BOURLIER -— BOURMONT
mit à remplir cette mission, elle eut des résultats peu favorables. Il alla jusqu’à Édimbourg trouver le comte d’Artois. Ce prince accueillit le jeune chef vendéen avec cette affabilité cordiale qu'il devait déployer depuis sur un plus haut théâtre : il lui conféra, avec dispense d'âge, l’ordre de Saint-Louis, et l’arma lui-même chevalier. Bourmont fut chargé de porter à l’armée de Scépeaux les brevets et décorations qui avaient été accordés. Ce fut lui qui reçut chevalier le vicomte, Ces vains honneurs entretenaient jusqu’à un cerlain point l'enthousiasme et suppléaient, au moins pour le moment , aux secours réels que Bourmont n’avait pu obtenir. En 1796, lors de la soumission des chefs royalistes au général Hoche, il obtint la liberté de retourner en Angleterre, où il fut créé par le comte d’Artois maréchal de camp. Loin d’avoir renoncé à la guerre civile, il fit auprès du cabinet de Saint-James tous ses efforts pour obtenir les moyens de recommencer la lutte avec avantage. Nommé par le comte d’Artois commandant des provinces du Perche, du Maine et de l’Anjou, il débarqua en 1799 sur les côtes du nord, et, après avoir traversé heureusement la Bretagne sous la protection de dix soldats du général Georges, il passa dans le Maine, et se mit à la tête des royalistes, qui n’attendaient qu’un chef habile et résolu. Dans cette campagne Bourmont acquit en effet un grand renom militaire; avec des bandes indisciplinées il sut vaincre ces troupes républicaines qui culbutaient alors toutes les armées de l’Europe. Si l’on considère encore combien les chouans du Maine étaient loin de valoir ces Vendéens dont le courage avait excité l'admiration des républicains eux-mêmes, on n’en aura qu’une plus haute idée du talent de leur général,
Avec de pareilles troupes, montant tout au plus à deux mille hommes, et sans artillerie, il battit les républicains à Louverné, et osa marcher sur le Mans. Il s’en empara, malgré une vive résistance : heureux s’il eût pu empêcher les excès que ses troupes commirent après la victoire! Trop prudent pour séjourner dans le sein de la ville, de peur de surprise , il se fortifia dans le faubourg de Saint-Jean, audelà de la Sarthe; l'artillerie et les munitions des républicains étaient en son pouvoir, Un corps de huit cents Bretons vint le joindre, amené par un chef audacieux, La Nougarède, dit Achille Le Brun. Tandis que, par l'ordre du général, ces nouveaux auxiliaires s'emparent de Morlaix, luimême, devant le gros bourg de Balai, échoue contre l’'héroïque résistance des habitants : après avoir perdu beaucoup de monde, il se voit forcé d’évacuer le Mans. Ce revers fut la ruine du parti; la division se mit de plus en plus parmi les royalistes; quelques-uns d’entre eux parlèrent de négocier. A la faveur d’un armistice conclu avec les républicains , des conférences entre les chefs du parti s’ouvrirent à Montfaucon. Bourmont s’y fit remarquer parmi ceux qui voulaient continuer la guerre. Rien n'ayant été décidé, il retourna à son quartier général, d’où il envoya des ordres à tous les chefs de division de se tenir prêts à combattre. Arriva le 21 janvier 1800; son quartier général était au village de Grez, il y fit célébrer en l'honneur de Louis XVI un service funèbre avec toute la pompe religieuse et militaire que comportait la situation, L'armistice expiré, il rassembla {outes ses divisions, marcha sur Morlaix ; déjà il en occu-, pait un faubourg, lorsque la capitulation inattendue du marquis de la Prevalais vint lui couper toute communication avec l’armée de Georges, Enfin la soumission du comte de Châtillon, battu à Balai par les républicains, acheva de renverser tous ses plans.
Abandonné successivement de presque tous ses chefs de division, il capitula , ayant surtout pour but de se soustraire aux effets de l'indiscipline de ses propres soldats, 11 ne signa point cette pacification sans envoyer un Courrier à Georges pour l’engager à ne plus soutenir une cause désespérée, du moins pour le moment, Si l’on en croit la biogra-
BOURMONT
phie de Leipzig, ü indiqua au gouvernement les rivières où étaient cachés les canons fournis par l'Angleterre, De là Bourmont se rendit à Paris, où il épousa mademoiselle Becde-Lièvre, d’une ancienne famille de Bretagne. 11 se fixa dans cette capitale, et se vit fort bien accueilli de Bonaparte, qui, comme on sait, avait un faible très-prononcé pour les hommes de l’émigration. Bourmont, de son côté, se montra très-empressé de plaire au premier consul; il réussit à lui inspirer de la confiance, et acquit du crédit auprès de lui. On le voyait très-assidu dans les bureaux de la police, où se décidait tout ce qui imtéressait le sort des émigrés. Le jour de l’explosion de la machine infernale, Bourmont se rendit dans la loge de Bonaparte, et demanda la punition des jacobins, qu’il accusa hautement d'être les auteurs de cet attentat. Comme les événements furent loin de confirmer cette assertion, il fut lui-même soupçonné. Il continua néanmoins à jouir en apparence de quelque crédit; mais bientôt il donna lieu à de nouveaux soupçons, par la facilité avec laquelle il fit retrouver à la police, qui s'était adressée à lui, de sénateur Clément de Ris, qu’une bande de chouans avait enlevé : on en conclnt avec assez de vraisemblance que leur ancien chef n'avait pas été étranger à l’enlèvement. Sur le rapport de Fouché, qui suivait toutes ses démarches, Bourmont fut enlevé à la liberté et au rôle équivoque qu’il avait joué. 11 fut d’abord enfermé au Temple et mis au secret; puis, en 1803, transféré à la citadelle de Dijon ;enfin, à Besançon, d’où il s’évada en juillet 1805, et se réfugia en Portugal, avec sa famille. Par suite des égards que Bonaparte avait toujours eus pour lui, ses biens ne furent point séquestrés.
Il se trouvait à Lisbonne avec sa famille, lorsque Junot s’empara de cette ville, en 1810 ; Bourmont, compris par lui dans la capitulation , rentra en France. Napoléon, qui avait apprécié les talents militaires de l’ancien chef vendéen, lui offrit le grade de colonel. Bourmont accepta, et vit s'ouvrir devant lui une glorieuse et rapide carrière d'avancement. Il servit comme colonel adjudant commandant à l’armée de Naples, d’où il passa à l'état-major du prince Eugène, avec lequel il fit la campagne de Russie. Nommé général de brigade en 1813, il mérita d’être mentionné honorablement dans les bulletins des batailles de Dresde. En 1814, durant la glorieuse campagne de France, il eut le commandement d’une brigade de réserve (de 12,000 hommes), à la tête de * Jaquelle il se signala par sa belle défense de Nogent, où il fut blessé. Sa conduite héroïque dans cette circonstance lui valut les éloges de la France et le grade de général de division. Après les adieux de Fontainebleau, Bourmont ne fut pas des derniers à se soumettre aux Bourbons. Il fut nommé par Louis XVIII, le 20 mai 1814, commandant de la sixième division militaire. Il se trouvait en cette qualité à Besançon au moment où Napoléon débarqua sur la côte de Provence. Il reçut l’ordre de se réunir à Ney, auprès duquel il se trouvait lors de la défection des troupes. Le débat qui s'établit entre Bourmont et le maréchal lors du procès de celui-ci, montre sans doute quelque chose d’équivoque et de peu loyal; mais le sort a voulu que, tandis que le général déposait comme témoin à charge, son chef siégeat comme accusé, On sait que Ney était condamné d’avance, et que le procès n’était qu’une douloureuse comédie; la déposition attendue de Bourmont contribua puissamment à la condamnation. Les témoins de cette mémorable séance se rappellent encore combien la figure pâle, indécise, renversée, du général contrastait visiblement avec le visage calme et dédaigneux du maréchal.
Lorsque Napoléon eut si rapidement ressaisi le sceptre qu’il devait garder si peu, Bourmont sollicita et obtint le commandement de la sixième division du corps d'armée aux ordres du général Gérard. On a prétendu que l’emperéur hésita beaucoup avant de lui donner de l'emploi, et qu’il ne se rendit que lorsque le général lui eut répondu de
DICT. DE LA CONVERS, — T, JL,
la fidélité de cet officier. Si cette anecdote est vraie, les pressentiments de Napoléon ne furent pas trompés. Le 14 juin, veille de la seconde bataille de Fleurus, Bourmont abandonna ses troupes pour se rendre auprès de Louis XVIIH. Ceux qui veulent faire l’apologie de cette démarche prétendent qu'il n’était lié par aucun serment, puisqu'il avait refusé de signer l’acte additionnel. En supposant vraie cette allégation, fournit-elle un argument bien puissant? Et Bourmont ayant quitté sa division à la veille des combats pour se retirer dans une de ses terres, et non point en pays ennemi, serait-il encore à l'abri du blâäme? Quoi qu’il en soit, ce qui lui a valu de si cruels reproches ne pouvait être accueilli que comme un acte de dévouement par Louis XVII] : ce prince le nomma commandant de la frontière du nord. Bourmont pénétra en France, le 24 juin, par Armentières, et établit son quartier général à Estans le 25. Sa présence détermina un soulèvement royaliste dans les cantons d’Hazebrouck, Bailleul, Armentières, Saint-Pol, Lillers, etc. On doit à Bourmont la justice de dire qu’il s’opposa constamment à toute réaction, et qu’il parut partout occupé d’arrêter le zèle réactionnaire. 11 marcha sur Lille, dont le général Lapoype ne se pressa pas de rendre la citadelle, mais qu’il remit enfin, après avoir fait sa soumission au roi. De retour à Paris, Bourmont fut nommé commandant de l’une des divisions d'infanterie de la garde royale.
Lorsqu'en 1823 l’armée française entra en Espagne, il fut, avec cette division, attaché au corps de réserve. Dans cette guerre, qui n’en fut pas une, mais qui avait pour principal objet de donner une armée aux Bourbons, il eut sans doute peu d'occasions de se signaler comme militaire; mais sa conduite y fut honorable et utile : il sut faire respecter la discipline, et montra dans ses fonctions les plus grands ménagements pour l'habitant. Vint enfin pour Bourmont le 8 août 1829, qui le porta au ministère de la guerre. Tous les journaux de l'opposition, qui alors s’exprimaient avec une singulière liberté, élevèrent contre lui un £o/le général. Poursuivi par l’opinion, le nouveau ministre de la guerre se trouva sans crédit; d’ailleurs, l'influence directe du dauphin sur toutes les nominations de l’armée diminuait l’importance du titulaire ministériel. Le vieux roi avait, en outre, vu et employé Bourmont trop jeune pour que celuici eût à ses yeux encore assez de maturité. Cependant, il ne se laissa pas plus décourager par ces obstacles ignorés du public que par les plus poignantes clameurs ; au rapport de tous ceux qui alors connaissaient le mieux et l’homme et sa position, il apporta au ministère une grande activité, qui contrastait avec ses inclinations, portées à l'amour du repos et des plaisirs. Il voulut se concilier l’armée par sa justice, par son extrême politesse et surtout par le bien qu’il avait commencé de faire. Des officiers de la vieille armée, dont quatorze ans de restauration avaient méconnu les droits, virent, grâce à Bourmont, arriver pour eux le jour d’une justice tardive. Il mettait une sorte de coquetterie à rappeler qu’il avait été leur compagnon d’armes. Moins contrarié par les vues mesquines de quelques autres membres du cabinet , il eût fait davantage.
Cependant l'expédition d’Afrique avait été résolue ; le ministre de la marine (M. d’Haussez) en avait, pour sa part, improvisé les préparatifs avec une merveilleuse activité. Ja- Joux de trouver une occasion d’obtenir par de grands services l'influence qui lui manquait auprès du monarque, et sans doute aussi de se faire absoudre par la nation, Bourmont avait sollicité et obtenu le commandement en chef de Pexpédition. Il partit de Paris le 22 avril 1830, accompagné de ses quatre fils. À Marseille, à Toulon, il précéda le dauphin, qui passa la revue des troupes. Ce fut pendant le voyage de Marseille à Toulon qu'il s’entretint confidentiellement de son plan de campagne avec le général du génie Valazé. Tout ce que la prévoyance en tous genres peut disposer vour le succès avait été réuni ; et l'emploi de ces grands
moyens devait être dirigé par une prudence et une circonspection dent on ne s’est pas écarté. Bourmont n'avait pas seulement médité une expédition militaire, il avait conçu le dessein de coloniser Alger conquis : son esprit fin et délié, son caractère doux et conciliant, lui présentaient déjà les moyens de négocier utilement avec les chefs de tribus. Il entrevoyait la possibilité d'établir des colonies militaires à Vinstar de celles des Russes dans le Caucase.
Le 18 avril toute l’armée était embarquée; le général en chef se rendit à bord de Za Provence, dans la rade de Toulon. Une suite de vents contraires s’opposa jusqu’au 25 au soir à ce que la flotte mît en mer. Le 25 au malin on apprit la dissolution des chambres; Bourmont en parut surpris et afligé. Il dit à ses intimes que M. de Polignac lui avait donné sa parole avant son départ de ne rien changer pendant son absence. Le 13 mai la flotte était à l'ancre non loin d'Alger, dans la baie de Sidi-Ferruch. Pendant les brillantes actions qui livrèrent aux Français cette position, Bourmont, qui à pied suivait tous les mouvements de ses troupes, vit un boulet passer entre lui et son fils aîné; un second, qui vint mourir à ses pieds, le couvrit de terre, et l’enveloppa d’un nuage de sable : ses officiers, le croyant tué, accoururent : il secouait tranquillement la poussière de son habit. Les boulets se multipliaient autour du général; il éloigna de quelques pas son état-major, fit ôter les plumets pour moins aftirer l'attention de l'ennemi, et resta en avant avec un seul officier, qu’il renouvelait à mesure qu’il l’envoyait en ordonnance. Il était à pied avec tout son état-major : aucun cheval m’ayant encore été débarqué, ce qui augmentait l'extrême fatigue des courses dans un sable brûlant et épais et sous le soleil du pays. Mais l'enthousiasme faisait oublier la fatigue. Le soir même du débarquement Bourmont fut maître de la position de Sidi-Ferruch. Charles de Bourmont, lun des fils du général, entra des premiers dans la batterie ennemie. Il y eut ensuite, pendant plusieurs jours, une série de combats pour la prise du fort l'Empereur, qui était la clef d'Alger. Si les troupes françaises de toutes les armes se couvrirent de gloire, le général en chef se montra digne d'elles. 11 passait les journées à l'ombre des boulets, dont, par miracle, aucun ne latteignit; mais un de ses fils ne fut pas si heureux : Amédée de Bourmont , après avoir reçu, dans un combat contre les Arabes, trois balles dans son shako et dans ses armes, eut la poitrine traversée d’un quatrième coup de feu, et succomba au bout de quelques jours. Le général en chef ne craignit pas de donner des larmes à son fils, lui qui montrait tant de sang-froid et de liberté d’esprit au milieu du péril. Tandis que la sollicitude la plus éclairée, la plus active, avait pourvu à tous les besoins des troupes débarquées, Bourmont et ses enlours, tout occupés de leur haute mission, négligeaient leurbien-être. Durant trois semaines il ne se déshabilla point pour se coucher. Et tout cela au milieu d’une poussière étouffante et par le soleil d'Afrique.
Enfin, le 4 juillet le fort de l'Empereur était en notre pouvoir, et le 5 juillet le dey Husséin avait capitulé. Cette capitulation, dont les articles furent dictés par l’humanité, fut scrupuleusement observée, L'occupation d’Alger se fit avec calme; le dey put emmener ses femmes, et emporter ses richesses personnelles. Les clefs de la Casauba, trésor de la régence, contenant 50 millions, passèrent dans les mains de la commission chargée de l’inventorier. Tant que dura l'inventaire, le général en chef ne put disposer que d’une partie très-resserrée du palais du dey; et pour sa personne il ne se réserva qu'une seule pièce, détails peu importants par euxmêmes sans doute, mais dont la vérité reconnue répond wictorieusement aux diffamations de pamphlétaires, II ÿ eut un moment de confusion et de tumulte à la Casauba , des bijoux de peu de prix furent enlevés dans la bagarre; mais ce désordre, promptement réprimé par les chefs, n’eut aucune importance, A peine maître d’Alger, Bourmont reçut la