avee la résignation et la force d'âme d’un sage. Bucuox.

BOSSI (Joseru), un des artistes les plus distingués de la nouvelle école lombarde, naquit à Buffo , dans le Milanais, le 17 août 1777. Après avoir reçu une excellente éducation, il vint à Rome, en 1795, pour y étudier les chefsd'œuvre de la peinture, notamment ceux de Raphael. 1 n’était âgé que de vingt-trois ans lorsqu’à son retour à Milan il fut nommé secrétaire de l’Académie delle Belle-Arli, place que venait de quitter le vieux Carlo Bianconi. Chargé par Eugène Beauharnais, vice-roi d'Italie, de copier la Cène, de Léonard de Vinci, il consacra à ce maître les recherches les plus approfondies, qu’il publia ensuite sous le titre de : Del cenacolo di Leonardo da Vinci (Milan, 1810, in-fol.). Le grand dessin qu'il fit de cette fresque célèbre est un travail des plus remarquables. Plus tard, Bossi se démit de ses fonctions de secrétaire de l’Académie. 11 fut membre de l’Institut, et mourut à Milan, le 9 décembre 1815. Son buste, placé à Bréra, est de la main de Canova. BOSSOIRS ou BOSSEURS. Ce sont, en termes de marine, deux pièces de bois placées en saïllie à l’avant d’un vaisseau, qui servent à la manœuvre des ancres , et principalement à les soutenir quand celles-ci sont levées. BOSSUET (Jacques-BÉNIGNE) naquit à Dijon , le 27 septembre 1627, d’une famille de robe. Il fut élevé par les jésuites, qui eurent l’idée de s’emparer de lui ; car ils avaient le pressentiment de sa grandeur. Il leur échappa, et vint faire sa philosophie à Paris. C’était un moment de renouvellement dans cette science; on en faisait encore une occasion de dispute. Bossuet y ajouta d’autres études, celle du grec surtout, qui le charma ensuite toute sa vie. Il soùtint sa première thèse avec éclat; à l’âge de seize ans il avait une réputation d’éloquence. L’hôtel Rambouillet, alors maître des renommées , voulut l’entendre. Il y alla prêcher sur un sujet qu’on lui donna à l'instant, et qu’il remplit aux grands applaudissements de madame et de mademoiselle de Rambouillet. C'était un mauvais début; il eût pu être fatal à un autre : sa bonne et forte nature le sauva de cette gloire. Il état du très-petit nombre d'hommes à qui il a été donné d’être précoces et de ne pas périr ensuite d’affaiblissement et de vanité. Bossuet soutint sa thèse publique : c'était alors une grande affaire, Condé assista à cette lutte; il sembla porter envie au jeune théologien, qui sortit des épreuves avec éclat. Bossuet fut bachelier; puis il reçut le sous-dia-

| conat; puis il continua ses travaux pour la licence ; puis

enfin il fut docteur. Ces études durérent quatre ans; la re-

| nommée de Bossuet ne fit que s’accroître; les évêques re-

marquaient avec plaisir ce sujet brillant. Celui de Metz chercha le premier à s’en emparer ; il le nomma archidiacre

| de l'éghse de Metz, et peu après Bossuet tut fait prêtre (1652).

On continua de courir à lui pour le combler d’honneurs; il se retugia dans l'étude. Pendant six ans il se livra à la lecture et à la meditation des peres de l’Église : c'était une heureuse

lecture de la Manche, qu’il conserva jusqu’à la fin de juil- | préparation aux grands travaux qui devaient lui faire dunner

à lui-même ce nom de Père, que son siècle lui décerna, et que la postérité n’a point contesté.

11 commença à écrire à Metz contre les protestants : il fit une réfutaon du catéchisme de Paul Ferri. En ce temps-là la controverse n’avait pas pris le caractère de généralité philosophique que l’incrédulité ou l'indifférence moderne lui a donné, Des deux côtés on s’attachait à des dogmes ou à des débris de dogmes : la dispute devait donc être purement religieuse.

Bossuet multiplia ses travaux à Metz; il y établit des conférences , ayant, comme tout le reste de ses prédications, la conversion des protestants pour objet. Saint Vincent de Paul l'encourageait dans ses efforts ; c’était une belle alliance que celle de ces deux grands hommes : c'était le génie tempéré par la piété, l’ardeur du jeune prêtre adoucie par la sainteté du vieillard. Bossuet porta aussi son zèle à Paris. Ses écrits étaient recherchés avec avidité; la religion était alors une grande occupation; les plaisirs éfaient secondaires ; elle dominait même au milieu des désordres et des scandales. De grandes conversions eurent lieu : d’abord celles du marquis de Dangeau et de son frère le marquis de Courcillon, qui fut plus tard abbé de Dangeau. Le beau livre de l’Exposition, de Bossuet , prépara cette conquête. Turenne vint ensuite : celle-ci eut plus d'éclat. Turenne apportait dans la recherche de la vérité une simplicité d'enfant, avec une admirable supériorité de raison. Le peu de sincérité des controverses protestantes avait blessé son âme loyale; la diversité des sectes l’étonna; l'unité catholique le domina : il fut catholique à force de bonne foi et de candeur.

Bossuet commença à prêcher à Paris; on se pressa pour l'entendre. C’était une manière nouvelle, une liberté d’allure inconnue aux sermonnaires , un langage sublime et familier, des traits d’éloquence comme des coups de foudre, des éclairs, des tempêtes ; puis, tout à coup, du calme et du repos , un langage sans apprêt, des vérités simplement énoncées, une instruction jetée à flots, sans divisions méthodiques, pénibles et fastidieuses. Les sermons de Bossuet sont encore ce qu’il y a de moins connu dans ses œuvres. La Harpe a dit qu'ils étaient médiocres; il ne les avait pas lus. Les sermons de Bossuet sont, au contraire, ce qu'il y a de plus extraordinaire en fait d’éloquence. I y en a peu d’achevés ; mais le plus médiocre ou le plus incomplet est plein du génie du grand orateur, Bossuet est savant sans le vouloir être, va librement , saisissant dans sa marche précipitée tout ce qui peut éclairer, émouvoir, entraîner; sa pensée sort pleine, abondante, comme d’un seul jet; lorsqu'il veut être régulier, il l'est sans doute , mais comme un créateur à qui tout obéit. Son sujet s'arrange de lui-même, son esprit ne fait pas d’effort, et quand tout est disposé, l’orateur anime cette création, puis il plane au-dessus comme un dieu. Ne comparez vas Bourdaloue à Bossuet ; ce sont deux gloires aussi dissemblables qu'inégales : le premier est admirable à force de raison , il ne sort pas de la nature humaine; le second est inspiré , il est maître de la nature même.

Bossuet prêcha devant les grandeurs, devant la reine, devant les princes, devant Condé, devant Louis XIV; ce fut toujours la même fécondité. Cet homme se multipliait avec des formes d'éloquence toujours nouvelles et toujours inconnues. Cependant il faut dire ici que ces sermons devant les grands accoutumèrent Bossuet à porter dans la prédication des choses graves et austères de la religion un tempérament de flatterie qui pouvait ôter à la vérité son caractère inflexible , et endormir les vices au bruit des leçons les plus admirables de l’éloquence. Nous trouvons un certain courage dans beaucoup de sermons de Bossuet prêchés devant Louis XIV; mais c'est un courage qui n’expose guère; car la louange le rend inutile. Dans ce mélange de paroles religieuses et solennelles et de discours insinuants et flatteurs, le prince prend ce qu'il veut, et il ne veut que ce qui lui plaît. Ici Bourdaloue l'emporte. Bourdaloue ne loue pas. JI

BOSSUET

prêche devant le roi comme devant un autre fidèle, si ce

n’est qu'il redouble de gravité, à cause des scandales de la

cour, Bossuet est plus souple, et sans rien sacrifier de la …

religion, il blesse moins la faiblesse ou la vanité; il y a une certairte parole de courtisan dans son éloquence superbe et indépendante, Voilà une singulière alliance; elle est réelle, et je comprends qu’il y ait des gens qui n’aient vu en Bossuet que le flatteur des rois. Ces gens-là étaient passionnés, mais leur censure n'est pas sans quelque réalité; seulement ils n’ont pas vu tout Bossuet , ils n’ont pas vu Bossuet chrétien dans la flatterie, c’est-à-dire gardant toute la grandeur de la religion dans cette adresse d’orateur, et louant la gloire humaine pour mieux faire resplendir la volonté souveraine de la Providence. .

Du reste, Bossuet ne courut point après les faveurs; pendant qu’il prêchait à Paris, il passait sa vie dans la retraite et l'étude. Dix ans s’écoulèrent dans ces travaux; alors on lui donna le prieuré de Gassicourt, et peu après il fut nommé doyen de Metz. Ce fut vers ce temps qu’il débuta dans une carrière où l’attendait beaucoup de gloire. Il prècha l’oraison funèbre du père Bourgoing, supérieur général de l'Oratoire, et celle du docteur Cornet, qui avait contribué à la première direction de sa jeunesse.

En ce temps les disputes jansénistes éfaient animées; les religieuses de Port-Royal jouaient un grand rôle dans ces controverses. L’archevêque de Paris, M. de Péréfixe, chargea Bossuet de les amener à la soumission par la conciliation et la douceur. Nous nous imaginons Bossuet dominateur, intolérant et emporté, à cause des mouvements précipités de sa parole; il était, au contraire, bienveillant et modéré, et ce fut pour cela qu'il fut choisi par M. de Péréfixe, dont l’indulgence était renommée, La bonté et le génie échouèrent devant l’entétement de quelques femmes.

D’autres travaux se présentèrent. Bossuet prêcha loraison funèbre d'Anne d'Autriche, reine qui avait traversé vingt années pleines de périls avec courage et quelquefois avec gloire. Il entra dans les controverses avec les profestants, où déjà l’école de Port-Royal l'avait devancé; le penchant de son esprit le portait vers cette polémique, de préférence à toute autre. Il fut chargé toutefois de corriger l'édition janséniste du Nouveau-Testament ; et ainsi, par des travaux successifs, il arriva à l'évêché de Condom.

Sa carrière s’agrandissait tous les jours; la mort lui fit des occasions plus éclatantes de gloire. 11 fit entendre sa grande voix sur le tombeau de Henriettede France, reine d’Angleterre. Rien jusque là ne s'était vu dans l’histoire de sem

blable à cette fortune royale précipitée par le meurtre. Le »

souvenir de Charles I‘ était là tout vivant, et il éait beau d'entendre Bossuet faisant planer la Providence sut les révolutions d’empires, et donnant aux rois et aux peupies des leçons inconnues sur la vanité des grandeurs et sur les causes qui emportent les États et perdent les trônes. L'oraison funèbre prenait ainsi un caractère nouveau, et devenait un genre d’éloquence distinct de tous les autres, où le christiaæ nisme apparaissait avec ses enseignements merveilleux et ses prophétiques inspirations. « Ce n’est pas un ouvrage hu main que je médite, criait Bossuet; il faut que je mélève

au-dessus de l'homme, pour faire trembler toute créature M sous les jugements de Dieu. » Telle est l'oraison funèbre M

conçue par Bossuet. C’est l’éloquence humaine appliquée aux méditations les plus hautes de la politique chrétienne; et avec cette pensée souveraine il assiste aux événements qui troublent la terre, il les maîtrise en quelque sorte, il les fait servir à l'harmonie générale du monde; il en fait un cours de morale providentielle; il étonne, il confond l’esprit des politiques vulgaires; cela ne l'empêche pas toute= fois d’avoir des pleurs et de la pitié pour l'infortune, Son gémissement a quelque chose de lugubre et de plaintif; il touche les âmes d’une douleur profonde et mystérieuse; il fait verser des larmes dans le secret du cœur; il ne les

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provoque pas par de vaines lamentations ; il ne les éherche pas par un appareil de deuil ; son gémissement est grave et solennel ; il n’abaisse pas la douleur, il l'élève, au contraire, puis il la sanctifie et la console par l'espérance ; il lui ouvre le ciel, et, montrant la terre ainsi frappée par les tempêtes, il force l’homme à se réfugier dans un autre asile. L'oraison funèbre, le genre le plus faux, le plus futile et le moins chrétien, devient ainsi la leçon la plus haute, la plus imposante et la plus vraie, et c’est ici que se montre le génie créateur de Bossuet. Il a fait cette sorte d’éloquence, Elle lui est propre comme une œuvre de sa conception. Après lui il n’y à plus d’oraison funèbre,

A l’oraison funèbre de la reine d'Angleterre succéda celle d'Henrietted’Angleterre, sœur de Charles II, et épouse de Monsieur, duc d'Orléans. La mort allait vite; et on l’aidait aussi par le crime. Cette femme infortunée périt d’une manière tragique, par la vengeance du chevalier de Lorraine, éhonté favori du duc d'Orléans, qui du fond de l'Italie, où il était exilé pour des intrigues, trouva le secret de la faire empoisonner. Il savait apparemment que ce crime servait son maître. Mais il ne lui confia pas son secret : Saint-Simon dit que les empoisonneurs eurent peur de son indiscrélion. Ainsi, on ne peut pas même lui faire honneur de son innocence. Quelque temps après, le chevalier de Lorraine jouissait auprès de lui de son infamie. Tel fut donc le nouveau sujet d’éloquence pour Bossuet. Louis XIV avait frémi d’horreur à la mort d'Henriette, qu’il chérissait et qui lui servait de lien politique avec son frère le roi d'Angleterre. Mais on était en un temps où il n’était pas permis de soupçonner la scélératesse autour du trône, et la grande voix de Bossuet ne put se faire entendre avec toute sa liberté. Jamais on n’eût oui de tels éclats de tonnerre. L’oraison funèbre d’Henriette est pourtant un chef-d'œuvre. Bossuet fit trembler son auditoire par cette parole restée célèbre : Madame se meurt! Madame est morte! I y eut un long silence. L’orateur même fut troublé, C'était comme une voix tonnante qui révélait une partie des secrets du sépulcre.

Bossuet fut nommé précepteur du dauphin. Le due de Montausier était son gouverneur. C'était trop du génie de Pun et de l’austérité de l’autre pour former un enfant dont la nature molle et paresseuse répondait mal d’ailleurs à de tels soins. Ces choix n’en honoraient pas moins Louis XIV. 11 voulut entourer son fils de tout ce qu’il y avait de plus grand, de plus renommé et de plus vertueux. Le savant Huet, évêque d’Avranches, fut sous-précepteur du prince. 11 ne manquait plus à de tels maîtres qu’un disciple digne de les entendre. L'éducation du dauphin resta sans éclat. Mais personne ne songea à en faire un reproche à Bossuet, d’autant que tout le monde put voir l’admirable assiduité d’études, de travaux et de recherches avec laquelle il remplit sa grande et pénible tâche d’instituteur.

En cela, le choix de Bossuet fut heureux. Nous lui devons des ouvrages admirables sur les objets principaux des connaissances humaines. Bossuet se mit à approfondir toutes les sciences, la philosophie, l’histoire, la politique, la physiologie même. C'était, encore une fois, trop de profondeur pour son disciple, esprit lent et inappliqué. Mais tant de travaux ne furent pas perdus, puisque la postérité en jouit. En tête de ces ouvrages, La Connaissance de Dieu et de soi-même, et le Discours sur l’histoire universelle, deux chefs-d’œuvre, et le premier non moins étonnant peut-être que le second, parce que Bossuet n’y est pas seulement écrivain, ou seulement philosophe; il y est anatomiste, et tellement instruit de la science d'alors qu’il devine la science même à venir, et aussi l'anatomie moderne ne lui reproche point de grave erreur. Quant au Discours sur l'histoire universelle, c'est le chef-d'œuvre des temps anciens et modernes. Bossuet ramasse les débris du monde et les pousse pêéle-mêle devant lui. Jamais autorité semblable ne s’était vue; il règle le cours de la vie des nations;

il assiste aux révolutions et les modère. Il sait la pensée qui les fait mouvoir; il sait où elles aboutissent ; il semble assister aux conseils de Dieu. Bossuet n'avait jamais été si grand, et la seule conception de son ouvrage passe toutes les limites connues du génie humain. Les écrits proprement politiques de Bossuet n’ont pas ce caractère d'élévation et de vérité; même sa politique sacrée manque d’application ; la pensée en est fausse d’un bout à l’autre. Grand homme! pardonnez-moi cette parole.

Bossuet parle d’une théocratie, et passe du gouvernement des Hébreux au gouvernement des États modernes, ce qui n’a pas d’analogie. Il s'ensuit qu'il fait des rois autant de dieux. Et cependant Bossuet se récrie contre l’arbitraire des rois; mais il ne les rend justiciables directement que de Dieu même. 1] n’y a pas de politique possible avec ce système. Le moyen âge était plus conséquent. Les rois étaient sous la main de Dieu sans doute, mais dans l’hypothèse d’une constitution catholique, où le droit des peuples avait sa règle dans la religion, et son recours à l’autorité des pontifes. C’est là une organisation que chacun peut saisir, soit qu’on l’approuve, soit qu’on ne l’approuve pas. Mais les rois dépendants de Dieu seul, et absolus par rapport à leurs sujets, de telle sorte que les peuples ne puissent en appeler à aucun pouvoir vivant sur la terre, c’est là, il faut le dire, un ordre politique impossible à réaliser, si ce n’est par le despotisme pur. Je sais très-bien que la souveraineté du peuple est à l’autre bout, et Bossuet a voulu l’éviter. Mais rien ne l’obligeait de passer d’une erreur à l’autre, si ce n’est peut-être que le temps n’était pas alors venu de bien saisir la vérité, et peut-être n’est-il pas venu même aujourd’hui. Aussi faut-il dire simplement ce qu’il y a de faux dans les idées de Bossuet. II céda au mouvement universel qui emportait tout vers la monarchie absolue, et qui semblait faire plier la religion elle-même. C’était la suite de longues erreurs. La France avait failli s’abîmer dans l’anarchie et les guerres civiles. Tous les hommes d’ordre sentirent la nécessité de se réfugier dans le pouvoir. Le problème politique resta entier, savoir, comment se concilieraient un jour le pouvoir et la liberté.

Le caractère simple et bon de Bossuet ne s’altéra pas à la cour. Autour de lui se groupèrent tous les hommes graves du temps; il forma avec eux des conférences philosophiques, d’où sortirent d’utiles travaux. Ces hommes de méditation se réunissaient dans les jardins de Versailles, et c'était un touchant contraste que ce spectacle d’études calmes au milieu des plaisirs, d'entretiens philosophiques au milieu des passions et du bruit. Les conversions suivaient leur cours, et Bossuet restait mêlé aux controverses par ses livres, sans sortir de sa retraite accoutumée. Mais une circonstance s’offrit où il lui fallut se mettre en présence du protestantisme par sa parole. Mademoiselle de Duras, dame d’atours de Madame, seconde femme du duc d'Orléans, avait été élevée dans la religion protestante par sa mère, sœur de Turenne. Déjà la lecture de l'Exposition aveit ébranlé ses croyances, et elle se sentait portée au catholicisme. Pour achever de dissiper ses incertitudes, elle voulut établir une sorte de lutte de raisonnement entre les deux religions. Elle demanda une conférence où Bossuet discuterait contre le ministre Claude les points qui lui paraïissaient dquteux encore. C’était une méthode de conversion peu usitée, et même peu chrétienne, il faut le dire, puisque mademoiselle de Duras s’établissait juge comme dans une dispute vulgaire; et ainsi c’éfait elle-même qui prononçait en dernier ressort sur la vérité ou l'erreur. I1 y avait là, si je ne me trompe, quelque peu de vanité, et c'était au moins faire beaucoup de bruit pour une affaire qui exige beaucoup de silence. Quoi qu’il en soit, mademoiselle de Duras se con vertit, et finit sa vie par une mort chrétienne.

Le nom de Bossuet fut mêlé à l’histoire des amours de- Louis XIV, mais comme pouvait et devait être mêlé celui

d’un grand et saint évêque. 11 ne fut point étranger à la touchante résolution que prit madame de La Vallière de cacher sa honte et ses remords dans la solitude d’un cloître, et il prêcha le sermon de la profession de ses vœux. Peu après il attaqua avec courage la passion du roi pour madame de Montespan, et cette lutte, toute entourée qu’elle füt de certaines formes de délicatesse que Louis XIV imposait autour de lui, n’en est pas moins un souvenir de liberté qui honore le caractère de Bossuet. Le hardi prélat crut être maître un instant. Mais au retour de la guerre Louis XIV donna des ordres pour meubler l'appartement de sa maitresse. Bossuet courut à huit lieues au-devant du roi. A sa vue, Louis XIV s’écria : Ne me dites rien, j'ai donné mes ordres. La parole de Bossuet faisait peur au scandaleux monarque.

Après l'éducation du dauphin, Bossuet fut nommé évéque de Meaux. C’était au moment de l'assemblée du clergé (1681). Louis XIV voulut que le père La Chaise allât porter cette nouvelle à l’archevêché, pour qu’elle se répandit aussitôt dans tous les diocèses, tant il y attachait d'importance. Cette assemblée devint célèbre par la grandeur des questions qui y furent résolues, questions depuis longtemps débattues avec animosité, et qu’une décision sembla rendre plus incertaines encore. L'histoire de ces débats est longue et inutile dans cet article. Le siècle présent n’en a retenu que quelques mots vagues, qui suffisent à son ignorance. Il sait qu’il s'agissait dans l’assemblée des libertés de l’Église gallicane; mais il ne sait pas quelles étaient ces libertés. Ces libertés étaient la faculté donnée au pouvoir de dominer l'Église : plaisantes libertés! Après cela vinrent des questions sur la constitution de l’Église, que le clergé crut devoir résoudre dans le sens qui paraissait être le plus favorable à la pensée de domination du monarque. Au fond de tout cela il y avait une difficulté qu’on éludait avec soin, savoir si le roi était catholique au même titre que tous les catholiques du monde. L'union de l’État et de l’Église s’était altérée; la constitution ancienne était détruite, il n’en restait que les apparences. Le roi voulait bien que l'union subsistât, mais à la condition qu’il serait maître. Aussi la cowrtisanerie de quelques évèques allait loin, et Fénelon nous a rapporté les efforts qu’il fallut faire pour les arrêter. Bossuet y employa son génie, mais avec l’embarras d’un évêque qui veut concilier sa foi religieuse et sa soumission mondaine. Il débuta par le sermon sur l'unité de l’Église, profession de principes admirable, après laquelle il se crut plus permis de faire des concessions. Le rôle du grand homme fut un rôle de juste milieu. Je demande pardon d'emprunter cette expression à l’histoire de nos partis, mais elle est vraie, et la déclaration du clergé de France eut le double inconvénient de blesser le pape et d’irriter ses ennemis. Ces sortes de tempéraments n'ont pas d’autre résultat. Bossuet était digne d'appliquer sa forte et puissante raison à des disputes plus chrétiennes et à des questions plus nettes. Son autorité toutefois ne fut pas inutile pour contenir des esprits déréglés, mais sans servir la liberté de l’Église ; etil ne prévit pas que son ouvrage se tournerait plus tard contre la religion qu'il voulait défendre, Peut-être aussi, car il ne faut point proconcer contre un tel homme des jugements inexorables, peut-être le temps n’était point venu où le pouvoir et l’Église seraient nettement placés dans une position de mutuelle indépendance. Certes, il n’était plus permis de remonter. à la constitution catholique du moyen âge, et il n’eût été donné à personne, pas même à l'esprit pénétrant de Fénelon, de pressentir une liberté telle que nous pouvons la concevoir aujourd’hui, et qui encore nous épouvante et nous décorcerle au moment même où nous la sollicitons. Ainsi, c'était comme un état de transition que Bossuet avait fait à l'Église ; et, chose étonnante ! un siècle et demi a dû s’écouler avant qu’il nous ft donné de nous avancer vers des destinées nouvelles : tant les révolutions sont lentes et l'avenir mystérieux !

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11 fallut du temps pour calmer la cour de Rome. Louis XIW finit par fléchir; et il promit au pape que la déclaration de 1682 serait non avenue. Alors il y eut une réconciliation publique, et l’Église de France reprit sa marche accoutumée; mais la déclaration devint par elle-même un objet de dissension, et c’est à peine si nos révolutions modernes ont. détourné les idées de ces controverses, désormais sans ap- Plication. Bossuet exerça son zèle à d’autres soins. Ji fit la guerre à des casuistes qui déshonoraient le christianisme par leur morale commode, et il les fit condamner à Rome. Puis, ayant pris possession de son évêché, il s’y livra à des travaux de toutes sortes. 11 publia des écrits pour éclairer les protestants qui se trouvaient dans son diocèse, et qu’il appelait ses frères et ses enfants ; il surveilla et fortifia les études de son séminaire, établit des missions, ranima les conférences ecclésiastiques, multiplia les visites pastorales, s’occupa avec tendresse du soin des hôpitaux, donna aux synodes une régularité nouvelle, présidant à tout, dirigeant tout, apportant partout une modération touchante et une noble dignité.

On ne pourrait tout dire d’un évêque si zélé, dont la fécondité d'esprit était si prompte. Ses écrits se multipliaient. 11 fit pour des religieuses deux de ses plus beaux ouvrages : les Élévations sur les mystères, et les Méditations sur l'Évangile; deux créations pleines d’enthousiasme et de poésie. On a dit l'aigle de Meaux ; on a eu raison, mais Bossuet est aigle surtout dans les ÆZévations. Il y a dans ces chapitres jetés sans plan, à ce qu’il semble, un ton d’inspiration qui ne se trouve point ailleurs. C’est un langage libre et presque désordonné,: tel qu’il convient à des élans d’admiration et d'amour; mais avec une hardiesse et une nouveauté de parole qui dépasse tous les effets de la poésie humaine.

Pour produire ainsi sans relâche de si beaux écrits, on conçoit qu’il fallait à Bossuet, outre sa facililé, une vie toujours pleine et occupée. Le jour ne suffisait pas à l’activité de ses travaux. IL y employaït aussi les nuits, Et cependant il ne fuyait pas les conversations et les distractions du monde ; il recherchaïit, au contraire, les hommes savants et lettrés. Il avait été reçu à l’Académie Française ; c'était alors une élite des grandes renommées de la France. Il aimait à s’entourer d’un choix d'écrivains, dont la gravité répondait le mieux à sa pensée toujours haute, 11 s’occupait avec eux de leurs études. Il les encourageait ou les dirigeait. La Bruyère, Fleury, Renaudot, d'Herbelot, Galland, Boileau , Santeuil, et beaucoup d’autres parmi ceux qui n'élaient qu’académiciens, antiquaires, poëtes ou moralistes, se disputaient quelques moments de liberté du grand évêque. Son commerce était doux et facile. 11 avait une gravité modeste, et sa parole , si remuante dans Ja chaîre, avait dans la conversation une familiarité douce et bienveillante.

Cette parole reprit son tonnerre pour parler encore des vanités des grandeurs humaines. Bossuet précha {our à tour les oraisons funèbres de la reine Marie-Thérèse, de la princesse Palatine, du chancelier Letellier, et du prince de Condé. Que de leçons dans la vie de tels personnages ! Bossuet semblait être le prédicateur de la mort. On eût dit je ne sais quelle puissance qui animait les tombeaux et faisait parler les cadavres. Dans les quatre sujets d’éloquence que la mort lui fit si précipitamment, il y avait une telle variété de caractères et d'événements qu’il fallait une grande souplesse de génie pour les présenter avec convenance et vérité. La reine Marie-Thérèse avait passé modeste et peu aperçue auprès de la gloire de Louis XIV. L'éloquence n'avait à parler ici que de vertus touchantes, Bossuet sut mettre dans son langage tout ce qu’il fallait d'onction pour rappeler celle vie aimable et celte aménité de mœurs. Et cependant il sortait quelquefois de ce cadre plein d'élégance pour aller saisir quelques-uns des grands accidents qui s'étaient mêlés

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à la vie paisible de la reine. Par là l'oraison funèbre était animée, et bien que la grâce de la louange y dominât, la har liesse de la {parole y reparaissait, et l'ouvrage, texte remarquable par une variété d'images et par une flexibilité d'idées qui dans Bossuet est plus que de l'art, est encore une inspiration naturelle de son génie. Anne de Gonzague, princesse palatine, avait été mêlée aux événements si agités, si variés, si passionnés de la Fronde ; mais elle était restéa fidèle à la reine et au ministre, et elle avait apporté dans les intrigues un esprit de finesse propre à déconcerter souvent les ruses des factieux , qui tour à tour atfaquaient la cour ou fléchissaient devant elle, selon leurs pensées de folle ambition ou de petite cupidité. La Fronde est merveilleusement caractérisée dans cette oraison funèbre, et l’histoire d’une femme d’intrigue devient un enseignement de plus pour la politique des rois, outre que le saint orateur trouve dans sa vie, longtemps agitée et à la fin rendue à la foi et à la piété, des exemples plus touchants et des leçons plus consolantes. La vie du chancelier Letellier devenait un sujet plus grave et plus digne des méditations de Bossuet. C'était encore l’histoire des troubles et des malheurs de la France, mais avec le triomphe de l'autorité du monarque et la suite des idées politiques qui l’avaient affermie. Letellier avait suivi la fortune de Mazarin, avec un tempérament d’ambition qui n’aspirait qu’à la seconde place et la tenait bien. Letellier passa sa vie dans les affaires Bossuet n’employa pour parler de la vie de Letellier qu’un langage profond de politique : c'était la parole de Tacite, élevée par la foi du pontife chrétien. Cette sorte d’éloquence, plus calme, plus suivie, plus philosophique, veut avoir des juges moins passionnés; elle excite moins d’enthousiasme; mais elle va plus droit à la raison, elle éclaire l’intelligence; elle satisfait l'esprit; elle est plus grave et plus intime. Bossuet, tel que la plupart de ses admirateurs aiment à le comprendre, Bossuet avec sa parole puissante, entrecoupée, inégale, se répandant à flots sur un auditoire subjugué, reparut dans l’oraison funèbre de Condé. Je ne fais que rappeler cette étonnante création, chef-d'œuvre d’éloquence, dont n’approche aucune harangue ancienne, et qui seul établirait la prééminence des lettres inspirées par le christianisme. Bossuet couronna par ce dernier éclat de sa voix cette longue suite de discours funèbres. Ses cheveux blancs l’avertissaient déjà, disaït-il, de songer à rendre sa mort sainte, et de réserver à son troupeau ce qu’il appelait les restes de sa voix et de son ardeur. Ainsi il semblait jeter un adieu aux tombeaux , et il y eut dans cette dernière parole je ne sais quoi de mélancolique qui ajouta à la profonde émotion que la miort de Condé avait laissée dans toutes les âmes. Le siècle de merveilles tirait sur sa fin. Bientôt il ne resterait plus guère de grandeurs à célébrer, et alors il suffirait qu’un autre orateur vint s’écrier sur toutes ces ruines : Dieu seul est grand! |

Bossuet survivait cependant avec son génie. Il l’appliqua à des controverses avec les protestants. 11 composa l’Histoire des Variations, et les Avertissements aux Protestants, deux ouvrages admirables : le premier, remarquable par une dialectique forte et serrée; le second, plus animé, ce semble, par la résistance qu’il avait rencontrée; l’un et l'autre pleins de faits, nourris d’études savantes , et capables d'ébranler à la fin toutes les oppositions du préjugé ou de l'erreur. Cette sorte de polémique ne va plus à nos opinions légères et vagabondes. Mais dans le siècle grave de Bossuet fout était sérieux, la foi comme le doute, ct les esprits s’appliquaient avec une aftention forte et soutenue aux objets de leurs disputes. Jamais l’unité du catholicisme n'avait paru plus ferme que dans cette histoire des contradictions des secfes indépendantes; Bossuet embrassait le passé et Yavenir, et déjà il annonçait au monde l'infinie variété des opinions qui, passant de la religion dans ia politique, ébran- #raient toutes les bases de la société humaine.

DICT, DE LA CONYERS, — T, Ill,

Puis vinrent des débats d’une autre sorte, qui curent alors de l'importance, et qui seraient oubliés aujourd’hui s'ils n'avaient mis en présence les deux plus beaux génies de l’Église, je veux dire les débats du quiélisme. — Qu'estce donc que le quiétisme ? va-t-on demander. — Ceci n’est point un article de théologie. J1 faut bien dire cependant que le quiétisme était une doctrine de dévotion, d’abord imaginée par madame Guyon, femme un peu illuminée, et ensuite embellie par l'imagination pieuse de Fénelo n. La perfection de l'amour de Dieu, disait le tendre archevêque de Cambray, était qu'il fût désintéressé, et qu’il n’eût en vue ni les récompenses, ni les promesses, ni les menaces. C'était une perfection au-dessus de l'humanité, et en cela du moins elle était dangereuse; et d’ailleurs elle semblait conduire à une sorte de repos indifférent de l'âme; et Bossuet, qui, avec sa logique pénétrante, poussait tous les principes à l'extrême, s’effraya des conséquences dont il pressentait la réalité possible. II voyait la religion ruinée, la foi éteinte, la piété flétrie, à force d’amour, et il se mit à tonner contre le quiétisme, comme il eût fait contre une doctrine qui eût attaqué de front tout le christianisme. Dans cette longue dispute , l'intérêt sembla se porter sur Fénelon , à cause de la tendresse de ses affections et de l’aménité de son langage. Bossuet parut emporté par un zèle trop ardent, soit que sa parole fût en effet passionnée, soit que la plupart des hommes ne comprissent pas, même alors, l'importance d’une telle polémique. Enfin, Rome prononça entre les deux grands hommes, et Fénelon fut condamné. On sait comment le vaincu ennoblit sa défaite par sa soumission. Bossuet resta grand ; mais Fénelon le devint davantage.

Bossuet revint à d’autres travaux. Louis XIV l'avait comblé d’honneurs. Il l'avait fait conseiller d’État , et il l'avait nommé aumônier de la duchesse de Bourgogne. L’assemblée du clergé de 1700 s’ouvrit. Bossuet y parut avec sa supériorité accoutumée. Mais il sembla quelquefois que l'esprit de domination perçait dans son zèle. On s’occupa de la 0rale relâchée et des moyens de réprimer la nouveauté des idées des nouveaux casuistes. Bossuet régla les opinions. Il fit des discours et des mémoires. Il dirigea les censures. Et en même temps il arrêta le jansénisme, qui se ravivait, Il était l’âme du clergé; et son ardente activité lui fournissait des ressources pour tous les périls, et des remèdes pour tous les maux.

Le nom de Bossuet n'avait point paru dans les mesures politiques de Louis XIV contre les protestants. 11 suffisait à ce grand évêque de son éloquence pour faire des conversions, et son caractère bienveillant n’eût point sollicité des rigueurs. Il avait été étranger surtout à la révocation de l’édit de Nantes, mesure jugée dans tout le dix-huitième siècle et de nos jours avec une implacable sévérité, et qui n’en fut pas moins imposée à Louis XIV par l'opinion publique de son temps, comme l’atteste toute l’histoire. Cet acte eut des suites désastreuses, que les conseils de Bossuct essayèrent de tempérer. On rouvrit les portes de la France aux protestants qui en étaient sortis, à la condition qu’ils consentiraient à se laisser instruire. Jusque là les édits avaient été impitoyables. On les adoucit par des instructions nouvelles, dont l’inspiration fut due à la modération de Bossuet. Le Languedoc avait été le théâtre où les passions s'étaient le plus agitées; les conseils de douceur purent paraître effrayants à ceux qui exerçaient l'autorité de cette province. Les évêques, de concert avec l’intendant, M. de Lamoignon de Basville, qui la gouvernait avec une sorte de puissance souveraine, firent des observations. Ils ne demandaient pas des actes d’intolérance cruelle; mais ils voulaient que l’on pût contraindre les protestants d'aller à la messe pour y recevoir l'instruction catholique. Bossuet repoussa leurs demandes. C'était lui que l’on consultait pour tout ce qui se rapportait aux luttes du protestantisme. Il répondait avec autorité, comme un Père de l’Église, Toutesses réponses

furent pleines de douceur. I] faut le dire à notre siècle, qui croit peut-être que Bossuet fut despotique et farouche, parce qu'il y a dans sa controverse une domination devant qui tout s’abaissse et fléchit. Bossuet traitait les protestants avec amour, comme ses enfants égarés, mais qui enfin étaient ses enfants. Vous l’êtes , leur disait-il, veuillez-le, ne le veuillez pas. Dans cette circonstance, où l’élégant Fléchier demandait des actes sévères, l’impétueux Bossuet commandait la bienveillance; ce qui montre qu'il ne faut point se hâter de juger un caractère d'homme par ses écrits. 11 y a quelquefois de l'hypocrisie dans le style, et rien n’est facile à imiter comme la douceur.

Toutefois , l’indulgence de Bossuet n’eut point de fruits. Bientôt éclata dans lés Cévennes la terrible guerre des Camisards, dans laquelle Louis XIV fut obligé d'employer ses généraux ; triste épisode d’un règne dont la grandeur allait s’affaiblir par toutes sortes de désastres.

L'esprit de conciliation de Bossuet parut encore dans une affaire qui ne fut qu’entamée, et qui pouvait avoir les plus grandes suites pour l'Église. Comme toute sa vie avait été remplie par des controverses avec les protestants, son nom avait retenti dans l'Allemagne, et y avait remué les consciences. Alors le protestantisme, malgré ses sectes, gardait des restes de foi chrétienne, et les hommes graves et pieux sentaient la nécessité d’opposer au catholicisme autre chose que de l'indifférence ou de la haine. La lumière qui jaillissait des ouvrages de Bossuet avait frappé beaucoup de regards , et un docteur protestant, Molanus, abbé de Lokkum, avait été chargé d’examiner s’il n’y aurait pas de rapprochements possibles avec l’Église romaine. Ce fut à Bossuet que s’adressa Molanus, comme l'interprète de la foi catholique qui avait acquis le plus d'autorité sur les Églises d’Allemagne. Cette négociation combla de joie et d'espérance l’évêque de Meaux. il y eut une longue suite de correspondances, où la modération de Bossuet se fit remarquer. Tout pouvait faire pressentir un rapprochement qui eût changé la face de l’Europe. Maïs les intrigues vinrent troubler une si noble et si chrétienne pensée. Molanus, d’un caractère doux et conciliant , fut écarté de la négociation; Leibnitz, d’un esprit quelque peu subtil et disputeur, s’en empara. On eut plus de peine à s'entendre. Les correspondances furent suspendues pendant cinq ou six ans ; elles furent reprises ensuite; mais le monde marchait à ses destinées ; un autre siècle s’avançait, et bientôt le protestantisme n’allait plus être qu'une philosophie de plus jetée dans l’histoire des opinions humaines, et condamnée comme toutes les autres à disparaître après avoir fait son temps, et avoir produit toutes ses conséquences.

Bossuet revint à ses travaux d’évêque, à ses livres, à ses instructions , à ses luttes publiques avec l'erreur. Dans cette carrière, qu'il avait remplie pendant plus de trente ans avec liberté, il fut tout à coup arrêté par un acte ministériel, qui dut singulièrement étonner son indépendance, Il s’agissait d’un livre de Richard Simon, écrivain hardi, qu'il avait déjà eu occasion de censurer (1702). Ce livre était une version du Nouveau Testament , remplie, disait Bossuet, de choses fausses et funestes à la religion. Le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, l'avait condamné ; et lorsque Bossuet voulut le condamner à son tour, il apprit que le chancelier de Ponchartrain avait fait défense d'imprimer la censure, à moins qu'elle ne fût approuvée par un docteur de Sorbonne. Bossuet apprit ainsi ce que pouvait être la liberté de l’Église soumise à la domination de l'État , et l’on vit ce grand homme réduit à implorer l'assistance de madame de Maintenon, à qui même, disait-il, iZ n’osail en écrire : triste expiation de quelque faiblesse, et qui pouvait dans ses vieux jours l’éclairer sur la dangereuse interprélation qui pourrait être faite des doctrines de 1682. Louis XIV entendit toutefois les réciamations de Bossuet , et le chancelier fut obligé de renoncer à l’étonnante usurpation qu’il avait tentée,

BOSSUET — BOSSUY

Cependant la vie de Bossuet commençait à s’épuiser. IR eut à paraître encore dans quelques luttes, soit contre le jansénisme, soit contrela morale relâchée. Puis il futatteint d’une maladie cruelle, la pierre, qui le conduisit lentement à la mort. Bossuet passa par cette dernière épreuve de la vie avec le courage que donnent la piété et la foi. La religion , en occupant toutes ses pensées, avait aussi rempli son cœur. Sa croyance était accompagnée d’une pratique fervente. Il y avait dans son âme une vive sensibilité, qui s'épanchait par des expressions d'amour, Il avait souvent éprouvé aussi, au milieu de ses grands travaux de polémique, le besoin de traiter des sujets pieux. On ne saurait croire tout ce qu’il a mis d’effusion dans ces sortes décrits. Sa dévotion est pleine de tendresse. Ce fut cette piété qui l’aida à porter les contrarictés et les misères de la vie; et ce fut elle qui le fortifia contre les longues souffrances qui lui ouvrirent le tombeau. L'histoire de sa maladie est touchante. A son dernier synode (1702), il avait annoncé sa fin prochaine. « Ces cheveux blancs, avait-il dit à ses prêtres, m’avertissent que je dois bientôt aller rendre compte à Dieu de mon ministère. » Il se mit alors à leur parler avec un redoublement d’éloquence et d’onction, les sollicitant de se souvenir des conseils qu’il leur avait donnés, afin que Dieu ne lui fit pas un reproche d’avoir négligé son troupeau. Touté l'assemblée fondait en larmes à la voix du vieillard, qui seul gardait sa sérénité : on le voyait tout prêt au passage de la vie à l’éternité, et il en parlait avec le calme d’un chrétien qui aspire à jouir de Dieu. Dans l'intervalle de ses douleurs, il put néanmoins encore s'occuper d’études et de travaux de piété. H1 fit dans cette même année l'ouverture du jubilé par un sermon qu’il prêcha dans sa cathédrale, et il en suivit les exercices malgré sa faiblesse et la rigueur extrême de l'hiver. Il eut aussi la force de revoir ses anciens écrits, s’attachant de préférence à ceux qui le ramenaïent à des pensées de piété. Il s’exerça, comme pour charmer ses maux, à traduire les Psaumes en vers français ; et enfin son dernier travail fut la paraphrase du psaume XXI, Deus, Deus meus, respice in me. Il regardait ce psaume comme une préparation à la mort; aussi son travail le consolait et le fortifiait , et il consentit à ce qu’il fût imprimé , dans l’espérance qu'il pourrait de même affermir quelques chrétiens dans cette horrible épreuve.

Sa maladie était arrivée an dernier degré, malgré tous les soins et tous les secours. La cour, la ville, les gens du monde, les prêtres, le peuple, tout s'était ému à la pensée qu’on al-lait bientôt perdre un si grand homine. Et quant à lui, il quittait la terre avec calme, proférant des discours touchants, et se réveillant du sein des douleurs pour édifier ceux qui l'encourageaient à la souffrance. Bossuet finit sa vie comme un saint pontife, le 12 avril 1704, à Pafis, après l'avoir remplie par les combats d'un apôtre. La douleur fut grande dans. toute la France. On sentait le vide immense que laissait cette mort. De toutes parts ce furent des témoignages publics de regrets et des hommages solennels à sa mémoire, On lui fit de magnifiques obsèques ; une foule d’évêques y accoururent. Le père de la Rue prêcha son oraison funèbre. L'Académie mêla ses éloges à ceux de la religion. Et enfin Rome voulut aussi proclamer la gloire de ce grand évêque, et son oraison funèbre fut prononcée devant les cardinaux assemblés. Ainsi disparaissait Bossuet au début d’un sièclenouveau ; le monde s’apprétait à changer de face; et ces longues et savantes controverses du dix-septième siècle allaient faire place à une philosophie légère et cynique, devant laquelle son éloquence même eût été sans autorité, Cependant la renommée de Bossuet traversa ces temps de licence. L'impiété fit grâce au génie; on ne laissa point d'admirer ses chefs-d’œuvre.

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