‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 33 sur 527 · BERNIS · texte numérisé non relu

BERNIS

stacle que de la part de son cher protégé, qui, nommé chanoine-comte de Lyon, paraissait satisfait de son sort. Ce n'était pas assez pour sa protectrice; elle voulait le voir arriver aux dignités ecclésiastiques ; mais elle fut obligée d’y renoncer, par l'opposition sévère du théatin Boyer, devenu évêque de Mirepoix et dispensateur suprême de la feuille des bénéfices. Une riche abbaye se trouvait vacante ; il fallait triompher de l’insouciance de l'abbé : M”*° de Rohan exigea qu'il se présentât chez l’évêque de Mirepoix, qui l’accueillit fort mal, et refusa tout net. Il motiva son refus sur ce que, « n'étant pas engagé dans les ordres, il n’était pas susceptib.e de posséder des bénéfices à charge d’âmes ; il ajouta qu'il n’y avait rien de moins ecclésiastique que sa conduite, et qu'il n’obtiendraït rien tant qu’il serait, lui, en place. » Le jeune abbé répondit au vieux prélat : « Eh bien, monseigneur ! j’attendrai » ; et il lui tira sa révérence. La repartie de l'abbé fut le grand événement du jour. Elle fut répétée, commentée, applaudie dans les petits appartements de Versailles, à l'Œil-de-Bœuf et dans tous les salons de la capitale. Quelques personnes prétendirent même que c'était au cardinal de Fleury, premier ministre, qu’elle avait été adressée.

Le refus brutal de l'évêque de Mirepoix ne découragea point M”° de Rohan : n'ayant pu faire de son ami un prélat , elle voulut en faire un diplomate, et se donna tous les mouvements possibles auprès du prince, depuis maréchal, de Soubise, et du duc de Nivernois, pour qu'ils le recommandassent à M€ de Pompadour. Elle ignorait sans doute l'intimité qui avait existé entre la favorite et Vabbé de Bernis ; mais le prince de Soubise et le duc de Nivernois ne l’ignoraïert pas. Il ne leur fut pas difficile de réchauffer leur ancienne connaissance, et M"° de Pompadour écrivit à Päris-Duverney ce petit billet : « J’ai oublié, mon cher nigaud, de vous demander ce que vous avez fait pour l’abbé de Berny ; mandez-le-moi, je vous prie, car il doit venir dimanche. » Une femme peut changer d'état, oublier ce qu’elle fut, mais elle n'oublie jamais ses premières inclinations. M* de Pompadour se rappela l’ami de M'e Poisson, et beaucoup plus la personne que l'orthographe de son nom. L’abbé fut nommé à l’ambassade de Venise le 2 novembre 1751. La favorite l'avait fait loger aux Tuileries : il ne partit pour son ambassade qu’en octobre de l'année suivante. Il y resta jusqu’à la fin d'avril 1755. 11 allait souvent à Parme pour y faire sa cour à la duchesse, fille de Louis XV. Le reste de son temps, il le passait à écrire à Päris-Duverney qu’il s’ennuyait fort à Venise, où &l n'y avait rien à faire. {1 sollicitait son ami d'obtenir son rappel, et se plaignait surtout de ce qu’on persistait à ne vouloir lui donner de nouveaux bénéfices qu’autant qu'il s’engagerait dans les ordres ecclésiastiques. 11 se détermina enfin à faire le sacrifice de sa répugnance, et annonça cette grande nouvelle à Pâris-Duverney le 19 avril 1755. Son retour en France ne pouvait se faire aftendre. De grandes dames sollicitaient pour lui.

De retour en France, l'abbé, devenu prêtre, obtint successivement plusieurs gros bénéfices. Sa fortune était assurée, mais son ambition n'était point satisfaite ; il ne quittait plus l'appartement de la favorite, dont il était devenu le conseiller intime, L'ambassade d’Espagne lui fut donnée en septembre 1755; mais il était devenu trop nécessaire à M°”° de Pompadour, il ne partit point.

Le roi de Prusse s'égayait souvent aux dépens des mattresses du roi de France et des poëtes courtisans. L'abbé diplomate ne pouvait pardonner au roi poëte d’avoir écrit :

Évitez de Bernis la stérile abondance.

M°° de Pompadour, que l’impératrice-reine Marie-Thérèse appelait sa cousine, haïssait aussi mortellement le petit roi de Prusse, qui l'avait numérotée Cotillon 11 dans la chronologie des amours de Louis XV, Les épigrammes de

Frédéric, plus peut-être que l’enivrante et louangeuse politique de Marie-Thérèse, avaient inspiré à M”° de Pompadour et à l'abbé favori une haïne implacable contre le roi de. Prusse, en même temps que la plus vive sympathie pour limpératrice - reine. Le ressentiment du poëte et de la maitresse paraît avoir été une des principales causes de la. guerre désastreuse de 1756, dite guerre de Sept-Ans et du. honteux traité qui la termina. La récompense du dévouement de Bernis à la favorite ne se fit pas attendre : il fut nommé conseiller d’État le 27 juin, et en septembre suivant am- bassadeur extraordinaire à Vienne. Mais il en fut de cette nomination comme de celle de Madrid ; le nouvel ambas- sadeur ne quitta point Versailles. La favorite lui réservait de plus hautes destinées. Après avoir fait brutalement ren- Yoyer du conseil MM. de Machau et d’Argenson, elle réussit à y faire entrer, le lendemain même, Bernis , en qualité de ministre d’État, et quatre mois plus tard il prenait le portefeuille des affaires étrangères, qu’on enlevait à M. Rouillé. Le funeste traité avait déjà porté ses fruits. Les Prussiens étaient entrés en Allemagne, et devaient envahir la Saxe, alliée secrètement à l’Autriche. Les campagnes suivantes ne furent qu’une déplorable série de revers. Frédéric n’avait pourtant pas cessé, même après les victoires de Rosbach et de Lissa, de proposer la paix ; et il avait été jusqu’à offrir à M°*° de Pompadour la principauté de Neufchâtel, C’est une singularité de plus à ajouter aux bizarres événements de cette époque. Personne, au reste, ne prit le change sur la véritable cause de ce déplorable traité, et une pièce de vers satirique disait en terminant :

Six cent mille hommes égorgés, Monsieur l'abbé, de grâce, est-ce assez de victimes; | Et les mépris d'un roi pour vos pétites rimes

Vous semblent-ils assez vengés ? .

Bernis , détrompé par l'expérience , ou effrayé par les cris de douleur et d’indignation de la France, désirait mettre un ferme à fant de hontes et de calamités; il] était disposé à traiter avec le roi de Prusse. M"* de Pompadour persistait dans sa haine contre ce prince. La favorite et son confident, ou plutôt son complice, avaient cessé de s'entendre, Cette mésintelligence n’échappa point au comte de Stainville , depuis duc de Choiïseul ; il remplaça l'abbé dans le cœur et dans la confiance de la favorite. Bernis, nommé cordon-bleu le 2 février 1758, reçut encore le chapeau de eardinal le 2 octobre suivant, Mais il fut brusquement renvoyé du ministère en novembre de la même année, et exilé immédiatement à Vic-sur-Aisne, entre Compiègne et Soissons. Il y resta jusqu’en octobre 1760. Comme l’abbé de Bernis avait reçu presque en même temps la pourpre romaine et son renvoi du ministère, on fit à ce sujet cette épigramme :

On dirait que son Éminence N’eut le chapeau de cardinal Que pour Lirer sa révérence,

Un dernier trait avait rendu la favorite et Bernis irréconciliables. Celui-ci avait remis au roi un mémoire dans lequel étaient énumérés les revers qui accablaient la France, et dont la cause était attribuée à M®* de Pompadour. Le roi avait eu la faiblesse de le communiquer à sa maîtresse; et dès lors k disgrâce du ministre avaït été résolue. Élevé au cardinalat avant d’avoir occupé un siége épiscopal, il ne fut promu à l’archevêché d’Albi qu’en juillet 1764. 11 partit pour le conclave en 1769, chargé d'appuyer l'élection de Ganganelli, qui fut en effet élu et prit le nom de Clément XIV. L'appui de la France ne lui avait été assuré qu’à la condition d’abolir ia congrégation des jésuites. Iltint parole, tout en ne se dissimulant pas qu'il payerait de sa vie l'exécution de sa promesse,

Bernis jouit d'un grand crédit sous ce pontificat, et fut nommé évêque d'Albano. Déterminé à s'établir à Rome, il n’en conserva pas moins l’archevêché d'Albi; il ne tenait

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