BOURGES — BOURGOGNE
Une haute cour de justice y tint ses séances en 1849 pour juger les prévenus de l'attentat du 15 mai 1848. Le feu à dévoré en 1859 les précieuses archives de Bourges,
Si l’on en croit Tite-Live, l'an 615 avant notre ère, cette ville, une des plus anciennes des Gaules, aurait joué un rôle important sous le nom d'avaricum. C'est de Bourges que partirent, pendant qu'y régnait Ambisat, les deux grandes émigrations gauloises, conduites par les chefs Bellovèse etSigovèse. Lors de la conquête de la Gaule par les Romains, elle était la capitale des Bifuriges Cubi. Battu par les légions romaines, Vercingétorix ayant pris le parti de brûler les cités et les moissons pour ne laisser aux vainqueurs que des déserts, céda aux prières des liabitants d'Avaricum, et en confia la défense à des hommes d'élite; mais leur résistance désespérée ne put empêcher César de s'en emparer ; les vainqueurs en massacrèrent tous les habitants, Subjuguée depuis cette époque par les Romains, Bourges prit sous Auguste le titre de métropole d'Aquitaine, et devint la résidence du préfet de cette province. Les Visigoths s'en emparèrent, en 475; mais après la bataille de Vouillé elle se soumit volontairement à Clovis. Devenue alors la capitale de la province désignée depuis sous ie nom de Berry, elle en suivit les destinées et eut à soutenir plusieurs siges remarquables. En 762 Pépin le Bref s'en rendit maître après une longue résistance. Les Normands à leur tour la prirent en 878, et la pillèrent. Elle eut sous les rois francs ses comtes et vicomtes particuliers, qui finirent par la convertir en fief héréditaire, sous la mouvance des ducs d'Aquitaine.
C'est dans cette ville que Charles VIT, au commencgment de son règne, pendant que les Anglais étaient maîtres de Paris, transporta sa résidence et le siége du gouvernement, En 1562, les protestants, sous les ordes du comte de Montgommery, s'emparèrent de Bourges, et s’y livrèrent au plus grands excès ; survint ensuite une armée royale, qui exerça d’atroces réactions. La Châtre, qui y commandait pour la ligue, se soumit, en 1594, à Henri IV, et lui rendit la ville et la Grosse Tour. Les protestants s’en emparèrent de nouveau, en 1615; et le maréchal de Montigny la reprit l’année suivante. Lorsque Louis XIV y entra solennellement, il fit, sur la demande des habitants, raser la forteresse de la Grosse Tour.
Cette ville a vu se réunir dans ses murs sept conciles, sans compter l'assemblée du clergé où fut décrétée, en 1438, la Pragmatique sanction. Elle fut aussi le siége de plu: sieurs assemblées d'états généraux : en 1316, sous Philippe le Long, en 1422, sous Charles VIT, roi sans royaume, en 1435, sous le même; et le dauphin, les princes du sang, les grands du royaume ässistèrent à celle ci. Sous Louis- Philippe, Bourges servit de résidence au prétendant d’Espagne don Carlos, relenu en France par raison d'État. Dès l’époque gauloise, Bourges élait en possession d’un atelier monétaire, qui a été supprimé en 1838.
Après la reprise d'Orléans par les Allemands (4 décembre 1870), les corps qui composaient l’aile droite de l’armée de la Loire, refoulés au delà de ce fleuve, allèrent se rallier autour de Bourges pour se compléter et se refaire. C’est dans la même ville que se forma vers la fin du mois le noyau de l’armée de l’est,
BOURGET (LE), village des environs de Paris, canton de Pantin (Seine), sur la Mollette, avec 807 habitants et quelques fabriques, est devenu célèbre dans l’histoire de la dernière guerre par le combat glorieux pour nos armes, qui y fut livré le 28 octobre 1870, et dont l'issue fut si malheureuse (voy. Paris [Siége de ]).
Il y a un autre Bourget, dans le département de la Savoie, à 10 kilom. de Chambéry, qui compte 1,709 âmes. I] est situé sur le lac du même nom, long de 16 kilom. sur 5 de large. Ce lac s'écoule dans le Rhône par le canal de Savières. On remarque sur ses bords les ruines de plu-
sieurs châteaux et l’ancienne abbaye de Haute-Combe, fondée en 1125, et qui renferme les tombeaux des ducs de Savoie, Les eaux sont limpides et aussi poissonneuses que celles du lac de Genève; on y pêche notamment un poisson exquis’, appelé lavaret.
BOURG-LA-REINE, gros village du département de la Seine, sur le chemin de fer de Paris à Sceaux, avec 2,186 âmes ( 1872), est un chef lieu de canton, qui possède
quelque industrie et de beaux établissements d'horticultare.
Il y a de jolies maisons de campagne.
BOURGMESTRE, mot composé de deux termes allemands, bürger, bourgeois et meister, maître ou protecleur, En Belgique, en Hollande, en Allemagne, le bourgmestre est un magistrat qui remplit des fonctions analogues à celles de nos maires ; il est chargé de la police, de l'administration des deniers de la commune, quelquefois même de la justice. En temps de guerre il distribue les logements, organise et surveille les hôpitaux militaires, Au reste, Les at- {ributions de cette magistrature ne sauraient être précises, car elles varient presque à chaque pas, surtout en Allemagne, sillonnée d’une foule d'États, régis par des lois imprégnées des idées modernes, ou par des coutumes nées de la féodalité : d’où il suit que les attributions des bourgmestres sont modifiées sans cesse , soit par la forme du gouvernement, soit par l’esprit des localités.
La morgue, l'ignorance, la sottise des bourgmestres, comme celle des baïllis, ont souvent défrayé les auteurs Comiques de tous pays; et le bourgmestre de Saar dam, sous les traits de Potier, a fait rire autrefois le public parisien.
BOURGOGNE, ancien pays de France, qui, s’appelant, suivant les époques, royaume ou duché, a égaement varié de limites et d’étendue. Dans sa plus grande extension il comprenait fout le bassin du Rhône; resserré dans ses bornes les plus étroites, en 1789, il avait pour limites au nord la Champagne, à l’est la Bresse et la Franche-Comté, au sud le Beaujolais, et à l’ouest le Bourbonnais et le Nivernais. Ainsi circonscrite, la Bourgogne correspond aujourd’hui à la plus grande partie des départements de la Côte-d'Or, de Saône-et-Loire, et à de petites fractions de ceux de l'Yonne, de l’Aube, de l’Ain, et de la Nièvre. Les pays qu’elle comprenait sur un territoire de 2,597,698 hectares, étaient le Dijonnais, l'Autunais, le Chälonais, le pays de la Montagne, l’Auxois, l’'Auxerrois, le Charolais, le Màconnais, le Bugey, la principauté de Dombes et le pays de Gex. La capitale de cette province était Dijon, et les villes principales Auxerre, Autun, Auxonne, Châlon-sur-Saône, Mâcon et Bourg.
Le sol de cette contrée est fertile, et produit en abondance des grains, des fruits, et surtout des vins renommés (voyez plus loin). Ce fut, du reste, toujours la principale branche du commerce de la Bourgogne; mais la consommation générale n’en a profité que depuis la vente des biens ecclésiastiques : jusque là ces vins avaient appartenu à de riches eommunautés religieuses, qui ne les livraient point au commerce, Les laines furent longtemps aussi une autre branche considérable de l’industrie bourguignonne ; depuis plus de cinquante ans, ce-sol si fertile s’est couvert de récoltes de toute nature, et l’industrie y a fait d'immenses progrès. On y compte de nombreuses et grandes usines, beaucoup de forges et de fabriques.
Les anciens Bourguignons, Burgundi ou Burgundiones, race d’origine germanique, habitaient jadis les rives de la Vistule et de l'Oder et occupaient le territoire qu’on désigne de nos jours sous le nom de Nouvelle Marche, ainsi que la partie méridionale de la Prusse occidentale, Plus avancés dans la civilisation que les autres tribus de la même race, ils s'étaient réunis dans des bourgades (et c’est de là que leur est venu leur nom); ils y cultivaient les arts mécaniques; presque fous les instruments de bois, de fer et de
| cuivre dont les Germains faisaient usage, soit dans leurs
maisons, soit à la guerre, avaient été fabriqués par les Bourguignons. Aussi les autres nations teutoniques les méprisaient, et prétendaient que des gens qui consentaient à passer leur vie dans des souterrains, le marteau ou la pioche à la main, ne pouvaient pas être aussi libres ni aussi vaillants qu'eux. Malgré cela, les Bourguignons se faisaient respecter de leurs voisins ; d’après le portrait que nous a fait d'eux Sidoine- Apollinaire, les Bourguignons étaient des hommes de six à sept pieds de haut, vêtus de peaux de bêtes et considérant la liberté comme le bien suprème ; leurs rois, dès longtemps électifs, étaient destitués dès qu'ils avaient éprouvé des r'evers à la guerre.
La grande invasion des peuples scythiques contraignit les Bourguignons à émigrer à l’ouest, sous le règne de Valentinien (361-375). Ils arrivèrent sur les bords de la Saale, où ils rencontrèrent les Alemans, avec lesquels ils se trouvèrent bientôt en état d’hostilité et en lutte ouverte pour la possession des mines de sel. Plus tard, ils se répandirent sur les rives du Rhin, du Neckar et du Kocher, et, entraînés dans le grand courant créé par les migrations des Alains, des Suèves et des Vandales, ils pénétrèrent, vers l'an 407 de notre ère, sous les ordres de leur roi Gundicaire, au nombre d’environ 80,000 hommes, dans la Gaule romaine, où ils se fixèrent entre l’Aar et le Rhône. Un fait bien remarquable , c’est la rapidité avec faquelle ils se convertirent au christianisme. Après s’être fait instruire pendant sept jours consécutifs dans les dogmes de cette religion nouvelle, peu de temps après leur entrée en Gaule, ils furent baptisés chrétiens le huitième, et conformément aux dogmes de l’arianisme. Lors de leur établissement en Gaule, qui eut lieu du consentement des Romains, chaque Bourguignon, homme libre, reçut la moitié de la ferme romaine qui lui fut assignée pour demeure , les deux tiers de la terre mise en culture et un tiers des esclaves qui s’y trouvaient. Quant aux forêts, elles restèrent indivises. Les Romains, loin de se plaindre de cette spoliation, surent gré aux Bourguignons de les avoir traités en frères et d’avoir garanti leurs personnes et leurs propriétés. De tous les barbares c’étaient assurément ceux dont le joug était le plus doux, et, en raison de la douceur de leurs mœurs, ils se confondirent promptement avec le peuple vaincu.
Le premier royaume de Bourgogne subsista de l’an 407 à l'an 534, au milieu de guerres extérieures et de luttes intérieures continuelles, tantôt sous l’autorité d’un seul chef, tantôt en reconnaissant jusqu’à quatre, qui résidaient dans les villes de Lyon, de Genève, de Besançon et de Vienne, centres de leur puissance. Leur roi Gundicaire fut le premier, qui, à la tête d’une armée de 10,000 hommes, essaya d'arrêter Attila dans sa marche victorieuse, lorsqu’en 451 il descendit d'Allemagne dans les Gaules en portant par tout le fer et le feu. Le Bourguignon fut vaincu, et périt glorieusement avec tous les siens. La merveilleuse légende des Nibelungen nous fait une magnifique description de ce grand désastre. Chilpéric succéda à Gundicaire, son père (463- 491). 11 fut tué avec ses fils par son frère Gondebaud; maïs sa fille Clotilde épousa Clovis, roi des Francs. Gondebaud fit rédiger et publier dans ses États un code de lois qui prit son nom, lex Gundebalda, loi Gombette. Il embrassa l’arianisme à peu près dans le temps où les Francs se convertissaient à la foi catholique, tandis que ses deux fils, qui régnèrent successivement après lui, Sigismond (516-523) et Gondemar (523-532), acceptèrent la foi catholique, La guerre qui éclata bientôt après entre les Bourguignons et les rois francs Childebert et Clotaire mit fin au royaume de Bourgogne. -
Il convient de regarder comme une seconde dynastie de rois Bourguignons les princes de la dynastie mérovingienne qui obtinrent en partage le royaume de Bourgogne. Le premier futGontran, petit-fils de Clovis, qui établit sarésidence à Châlons-sur-Saône, vers l’an 561, Il cessa de régner en 593.
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Deux autres princes de la race franque Childebert II et Thierry EI portèrent encore, de 593 à 613, le titre de rois des Bourguignons. Pendant toute cette période la nation n’obéit réellement que de nom aux Francs; elle conserva ses lois, ses usages, ses magistrats et son aristocratie puissante, qui contrebalançait le pouvoir du souverain et qui finit par se substituer à lui quand arriva la domination des maires du palais et le règne des roïs fainéants.
Quand la dynastie des Carlovingiens alla s’affaiblissant toujours davantage, la Bourgogne reconquit son indépendance. Un comte du pays, Boson de Vienne, beau-frère de Charles le Chauve, excité par l'ambition de sa femme, réussit à se faire élire par les seigneurs réunis en diète à Moñtaille, et devint ainsi roi du royaume bourguignon, qu’on désigna sous le nom de royaume d’ Ar Les , parce que cette ville était la résidence habituelle de Boson, ou encore Bourgogne Cisjurane, à cause de sa situation près du Jura. En 882, Boson, pour régner en paix, reconnut tenir son royaume à titre de fief de Charles le Gros; mais il ne fut pas aimé de ses peuples, parce qu’il ne sut pas s'opposer aux incessantes usurpations de pouvoir des seigneurs. A Ja mort de Boson, arrivée en 887, la faible reine Irmengarde se trouva l'unique appui de son fils mineur, Louis, lorsque l'empire franc fut partagé après la déposition de Charles le Gros, et que le seul droit reconnu était celui du plus fort. C’est ainsi que le duc Rodolphe, de la maïson des Guelfes, fils du comte Conrad et neveu du roi de France Hugues Capet, jusque alors gouverneur de la Lorraine et de l’Helvétie ,parvint à prendre rang parmi les nouveaux souverains qui Syrgirent à cette époque en France, en Allemagne et en Italie; et à devenir roi de la Æaute-Bourgogne ou de la Bourgogne Transjurane. Situé à l’est du Jura, ce royaume comprenait la Franche-Comté, la Suisse en decçà de la Reuss, le Valais et une partie de la Savoie. Rodolphe, lui aussi, chercha à se consolider dans la possession de ce nouvel État en se reconnaissant le vassal de l’empereur Arnoul. Il eut pour successeur, en 912, son fils Rodolphe II.
A la même époque se constitua sur les frontières de la Franche-Comté un troisième État bourguignon, le duché de Bourgogne.
En 933, Rodolphe IT réunit à la Bourgogne Transjurane le royaume d'Arles, que le comte Hugues lui abandonna en échange de la souveraineté de l'Italie. Jamais encore le nom bourguignon m’avait été environné de tant d'éclat; mais sous le monarque suivant, Conrad le Pacifique, le royaume souffrit beaucoup des irruptions des Hongrois, sortis de Rhétie, et de celles des Arabes, venus des côtes méridionales de la France, non moins que des usurpations des seigneurs, qui mettaient à profit les troubles du temps pour commettre toutes espèces de brigandage et pour dévaster le pays dans leurs guerres privées. La crainte et la haine que lui inspirait la noblesse portèrent Rodolphe III, successeur de Conrad, à désigner pour son héritier Henri If, fils de sa sœur Gisèle, dans l'espoir de trouver en ce prince un défenseur dévoué. Henri IT étant mort sans enfants, en Van 1024, le Franc Conrad IT, quand il fut devenu empereur, chercha à faire valoir ce droit d’héritage, en invoquant les rapports de suzeraineté qui avaient constamment existé entre l'Allemagne et la Bourgogne. Après de nombreux combats, livrés aux puissants comtes du pays qui s’6taient déclarés en faveur des proches parents de Rodolphe, le duc ErnestIT, mort en 1030, et Odon IT, mort en 1037, il finit par faire triompher ses prétentions ; et quand la branche mâle de la maison de Bourgogne s’éteignit en la personne de Rodolphe III, en 1032, il les transmit à son fils Henri II, qui, en 1038, fut élu et couronné roi de Bourgogne à la diète de Soleure et du consentement des seigneurs. C’est vers celte époque que les archevèques et les évêques de Bourgogne, pour pacifier le pays, ravagé et désolé par de continuelles guerres privées, instituèrent solennellement à
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Romont, dans le pays de Vaud, latrève de Dieu, {reuga Dei, qui fixait certains jours où il était absolument défendu à un chrétien dese servir d'armes quelconques contre un autre chrétien , loi dont plus tard Conrad appliqua toutes les dispositions à l'Allemagne. —T
À partir de ce temps la Bourgogne fit toujours partie intégrante de l'Empire, et eut ses propres gouverneurs héréditaires. Les états de Bourgogne reconnurent l’empereur pour leur suzerain, et prirent part aux assemblées des princes et des seigneurs allemands. Mais en même temps ils mirent à profit toutes les occasions favorables pour affaiblir les liens qui les rattachaient à l’Empire, et aussi pour accroître leurs droits et leurs priviléges. L’énergique Frédéric L°* parvint bien à rétablir encore une fois la souveraineté impériale sur la Bourgogne, et en 1178 il se fit même couronner à Arles; mais après la chute des Hohenstaufen l'influence de l'Allemagne sur la Bourgogne alla toujours en s’affaiblissant davantage, de même que les liens qui rattachaient les unes aux autres les diverses parties du royaume devenaient de plus en plus relâchés. Aussi après la mort de Charles IV, le dernier empereur qui, en 1364, se fit couronner à Arles, la Bourgogne se divisa-t-elle en un certain nombre de petits États indépendants; et, à l’exception de la Savoie et de Montbéliard, qui conservèrent encore leurs anciens rapports avec l’Empire d'Allemagne, ces divers États ne tardèrent-ils point à être successivement absorbés par la France.
Le duché de Bourgogne, fondé par Richard, comte d’Autun, l'un des frères de Boson, eut les mêmes destinées. Ce beau pays fut d’abord appelé Basse-Bourgogne, puis Bourgogne. À la mort de Richard, son duché passa à son fils, Rodolphe, couronné plus tard roi de France à Soissons, et qui mourut en 936, sans laisser de descendance. Par suite du mariage de la petite-fille de Richard, Ludegarde, avec le frère du roi de France, Hugues Capet, Henri, qui déjà possédait une partie de la Bourgogne, toute la Basse-Bourgogne se trouva de nouveau réunie sous les lois du même souverain. Après ce dernier le duché de Bourgogne fut pendant trente ans réuni à la couronne de France (1002-1032).
La seconde dynastie des ducs de Bourgogne commença en la personne de Robert, dit le Vieux, fils du roi Robert et frère de Henri I°”, le troisième des Capétiens, qui le lui donna, non en simple apanage, mais pour en jouir en toute propriélé et passer à ses successeurs, héritiers el ayant-cause. Cette seconde dynastie gouverna le duché de Bourgogne trois cent trente ans avec une autorité presque indépendante de la couronne, « C’était, dit Sismondi, le temps de la plus grande puissance de l’autorité féodale , et les rois, mal obéis dans leurs propres domaines , ne l’étaient point du tout par leurs grands vassaux. Il est vrai que ceux-ci, à leur tour, ne l'étaient point du tout par leur noblesse. Dijon devint la capitale de la Bourgogne, et c'était dans cette viile que se réunissaient les états, composés de trois ordres. Dans celui du clergé siégeaient les quatre évêques d’Autun, Chàlons, Mâcon et Auxerre, plusieurs abbés, dont le premier était celui de Citeaux, les doyens et les députés des chapitres ; tous les gentils-hommes possédant fief ou arrière-fief en Bourgogne entraient dans la chambre de la noblesse; des députés nommés par les villes, au nombre de cinquantehuit, formaient celle du tiers état. » Cette dynastie fit jouir la Bourgogne d’une grande prospérité, et produisit douze ducs : Robert 1°"(1032-1075), prince violent et farouche, qui assassina son beau-père, et fut obligé pour ce crime de faire un pèlerinage à Rome; Hugues 1°° (1075-1078), qui se fit moine à l’abbaye de Cluny; Eudes 1°", surnommé Borel ( 1075- 1108 ), qui alla guerroyer en Espagne et en Palestine; Hugues LI, dit le Pacifique (1108-1142), fidèle allié de Louis le Gros contre les Anglais et les Allemands ; Eudes 11 (1142-1162), à qui l’on attribue une expédition en Portugal, tres-contestable; Hugues LII (1162-1192) : ce prince s’embarqua pour
la Terre Sainte; mais une tempête le força de renoncer à son ex pédition ; il seconda Louis le Jeune contre le comte de Châlons, et reçut en récompense une partie de ses domaines ; il fit ensuite la guerre aux comtes de Nevers et de Vergy, prêta secours au jeune Henri Court-Mantel contre le roi d'Angleterre Henri I{, son père, et accorda une charte de commune à la ville de Dijon en 1187; il prit part à la troisième croisade en Asie ; Eudes [II (1192-1218), instrument dévoué de la politique de Philipye-Auguste, et qui se croisa contre les Albigeoïis ; Hugues IV (1218-1272 ), roi titulaire de Thessalonique, qui se croisa deux fois; Robert II (1272- 1309); Hugues V (1309-1315 ); Eudes IV (1315-1349), qui hérita des comtés d'Artois et de Bourgogne à la mort de la reine Jeanne, sa belle-mère, et fit la guerre de Flandre; et, enfin, Philippe de Rouvre, douzième et dernier dus de la pre mière race capétienne (1349-1361). Celui-ci étant mort sans postérité, le roi de France Jean se mit en possession da duché, en qualité de plus proche héritier dans la ligne masculine; mais le comté, reconnu fief féminin, passa de nouveau à une femme. Ce prince ne tarda point à rétablir lui-même la dignité de duc de Bourgogne; en 1363 il en investit son filscadet, PhilippeleHardi,en même temps qu’il lui concédait cette province à titre de fief.
Philippe devint le fondateur de la nouvelle ligne des ducs de Bourgogne, et c’est avec son règne que commence Ja plus brillante époque de la Bourgogne au moyen âge. Le commerce, l’industrie et les beaux-arts atteignirent en Bourgogne pendant cette période un degré de prospérité auquel il n’y avait rien à comparer dans les autres pays, et la richesse ainsi que le bien-être des populations en furent le résultat. En 1369, Philippe épousa Marguerite, qui avait été fiancée au duc Philippe, de l’ancienne maison de Bourgogne, la fille unique et l’héritière de Louis III, comte de Flandre, et par ce mariage il accrut encore ses États de la Flandre, de Malines, d'Anvers et de la Franche-Comté. Lorsque éclata la dé mence du roi de France Charles VI, Philippe fut nommé administrateur du royaume, de préférence au propre frère du roi, Louis, duc d'Orléans, qui conçut dès lors contre lui une haïne implacable, C'est sous ce prince que s’éleva la faction des Bourguignons, dont le nom signale l’époque des premières guerres civiles de la France.
Quand Philippe mourut en 1404, laissant des dettes immenses, Jean sans Peur, son fils, lui succéda comme duc de Bourgogne; mais la régence du royaume fut alors confiée au duc d'Orléans. Dès ce moment les deux cousins restèrent ennemis implacables jusqu'au moment où ils se réconcilièrent et s’embrassèrent sous les murs de Montfaucon, à la vue de leurs armées respectives, prêtes à en venir aux mains. La nuit suivante, les deux princes, en gage de la sincérité de cette démonstration, couchèrent dans le même lit. Cependant en 1407 le duc d'Orléans périt assassiné près de la rue Barbette à Paris; et le duc Jean de Bourgogne avoua avoir été l’instigateur de ce crime, qui provoqua en France les plus déplorables déchirements. En effet, le parti du duc d'Orléans ne finit point avec lui : Bernard, comte d’Armagnac, beau-père du nouveau duc d'Orléans, se mit à sa tête; et la France se trouva partagée entre les Bourguignons et les Armagnacs. Le duc Jean ebtint bien du roi des lettres de pardon; mais il expia le meurtre dont il s’était rendu coupable, en périssant lui-même traîtreusement frappé sur le pont de Montereau (1419), au moment où il s’'apprêtait à donner une nouvelle représentation de la scène d’une réconciliation publique avec le dauphin. Philippe, comte de Charolais, surnommé le Bon, son fils et successeur, réussit à venger l'assassinat de son père en faisant exclure le dauphin du traité de paix conclu à Troyes avec l'Angleterre par la France et la Bourgogne. Nous ne suivrons pas ici les phases de la conquête anglaise et de la guerre civile; nous. rappellerons seulement que, le 21 septembre 1435, le due Philippe se détacha des Anglais. Par le traité d’Arras il fik
une paix particulière avec Charles VIT, dont il accepta les réparations pour le meurtre de Jean sans Peur. Il obtint en même temps des districts importants du territoire français, notamment Mâcon, Saint-Gengoult, Auxerre et Bar-sur- Seine, Péronne, Montdidier, Royes, Saint-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville, Ponthieu, Doullens, Saint-Riauier Arleux et Mortagne, ainsi que le comté de Boulogne, pour luiet ses héritiers. 11 avait eu précédemment avec Jacobée de Brabant et son second mari, le duc de Gloucester, une querelle qu'avait terminée un traité en vertu duquel Philippe était déclaré héritier de Jacobée, si elle ne laissait point d’enfants, et qui enlevait à cette princesse le droit de se remarier sans son consentement. Toutefois Jacobée avait enfreint en 1430 cette dernière clause, et Philippe s’en était autorisé pour s'emparer de ses États, le Hainaut, la Hollande et la Zélande, en lui faisant une modique pension. Après avoir acheté Namur, en 1429, il devint encore maître du Brabant ef du Limbourg, à l'extinction de la descendance d'Antoine d Bourgogne, second fils du duc Philippe le Hardi.
Son fils, Charles leT éméraire, ainsi que l’a surnommé l'histoire, lui succéda (1467-1477). Il fut l’un des princes les plus puissants de l’Europe. En 1473, il ajouta encore à ses États les Gueldres et Zutphen; mais il périt, en 1477, dans une bataille qu’il livra aux Suisses sous les murs de Nancy. Son héritage, que les historiens ne désignent que sous le nom de duché de Bourgogne, passa à sa fille unique, Marie, qui, entre les sept rivaux qui s'étaient disputé sa main, avait donné la préférence à Maximilien d’Autriche, prince aussi beau que chevaleresque. Le roi de France Louis XI n’obtint de l'héritage de Bourgogne que les vill situées en Picardie, ainsi que le duché de Bourgogne, à titre de fief tombé en quenouille. Marie mourut dès l’année 1482, âgée de vingt-cinq ans à peine, des suites d’une chute, après avoir donné à son époux trois enfants, Philippe, Marguerite et François. Ce dernier survécut Jeu à sa mère,
Après la mort de Marie, Maximilien prétendit aussitôt se saisir des rênes du gouvernement, comme tuteur de ses enfants; mais une partie des provinces dont se composait le cercle de Bourgogne, nouvellement formé, s’opposèrent à ce projet. C’est en Flandre surtout que la résistance se montra vive et opiniâtre; et Maximilien se trouva même pendant trois mois prisonnier des Flamands, à Bruges. ]Is finirent cependant par le reconnaître en qualité de tuteur de son fils Philippe et de régent (1489). Ce fils étant mort adolescent, la possession de ces provinces passa plus tard à Charles-Quint. Ce prince organisa le cercle de Bourgogne, réserva les droits, priviléges et libertés des villes et des états, et en confirma la réunion à l'Empire. Il embrassait alors le Brabant, le Limbourg, le Luxembourg, la Gueldre, la Flandre, Artois, la Bourgogne ( celle-ci seulement nominalement), le Hainaut, la Hollande, la Seelande, Namur, la Frise, Utrecht, Overyssel, Grœningue, Maestricht, etc. Mais la France s’empara successivement de différentes portions de ce cercle, en même temps que les Pays-Bas du nord se rendaient indépendants et agrandissaient leur territoire ; d’où résulta une solution de continuité pour le cercle de Bourgogne, qui forma dès lors deux parties séparées. Elles échurent à la mort de Charles IT, roi d'Espagne, à la branche allemande de la maison d’Autriche, et lui demeurèrent jusqu’à la Révolution, Le cercle de Bourgogne se composait alors du Brabant, du Limbourg, dun Luxembourg et d’une partie de la Flandre, du Hainaut, de Namur et de la Gueldre; il forme aujourd’hui, avec une portion du territoire hollandais, le royaume de Belgique. ‘
Quant au duché de Bourgogne, son histoire se confond avec celle de la France depuis la mort de Marie, Aux termes du traité de Madrid, François 1°, pour recouvrer sa liberté, céda de nouveau, il est vrai, tout le duché de Bourgogne à l’empereur Charles-Quint ; mais les états de Bour-
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gogne décidèrent que le roi n'avait pas eu le droït de disposer de leur pays ; et François 1°" lui-même déclara à son tour que son engagement était nul, parce qu'il était le résultat de la contrainte. L'empereur Charles-Quint dut en conséquence renoncer, par le traité de paix signé à Cambrai en 1529, à faire valoir ses prétentions sur le duché de Bourgogne. En 1493, notre roi Charies VIII avait cédé à Maximilien une partie importante de la Bourgogne, la Franche- Comté, que Louis XIV, aux termes de la paix de Nimègue, fit restituer à la France. Depuis lors ces deux parties de la Bourgogne n’ont plus été séparées de la France.
Deux princes de la maison de Bourbon (voyez ci-après) ont porté depuis le titre purement honorifique de duc de Bourgogne. Consultez Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne de la maison de Valois (10 vol., Paris, 1824).
BOURGOGNE (Duc et duchesse de). Lous, duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, né à Versailles, le 6 août 1682, marié en 1697 à la princesse Adélaïde de Savoie,
devenu dauphin de France à la mort de son père, Louis, .
connu sous le nom de grand dauphin, mourut la mêm année, en 1712. Voltaire a dit peu poétiquement de ce prince :
Hélas! que n’eût pas fait cette âme vertueuse :
La France sous son règne eût été trop heureuse;
11 eût entretenu l’abondance et la paix,
Il eût compté ses jours par ses bienfaits.
C’est ce qu'on a dit de Titus, mort jeune comme le duc de Bourgogne, avant que l'enivrement de la puissance l’eût porté à démentir les beaux commencements de son règne, lui dont la première jeunesse avait été si terrible. Ce jugement paraîtra peut-être choquant à beaucoup de personnes; car toutes les fois qu'on nomme le duc de Bourgogne, c’est à qui entonnera le £u Marcellus eris, et le proclamera le plus bel ouvrage de Fénelon. Malheureusement une lecture attentive de tout ce qui a été écrit sur ce prince ne tarde pas à prouver le contraire. Bossuet n'avait fait du fils de Louis XIV qu’un ignare, ennemi des livres, ami du repos, concentré dans les plaisirs de la matière, en un mot une médiocrité inerte. Avec une inconcevable vivacité d'esprit, avec beaucoup de science et de mots dans la tête, l'élève de Fénelon eût été, de plus que son père, unede ces médiocrités actives, qui font d'autant plus de mal qu’elles visent à la capacité, Au surplus, ce n'est ni par les libelles ni par les panégyriques contemporains qu’il faut le juger. Pour l’apprécier convenablement, il n’est pas de meilleure autorité que Fénelon, son précepteur, et le duc de Saint-Simon, le premier dans ses écrits et sa correspondance, le second dans ses mémoires. « Ce prince, dit Saint-Simon, naquit terrible, et sa première jeunesse fit trembler : dur et colère jusqu'aux derniers empertements, et jusque contre les choses inanimées; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire eraindre que tout ne se rompit dans son corps ; opiniâtre à l'excès, passionné pour toute espèce de volupté, et des femmes , et , ce qui est rare à la fois, avec un autre penchant tout aussi fort. Il n’aimait pas moins le vin, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et le jeu encore, où il ne pouvait supporter d’être vaincu, et où le danger avec lui était extrême; enfin, livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs, il était souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en railleries et à produire les ridicules avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux, il ne regardait les hommes que comme des atomes, avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. A peine messieurs ses frères lui paraissaient-ils intermédiares entre lui et le genre humain, »
L'éaucation d'un pareil prince n’était pas facile; mais le duc de Beauvilliers, secondé par Fénelon, par l'abbé de Fleury, et même par Moreau, premier valet de chambre, « Jort au-dessus de son état, sans se méconnaitre, ob-
BOURGOGNE
serve Saint-Simon, travaillèrent sans relâche à corriger cet effrayant naturel; puis, Dieu aidant, quand le prince eut atteint sa dix-huitième année, l’œuvre fut accomplie, et de cet abime sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent, et autant et quelquefois au delà de ce que son état pouvait comporter, humble et austère pour soi. » Le cardinal de Bausset, dans la Vie de Fénelon, entre dans de grands détails sur l'éducation du duc de Bourgogne; il nous montre combien de patience et d’habileté il fallut à l'archevêque de Cambrai. Il nous apprend que l'éducation littéraire du jeune prince fut facile et profitable, trop profitable peut-être, puisque Saint-Simon va nous révéler que son amour pour La science el pour en causer avait fait un lourd et ennuyeux pédant de l'héritier du brillant et majestueux Louis XIV. Quand à l'éducation morale, ce fut pour faire la guerre à chacun des défauts de son élève que Fénelon composa ses Fables etses Dialogues, qui offrent une frappante moralité. « Presque toutes, ditle biographe, se rapportaient à un fait qui venait de se passer, et dont l’impression encore récente ne lui permettait pas d’éluder l’application : c'était un miroir dans lequel il était forcé de se reconnaître, et qui lui offrait souvent des traits peu flatteurs vour son jeune amour-propre. » Si l’ingénieux Mentor cherche à lui inspirer plus de douceur, il suppose « que le soleil veut respecter le sommeil d’un jeune prince pour que son sang puisse se rafraichir, sa bile s’apaiser ; pour qu’il puisse obtenir la force et la santé dont il aura besoin, et je ne suis quelle douceur tendre qui pourrait lui manquer. » S'il veut l’exciter à mettre plus de soin dans ses compositions et dans son langage, il le peint lui-même sous la figure du jeune Bacchus, dont un Faune moqueur relève toutes les fautes. « Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter ?
dit le dieu enfant, — Et comment le fils de Jupiter ose-t-il.
faire quelque faute? répond le Faune. » Enfin, dans la fable du Fantasque, si connue, car c’est un des beaux morceaux de notre langue, le duc de Bourgogne était obligé de lire la fidèle histoire de toutes ses inégalités et de tous ses emportements. Fénelon, dans cette partie de sa tâche, appela parfois La Fontaine à le seconder. Quelques-unes des dernières fables du Bonhomme -ont été composées pour l'instruction et Pamusement du royal enfant. Bien plus, la fable du Chat et de la Souris fut mise en vers par La Fontaine, après que le fabuliste de huit ans lui en eut donné le titre. Le duc de Bourgogne , dans la dernière maladie du vieux poëte qui avait mangé son fonds avec le revenu, lui envoya cinquante louis,
Sans doute il est facile de croire que Fénelon, en ornant si bien lesprit de son disciple, parvint, de temps à autre, à lui inspirer une bonne action, un heureux mouvement; mais quant à modifier, à améliorer du tout au tout ce cœur sorti si mal fait des mains de la nature, c’est ce qui est plus difficile à croire. II faut se méfier de ces conversions si promptes, si complètes; elles ne sont plus de mise, même au théâtre. Si Néron, pour le bonheur du monde et pour son propre honneur, fût mort au bout de quelques mois de règne, que de belles choses n’aurait-on pas débitées sur les prodigieux effets de l'éducation à lui donnée par Sénèque et Burrhus ! Mais laissons le duc de Saint-Simon lui-même apporter aux déclamations que plus que personne il a contribué à répandre sur le duc de Bourgogne, un correctif irrécusable : c’est un document publié pour la première fois dans l'édition complète et authentique de ses Mémoires, due à son descendant le marquis de Saint-Simon. Il a pour titre : Discours sur monseigneur le duc de Bourgogne, du 25 mai 1710, adressé à M. le duc de Beauvilliers, qui me l'avait demandé. Dans ce discours, Saint-Simon, en relevant tout ce qu’on disait à la cour et dans le public, tant en bien: qu’en mal, sur le duc de Bourgogne, fait la part du vraiet du faux, et montre le fort et le faible de son caractère, Cette pièce est d'autant plus précieuse, que le prince avait alors
vingt-neuf ans, et qu’il était ce qu’il devait être toute sa vie. C’est là qu’on entrevoit le germe d’un monarque bien appris, sans doute, de religion, de science et de morale, mais à l’esprit rétréci par cette même dévotion qui a neutralisé ses passions vicieuses et ses affreux penchants. Joiggez à cela que, bossu et contrefait sans le croire, le duc de Bourgogne n'a aucune dignité dans son maintien ni dans ses habitudes, qu’il répète sans cesse des refrains d'enfant, qu’il aime à étouffer des mouches dans l'huile, à faire fondre de la cire, à remplir de poudre des crapauds vivants, pour jouir de l'explosion du malheureux animal; en un mot, dit Saint- Simon, que nous ne faisons qu’extraire, «il lui échappe au dehors trop de mcuvements peu dignes de l’âge et du rang, » et cela même quand il alla à l’armée. Violemment épris de la duchesse de Bourgogne, il lui prodiguait en publie ses caresses, soit qu'il ne pût maîtriser sa passion, soit que, dans son orgueil royal, il regardât les gens qui l’entouraient comme d’une espèce trop inférieure pour se gêner devant eux. 1 ne se plaisait que dans la société de la duchesse et de ses femmes, jeunes, vives, folâtres comme leur maîtresse, et qui, dans leurs ébats entre elles, prenaient le prince pour plastron et pour sujet de leurs plaisanteries irrespectueuses, ce qui scandalise fort Saint-Simon.
« L'arrangement des journées est tel dans monseigneur, ajoute le confident du duc Ge Beauvilliers, qu’on ne peut pas contester que sa vie ne s'écoule dans son cabinet ou parmi une troupe de femmes, chose d’autant plus surprenante, qu'il n’y était pas porté par ses plaisirs, assiduité parmi les femmes qui n’apprend rien et use cependant un temps précieux, et sert de barrière à cette connaissance des hommes si essentielle à un prince. » Plus loin, Saint-Simon blâme sa trop grande complaisance pour l'étude des sciences et pour le plaisir d’en parler, ce qui, dans le langage d’un courtisan respectueux, équivaut au reproche de pédantisme. Il voudrait que, moins assidu dans son cabinet, il n’occupât sa solitude qu’à la lecture de l’histoire et des liyres qui se rapportent à l’art de gouverner les hommes; il voudrait qu’il mit plus de grâce et d'abandon avec ses entours; que sous ce rapport il imitât la duchesse de Bourgosne ; qu'il sût garder un milieu entre la gravité et la bonté, entre la roideur et la liberté des privautés et des familiarités trop usurpées. Mais c’est surtout la futilité des conversations du jeune duc qui inspire à Saint-Simon des craintes pour son avenir de roi; «une trop scrupuleuse piété est chez le prince, dit-il, la source de ce défaut : elle met sa langue et ses oreilles dans de continuelles entraves, et son esprit dans une pénible contrainte. Sa frayeur de blesser son prochain en quoi que ce soit, ou d’y donner occasion, va jusqu’à une terreur que les supérieurs des plus saintes maisons regarderaient comme dangereuse en eux pour le simple et petit gouvernement dont ils se trouvent chargés. »
A côté de toutes ces citations, relaterai-je le jugement que porte du même prince l’auteur inconnu des Caractères de la Famille royale et des Ministres d'État (1706). « Le prince, dit-il, paraît d’un air grave, sombre, atrabilaire, d’un tempérament violent et d’un vif à n’être jamais content de ceux qui l’approchent. Sa fierté l'emporte souvent mal à propos. Le temps nous le dévoilera, ce qui nous fait suspendre notre pinceau. » L'histoire nous montre ce jeune prince dans les camps : il fut généralisshne de l’armée d'Allemagne en 1701, et de celle de Flandre en 1702. Avec ce titre pompeux donné à son rang auguste, il recevait les ordres du général véritablement investi de la confiance du roi. Il prit part à un combat de cavalerie, près &e Nimègue, et n°y fit pas trop mauvaise contenance : en 1703 on lui fit honneur de la prise de Brisach par capitulation. En somme, il donnait beaucoup plus matière à vanter ses vertus chrétiennes que ses vertus guerrières : quand il s'agissait de combattre et d'avancer, on le trouvait à l’église. Il se désola d’être obligé d’établir son quartier général dans un couvent de iilles,
Cette dévotion déplacée nuisait au respect qu'il eût dà inspirer aux officiers et aux soldats : aussi un de ses menins eut-il la franchise de lui dire : « Monseigneur, je ne sais si vous aurez le royaume du ciel; mais pour celui de la terre, le prince Eugène et Marlborough s’y prennent mieux que vous. » C’est encore dans Saint-Simon qu’il faut lire les dé- - tails des différents séjours du duc de Bourgogne à l’armée. Au travers de mille réticences, on y entrevoit la vérité, et sur le courage équivoque, et sur les habitudes inconvenantes du jeune prince, et sur la cabale puissante que du vivant du dauphin, son père, il avait soulevée contre lui. Profondément jaloux de son fils, le grand dauphin était secrètement l’âme de cette cabale; maïs aussi pourquoi Louis XIV , qu’on prétend s’être si bien connu en hommes, donnait-il pour mentor militaire au légitime, prudent, chaste et dévotieux duc de Bourgogne le caustique, l’indévot duc de Vendôme, petit-fils par bâtardise de Henri IV ? C’était de la part du grand roi exposer le sien aux mortifications humiliantes dont i fut si complétement la victime pendant les campagnes de 1703, et que sa manière d’être, niaise, décousue , inconvenante, explique en quelque sorte, si elle ne les justifie pas. Depuis lors Louis XIV n’envoy® plus son petit-fils à l’armée.
De retour à Versailles, le duc de Bourgogne parut plus gauche, plus bizarre, plus renfermé en lui-même que jamais, C’est durant cet intervalle que Saint-Simon l’habilla si bien dans le discours que nous avons cité. A la mort du dauphin, le duc de Bourgogne devint, après le roi, la première personne de l’État : Louis XIV, qui avait toujours tenu son fils à une distance respectueuse, donna à son petitfils part au gouvernement; les ministres eurent ordre de travailler avec lui : ce fut à la cour une véritable révolution. On trouve dans la nouvelle édition des Mémoires de Saint- Simon les détails les plus minutieux et en même temps les plus curieux sur cette époque du règne de Louis XIV. Dès ce moment les défauts du duc de Bourgogne disparaissent aux yeux de ce parti de ducs, dévots, presque jansénistes, surtout fort entichés des prérogatives nobiliaires : fous ces intrigants avec prud’hommie entourent le jeune prince, et s'emparent de sa confiance. Sous les auspices de Beauvilliers, Saint-Simon a des conférences fréquentes et secrètes avec le nouveau dauphin : Saint-Simon devient à son tour son mentor politique; et il faut voir dans les Mémoires de ce duc, discrètement ambitieux, combien auraient été inapplicables les théories gouvernementales qu’on lui mettait dans la el Au milieu de ces captations, le pauvre prince paraît plus effrayé du fardeau qui est retombé sur lui, que capable de le porter avec énergie. '
Toutefois, on ne peut nier qu’il ne se fût occupé de projets estimables el on cite de lui quelques mots populaires : le pauvre peuple devait, selon lui, être quelquefois consulté, Peut-être, s’il eût régné, eût-il songé à convoquer les états généraux : il voulait même y joindre des états particuliers pour asseoir l'impôt; des élections libres dans les trois ordres auraient renouvelé ces différents corps, et des convocations périodiques auraient assuré leur vitalité, Telle est la substance des projets qu’il méditait, dit-on, que Louis XIV trouva dans la cassette de son petit-fils, et que, d’une main chagrine , il livra aux flammes. Sans doute il faut louer ces vues nobles et pures; mais leur utilité, leur efficacité, eût dépendu de leur mode d’exécution, et à cet égard une lecture attentive des Mémoires de Saint-Simon peut donner à penser que le duc de Bourgogne eût tout perdu en voulant concilier avec ces mesures populaires le dessein bien arrêté de rendre à la noblesse toutes ses prérogatives, La Providence, qui devait si cruellement châtier dans l'inoffensif Louis XVI l'exécution maladroïte de projets populaires, la Providence, qui depuis la révocation sacrilége de l’édit de Nantes semblait avoir abandonné la France, en laissant Louis XIV atteindre les dernières limites de la vie, cette Providence prit du moins en pitié le duc de Bourgogne de-
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venu dauphin : il mourut à trente ans, laissant à la France, qui le jugeait d’après Fénelon, son instituteur, des regrets qui se sont perpétués depuis cinq générations. Quelques jours auparavant la duchesse de Bourgogne et le duc de Bretagne avaient expiré : le même char funèbre traîna vers Saint-Denis le père, la mère et leur fils aîné. Le duc d’Orléans, depuis régent de France, et la duchesse de Berri, sa fille, furent accusés d’avoir réuni ces trois personnes royales dans un même empoisonnement. L'histoire a fait justice de ces soupçons; mais on conçoit facilement qu'épouvantés de tant de morts prématurées, rapprochées, les contemporains aient pu admettre un moment ces sinistres rumeurs. Saint- Simon lui-même attribue la mort de la duchesse de Bourgogne à une tabatière empoisonnée donnée par un certain duc, qu’il ne nomme point.
Un mot sur cette aimable princesse, qui a été aussi peinte à ravir par Saint-Simon. C’estelle qui amusait par ses saillies la vieillesse de Louis XIV, qui déridaït la dévotion sérieuse de madame de Maïntenon, et qui s’ébattait avec le jeune duc de Richelieu, de telle façon que cet adolescent, prédestiné aux faveurs des altesses royales, fut trouvé sous le lit conjugal dela princesse. Elle fut aussi regrettée, celle qui
Eut le don d’agréer infus avec la vie D »
selon l’heureuse expression de La Fontaine ; et s’il était pos-
sible d'admettre que la bonification du naturel farouche de son époux eût été aussi réelle que le prétend Saint-Simon, on pourrait croire que les charmes de cette adorable femme auraient eu aulant de part à ce miracle que la grâce d’en haut et les efforts de l'archevêque de Cambrai. Le duc de Bourgogne l'avait tendrement aimée. Il lui confiait tout, disent ses biographes, hors les secrets de l’État. Dans une occasion où elle redoubla ses instances pour le pénétrer, il lui répondit par ces vers d’une chanson en vogue :
Jamais mon cœur n’est qu’à ma femme,
Parce qu’il est toujours à moi,
Elle a le secret de mon âme,
Quand il n’est pas secret du roi.
Les princes sont trop heureux qu’on admire dans leur bouche de semblables fadaises, ou bien malheureux qu’on les leur prête! Voltaire, qui ne loue jamais que par esprit d'opposition, ne pouvait sous Louis XV manquer de faire l'éloge du duc de Bourgogne, père de ce monarque : il a dit quelque part : « Nous avons, à la honte de l'esprit humain, cent volumes contre Louis XIV, son fils, monseigneur le duc d'Orléans, son neveu, et pas un qui fasse connaître les vertus de ce prince qui aurait mérité d’être célébré s’il n’eût été que particulier. » Ce regret était peu flatteur pour le père Martineau, confesseur, et pour l'abbé Fleury, sousprécepteur du jeune duc, qui s'étaient chargés, dès 1712 et 1714,.de ce soin, dans deux ouvrages, complètement oubliés aujourd’hui , ayant pour titre l’un Les Vertus, l’autre Portrait de Louis de France, duc de Bourgogne. Si tout ce qui se trouve dans ces deux panégyriques est vrai, Volfaire avait raison sous un rapport : car le duc de Bourgogne y est dépeint comme un béat plus digne de la couronne de moine que de celle de roi. Malheureusement rien n'autorise à croire que ces ecclésiastiques aient pu faire un portrait peu ressemblant d'un prince qu'ils avaient approché de si près. Après eux, l'abbé Proyart a composé dans le. mème style une vie très-volumineuse de ce même duc de Bourgogne. C’est là qu’il faut voir quelle singulière figure aurait faite ce prince à côté de souverains tels que Frédéric de Prusse, Georges I°', Marie-Thérèse, Ganganelli, et au milieu du siècle littéraire des Voltaire, des Duclos, des Montesquieu, des Diderot, des d’Alembert, des Jean-Jacques! Oui, Proyart et ses devanciers ont fait de ce prince une espèce de roi Robert, Avec ses passions ardentes et farouches, il eût été pire encore; car après tout le roi Robert était un bon homme, et même un fort savant homme; l'usurpateur Ca-
BOURGOGNE
pet, son père, lui avait donné pour précepteur un homme qui, |
eu égard au siècle, valait bien Fénelon : c'était le fameux Gerbert, pape depuis sous le nom de Sylvestre, et si docte que ses contemporains le réputaient sorcier et fils du diable, à peu près comme Bossuet et son intolérante cabale réputaient Fénelon hérétique et impie.
Pour terminer cet article, qui choquera, il faut s’y attendre, plus d’une opinion reçue, mais qui ne craindra pas sous le rapport de la vérité une critique consciencieuse, faut-il résumer toute notre pensée sur le duc de Bourgogne, qui a trouvé grâce même devant la plume philosophique de Lemontey ? Animé d’une dévotion sombre, bien différente de celle de son précepteur, sévère à lui comme aux autres, il n’eût pas sans doute laissé tout aller sous son sceptre, comme son fils, ce bon Louis XV, qui, doucement enivré de chasse, de bonne chère et de femmes, disait : Après moi le déluge! mais son règne eût été l’ère des intrigues et des persécutions de sacrislie, des prétentions nobiliaires, des sacrifices sans utilité, des économies sans discernement, de la paix à tout prix. Entendait-il en effet l’économie en prince, celui qui se refusait un bureau neuf et une tenture propre dans son cabinet? Était-ce un homme capable de soutenir avec dignité le caractère de la France en Europe, celui qui à l’armée avait souffert que Vendôme lui manqut personnellement ? Enfin, dans tout ce que nous avons lu sur le duc de Bourgogne, et plus encore chez ses panégyristes que chez ses détracteurs, nous avons vu l’étoffe d’un monarque à renverser, tout vitement et tout à plat, l'ouvrage imposant, mais fragile, de la monarchie de Louis XIV. Quand nous nous figurons sur le trône le duc de Bourgogne, si pénitent, si bien rempli de moralités placides et de rêveries politiques, nous nous rappelons involontairement Voltaire, qui, se riant des utopies féneloniennes, renvoie à sa petite Ithaque cet excellent citoyen, qu’il appelle monsieur du Télémaque. Nous nous sommes quelquefois demandé pourquoi, dans un de ses contes les plus amusants, le naïf Perrault avait choisi pour héros ce Riquet à la Houpe, qui, malgré sa bosse, avait je ne sais quel air noble et gracieux qui sentait son prince d’une lieue à la ronde? C'était encore une flatterie adressée au duc de Bourgogne.
Le dauphin fils de Louis XV eut également pour fils un duc de Bourgogne, frère ainé de Louis XVI, de Louis XVIII et de Charles X. 11 mourut à onze ans : c'était un enfant
. prodigieux , si lon en croit les écrits officiels du temps et son élégant panégyriste Lefranc de Pompignan. Charles Du Rozom.
BOURGOGNE (Canal de). La pensée première de cette grande voie de navigation, qui devait faire d’une de nos plus belles provinces le centre du commerce de la France avec l'étranger, remonte au seizième siècle. Déjà à cette époque on avait compris le parti qu'il était possible de tirer, dans les intérêts du commerce et de l’industrie, des grands cours d’eau de la Bourgogne qui se déversent dans le Rhône, la Loire, la Seine et la Meuse, La jonction des deux mers par la Bourgogne fut arrêtée dans le conseil de François 1°, mais resta à l’état de simple projet jusqu’en 1606. Un arrêt du conseil fixa alors la ligne de navigation : {° de Dijon à Saint-Jean de Losne par l’Ouche; 2° de Rougemont à l'Yonne. Ce plan laissait une lacune entre Rougemont et Dijon. On l’abandonna, et d’autres furent présentés en 1612, 1632 et 1642, ayant pour objet la réunion de la Loire à la Saône par l'étang de Long-Pendu. Tout semblait promettre une prochaine et rapide exécution ; des marchés même avaient été passés. Le comte de Maillé en 1648, M. de Choïseul en 1665, munis lun et l’autre d’une autorisation du conseil pour la construction d’un nouveau plan absolument différent, furent tous deux écartés par de nouvelles lettres patentes de Louis XIV, datées de Ja même année 1665. Le projet de jonction par l'étang de Long-Pendu fut repris. De nouvelles lettres patentes de 1699 pour le
DICT. DE LA CONYERS, — T. lur.
mème objet, mais sur un autre plan, avaient été accordées au comte de Roussy. Il eut le sort de ses prédécesseurs, MM. de Maillé et Choiseul. L’achèvement du canal du Midi, opéré sur une ligne plus étendue en moins de seize années, et d’une exécution beaucoup plus difficile, était pourtant déjà en pleine activité. Le projet du canal de Bourgogne paraissait donc abandonné, quand un mémoire de M. de La Jonchère le signala de nouveau à l'attention du public et du gouvernement.
Jamais jusque alors projet d'établissement public n'avail donné lieu à une polémique aussi passionnée. Les auteurs de certains mémoires publiés à cette occasion avaient fait leurs preuves, quelques-uns avaient même dirigé les travaux du canal du Midi. L'intervention de Vauban semblait devoir mettre un terme à ces débats stériles ; il avait appuyé de toute l’autorité de son talent et de son nom le projet par étang de ZLong-Pendu. Le grand ingénieur mourut trop tôt, et le régent chargea Thomassin, ingénieur du roi, recommandé par Vauban lui-même, des opérations de détail. Enfin , l’un des plus habiles ingénieurs du canal de Languedoc, Abeille, et d’autres non moins distingués, furent appelés, ceux-ci par l’intendant, ceux-là par le prince de Bourbon , gouverneur de la province , d’autres enfin par les ministres. L'Académie de Dion mit, en 1762, la question au concours en ces termes : « Déterminer relativement à Ja province de Bourgogne les avantages et les désavantages du canal projeté pour la communication des deux mers par la jonction de la Saône et de la Seine. » Le prix fut décerné à Dumorey, ingénieur de la province. Tous ces mtmoires, fous ces plans, furent demandés par le ministre Bertin. Il sont restés dans les cartons ; à peine quelques travaux étaient-ils en voie d’exécution lorsque la révolution éclata. Cette période orageuse, ces longs débats entre les ministres , les parlements et les états provinciaux, la guerre d'Amérique, expliquent, sans la justifier, l’excessive lenteur des premiers travaux. Un dernier plan de M. Antoine avait réuni tous les suffrages ; une pétition de ce même ingénieur à l’Assemblée nationale, en 1791, pour le parachèvement du canal de Bourgogne, nous apprend que cet habile ingénieur n'avait pas été plus heureux.
Trois siècles se sont écoulés depuis la conception première de ce projet, et le canal destiné à joindre la Méditerranée et l'Océan au moyen de la Saône, du Rhône, de l'Yonne et de la Seine, a vu vers la fin de 1832 reprendre avec activité ses travaux, qui ont été achevés en 1834. La dépense faite peut être évaluée à 40 millions. La longueur du canal de Saint-Jean de Losne à La Roche est de 242,572 mètres. Il y a 189 écluses, dont douze à deux sas. Le bief de partage, situé à Pouilly, est de 199 mètres au-dessus du niveau des basses eaux de la Saône et à 299 mètres 54 centimètres au-dessous de l'Yonne. Ce bief, œuvre d’art remarquable, a 6,100 mètres de développement , dont 3,300 en galerie souterraine traversant une montagne. Le canal de Bourgogne offre maintenant au commerce une l'gne de navigation intérieure de plus de 1300 kilomètres, du Havre à Marseille. Durex ( de l'Yonne).
BOURGOGNE ( Vins de). Les vins de la Bourgogne sont, si cela peut se dire, d’un tissu moins fin, moins soyeux et moins transparent que les vins de Bordeaux; mais ce tissu a plus de solidité, plus de richesse. Le Bordeaux est, si l’on veut, un velours précieux et magnifique ; l’autre est du pur cachemire. Quant aux espèces, elles sont peut-être encore plus nombreuses pour la Bourgogne que pour la Guyenne ; mais toutes soutiennent mieux , par l'incontestable distinction des crûs , la noblesse de leur commune origine. La Bourgogne ne connaît point la médiocrité; cependant, là encore on trouve des degrés du bon au meilleur. Quant au pire, aucun vin de cette contrée ne peut être ainsi désigné, pas même celui de Joigny, d’Avallon ou de Tonnerre, Il existe toutefois de grandes diffé-
rences entre les vins de l’Auxerroïs, ceux du Mäconnais et ceux du Dijonnais ou de la haute Bourgogne. Quoiqu’on dise et que la chimie semble prouver que les vins de Bordeaux sont plus alcooliques que ceux de la Bourgogne, cependant ces derniers sont plus généreux, plus corpulents et plus toniques. Ils ont des effets plus sensibles sous un même volume , et ils supportent beaucoup mieux l’eau du baptéme. Un verre de simple vin de Mâcon, s’il est vieux et d’une heureuse année , s’il provient des crûs de Torrins ou de Moulin-à-Vent, a certes plus d’action sur les forces vitales, plus d'influence effective sur l’estomac et sur le cœur qu’une bouteille entière d’un Médoc sans nom patronymique et sans noblesse,
Tout le monde connaît les grands crûs de la Bourgogne. Les plus célèbres, sans nous assujettir {ci à une nomenclature complète et méthodique, sont ceux de Volney, de Pomard, de Nuits, de Mercurey, de Beaune, de Richebourg, de la Romanée, de Corton, du Clos-Vougeot, de Chambertin, de Vosne, etc. Le Romanée est en Bourgogne à peu près l'équivalent de ce qu’est le Laffitte à Bordeaux, de même que le Clos-Vougeot d’une contrée représente à peu près le Château-Margaux de l’autre. Mais il faut remarquer que les qualités du Clos-Vougeot déclinent depuis qu’on a tenté d’en fertiliser la vigne par des engrais artificiels. Pour les bons vignobles, une heureuse exposition, un beau soleil et de francs cailloux valent mieux que tous les engrais du monde, vinssent-ils d’une riche abbaye. Indépendamment du crû et du climat, ces excellents vins peuvent encore différer selon la culture et selon l’exposition, selon la beauté du ciel et de la saison, selon la chaleur et la précocité : la saveur et la séve en sont tout autres, selon qu’ils sont de première ou de deuxième cuvée. La prompte et parfaite maturité du raisin a surtout la plus grande influence sur la qualité des vins.
Il est reconnu que les vins gagnent à vieillir, pourvu que la vieillesse n’aille point jusqu’à la décrépitude , qui anéantit toute force et toute vertu. Un vin vert ou jeune est peu salubre. Maïs si à une première année de futaille le vin de Bourgogne joint une ou deux années de bouteille, alors il devient sain et bienfaisant, Puis, si l’on veut que la cave lui confère toutes les qualités que comportent son origine, son espèce et sa nature, il faut que cette cave soit vraiment souterraine, qu’elle soit à l’abri des intempéries, loin des commotions et du bruit; il faut qu’elle soit pleinement voûtée et à parois inébranlables, afin que le vin, stratifié dans des cases bien circonscrites et immobiles, puisse y reposer dans une paix profonde, On doit s'appliquer à empiler les vins, principalement ceux de la Bourgogne, plus amis d’un repos parfait , loin de la rue, loin des portes cochères et des remises, si l’on veut donner carrière à ses facultés si cordiales,
A l'égard des vins blancs, le Bordelais ne possède guère que ceux de Grave, de Barsac et de Sauterne, tandis que la Bourgogne compte parmi les siens celui de Meursault (qui ne doit pas trop vieillir), celui de Montrachet, celui de Chablis, dont la limpidité est irréprochable et la saveur pénétrante ; celui de Pouilly, dont le bouquet est moins pur et plus complexe. Il est d'autres vins blancs, moins renommés, qui, comme celui de Tonnerre, sont malheureusement employés à faire concurrence au vin de Champagne mousseux, grâce à l'intervention du gaz acide carbonique, ce grand complice de fraudes innombrables. D' Jsid, Bourpo.
BOURGOGNE (Bibliothèque de). On appelle encore ainsi un dépôt de manuscrits conservés à Bruxelles. Cette bibliothèque est formée d’un grand nombre de manuscrits précieux et magnifiquement excutés qui ont appartenu aux princes des maisons de Bourgogne et d'Autriche, et de beaucoup d’autres, moins somptueux, mais peut-être d’un usage plus utile, lesquels proviennent de diverses maisons religieuses, ou ont été achetés autrefois par l’Académie, et
BOURGOGNE
depuis par le gouvernement, sous le règne de Guillaume I*,
Philippe le Bon avait beaucoup augmenté la librairie de ses prédécesseurs. Voici ce qu’on lit dans le prologue dela - Chronique inédite de Naples, écrite en 1443 par David Aubert, natif de Hesdin : « A cestni présent volume este grosse et ordonne pour le mettre en sa librairie ou autrement et nonobstant que ce soit le prince sur {ous autres, garny de la plus riche et noble librairie du monde, si est il moult enclin et désirant de chascun jour l'accroistre comme il fait; pourquoi il a journellement et en diverses contrées grands clercs , orateurs , translateurs et escripvains à ses propres gages oCCupez...…. » Raphael de Marcatel, son fils naturel, hérita de ce goût si digne d’un prince, et la bibliothèque de Gand en fournit encore aujourd'hui la : preuve. Maximilien , surnommé sans argent, engagea pour se procurer des fonds ses livres les plus rares et d’autres joyaux, car alors les livres étaient désignés aussi sous ce nom. Sa fille Marguerite d'Autriche, la gente damoiselle, tâcha de réparer ces pertes. Malgré ses efforts, la librairie de Bourgogne sous Charles-Quint fut presque réduite à rien, Ce fut, on le croira peut-être difficilement , le terrible Philippe II qui, vers l’époque des troubles du seizième siècle, en ordonna le rétablissement. Après la mort des archidues Albert et Isabelle, elle fut de nouveau négligée, et les victoires des Français sous Louis XV et la république achevèrent de l’anéantir. Néanmoins, dans l'intervalle, et sous l'administration éclairée du comte de Cobentzel, elle était en quelque sorte sortie de ses ruines. L’année 1815 commença pour l’histoire des lettres en Belgique une ère nouvelle ; depuis lors cette bibliothèque n’a fait que s’accroître.
Les curieux y admirent un magnifique missel qui a appartenu à Mathias Corvin, roi de Hongrie, et dont l’abbé Chevalier a donné la description ; une traduction en français de Jacques de Guyse, La Fleur des Histoires, La Toisond'Or de Guillaume Fillastre, ainsi qu’une foule d’autres manuscrits, enrichis de miniatures superbes, et qui révèlent, sinon le pinceau, du moins Pécole de Van Eyck et de Memling. Plusieurs hommes célèbres ont rempli les fonctions de gardes de la librairie ou de gardes-joyaux de Bourgogne : tels furent Jean Molinet, Jean Le Maire, Agrippa, Viglius, Aubert Le Mire. Cette collection célèbre n’a fait que s'augmenter sous le nouveau gouvernement belge, et bien des savants l'ont mise à contribution. La reine Louise a donné à la bibliothèque de Bourgogne un manuscrit précieux, qui avait été transcrit pour cette bibliothèque, et qu’elle avait perdu depuis plus de trois siècles, Ce manuscrit est une copie de la traduction française de la Cyropédie de Xénophon , qui était, à ce qu’on croit, dans les bagages du duc Charles le Téméraire, lorsqu'il fut tué devant Nanci, le 5 janvier 1477, et dont on avait ignoré le sort depuis ce moment. De REIFFENBERG.
BOURGOGNE (Théâtre de l'Hôtel de). Qui se douterait en passant dans la rue Française et dans la rue Mauconseil, devant la halle aux cuirs, que cet éditice, qui n'offre absolument rien de remarquable, ne laisse pas que de rappeler les plus grands souvenirs historiques et littéraires? C'est pourtant là, dans une maison qui sans doute était encore moins belle que celle qui existe aujourd'hui, qu'habitaient ces ducs de Bourgogne, princes da sang royal, qui firent tant de mal à la France par leur ambition et leur alliance avec l'Angleterre. La famille des ducs de Bourgogne s'étant éteinte, François 1° ordonna en 1543 la démolition de cet hôtel et de quelques autres.
Les Confrères de la passion, qui depuis 1402 avaient le priviège de jouer des mystères, et qui, établis à Phôpital de la Trinité, près du lieu où s'élève la porte Saint-Denis, s'élaient associés les £njants Sans-Souci, jeunes gens de famille formant une société dont le but était de peindre les sottises des hommes dans des représentations qu'its donnaient à la halle sur des tréteaux, avaient été obligés en 1539
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de quitter la Trinité. Is avaient loué alors l'hôtel de Flandre ; mais cet hôtel ayant été compris dans les démolitions ordonnées par François J°", ils achetèrent, pour 225 livres de rente perpétuelle, une grande partie du terrain de lhôtel de Bourgogne, consistant en dix-sept toises de long sur seize de large, et ils y firent bâtir ur théâtre, pour lequel ils obtinrent privilége, par arrêt du 17 novembre 1548, mais avec injonction de ne plus offrir au public des mystères sacrés, et de se borner aux sujets profanes, Telle est pourtant l'origine du Théâtre-Français.
On représenta alors des pièces tirées de l’histoire et des romans , et composées par Jodelle, Baïf, Grevin, etc., sur le modèle des ouvrages grecs et latins, et plus tard des tragédies de Robert Garnier. Mais les confrères, ne jouant qu'avec répugnance des pièces dont le genre s’éloignait de celui de leur fondation, cédèrent leur privilége, et louèrent leur salle, en 1588, à une troupe de comédiens qui s'était formée depuis pou. Malgré la concurrence que leur suscitèrent quelque temps deux autres troupes qui s’établirent cette année, malgré les interruptions que leur occasionnèrent les guerres civiles et étrangères, les comédiens de l'hôtel de Bourgogne finirent par jouir paisiblement de leur privilége en 1593; mais ce ne fut pas pour longtemps. Ils ne purent s’opposer à l'établissement d’un théâtre de comédiens de province au faubourg Saint-Germain pendant la durée de la foire, ni à celui d’un second théâtre français au Marais, en 1600. Ils demandèrent en 1612 l’affranchissement du droit qu’ils payaient aux confrères de la Passion , et l'abolition de cette confrérie. Un arrêt du conseil, en 1629, fit droit à leur requête, et les rendit seuls propriétaires de l'hôtel de Bourgogne. Les principaux acteurs de ce théâtre étaient alors Robert Guérin, dit Lafleur ou Gros Guillaume; Hugues Guérin, dit Flechelle ou Gautier Garguille; Boniface; Henri Legrand, dit Belleville ou Turlupin ; Deslauriers, dit Bruscambille : tous acteurs comiques et bas comiques ; Pierre Lemessier, dit Bellerose, qui créa les principaux rôles des premières pièces du grand Corneille , depuis 1626 jusqu'en-1643, et qui fut orateur el directeur de la troupe ; Alison, qui jouait les servantes et les nourriees , les femmes n’osant pas encore paraître sur la scène ; Jodelet, qui joua le rôle du valet dans le Menteur ; la Beaupré, la première femme qui se soit montrée sur le théâtre, où elle créa la soubrette dans la Galerie du Palais, de Corneille , en 1634.
Trois autres théâtres s’élevèrent à cette époque, et n’eurent qu’une durée éphémère, même celui où débuta Molière, et qu’on appelait l’Illustre-Théälre. Ce grand acteur, ayant parcouru depuis la province, revint jouer à Paris en 1658. Mais après la démolition du théâtre du Petit- Bourbon Louis XIV lui concéda celui du Palais-Royal, pour y donner des représentations concurremment avec les comédiens italiens. Ce théâtre rivalisa avec l’hôtel de Bourgogne, mais seulement pour la comédie; quant à ja tragédie, c’est à ce dernier théâtre qu'’étaient les meilleurs acteurs et qu’on donnait les meilleurs ouvrages. 11 suffit de citer Floridor, Mondory, Baron père, la Béjart, mère de la femme de Molière, la Descillets, Hauteroche, Poisson, Brecourt et sa femme, la Thuilerie, et surtout la fameuse Champmèlé et son mari. Là furent représentés les premiers chefs-d’œuvre du grand Corneille, depuis le Cid jusqu’à la Mort de Pompée. Là furent applaudis tous ceux de Racine, depuis Andromaque jusqu'à Phèdre, dans l'intervalle de 1667 à 1677. Les deux théâtres se lançaient des épigrammes, que l’on retrouve dans quelques pièces de l’époque.
Après la mort de Molière, en 1673, les comédiens du Palais-Royal , qui formaient la troupe de Monsieur, cédèrent ce théâtre à Lully, qui avait le privilége de l'Opéra, ct allèrent, ainsi que les Italiens, au théâtre de la rue Mazarine où Guénégaud, bâti depuis deux ans, et abandonné par
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l'Opéra. La troupe de l'hôtel de Bourgogne avait recruté dans cette circonstance Baron fils, la Thorillière, Beauval et sa femme; mais elle refusa les autres. Le théâtre du Marais ayant été supprimé et détruit la même année, ses acteurs se réunirent aux débris de la troupe de Molière dans la salle Guénégaud, L'anarchie régnait à l'hôtel de Bourgogne.'Champmèlé et sa femme quittèrent ce théâtre en 1679, pour passer à la salle Guénégaud, et ce fut là que s’opéra, en 1680, la réunion complète de tous les comédiens français.
Les comédiens italiens, qui avaient joué successivement aux théâtres du Petit-Bourbon, du Palais-Royal et de la rue Guénégaud, abandonnèrent cette salle en 1680 , après la réunion de toutes les troupes françaises, et exploitèrent seuls celle de lhôtel de Bourgogne; leurs représentations eurent lieu jusqu’en 1697, époque où le roi fit fermer leur théâtre pour avoir joué la Fausse Prude, pièce dans laquelle on prétendit reconnaître madame de Maintenon. Dominique, leur fameux arlequin , était mort avant cette catastrophe. L'hôtel de Bourgogne fut ensuite fermé pendant dix-neuf ans. Il rouvrit le 1% juin 1716, et l’on vit une nouvelle troupe, qui prit le titre de comédiens &laliens de S. A. R. le duc d'Orléans, parce qu'il les avait fait venir d’audélà les Alpes. Mais après sa mort, en vertu d’une nouvelle autorisation, ils firent graver sur l'hôtel de Bourgogne les armes de France, avec cette inscription en lettres d'or sur un marbre noir : Hôtel des comédiens italiens ordinaires du roi, entretenus par S. M., rétablis à Paris en l'année 1716.
Outre les anciens canevas italiens, on y joua des comédies françaises d'Autreau, Delisle, Marivaux, Boissy, Saint-Foix, etc. En 1762 on y réunit l'Opéra-Comique, et le répertoire s'enrichit des ouvrages d’'Anseaume, Favart, Sedaine, Monvel, etc., embellis par la musique de Duni, Philidor, Monsigny, Grétry, Dezaïdes, Dalayrac. En 1779 on supprima les comédies italiennes, et l’on renvoya tous les comédiens italiens, à l'exception au célèbre Carlin et de Camerani , qui abandonna l'emploi de Scapin pour les fonctions de régisseur. Les derniers ouvrages représentés à l'hôtel de Bourgogne furent les drames de Mercier, des vaudevilles de Piis et Barré, de petites comédies de Florian, des comédies et des opéras-comiques de Lachabeaussière et Marsollier, La Femme jalouse de Desforges, etc. A la clôture de 1783 les comédiens, alors nommés fort improprement italiens, quittèrent l'hôtel de Bourgogne, qu'ils avaient occupé soixante-sept ans, et portèrent leur nom et leurs talents à la salle nouvellement bâtie, qui prit le nom de Favyart. La salle de l'hôtel de Bourgogne fut détruite, et sur son emplacement fut érigée, en 1784, la halle aux cuirs, qui offre encore,des traces de loges et d’escaliers. H. AUDIFFRET.
BOURGOIN (Taérèse), artiste dramatique, née le 5 juillet 1781, à Paris, fut élève de la célèbre M!° Dumesnil, qui la fit paraître pour la première fois au Théâtre-Français en 1799. Malgré les dispositions qu’elle montra à ce début, on jugea qu’elle avait encore besoin de quelques études. Après deux années d’un travail nouveau, elle reparut le 28 novembre 1801, et obtint dès ce moment un succès qui s’accrut sans cesse et l’accompagna pendant tout le cours de sa carrière. Selon les règlements du théâtre, clle débuta, comme jeune première, dans les deux emplois de la tragédie et de la comédie. Douée de la plus jolie figure , d’une fraicheur, dune grâce juvénile, d’une mémoire extraordinaire et des charmes les plus attrayauts , elle conserva toujours ces avantages précieux dans les rôles qu'elle eut à remplir. Avec Iphigénie, Junie, Zaïre, Palmire, Aricie, elle jouait Roxelane des Trois Sultanes, Fanchette de la Belle Fermière, Lucile des Dehors trompeurs , et tous les personnages de la même catégorie, répandant sur chacun deux un attrait indéfinissable qui lui était propre, et qui balançait à quelques égards l’incontestable supériorité de M'° Mars dans les ingénues.
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Ses triomphes comme femme ne furent pas moins célèbres que ses succès comme comédienne. Quoique, dit-on, elle eût été distinguée par l’empereur, M'° Bourgoin, qui avait fait partie du voyage d’Erfurth, quand le chef de l'État y appela la comédie française, était de l'opposition, et ne ménageait pas les épigrammes à S. M. I., à son gouvernement et à ses créatures. Elle avait de l'esprit et une certaine liberté, pour ne pas dire plus, d'imagination, de traits et de langage, qui la rendait redoutable à ceux qui avaient le malheur ou la sottise de ne pas accorder à son talent et à sa beauté toute la justice qui leur était due. Un auteur de ce temps là, devenu pair de France sous Louis-Philippe, après avoir été propriétaire et rédacteur du
Conslilutionnel, passait sous la Restauration pour un des |
chefs du libéralisme, quoique sous l’Empire il eût été censeur, chef de la division de esprit public au ministère de la police et parfaitement dévoué au duc de Rovigo, âme damnée de Napoléon. Cet auteur, qui alors remplissait toutes les conditions faites pour le rendre antipathique à M'° Bourgoin, et qui en diverses occasions avait eu à son égard d'assez mauvais procédés de fait et de parole, reçut de la bouche et de la main de cette spirituelle actrice quelques algarades qui réjouirent fort toute la société, qui se préoccupait beaucoup alors des choses de théâtre.
Les bons mots de M'° Bourgoin, dont plusieurs étaient qualifiés de gros, étaient spontanés, fréquents, incisifs ; elle ne les épargnait pas plus à la cour impériale et à ses courtisans qu'aux acteurs et aux auteurs; et comme elle avait en même temps la réputation méritée d’être aussi bonne, aussi charitable, aussi dévouée qu’elle était jolie, aimable, gracieuse, tous ces titres réunis l’avaient en quelque sorte rendue la favorite du public.
Cette faveur ainsi que ses grâces, son talent, et l’on peut dire sa jeunesse, car au théâtre elle avait conservé tout le bénéfice, toute l'apparence d’une complète juvénilité, l’accompagnèrent jusqu’à sa retraite, arrivée en 1829. Elle mourut le 11 août 1833 ; et cette femme que tout Paris avait vue pendant longtemps si légère, si brillante dans les enivrements de tous les genres de succès que le théâtre peut offrir à une comédienne charmante, cette femme mourut, à la suite d’une maladie longue et douloureuse, dans les sentiments et au milieu de tous les actes de la réparetion chrétienne la plus parfaite. A. DELAFOREST.
BOURGOIN. Voyez ISÈRE.
BOURGOING (JEAN-FRançois, baron DE), agent diplomatique au service de France, sous l’ancienne monarchie, sous la République et l'Empire, naquit à Nevers le 20 novembre 1748, d’une famille noble, qui l’envoya à l’école Militaire de Paris, en 1760, dans le but de lui faire embrasser la profession des armes. Pâris-Duverney, fondateur et gouverneur de cet établissement, songeait à former une école de diplomates, dont l'éducation répondit mieux que cela n’avait eu lieu jusque alors aux besoins desaffaires, et parmi les jeunes gens qu’il envoya dans les universités d’Allemagne pour ces études spéciales, il choisit Bourgoïing, dont il avait particulièremeut apprécié l'intelligence et l'aptitude, Ce dernier entra néanmoins quelque temps après au régiment d'Auvergne, en qualité d’officier, et fut vers la mème époque attaché à la légation française près la diète de l’'Empire, A dix-neuf ans il correspondait directement avec le ministre; toutefois, s'étant permis des observations à propos d’un acte qu’il désapprouvait, M. de Choiseul, qui ne faisait pas volontiers abnégation d’amour-propre, fit droit à ses raisons, mais le remplaça.
En 1777 M. de Montmorin, ambassadeur en Espagne, le demanda à M. de Vergennes, pour son premier secrétaire. Il remplit l'intérim en l'absence de l'ambassadeur, sous le titre de chargé d’affaires , avec autant de fermeté que de talent, jusqu'en 1785. A cette époque il revint en France, et se maria. 11 fut promu au poste de ministre plénipotentiaire