BOULEN
conquête de toute sa famille. D'après les exemples de sa mère et de sa sœur, et sa propre conduite dans les deux royaumes, le prince et son lieutenant étaient loin de prévoir la moindre résistance de la part de la nouvelle fille d'honneur de Catherine, Ce fut cependant ce qui arriva, L'ambition lui sourit tout à coup comme une volupté nouvelle. Elle s'y livra avec le stoïcisme de l'amour, lui en sacrifiant les caprices, et lui soumettant l’empire de ses charmes. Ambitieuse, elle se fit chaste, comme dans une cour dévote les incrédules se font devots pour parvenir, L'entourage d'Henri VIII était loin d'être dévot, mais il était alors agité par les intrigues du cardinal Wolsey, qui, pour se venger de Charles-Quint, travaillait au divorce du roi avec Catherine d'Aragon, sœur de l’empereur, afin de lui faire épouser Isabelle de France. Pressée par Henri VIII, Anne de Boulen osa concevoir le projet de jouer le cardinal, de supplanter Catherine et Isabelle, et de monter sur le trône d'Angleterre, bien qu’elle se füt engagée par un contrat à épouser lord Percy, comte de Northumberland. Cette fille, à la fois artificieuse et passionnée, parut elle-même aussi éprise du roi que ce prince l'était d'elle. La résistance n'avait fait qu'enflammer davantage son royal amant, Elle lui écrivit qu'elle voudrait être son humble servante sans aucune restriction, maïs lui déclara en même temps gw’elle ne pouvait Lui appartenir que par les liens du mariage. Cette condition fut la cause immédiate de la répudiation de la sœur du plus grand monarque du monde. Ce fut un des crimes les plus scandaleux de ce règne. 11 pro luisit d’autres crimes sanglants, dont Anne devait être la victime la moins innocente. |
L'impatience d’un homme aussi fatigué de jouissances que devait l’être Henri VIII, alors âgé de quarante-cinq ans, fut telle qu’il ne voulut pas même attendre la sentence de dissolution de son mariage, qu’il avait demandée au pape et qui lui fut refusée. Alors il se décida à épouser secrètement Anne de Boulen, le 14 novembre 1532. Elle était dans sa trente-deuxième année. Un certain Cranmer, qui avait été chassé de Puniversité de Cambridge pour avoir aussi, tout prêtre catholique qu'il était, épousé secrètement la sœur d’un ministre luthérien, qu'il avait séduite, fut le digne instrument du mariage de Henri. Ce misérable, alors chapelain de sir Thomas, avait été indiqué au roi par Anne de Boulen; et la promesse de Parchevêché de Cantorbéry avait levé des scrupules qu’il n’avait point. On ne s’arrèta point à la démission courageuse donnée par l'illustre chancelier Thomas Morus, qui refusa le sceau royal à cet infâme mariage, et porta depuis sa tête sur l’échafaud. Anne avait été créée marquise de Pembrole, et son père comte de Welshire. Le nouvel archevêque de Cantorbéry prononça la nullité du premier mariage et la validité du second, malgré leur coexistence, Anne de Boulen était enceinte de cinq mois quand le roi la lit déclarer son épouse et reine d'Angleterre, la veille de Pâque 1533 : le 1° juin suivant, elle fut couronnée à Westminster avec une pompe extraordinaire ]1 était impossible de parjurer avec plus d’impudeur et d’audace les lois divines et humaines. Le pape excommunia Anne et Henri, qui se déclara chef de la reKgion dans son royaume.
Le 7 septembre suivant, la nouvelle reine accoucha d’une fille, qui fut la fameuse Élisabeth, princesse à jamais digne de l'admiration de la postérité, si elle n'avait point souillé son règne par le meurtre de Marie Stuart. Il résultait bien clairement du mariage d’Anne de Boulen, célébré du vivant mème de Catherine d'Aragon, la bâtardise de sa fille, qui pourtant, à la mort de Marie, fille de Catherine, monta sans difficulté sur le trône. La fin de Catherine fut déplorable. Henri ordonna pour elle des obsèques solennelles, et fit porter le deuil à toute sa maison ; mais Anne, non contente d'avoir depouillé Catherine du rang d’épouxe et de reine, défendit à ses serviteurs de le prendre, et eut l'indignité de paraître en publie comme en un jour de fête. Cependant,
emvrée de son triomphe, et se croyant, sur le trône usurpé par ses artilices, à l'abri de tout danger, Anne avait repris sans pudeur et sans ménagement les égarements de sa vie passée : elle neprévoyait point qu’une fille d'honneur de la reine Anne serait bientôt choisie par son époux pour punir la fille d’honneur de la reine Catherine. Ce choix était rait : la belle Jeanne Seymour s'était emparée du cœur de Henri. Le soupçon, le dégoût minaient chaque jour la coupable union du roi et de la reine. Anne accoucha d’un fœtus informe , et eut l'imprudence d’attribuer ce malheur aux infidélités de son mari, Peu de temps après eut lieu un tournoi : le roi prétendit avoir vu l’un des combattants s’essuyer le front sous les fenêtres de la reine avec un mourhoir qu’elle lui avait jeté : Henri ne cherchait qu'un prétexte, son parti était pris.
Il sortit furieux du tournoi, et le lendemain, 22 mai 1535, après deux années de règne, Anne fut arrêtée, et livrée à une commission d'enquête, qui l’accusa d’avoir souillé Ja couche royale par d’infâmes débauches avec des seigneurs et des subalternes, et même d’avoir commis un inceste avec son propre frère. Le roi poussa l'infamie jusqu’à reproduire contre elle des imputations qu’il avait repoussées quand il s'était décidé à l’épouser. L'enquête depuis le mariage suffisait. Malheureusement pour Anne, les preuves ne manquaient point aux accusations , et bien qu’à son entrée dans la prison elle eût hautement pris le ciel à témoin de sa fidélité conjugale, un accès de délire s’empara d’elle, quand elle apprit que son frère, deux de ses gentils-hommes, un écuyer du roi et un de ses musiciens venaient d'y être enfermés. Hors d'elle-même, elle passa tour à tour d'une douleur affreuse à une joie plusaffreuse encore : ses sanglots, ses larmes étaient interrompus par des rires convulsifs : « O Novier, s’écriaitelle (c'était le nom de l’écuyer ), d Novier, tu m'as accusée et nous périrons tous deux! » Il n'avait cependant rien avoué, non plus que son frère et ses deux gentils-hommes : il n’y eut que Smelton, le musicien, qui avoua avoir eu trois fois les faveurs de la reine. Anne appela vainement à son secours ses évêques, et parmi eux Cranmer, qui avait validé son mariage : le: roi avait juré de la sacrifier, comme il avait sacrifié Catherine, à la brutalité de son nouveau penchant; et, en vertu d’une rigoureuse loi du talion que son infidélité voulait inexorable , le 1°" mai 1536 Anne fut jugée par vingt-six commissaires, tous pairs du royaume, qui la condamnèrent à être ou brûlée ou écartelée, selon Le bon plaisir du roi ; le vicomte de Rochefort, son frère, à avoir la tête tranchée ; les trois gentils-hommes et le musicien à être pendus, leurs corps à être coupés par quartiers et exposés.
Mais cette horrible tragédie fut frappée à son dénoûment d’un incident qui devait faire ressortir d’une manière plus éclatanteencorele caractère odieux de l’exécrable Henri VIE : il avait eu la barbarie de comprendre parmi les pairs appelés à juger la reine, lord Percy, comte de Northumberland, dont il avait connu la passion pour elle quand il l’avait épousée. Cette passion était loin d’être éteinte dans le cœur de ce seigneur. Aussi, à peine assis parmi les juges de celle qu’il aimait encore, il était tombé en défaillance, et il avait fallu l'emporter hors du tribunal. Anne’saisit avec ardeur cet espoir inattendu de salut que lui ouvrait la fidélité de son amant, et, bien que condamnée, elle déclara qu'ayant été autrefois liée par un contrat avec le comte de Northumberland, elle n'avait pu ni épouser le roi ni se rendre coupable d’adultère envers lui. D’après cette déclaration, une cour ecclésiastique fut convoquée sous la présidence de l’archevêque Cranmer. Celui-ci annula le mariage d'Anne, comme il avait annulé celui de Catherine; et toutes deux ayant été déclarées, par ce tribunal , déchues de leur qualité de reines et d'épouses, leurs deux filles, Élisabeth et Marie, se trouvèrent illégitimes. 11 résultait de ce jugement ecclésiastique qu'Anne, n'étant plus regardée que comme la concubine du roi, était hors de procès, et en cela Cranmer l'avait bien servie d’après les lois d’une véritable