BOURRIENNE — BOURSAULT
la raison qu'il ne savait pas le latin. Ce fut avec la mtme modestie que Boursault s’abstint de briguer une place à l'Académie. Thomas Corneille, qui était fort de ses amis, l'en pressait : les succès dramatiques de Boursault , sa position dans le monde, lui garantissaient la réussite de ses démarches, « Que ferait l’Académie, dit-il, d’un sujet ignare et non lettré, qui ne sait ni latin ni grec? — Il n’est pas question , dit Thomas Corneille, d’une Académie grecque ou latine, mais d’une Académie française. Eh! qui sait mieux le français que vous? » — Cette raison, toute bonne qu’ele était, ne put convaincre Boursault.
Son esprit, son talent naturel, avaient brillé dans une Gaïelle en vers, qui eut un grand succès et lui valut une pension de 2000 francs de la part du roi, qu’elle amusait beaucoup. A la fin, il lui arriva malencontre : une œuvre périodique dont la liberté fait le succès devait finir par indisposer l’autorité. Ils’avisa de rimer une aventure galante arrivée à un révérend père capucin. Le confesseur de la reine jeta feu et flamme : la gazette fut supprimée, et sans la protection du prince de Condé, Boursault aurait été à la Bastille, Quelques années après , il lui fut permis de reprendre sa gazette ; mais deux vers assez mordants contre le roi Guillaume, avec qui l’on voulait alors faire la paix, engagèrent le politique Louis XIV à supprimer encore une fois ce journal satirique.
Boursault fut plus heureux au théâtre : plusieurs de ses pièces y obtinrent un succès qui s’est soutenu jusqu’à nos jours, entre autres Le Mercure galant et Ésope à la cour, cadres épisodiques, sans plan, sans régularité, maïs tracés avec une verve, une vérité d'observation, qui à chaque reprise, depuis plus d’un siècle et demi, font toujours découvrir des grâces nouvelles dans ces immortelles blueltes. Ze Mercure galant fut à sa naissance représenté quatre-vingts fois. La plupart des plaisanteries qui étincellent dans les pièces de Boursault ont passé dans la conversation, et bien des gens les répètent sans savoir à qui ils doivent leur esprit d’emprunt. Il n’a-été surpassé dans ce genre par personne, Lorsqu'on annonça son Mercure galant, Visé, auteur du journal qui portait ce titre, réclama auprès de l'autorité; et Boursault ne vit rien de mieux que d’appeler sa pièce La Comédie sans titre, ce qui doubla le succès de l'œuvre.
Le sort d'Ésope à La ville, qui eut quarante-trois représentations de suite, fut aussi très-brillant; mais cette pièce ne s’est pas,comme les deux autres, maintenue au répertoire, et il faut lattribuer À la médiocrité des fables que débite Ésope, médiocrité d'autant plus sensible, que la plupart de ses sujets avaient déjà été traités par La Fonfaine. Ce n’est pas que Boursault ait eu la prétention de rivaliser avec ce grand poëte; loin de là! « Ce qui m'a paru le plus dangereux, dit-il dans sa préface, ç'a été d’oser mettre des fables en vers après l’illustre La Fontaine, Il ne faut que comparer les siennes avec celles que j'ai faitespour sair que c’est lui qui est le maître. Les soins que j’ai pris de l’imiter m’ont appris qu'il était inimitable. » C’est toujours avec cette franchise modeste et noble que Roursault s'exprime dans ses préfaces, qui toutes méritent d'être lues; elles font estimer leur auteur, et prouvent qu'il écrivait en prose d’une manière beaucoup plus nette et plus agréable que P. Corneille et Boileau.
On voudrait qu'après avoir été l’ami de Molière, Boursault ne füt pas devenu son ennemi. II se persuada que c'était lui que l’auteur de L'École des Femmes avait eu en vue dans le rôle de Lisidor, et il fit contre lui Le Portrait du Peintre, comédie satirique, qui, sans être dénuée d'esprit, ne fit pas fortune, Dans Z'Impromplu de Versailles, Molière, emporté par son ressentiment, eut le tort inexeusable de nommer Boursault, et, bien qu'il ne l'attaque que du côté de l'esprit, ce n’en était pas moins une violation des bienséances sociales et dramatiques. Dans cette querelle, Boileau prit parti pour Molière contre Boursauit,