BERR — BERRY
gionnaires le libre exercice de leur culte et cette égalité civile devant la oi que dix-huit siècles de persécution leur faisaient si vivement désirer. Il fut le premier de ses co-religionnaires qui, usant des droits que leur conférait leur émancipation politique, proclamée par la législation nouvelle, se fit recevoir avocat. Ses nombreux ouvrages, composés fous dans un but utile, lui assurent une place honorable parmi les gens de lettres contemporains.
Sous l’Empire, Michel Berr avait rempli les fonctions de chef de division au ministère de l'intérieur en Westphalie.
BERRE, bourg de France, département des Bouches-
du-Rhône, sur l'étang de ce nom, avec 1,980 âmes, fait le commerce d'amandes, de figues et d'huiles fines. — L'éfang de Berre a 60 kilom. de circonférence; sa longueur est de 20 kilom., sa largeur de {2 environ; sa profondeur est considérable. Il est séparé de la Méditerranée par un bourrelet de 8 à 9 kilom. de large, et ne communique avec cette mer qu'indirectement, à travers les rues des Martigues et par l'étang de Caronte. Il serait facile de transformer cette lagune en un vaste arsenal maritime. En 1865 on a élargi, pour la rendre accessible aux bâtiments, le petit canal qui relie Bouc aux Martigues. On exploite sur ses bords des salines qui produisent par an 55,000 tonnes de sel.
BERRI. Voyez BERRY.
BERRUGUEËETE (ALoxso), l’un des sculpteurs, des architectes et des peintres les plus célèbres qu’ait produits l'Espagne, naquit en 1480, à Paredès de Nava, et mourut en 1561, à Alcala. II étudia de 1503 à 1520, d’abord à Rome, où il travailla beaucoup avec Michel-Ange, dont il s’assimila la manière; puis à Florence, où il se Jia intimement avec André del Sarte et avec Bandinelli. A son retour en Espagne, il séjourna d’abord pendant quelque temps à Saragosse, où il exécuta le superbe mausolée du vice-chancelier d'Aragon. Il passa ensuite en Castille, et fut distingué par Charles-Quint, qui lui confia différents travaux et l'employa même comme architecte pour le palais du Pardo et pour des répcrations à l’Alhambra. Ses principaux ouvrages de sculpture sont dans la cathédrale de Tolède, et ses toiles les plus remarquables à Valladolid , Tolède et Salamanque. Berruguete figure au premier rang des artistes espagnols qui, après s'être formé le goût en Italie, introduisirent la manière des grands maîtres en Espagne, en même temps que, comme architecte, il y transplantait un style d'architecture plus simple et moins surchargé d’ornements.
BERRUYER (Josern-Isaac), né à Rouen, le 7 novembre 1681, d’une famille honorable de cette ville, professa longtemps avec distinction les humanités chez les jésuites, et se retira dans la maison professe de Paris, où il mourut, le 18 février 1758, après avoir fait beaucoup de bruit dans le monde par son Histoire du Peuple de Dieu, histoire mêlée de traits singuliers et brillants, écrite avec une élégance abondante, que dépare quelquefois la prolixité, en un mot surchargée d’ornements qui ne sont pas toujours de bon goût. La seconde et la troisième partie de cet ouvrage furent condamnées par Benoît XIV et Clément XIII. La Sorbonne censura aussi les ouvrages du P. Berruyer. Les jésuites désavouèrent publiquement l’œuvre de leur confrère, et obtinrent de lui un acte de soumission, lu en Sorbonne en 1754. Malgré cette marque de déférence extérieure, Berruyer publia plusieurs brochures pour la justification de ses écrits. Ces apologies aussi bien que les livres qui en étaient l'objet furent condamnés par l’évêque de Soissons, Fits- James, Quoi qu'il en soit, les erreurs mêmes du P. Berruyer prouvent qu’il était né avec beaucoup d'esprit et d’imagination. CuaMPAGNAC.
BERRY ou BERRI, une des anciennes provinces de France ; elle répondait à la plus grande partie du pays des Biluriges Cubi, et avait pour limites, au nord l'Orléanais, au sud la Marche, à l’ouest la Touraine, à l’est le Nivernais. Divisée en haut et en bas Berry, Bourges était sa
capitale. Aujourd’hui cette province forme les départements de l’Indre et du Cher, et quelques fractions de ceux de Loir-et-Cher, de la Nièvre, de la Creuse et de l'Allier.
Les Bituriges tenaient le premier rang parmi les peuples de la Gaule celtique, et, s’il faut en croire plusieurs historiens, les sciences y étaient déjà fort avancées, même avant l'invasion de César. Celui-ci étant parvenu à les réduire, malgré l’énergique résistance de Vercingétorix, leur général en chef, le Berry demeura sous la domination romaine jusque: vers l’an 475, époque où cette province fut envahie par Euric, roi des Visigoths. En 507, après la bataille de Vouillé, Clovis s’en empara et la réunit à l’empire des Francs. Elle fut alors gouvernée par des chefs militaires , qui prirent le titre de comtes de Bourges, et qui, s'étant rendus indépendants, l’érigèrent, sous Charles le Chauve, en comté héréditaire. En 1094, l’un de ces comtes, Eudes Arpin ou Herpin, se disposant à partir pour la Terre Sainte, vendit à Philippe 1°’, roi de France, son comté de Berry pour 60,000 sous d’or, et prit la croix. Depuis ce moment, le Berry ne fut détaché de la couronne que pour servir d’apanage aux princes ou princesses du sang. Érigé en duché-pairie par le roi Jean le Bon (1360), à charge de réversion à la couronne en cas d'extinction d’héritiers mâles, il fut d’abord possédé par son troisième fils, Jean de France, et successivement ensuite par Jean, second fils de Charles VIT ; par Charles, frère puiné de Jean, et depuis Charles VII, roi de France; par Charles, frère de Louis XI; par Jeanne de France, qui épousa Louis d'Orléans, depuis Louis X{{; par Marguerite de Navarre, sœur de François 1°"; par Marguerite, duchesse de Savoie, sœur de Henri ET; par le duc d’Anjou, qui le réunit à la cuuronne après son avénement au trône, sous le nom de Henri III, en 1574; et enfin par la reine Louise, veuve de Henri EI, à qui Henri IV l’accorda en usufruit. Après la mort de cette princesse, le Berry fut définitivement uni à la couronne, et à partir de ce moment le titre de duc de Berry a été purement nominal ; le dernier prince qui l'a porté était fils de Charles X (voyez plus loin).
Le Berry n’a pas été épargné par les guerres politiques ou religieuses qui ont tour à tour désolé la France; si pendant les agitations de la révolution de 1789, il fut une des provinces qui se distinguèrent le plus par leur modération et l'absence de tout désordre, il n’en a malheureusement pas été de même à la suite des évènements de 1848.
Le territoire de ce pays se compose en général de bruyëres et de terrains sablonneux. La toison des bêtes à laine qu’on élève dans ses pâturages est recherchée à cause de sa finesse, Le sol renferme des mines de fer et de charbon de terre, 11 y a de nombreuses usines
BERRY (JEAN DE FRANCE, duc pe ), troisième fils de Jean le Bon, naquit à Vincennes, le 30 novembre 1340, et commença par porter le titre de comte de Poitou. Après la désastreuse bataille de Poitiers, à laquelle il assista, et qui amena la captivité de son père, il fut, en vertu du traité de Brétigny, envoyé comme otageen Angleterre. Édouard IF lui ayant, au bout de neuf ans, accordé un congé pour venir moyenner sa rançon en France, il y resta jusqu’à la reprise de la guerre, et, devenu commandant de l’armée française en Guyenne, il enleva au Prince Noir pusieurs villes importantes, À la mort de son frère Charles V, il fut nommé tuteur du roi mineur Charles VI, avec les dues d'Anjou et de Bourgogne. Plus tard, s'étant fait donner le gouvernement du Languedoc, il s’y fit exécrer par sa cupidité et ses exactions. Les plaintes allèrent si loin, que le roi, visitant cette provinee, chargea des prélats de faire une enquête ; et pour qu’on ne semblât point faire un procès au duc de Berry lui-même, ce fut son principal agent, Béthisac, qui fut mis en jugement et brûlé comme Aérétique.
Lors de la déplorable défaite d’Azincourt, le duc de Berry avait fait de vains efforts pour s'opposer à ce qu'on livrât ls.
ataille, 11 ne fut pas plus heureux pour faire accepter la aix que Sigismond proposait de négocier entre la France t l'Angleterre.
Il mourut à Paris le 15 juin 1416. Dans une maladie dont |avait été atteint cinq ans auparavant, il avait eu tellement eur dela mort qu'il avait fait implorer Dieu par des prières ubliques, et offert des dons aux églises. Il avait fait même ne remise de vingt mille écus sur les derniers impôts; ais comme il n'en resta pas moins maudit et abhorré par e peuple, il eut son hôtel de Nesle démoli, et son château e Bicètre brûlé, pendant qu’il était malade,
BERRY (Cnances, duc vs), troisième fils de Louis, dauhin de France, et de Marie-Christine de Bavière, petit-fils e Louis XIV, naquit le 31 août 1686. Prince d’un caracère faible, il n'a joué aucun rôle politique: il serait à peine nnu s’il n’avait été l'époux de cette duchesse de Berry, lle du duc d'Orléans , que la dissolution de ses mœurs a endue si fameuse (voyez l'article suivant). Il l'avait épousée n 1710. Il mourut à Marly, le 4 mai 1714, à l’âge de vingthuit ans, d’une mort prématurée el que l’on ne crut pas naturelle. ,
BERRY (Mane-Louise-ÉcisaBern D'ORLÉANS, duchesse pe ), fille et maîtresse du régent Philippe d'Orléans, mée en 1695, morte à la Muette, à vingt-quatre ans, le 20 juillet 1719. Plutarque, dans la Vie de Marc-Antoine, nous parle de la vie inimitable que l’ambitieuse et lascive Cléopâtre faisait mener à ce triumvir, qui préféra les caresses d’une reine à l’empire du monde, Il faudrait son pinceau naïf pour nous Imontrer la vie inimitable aussi que la duchesse de Berry, avec son orgueil de princesse et sa beauté de courtisane, avec ses formes gâtées par l’embonpoint, et cependant encore belles, avec ses yeux allumés de luxure et de champagne, avec ses délirantes colères, avec son inexprimable abandon de maintien, de regards, de paroles, faisait mener an | bon régent son père, Eh ! combien elle alla grand train, la vie de cette mademoiselle d'Orléans! Jetée dans la tombe à vingt-quatre ans, elle avaït paru capable de tous les crimes, elle avait épuisé toutes les maladies qu’enfantent l’intempérance et la lubricité, rêvé toutes les ambitions, poussé à bout tous les vices, tari la coupe de toutes les voluptés, depuis
a grossière et bruyante erapule du soldat aux gardes, qui
s'enivre de vin et de tabac, jusqu'aux recherches raffinées
de la courtisane habile à raviver les sens usés, ennuyés, bla- sés des princes. Quel biographe aurait la plume assez peu | chaste pour nous faire voir la duchesse de Berry-Orléans montrant le premier jour au lit conjugal un aplomb capable d’étonner tout le monde, excepté son jeune et débonnaire époux, qui, sous l’empire de l’amour et de l’iflusion, ne vit en cela qu’un charme de plus? Dès les premières semaines du mariage, le duc de Berry ne suffit plus seul à l’exigence des sens effrontés de la duchesse, et sa couche ducale devint un théâtre où l’acteur principal change souvent, si l'héroïne reste toujours la même. Alors éclatent les imdévences en public, ajors commencent les courses avec les jeunes gens.
Devenue folle d’un écuyer de son époux, nommé Delahaye, champion au teint rosé, au cœur sensible, ardent, délicat , ne veut-elle pas, dans une visée d’héroïne de roman, se faire enlever par lui? Elle prétend qu’il l’emmène en Hollande; et l'amant trop favorisé n'échappe à cette périlleuse nécessité qu’en révélant au régent la nouvelle folie de sa fille. Au reste, Delahaye n’est pas le seul : elle admet dans sa maison, tenue avec le luxe d’une reine, maints braves aux belles moustaches, soit afin de remplir les entr’actes de sa passion en titre, soit « pour se faire compter, dit Saint-Simon, entre l’Espagne et son père, et se tourner du côté le plus avantageux ; » car jamais elle ne cessa d’allier aux goûts d’une Messaline les soins ambitieux d’une femme qui se sent appelée à gouverner les hommes, sans doute parce qu’elle les méprisait autant qu’elle en était méprisée.
Le règne de Delahaye ne fut pas long. Ce Lauzun, qui avait épousé, tourmenté, vilipendé la grande Mademoiselle d'Orléans-Montpensier, ce Lauzun, dont l’insurmontable impudence avait imposé à l’orgueil, jusque alors invaincu, de Louis XIV; ce Lauzun, qui tenait pour maxime, comme dit Saint-Simon « que les Bourbons veulent être rudoyés et menés le bâton haut, sans quoi on ne pourrait conserver sur eux aucun empire ; » ce Lauzun avait un neveu, comme lui cadet de Gascogne : c'était Rion, au teint bilieux et verdâtre, mais aux puissantes épaules. Un tel homme, formé à pareike école, était bien digne de conquérir toutes les affections de la fille du régent. Avec cette duchesse de Berry, qui faisait trembler son père, qui tenait à distance respectueuse sa mère, qui avait bravé les mécontentements et la sévérité bigote du vieux sultan de Versailles, Rion prend le ton de maître ; il la traite en esclave, la contrarie sur ses dépenses, sur sa toilette, sur tout ; il la mène bride haute, il va jusqu’à ne pas lui dissimuler la préférence et les caresses qu’il accorde à M"° de Mouchy, l'une des femmes de la princesse; enfin, à la mort du duc de Berry, il se fait épouser par la noble veuve, et, comme on le conçoit sans peine, le mari se montre encore bien moins traitable que l’amant. Trop heureux le régent, que la mort prématurée de sa fille l’ait débarrassé de la nécessité de reconnaître hautement ce mariage, car c'était chaque jour nouvelles scènes. de la part de la duchesse pour qu’il le fit déclarer.
Afin de compléter ce tableau du vice puni par lui-même (car sans cela trop heureux seraient les gens de race royale), suivrai-je la duchesse de Berry dans ses amours incestueux avec son père? Digne et raonsirueux couple! un père que la postérité, d'accord avec Louis XIV, a qualifié de fanfaron de crimes, une fille si merveilleusement. chassant de race qu’elle semblait moins affectionner de honteux tête-à-tête que de publiques orgies! On peut, dans les Mémoires de Saint-Simon, l'ami du régent, l'époux de la dame d'honneur de la duchesse, lire la description d’un gala dans lequel le père et la fille se donnèrent en spectacle: de la manière la plus extraordinaire : « Madame la duchesse de Berry, dit-il, et M. le duc d’Orléans s’y enivrèrent au point que tous ceux qui étaient là ne surent que devenir. L'effet du vin par haut et par bas fut tel qu’on en fut en peine, et ne la désenivra pas, tellement qu’il fallut la ramener en cet état à Versailles. » La duchesse de Berry et son père furent les inventeurs du bal de l'Opéra, non pas avec ses folies ridiculement innocentes, mais avec les mystères raffinés de la prostitution en petites loges : c’est là que cette princesse, si fière du sang royal qui coulait dans ses veines, trouvait qu’au paradis tous les mortels sont égaux, et s’abandonnaït avec une joie frénétique aux caresses de maint séduisant roturier. Tous les mémoires contemporains affirment qu’incestueuse par ambition autant que par lubricité, cette princesse s’offrit à son père : elle espérait le gouverner; et si elle ne put tout à fait y réussir, le régent étant peu accessible de ce côté, du moins elle acquit sur lui beaucoup plus d'influence qu'aucune autre maîtresse. Sur la fin, le régent, soit prudence, soit lassitude de libertin changeant , parvint à se soustraire presque entièrement au joug, et ce furent les efforts qu’elle fit pour le captiver de nouveau qui causèrent la mort de la duchesse.
Du vivant du duc de Berry, la cour retentit plus d’une fois des contestations qui éclatèrent entre le mari jaloux et le beau-père. Le duc de Berry, peu de temps après une scène des plus vives à ce sujet, fut frappé de la courte maladie qui l’enleva à la fleur de l’âge ; et le public douta peu que le poison, administré par la femme, ne fût venu à propos calmer la fureur du mari. R'en n’est moins prouvé qne cet empoisonnement ; mais ce ne fut pas le seul crime dece genre dont on ait accusé la duchesse de Berry. La mort du duc de Bourgogneet celle de sa vertueuse épouse lui furent attribuées : cela n’a pas été prouvé davantage ; mais.
toutes ces accusations ont eu la vraisemblance que leur donnaït le caractère connu de la duchesse de Berry , tandis que l'histoire, pour laver le régent de tout soupçon de ce genre, n’a eu besoin que de jeter un coup d'œil impartial sur la bonté facile de son âme, à la fois si humaine et si corrompue.
La soif de dominer régnait aussi bien dans le cœur de la duchesse que la soif des plaisirs. Elle voulait primer à tout prix : elle avait tous les vices de l'ambition, et l'ingratitude au premier degré. Elle devait tout à la duchesse et au duc de Bourgogne, qui avaient amené son union avec le duc de Berry, malgré les répugnances de Louis XIV et du grand dauphin, répugnances fondées sur la connaissance de ses vices et de ses travers. À peine mariée, elle ne dissimula pas sa haïne contre sa bienfaitrice et contre tous ceux qui avaient eu part à ce résultat; dans son immense vanité, elle ne craignait pas de déclarer qu’avoir contribué à son élévation c'était avoir encouru son inimitié.
Orgueilleuse jusqu’à l’extravagance, elle parut un soir au spectacle sous un dais, en présence de son père et de sa mère, et il fallut que les murmures du public châtiassent cette insolence. Sur une estrade également elle voulut recevoir l'ambassadeur de Venise. Le diplomate se retira confondu. « Cette folie d’une jeune personne occupa toute l’Europe, dit Lacretelle; les ambassadeurs protestèrent , et il fallut que le régent promit que pareille scène ne se renouvellerait plus. » La duchesse d'Orléans était, comme on sait, une fille légitimée de Louis XIV et de madame de Montespan : croirait-on que pour ce motif elle fut consfamment l’objet des insultes de sa fille, la duchesse de Berry? Que de scènes scandaieuses au milieu desquelles le régent, mari infidèle, père incestueux, fut obligé de s’interposer entre son épouse délaissée et sa fille favorite! Celle-ci voulut ur jour chasser un huissier dont le seul crime était d’avoir chez elle ouvert les deux battants à la duchesse d'Orléans, honneur qui ne s’accordait pas, à la vérité, aux filles du roi légilimées, mais que cet officier avait cru devoir à la mère dela duchesse venant faire visite à sa fille. La duchesse d’Orléans avait en sa possession des pendants d'oreilles en diamants que convoitait la duchesse de Berry. La veille d’un grand bal donné à la cour, elle avait essayé vainement de les obtenir de sa mère. Piquée de ce refus, elle menaça son père de rompre avec lui si elle n’avait par son moyen les diamants de sa mère. Le duc d'Orléans va docilement les den.ander à sa femme, sous prétexte de les mettre en gage pour acquitter une dette, Madame d'Orléans livre son écrin, et le lendemain la duchesse de Berry, triomphante, se montre au bal avec les pendants d’oreilles. Le scandale était au comble; les cris et les pleurs de la duchesse d'Orléans y ajoutèrent encore, en ne laissant aucun doule sur les Se es accusations auxquelles étaient en butte le père et a fille.
La mort de la duchesse de Berry fut digne de sa vie. Elle voulait les derniers sacrements, car chez elle la peur du diable, dit Saint-Simon , s’alliait à l'amour de tous les vices. Le curé Languet, approuvé par le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, refusait de faire son office, si la princesse ne commençait par chasser de sa maison Rion, son amant, et la dame de Mouchy, maîtresse avouée du dernier. Dominée jusqu’à la fin par ces deux intrigants , la duchesse ne voulait rien moins que faire jeter le curé par la fenêtre. Elle accoucha, et parut sauvée; elle alla même jusqu’à se persuader que l’on avait pu cacher sa grossesse et sa délivrance. Après quelques jours de convalescence, voulant reconquérir son ancien ascendant sur son père, qui semblait s'éloigner d'elle, elle lui offrit une fête noctrne dans les jardins de Meudon, Le régent vint. Dans cette orgie, sur laquelle planait la mort, elle s’exposa d'autant plus imprudemment au froid qwelle prétendait toujours donner le change au public sur son accouchement. Cette nuit fut la dernière de ces fêtes : atteinte à la fois d’un
frisson glacial et d’une fièvre brûlante , il fallut l'emporter dans son lit : elle ne se releva plus. Cette fois les sacrements“ ne lui furent pas refusés : elle les reçut avec appareil, portes ouvertes, fit à l’assistance un beau discours, puis, restée seule avec ses intimes , leur demanda, comme l’empereur Auguste à ses amis, si elle n’avait pas bien joué son rôle, Un ou deux jours après, nouvelle peur du diable, nouveaux sacrements, mais reçus du moins cette fois avec décence. Elle morte, le régent fut seul à la regretter; mais il. ne voulut point qu’elle eût d’oraison funèbre : cependant Massillon, qui avait sacré le cardinal Dubois, était là avec son habile et onctueuse phraséologie. Cette pudeur de lapart du régent fut un trait d'esprit. Charles Do Rozor. BERRY (CnaARLEs-FERDINAND, due DE), second fils du comte d’Artoïs (1'oyez Cnanes X) et de Marie-Thérèse de Savoie, naquit à Versailles, le 24 janvier 1778, fut élevé avec le duc d’Angouléme, son frère aîné, par le duc de Sérent , et de bonne heure fit preuve d’un caractère heureux , d’une grande présence d’esprit, et de l’art, si difficile, de tenir à chacun le langage qui convient à sa position, En 1789, il suivit son père dans l’émigration, et servit avec lui à l’armée de Condé jusqu’en 1798. Plus tard, il accompagna le chef de sa maïson en Russie; puis en 1801 il viné s'établir en Angleterre, vivant alternativement à Londres et à Édimbourg. Il y épousa même une jeune Anglaise de famille plébéienne ; deux filles sont issues de ce mariage, que la politique de Louis XVIIL lui fit ensuite annuler, comme ayant été contracté sans son consentement : l’une a depuis épousé le marquis de Charette, et l’autre le prince de Faucigny. Lorsque nos désastres de 1813 et de 1814 eurent rouvert les portes de la France à la famille de Bourbon, le duc de Berry, qui était allé s'établir à Jersey, comme dans un poste d'observation , débarqua le 13 avril à Cherbourg, d’où il se dirigea sur Bayeux , Caen, Rouen, etc., gagnant partout sur son passage, disent les relations de l’époque, par l’affabilité de son langage , les populations et les gardes nationales à la cause royale , et triomphant des préjugés des soldats euxmêmes par ses manières franches, brusques et toutes militaires. Accueilli, raconte-t-on , dans une revue par des cris de Vive l’empereur ! il ne put contenir la fougue de son caractère , et s’écria avec humeur : « Et qu’avait-il donc de si merveilleux, cet homme? — J1 nous conduisait à la victoire, répondit un grenadier. — Avec des gens tels que vous, cela n’était pas difficile, » repartit le prince. Une autre fois , il dit à un vieux général : « Nous commençons à peine à nous connaître; mais quand nous aurons fait ensemble quelques campagnes, nous nous connaitrons mieux | » On remplirait un volume des mots heureux qu’on prèta alors à chacun des membres de la famille royale. Le duc d'Angoulême lui-même eut les siens, et ils n’étaient pas des moins bons ; ce dont on ne devra pas s’étonner quand on saura que c'était le feu comte Beugnot, de spirituelle mémoire, qui en avait l’entreprise et la fourniture. Quoi qu’il en soit de la vérité dé ces anecdotes, peut-être apocryphes , le duc de Berry, arrivé le 21 avril à Paris, fut nommé, le 15 maï suivant, colonel général des dragons, et reçut un apanage de 1,500,000 francs. Au mois d’août il alla parcourir les départements du Nord et inspecter les places fortes de la Lorraine, de la Franche-Comté et de PAlsace. Lorsqu'en mars 1815 Bonaparte débarqua au golfe Jouan, Louis XVIII conia au duc de Berry le commandement supérieur de toutes les troupes réunies autour de Paris ainsi que de la garnison de la capitale; mais le merveilleux succès de l’entreprise de Napoléon, qu’avaient si admirablement favorisée les fautes sans nombre commises par la Restauration, força le due ainsi que le reste de sa famille à quitter Paris dans la nuit du 19 au 20 mars, et il suivit Louis XVIII, avec une pertie de la maison militaire de ce prince, à Gand et à Alost, où il resta jusqu'au désastre de Waterloo. Le 8 juillet il fit sa rentrée à Paris , à la suite
du roi, son oncle, et fut nommé, au mois d'août 1815, président du collége électoral du département du Nord, Mais le duc ne tarda pas alors à s'éloigner des coteries politiques dans lesquelles on prétendait à toute force lui faire jouer un rôle.
= Marié, le 17 juin 1816, à Caroline-Ferdinande-Louise, petite-fille du vieux roi de Naples (voyez l'article suivant), le duc de Berry semblait ne plus vouloir vivre que de la vie de famille; il encourageait les arts, protégeait noblement les lettres, et montrait à l'égard des hommes qui s'étaient compromis avec sa famille pendant la révolution une tolérance qui n’en contrastait que plus vivement avec les idées réactionnaires dont la petite cour de son père était le foyer. Une princesse était déjà née, le 21 septeinbre 1819, de son mariage avec la princesse des Deux-Siciles, lorsqu'il fut assassiné, le 13 février 1820, au moment où il reconduisait la duchesse à sa voiture, au sortir de l'Opéra. Le meurtrier, arrêté à quelques pas de là, était un ouvrier sellier, employé dans les écuries du roi depuis trois mois, et qui, sous l'Empire, avait servi dans le train. Ce fanatique avait conçu, à ce qu'il paraît, dès 1816 le projet d'assassiner le duc de Berry, comme étant le seul des membres de la famille de Bourbon qui semblât destiné à la perpétuer. Au moment où le prince, après avoir aidé sa femme à monter en voiture, se retournait pour rentrer au théâtre, l'assassin, nommé Louvel, le saisit par le bras et Ini plongea dans le côté droit un poignard à deux tranchants, long de huit centimètres. « Je suis assassiné! » s’ecria au même instant le malheureux duc de Berry; et il tomba dans les bras d’un aide de camp accouru à son secours. Transporté aussitôt dans un salon dépendant des bureaux deladministration du théâtre, l’agonie du prince dura encore sept heures. Il avait tout de suite perdu connaissance. Cependant il revint à lui vers deux heures du matin, et même reconnut tous ceux qui l’entouraient. C’étaient sa femme, son frère, son père, le duc de Bourbon, le duc et la duchesse d'Orléans, le maréchal Oudinot, le duc de Richelieu, etc. Le duc de Berry leur adressa la parole malgré les horribles douleurs qu'il ressentait, et leur annonça qu'il senfait que sa fin approchaït. Il demanda à voir sa fille une dernière fois ; on la lui apporta; il l’embrassa tendrement en Jui disant : « Chère enfant ! puisses-tu être plus heureuse que fon père! > Après s'être entretenu quelque temps à voix | basse avec son frère, M. le duc d'Angoulême, il demanda à recevoir les secours de la religion. M. de Latil, aumônier de Monsieur, s’étant alors approché, le duc se confessa à lui à haute voix en présence de tous ceux qui se trouvaient là, demanda à Dieu le pardon de ses fautes, et aux hommes celui des offenses qu'il pouvait leur avoir faites, reçut le saint viatique, et interrompit les prières des assistants pour réclamer la grâce de son meurtrier.
Vers cinq heures du matin, arriva enfin Louis XVIII, qu'on ne s'était décidé à prévenir du nouveau malheur qui frappait sa race qu'à la dernière extrémité et lorsqu'il ne restait plus d'espoir. En le voyant entrer, le duc de Berry lui dit d’une voix affaiblie : « Sire, la dernière grâce que je Yous demande, c’est la vie de celui qui m’a blessé! Grâce pour l’homme! (il ne désigna jamais autrement l'assassin). Ce sera sans doute quelqu'un que j'aurai offensé sans le vouloir ! » Le vieux roi se prit à pleurer. « Ce n’est pas le moment de parler de cela! répondit-il à son neveu ; occupons-nous d’abord de votre guérison! — Oh! repartit le prince, je ne me fais pas illusion sur mon état! » En effet, tous les moyens employés par les gens de l’art furent inutiles ; le sang s’agglomérait toujours davantage dans la poitrine, et le moment fatal approchait. Sous prétexte de laisser son époux prendre un peu de repos, on arracha la malheureuse duchesse de Berry à cette scène terrible, et on obtint de. la duchesse d'Angoulême, de Monsieur et de son fils, le duc d'Angoulême, qu’ils passassent dans une
pièce voisine. Le vieux roi seul refusa de s'éloigner : « Je n'ai pas peur de la mort, répondit-il aux instances de ceux qui lentouraient, et il me reste un devoir à rendre à mon malheureux neveu. » La victime allait rendre le dernier soupir, elle eut encore la force de prononcer ces dernières et solennelles paroles : « Que ne suis-je mort dans une bataille! Qu'il est dur pour moi de périr de la main d’un Français! O ma patrie! Malheureuse France! » Il pressa encore une fois la main de son oncle, et rendit l'âme. 11 était six heures du matin : on était au mardi 14 février! Louis XVIII s’approcha alors du cadavre de son neveu et abaissa les paupières sur les yeux restés fixes; c’était là le dernier et suprême service qu’il avait annoncé vouloir rendre encore à son fils adoptif.
Sept mois environ aprés la mort de son mari, la duchesse de Berry accoucha du duc de Bordeaux, dont La naissance combla de Joie tous les amis de la légitimité, et qui semblait alors destiné à gouverner un jour notre pays. La douleur de toute cette royale famille fut digne ; mais les passions mauvaises des courtisans s’empressèrent de l'exploiter. On voulut À toute force rendre la France responsable d’un crime qui était celui d’un fanatique isolé, nous aimons du moins encore à le penser, malgré la présence d'indices plus où moins accusateurs, de présomptions plus ou moins graves, qui donnèrent tout aussitôt lieu à quelques-uns de soupçonner l'existence d’une de ces machiavéliques combinaisons dont on ne retrouverait le fil qu’en remontant bien avant dans le siècle dernier, Quoi qu’il en ait été, on punit la France du crime de Louvel en y trouvant un prétexte pour lui ravir une à une ses libertés. On sait où cela a conduit la branche aînée des Bourbons,
BERRY (CarouNEe-FERDINANDE-LouISE, duchesse DE), princesse des Deux-Siciies, plus tard comte:se de Lucchesi-Palli, mère du duc de Bordeaux, est née à Palerme, le 5 novembre 1798, de François 1°", roi de Naples, et de Marie-Clémentine, archiduchesse d'Autriche. Le 16 avril 1816 elle fut mariée par procuration au duc de Berry (voyez l’article précédent), neveu de Louis XVIII, et second fils de Charles X, alors comte d’Artois.
Comme presque toutes les jeunes filles de Maples, la princesse Caroline n’avait reçu qu’une éducation très-insuffisante; mais, douée d’une âme chaleureuse et confiante, d’un esprit vifet d’une intelligence facile, passionnée pourles arts et pour tous les plaisirs qui peuvent embellir la vie d’une femme aimable, elle devait exercer autour d’elle une grande séduction. Sans être belle, elle a de la grâce; sa physionomie porte une certaine expression de douceur et de mélancolie qui inspire à la fois le respect et la confiance. A son arrivée en France, où elle fit son entrée à Marseille le 30 mai 1816, elle se recommanda par la franchise et la simplicité de ses manières. Le duc de Lévis, que Louis XVIII lui avait donné pour chevalier d'honneur, voulut la complimenter en italien : « En français, dit-elle, en français ; je ne connais pas d’autre langue. » A Fontainebleau, elle eut le 7 juin sa première entrevue avec la famille royale; entrée solennellement le 17 à Paris, elle reçut le lendemain la bénédiction nuptiale à Notre-Dame, Les deux conjoints étaient cousins, et descendaient de Louis XIV au sixième degré. On remarqua dans le temps que l’autel était tendu aux trois couleurs. La France avait alors, dans le corps législatif, deux majorités, qui faisaient au profit du pouvoir de l'enthousiasme et de la générosité aux dépens du pays. Le duc de Richelieu, président du conseil, en annonçant ce mariage à la Chambre des Députés, avait demandé un million pour augmenter l'apanage du duc de Berry, et cette assemblée vota 1,500,000 francs.
Tous les mémoires du temps s’acccrdent à dire que les nouveaux époux firent bon ménage, bien que la duchesse ne pût ignorer l’union, trop publique, de son mari avec Virginie Letellier, danseuse de l'Opéra. Le prince était plein
d’égards pour sa femme, ct vivait avec elle bourgeoisement. 11 était comme elle amateur éclairé en peinture, et tous deux se faisaient un plaisir d'encourager les artistes, dont ils achetaient les tableaux avec une sorte d’émulation. Après deux fausses couches, la duchesse mit au monde, le 21 septembre 1819, une fille, qui fut nommée Louise-Marie-Thérèse, Mademoiselle. Six mois après (13 février 1820), le poi- -gnard de Louvel rendit veuve la duchesse de Berry. Elle recueillit les derniers soupirs de son époux, et montra tout le respect qu’elle avait pour sa mémoire en assurant le sort des filles qu'il avait eues d’un premier mariage contracté à Londres. Le prince défunt avait laissé sa royale veuve en- .ceinte. Au mois de maï 1820, deux individus obscurs, Gravier et Bouton, en déposant un pétard auprès du pavillon Marsan, où logeait la princesse, tentèrent de détruire par un accouchement anticipé les espérances que les royalistes fondaient sur sa fécondité. Tous deux , sur la déclaration d'un jury, furent condamnés à mort. La duchesse de Berry s’honora en demandant leur grâce, et Louis XVIII commua la sentence.
Dans la nuit du 28 au 29 septembre, elle accoucha d’un fils, qui fut nommé Charles-Ferdinand-Marie - Dieudonné d'Artois, duc de Bordeaux. Personne ne se réjouit plus de cet événement que Louis XVIII, qui, dit-on, obsédé par les intrigues de son frère, s’écria : « Maintenant on ne nous fera pas l’affront de nous contraindre à désigner notre héritier de notre vivant. » Les royalistes appelèrent le duc de ‘Bordeaux l’enfant du mirccle. Leurs adorations autour d’un berceau furent tournées en ridicule par les libéraux, et même par les bonapartistes, qui oubliaient qu’ils en avaient fait autant pour le roi de Rome. Les emnemis de Napoléon avaient nié dans le temps l’identité de son fils; les ennemis des Bourbons prétendirent de même que le duc de Bordeaux était un enfant supposé; et, comme dans toutes les intrigues de ce genre contre la branche aînée, le nom d'Orléans fut toujours mis en avant ; il parut dans les journaux anglais une protestation attribuée au chef de la branche cadette. Des écrivains zélés pour la royauté du 7 août 1830 n’ont pas manqué de reproduire cette pièce. C’est ainsi qu’à la naissance du dauphin, fils de Louis XVI, le père de Louis-Philippe avait protesté, dit-on, contre la légitimité du fils de Marie- Antoinette. Sans nous arrêter à toutes ces iniquités, sans examiner s’il n’est point des cas où l’on se rend complice de certaines assertions en s’abstenant de protester contre elles, sous prétexte qu’on les méprise, nous dirons qu’il suffit d’avoir vu le duc de Bordeaux auprès de sa mère pour être frappé de sa ressemblance avec elle. Quoiqu'il n’ait presque rien de Bourbon dans la physionomie, cette particularité ne prouve rien contre sa légitimité. Le sang de la maison d’Autriche , le {ype autrichien, pour me servir de l'expression consacrée, domine chez le jeune prince aussi bien qu’il dominait dans le fils de Napoléon, et qu’il se montre encore aujourd’hui dans les fils de Louis-Philippe et de Marie-Amélie de Naples, tante de la duchesse de Berry.
La naissance du duc de Bordeaux commença à donner à sa mère quelque importance politique; et lorsque, après ses relevailles, elle reçut le corps diplomatique, elle eut à le remercier d’avoir donné à son fils le nom d'enfant de l'Europe. Le baptème, qui se fit le 1° maï 1821, fut, dit-on, conféré avec de l’eau du Jourdain conservée depuis plus de quinze ans par M. de Chateaubriand. Une souscription royaliste s’ouvrit pour faire don au jeune prince du château de Chambord. Alors que toutes les ambitions se pressaient autour de son fils, la duchesse de Berry demeura étrangère aux affaires. Après avoir consacré à la retraite le temps de son deuil, elle recommenca à chercher les amusements de son âge. Elle suivait les spectacles avec assiduité ; elle devint la protectrice du Gymnase dramatique, dont les acteurs l’avaient suivie dans un voyage qu’elle fit à Dieppe. Ce théâtre naissant répondait, par le genre neuf et piquant de ses
piéces , à un des besoins littéraires de notre époque. 11 fut,“ en 1823, menacé par cet esprit de vandalisme qui présidait à l’administration surnommée déplorable. La protection Ge la duchesse de Berry sauva le Gymnase, qui fut appelé Théâtre de Madame.
Ses fréquents voyages à Dieppe , où elle fonda et protégea
plusieurs établissements, ses visites aux eaux du Mont- Dore, son excursion en Béarn, contribuèrent à la rendre populaire; car partout elle se montrait aimable et bienfaisante. Les marchands de la capitale la regardaient comme la patronne de leurs boutiques : elle achctait beaucoup, et payait exactement. Des hommes de lettres et des artistes lui durent des encouragersents. Cependant son revenu était modique en comparaison des sommes immenses dont la liste civile pouvait disposer. Rien n’était mieux entendu que les fêtes données par la duchesse de Berry au pavillon Marsan ou à son château de Rosny. On peut se rappeler son fameux bal historique du carnaval de 1830. Elle y parut en Marie Stuart, et le duc de Chartres en François II. On ne fit pas alors attention que le choix de ces deux infortunées personnes royales était assez malheureux. Les témoins de cette fête brillante ne peuvent avoir oublié combien le jeune prince, à peine échappé du collége, était heureux et fier d’être le chevalier de la reine de la fête. Pour la nouvelle Marie Stuart, aux yeux des personnes qui croient aux présages, le sinistre augure est suffisamment accompli. Le public savait presque gré à la duchesse de Berry de ses plaisirs, par cela seul qu’ils contrastaient avec la bigoterie du reste de la cour. Seulement elle eut à se reprocher d’avoir donné un bal le jour de l'exécution des quatre sergents de La Rochelle, De telles maladresses sont si faciles à éviter qu'on ne conçoit pas qu’elles se répètent si souvent chez le peuple le plus porté à les blâmer impitoyablement.
Cependant le duc de Bordeaux prenait des années. Des mains de madame la duchesse de Gontaut , gouvernante des enfants de France, il avait passé dans celles des hommes En moins de trois années, il eut trois gouverneurs : MM. Matthieu de Montmorency, de Rivière et de Damas, On savait dans le public que la duchesse de Berry n’approuvait pas la direction monacale que le vieux roi voulait qu’on donnât. à l'éducation de son fils. Ce fut malgré elle que l'abbé Tharin, évêque de Strasbourg, fut nommé précepteur. Elle avait obtenu, au commencement de l’année 1830, l’éloignement de cet instituteur. On parlait même d'améliorations introduites par l'influence d’un habile sous-précepteur (M. de Barande) dans l’éducation de cet héritier d’une couronne constitutionneile. La duchesse de Berry venait d’avoir la satisfaction de faire les honneurs de Paris à son père, le roi de Naples, qui était venü rendre visite à Charles X, lorsque les folles combinaisons de M. de Polignac amenérent une troisième fois la chute de la branche aînée. Durant les journées de juillet, la duchesse de Berry était à Saint-Cloud. On prétend qu’elle crut devoir faire à Charles X des repré- | sentations qui ne furent point écoutées, Quand le moment fut venu pour le vieux roi de quitter la France, la duchesse de Berry le suivit à Cherbourg, puis à Holy-Rood. Dans ce sombre palais, fémoin de tant de sinistres catastrophes, elle put se rappeler cette Marie Stuart dont, huit mois auparavant, elle avait joué le rôle sous un costume qui lui allait fort bien.
Malgré son abdication, Charles X n’avait pas voulu consentir à accorder à la duchesse de Berry le titre de régente, de peur de perdre la direction de l'éducation du duc de Bordeaux. Cependant cette princesse avait pris la résolution personnelle de rentrer en France. Elle quitta l'Angleterre le 17 juin 1831, traversa la Hollande, l'Allemagne, la Suisse et la Lombardie jusqu’à Gênes, puis alla se fixer à Sestri, sous le nom de la comtesse de Sagana, mais sans prendre aucune précaution pour dissimuler sa présence et ses projets. Le gouvernement français réclama, et le roi de Sardaigne,
Charles-Albert, par une lettre diplomatique, la fit inviter poliment à quitier ses États. La duchesse de Berry, qui se rappelait l'accueil distingué que Charles-Albert avait reçu huit ans auparavant à la cour de Charles X , fut exaspérée de cette invitation. « La royauté s’en va, dit-elle : c’est comme l'architecture; mon aïeul a fait bâtir des palais, mon grand-père des maisons, mon père des bicoques, et mon frère des nids à rats; Dieu aidant, il faudra cependant bien que mon fils rebâtisse des palais à son tour. » Du Piémont, la princesse se rendit à Modène, où elle fut reçue avec le plus vif empres$ement. A Rome, où elle se rendit ensuite, la duchesse se vit obsédée par des personnes qui, dans l'espoir de remplir des fonctions éminentes auprès de la régente , la pressaient de faire une descente en France, où, à les entendre, l’ouest et le midi n’attendaient que sa présence pour se soulever. Cependant les hommes sages du parti lui écrivaient de la manière la plus positive pour la dissuader d’une telle entreprise. On a publié dans le temps la lettre dans laquelle Chateaubriand disait que « ce qui pourrait arriver de plus funeste à la petite-fille d'Henri IV serait d’être prise, jugée, condamnée et graciée ».
Placée ainsi entre les conseils de la prudence et ceux de la flatterie intéressée, la duchesse de Berry suivit l’impulsion de son naturel aventureux. Partie le 21 avril 1832, sur le bateau à vapeur le Carlo-Alberto, elle débarqua furtivement, en dépit d’une grosse tourmente, dans la soirée du 29, sur une des côtes de la rade de Marseille, et passa la nuit à l'abri d’un rocher, enveloppée dans un manteau, sous la garde de MM. de Ménars et de Bourmont. Elle avait compté sur un mouvement royaliste à Marseille ; mais tout se borna à une émeute promptement réprimée par la force armée. La retraite aurait été possible que la princesse n’y eût point songé; elle se décida à traverser la France dans toute sa largeur, pour gagner les provinces de l’ouest. Avec la rapidité qui préside à toutes ses résolutions, elle ordonne à ses deux compagnons de se séparer d’elle pour éviter d’être reconnus, et, sous la conduite d’un guide campagnard que le hasard lui offre, elle se dirige vers Montpellier par des chemins de traverse. Une maison de belle appareace frappe ses regards : le guide lui apprend que le propriétaire est un maire républicain ; sans hésiter, elle se présente à ce fonctionnaire, lui déclare qui elle est, se confie à son honneur, et celui-ci la conduit dans son char-à-bancs à la ville voisine.
De Montpellier, où M. de Ménars était arrivé sans encombre, elle se rend à Toulouse, où elle passe un jour; et de trois heures à huit heures du soir, elle reçoit les personnes dévouées à sa cause avec autant de tranquillité que si elle eût été aux Tuileries. Arrivée en calèche découverte à Bordeaux, où elle donne audience avec la même publicité, la princesse s’achemine vers cette forteresse de Blaye, qu’elle doit trop tôt revoir, puis se remet gaiement en route. D’un château voisin de Saint-Jean-d’Angely, où elle réside quelques jours, elle écrit aux légitimistes de Paris, et lance dans la Vendée une proclamation, datée du 15 mai, qui se termine ainsi : « Ouvrez à la fortune de la France; je me place à votre tête, sûre de vaincre avec de pareils hommes. Henri V vous appelle; sa mère, régente de France, se voue à votre bonheur : un jour, Henri V sera notre frère d'armes si l'ennemi menaçait nos fidèles pays. Répétons notre ancien et notre nouveau cri : Vive le roi! vive Henri VI! » Ces phrases , du genre de celles qu’on avait prodiguées à certains Jours de danger sous la Restauration, ne produisirent aucun effet : la Vendée était peu disposée à ce que les chefs légitimistes les plus dévoués appelèrent d'avance une sanglante échauffourée. D'ailleurs, tout matériel manquait, et l’Angleterre ne se crut pas intéressée à alimenter une nouvelle guerre civile. Depuis le 15 la duchesse était entrée dans la Vendée, déguisée en paysanne; elle avait fait le sacrifice de sa longue chevelure. Au mémoire dans lequel les chefs de la Vendée déduisaient tous les motifs de ne pas prendre les
DICT. DE LA CONVERS., — T JII
armes , elle répondit par un ordre absolu de les prendre le 24. Les légitimistes de Paris voyaient la chose du même œil que les Vendéens.
Ici se placent le voyage de M. Berryer dans l'ouest et son entrevue avec la duchesse pour la détourner de son fatal projet. M. de Bourmont était tellement contraire à l’insurrection qu'il prit sur lui d'envoyer un contre-ordre pour retarder la prise d'armes. Malgré tant d’avis, dont l’unanimité aurait au moins dû l'arrêter, la duchesse persista, et ce fut dans la nuit du 3 au 4 juin que commença l’insurrection. Par une coïncidence assurément bien fortuite ( car qui pouvait de la Vendée prévoir que le général Lamarque mourrait à Paris ce jour-là même?), les funérailles de ce député donnèrent lieu au soulèvement républicain, qui amena au 6 juin la canonnade et la sanglante réaction de Saint- Méry. Le même jour, les Vendéens se faisaient tuer au combat du Chêne, près de la Vieille-Vigne ; et tandis que Louis- Philippe, victorieux, parcourait à cheval le pavé encore rouge de Paris, la duchesse de Berry, au milieu des balles, pansait de sa main les blessés sur le champ de bataille : elle manqua d’être prise, elle qui n’attendit pas pour se montrer que tout füt fini. Ce ne fut qu’en troqsant son cheval, trop faible, contre celui de M. de Charette qu’elle put échapper à la poursuite. Pendant plus de trois semaines, des colonnes mobiles, aux ordres du général Dermoncourt, parcoururent le pays dans toutes les directions, vingt fois sur le point de la prendre, et n’y parvenant jamais; ce qui fit dire à un journal légitimiste : « Elle couche sous un buisson, elle passe la nuit au bruit du vent et des coups de fusil qu’on tire près d’elle et sur elle; on prend tout le monde, on ne la prend pas, elle. »
C’est dans le livre de ce général, qui fut le Renaud de cette nouvelle Marphise, qu’il faut lire tous les détails d cette vaine poursuite, de ces recherches infructueuses, qu avaient l’air d’une mystification pour tous les partis. « Elle avait toujours, dit M. Dermoncourt, quelques-uns de me. détachements sur les talons : aujourd’hui, on lui prenait ses harnais , le lendemain ses habits... et elle était obligée de fuir, n’emportant avec elle que les vêtements qu’elle avait sur elle. Cette vie était intolérable : poursuivie comme elle l'était, la duchesse n’avait pas une nuit de sommeil complète; et au jour le danger et la fatigue se réveillaient er. même temps pour elle. Elle résolut, de l'avis des chefs ven déens, de se rendre à Nantes, où depuis longtemps un asile lui était préparé. » Ce fut vêtue en paysanne, les pieds nus et souillés par la fange de la route, pour dissimuler l’aristo cratique blancheur de ses jambes, que, suivie d’un vieillard et d’une jeune fille, M. de Ménars et M'° de Kersabiec, la duchesse de Berry atteignit sa destination : la demeure des demoiselles Du Guigny; là, on lui avait disposé une chambre en mansarde, attenante à une étroite cachette pratiquée sous une portion de toit, et dont la seule commu nication avec la chambre était une plaque de cheminée. Pen dant cinq mois, grâce à cette cachette, qui paraissait in trouvable, la duchesse déjoua toutes les recherches de ls police. Peut-être y eût-elle échappé tout à fait sans la trahison du juif renégat Deutz.
Ce misérable était neveu d’un autre juif renégat, ce Dragl: que sous la Restauration nous vimes avec scandale élevé au rang de bibliothécaire de la Faculté de théologie, en Sorbonne. Deutz, après s’être converti comme son oncle, fi des bassesses ; mais il se dépaysa, et à Rome, en 1831, les personnes les plus vénérables le présentèrent à la duchesse de Berry comme un sujet précieux. La princesse n’en demanda pas davantage; et comme elle n’accorde pas sa confiance à demi, l’infâme eut la clef de tous les secrets de sa maîtresse. Était-il dès lors l'agent de la police de Paris, ef la duchesse de Berry ne fut-elle qu’un automate que fit à son insu mouvoir, depuis Massa jusqu’à Marseille, et depuis Marseille jusqu’à Nantes, la politique machiavélique de ceux
qu’empêchait de dormir le titre de régente que prenait la mère d'Henri V? C’est encore là un de ces mystères d'iniquité qu’il est impossle de pénétrer. Au surplus, on peut lire dans les Mémoires du général Dermoncourt celles des intrigues de Deutz qui on! pu venir à la connaissance des hommes qui ne sont pas dans les intimités de la police. On y verra que ce ne fut point par des agents secondaires, mais par les ministres, que fut négociée avec cette haute puissance une trahison payée, dit-on, au prix d’un demi-million. Après avoir ainsi fait son marché avec M. Thiers, Deutz arriva à Nantes, accompagné, surveillé par l'agent de police Joly. 11 obtint, non sans peine, une audience de la duchesse ; et une heure après , la maison où elle était cachée fut cernée de troupes, d’administrateurs et de mouchards. Je ne répéterai pas les détails de cette expédition si caractéristique : toutes les forces militaires d’une des premières places de France sur pied pendant deux jours consécutifs pour traquer, découvrir, arrêter une femme! Peut-être la duchesse de Berry aurait-elle encore échappé aux recherches (ear Deutzavait bien le secret de lamaison et de la chambre, mais non celui de la cachette), si le feu allumé dans la cheminée dont la plaque donnait entrée à cette cachette n’eût forcé la princesse à se découvrir elle-même. Qu'on juge de toules les tortures morales, de tous les tourments physiques qu’elle eut à endurer pendant plus de trente heures qu’elle demeura, avec M. de Ménars, M'° de Kersabiec et M. Guibourg, tapie dans ce recoin, exposée aux intempéries de l'air et à la pluie qui pénétrait par le châssis du toit, en butle à la faim, à la soif, à l’insomnie, à tous les besoins de la nature, puis, en dernier lieu, épuisée, torréliée par la chaleur de lâtre!
Durant tous ces supplices, elle montra non-seulement de la résignation et du courage, mais cette gaieté, cette liberté d'esprit qui ne l’abandonna jamais dans tous les périls et âans toutes les traverses qu’elle avait subies depuis son débarquement. Cette force d’âme extraordinaire dans une femme si frêle a fait dire au général Dermoncourt : « C’est une de ces organisations faibles qu’un souffle semble devoir courber , et qui cependant ne jouissent de la plénitude de leur existence qu'avec une tempête dans les airs ou dans le cœur, » Ce fut denc elle-même qui, quand il lui devint impossible, ainsi qu’à ses compagnons, de supporter la chaleur, adressa la parole aux gendarmes de faction dans la chambre : « Je suis la duchesse de Berry, leur dit-elle, ne me faites point de mal. » Le général Dermoncourt, qui avait présidé militairement à toutes les recherches, monta auprès de la princesse, Elle s’avança précipitamment vers lui en s’écriant : « Général! je me rends à vous et me remets à votre loyauté, — Madame, lui répondit-il, votre altesse est sous la sauvegarde de l'honneur français. — Général, lui dit-elle ensuite, je n’ai rien à me reprocher; j'ai rempli le devoir d’une mère pour reconquérir l'héritage de mon fils. » Dans ce moment, divers fonctionnaires se présentèrent pour constater son identité, et visiter les papiers qu’elle pouvait avoir. Si l’on en croit les mémoires du général Dermoncourt, le préfet Maurice Duval crut pouvoir rester couvert devant la princesse. Au moment de quitter la mansarde, elle dit encore au général : « Ah! si vous ne m’aviez pas fait une guerre à la saint Laurent, ce qui est, par parenthèse, indigne d’un brave militaire, vous ne me tiendriez pas à l’heure qu’il est. » La chose était si vraie que le bas de sa robe élait tout brûlé ainsi que ses mains, Elle fut transférée aussitôt au château de Nantes. Ce trajet de soixante pas seulement ne fut pas sans danger; et la ducbesse , qui s’appuyait sur le bras du général Dermoncourt, Put voir aux regards dont elle était l'objet ce qu’elle avait Pu gagner dans l'opinion en infligeant à Nantes et aux populations environnantes les fléaux de la guerre civile, Arrivée
au château, elle fit un premier repas, après avoir été trentesix heures sans rien prendre,
De Nantes, elle fut, en vertu d’une ordonnance de Louis- Philippe, datée du 8 novembre, transportée à-la citadelle de Blaye. Le premier bruit du débarquement de la duchesse à Marseille avait fait aux Tuileries l'effet d’une apparition médusienne; et par une dépêche télégraphique, l’on avait ordonné qu’elle fût transférée en Corse, puis de là embarquée pour Palerme. Cette décision, prise spontanément, n'était pas dénuée de prudence ni même d’une sorte de générosité. La présence de la duchesse dans la Vendée amena des pensées d’une autre nature. Il fut résolu que si on parvenait à la prendre, on la tiendrail assez longtemps en captivité, afin d’en faire un épouvantail pour la majorité de la Chambre, en attirant sur le même terrain et l'opposition patriote, scandalisée d’une détention arbitraire sans jugement, et l'opposition carliste exaspérée de voir la mère de Henri V dans les fers: En tous cas, ne pouvait-on pas espérer que l’auguste caÿtive, pour obtenir sa liberté, ferait quelques concessions, sans importance assurément aux yeux du parti patriote, mais qui en auraient beaucoup aux yeux de l’Europe monarchique? Ces considérations dictèrent sans doute l'ordonnance du 8 novembre, qui releva’à la fois les prisons d'État et l'institution des lettres de: cachet. Il est vrai qu’un de ses articles promettait de déférer aux Chambres la duchesse de Berry; mais, ainsi que les ministres l’ont dit plus tard, jamais on n’eut sérieusement cette pensée. Ainsi fut annulé l'arrêt de la cour royale de Poitiers, qui avait, au mois de septembre précédent, mis en accusation la duchesse de Berry pour être traduite aux assises de la Vendée.
Sa dé£ention à Blaye devint le sujet de tous les entretiens ; tous les journaux s'en occupèrent, et l’on doit à la presse libérale la justice de dire qu’elle garda constamment pour la duchesse les égards dus au sexe etau malheur. S’il y eut des exceptions , ce fut de la part des feuilles ministérielles. Le parti royaliste s’épuisa en brochures, en protestations, en pétitions pour la princesse détenue. Les noms les plus respectables et les plus illustres, tels que ceux de MM. Chaleaubriand, de Kergorlay, de Conny, Desèze, etc. , figuraient au bas de ces actes; mais, aucune manifestation populaire ne se joignit à cette guerre de plume pour la légitimité, La Vendée même se pacifiait.
Ce fut le 5 février 1833 que fut fait à la Chambre des Dé-
putés le rapport sur les nombreuses pétitions dont la captive de Blaye était l'objet. Les unes demandaient sa mise en liberté, les autres sa mise en jugement. M. de Broglie,au nom du cabinet, invoqua de hautes convenances pour justifier la détention sans jugement dela duchesse; il dit que les membres des familles qui règnent ou qui ont régné ne pouvaient être placés sous le niveau le plus pénible et le plus humiliant de la loi. Il articula que cette même nécessité, qui avait fait chasser Charles X, avait forcé le gouvernement d’emprisonner la duchesse de Berry, et le contraignait aussi à ne pas la mettre en jugement, de peur de compromettre la tranquillité publique. La qualification d’insensée que le ministre donna à la duchesse de Berry fut improuvée des carlistes. Peut-être eût-il été de meilleur goût de s'abstenir de cette épithète, comine aussi de dire de la nièce de Louis-Philippe qu’elle n’était plus Française. Le pouvoir prévoyait-il dès lors l'incident qui devait faire perdre légalement cette qualité à la duchesse ? M. Thiers, qui parla ensuite, établit qu'il faudrait échelonner plus de quatre-vingt mille hommes autour du lieu où lon procèderait au jugement de la princesse, Le résultat de la discussion fut l’ordre du jour, que M. Dupin, président, ne mit pas aux voix sans expliquer que cette décision laisserait au ministère toute la responsabilité de l'ordonnance du 8 novembre et des dispositions qui l'avaient suivie, 11 n’en demandait pas davantage. Toutes les mesures furent prises pour indiquer que la détention de la duchesse n’était pas près de finir.
Des bruits de grossesse commençaïent cependant à se ré |
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pandre, et les journaux dévoués au pouvoir étaient les premiers à les consigner, Les feuilles légitimistes ne manquèrent pas de repousser ces rumeurs Comme d’infâmes calomnies. Le pouvoir parut insensible à toutes ces provocations. Et, en effet, qu'aurait-il pu répondre ? Comme il tenait au secret la duchesse, et qu’assurément les royalistes n'avaient pas provoqué ces bruits, de qui pouvaient-ils venir, si ce n’est des agents du gouvernement? Bientôt deux médecins, MM. Orfila et Auvily, furent envoyés à Blaye le 23 janvier 1833. Rien d'ofliciel ne fut publié sur le motif de leur mission; mais l’insignifiance même de leur rapport, qui parut enfin dans le Moniteur, donna plus de consistance aux soupcons fâcheux qui planaient sur la princesse, tout en accusant encore mieux la marche tortueuse du pouvoir.
Pourtant les royalistes ne se lassaient pas de protester centre la détention de la duchesse. Ici se placent les inutiles démarches de MM. Desèze, Hennequin et Chateaubriand pour parvenir auprès d'elle, Depuis son arrestation à Nantes, elle avait été séparée de M'° de Kersabiec et de M. de Ménars, qui alors était captif et traduit devant la cour d'assises de Montbrison. A la fin de décembre 1832, madame d’Hautefort vint s'enfermer avec elle. Un peu plus tard, il fut permis à M. de Brissac de partager sa captivité. €ependant le colonel Chousserie, qui commandait à Blaye, eut pour successeur le général Bugeau d. Celui-ci prit pos- Session de son poste le 3 janvier 1833.
Le moment était arrivé où la captive de Blaye ne pouvait plus jeter aucun voile sur son état de grossesse. Si le pouvoir eût voulu sauver le scandale, c’eüùt été l'instant de la rendre à la liberté pour qu'elle allât sur une terre étrangère accomplir une destinée qui ne pouvait plus inquiéter, ni même politiquement intéresser la France. Ce fut au contraire le moment choisi pour river les fers de la captive. Dès lors la duchesse put entrevoir l’abime sans fond où son imprudence l'avait précipitée. Elle, qui avait entrepris une conspiration contre son oncle avec cette même fougue de jeune femme qui l'aurait jetée dans une partie de plaisir, se vit enveloppée dans les filets d’une conspiration impitoyable contre son existence comme princesse et contre sa réputation comme femme. Dans cette extrémité, elle fit la déclaration suivante, qui fut insérée au Moniteur : « Pressée par les circonstances et par les mesures ordonnées par le gouxernement, quoique j’eusse les motifs les plus graves pour tenir mon mariage secret, je crois devoir à moi-même ainsi qu’à mes enfants de déclarer m'être mariée secrètement pendant mon séjour en Italie. De la citadelle de Blaye, le 22 février 1833. MaRIE-CAROLINE. »
Le gouvernement s’empressa de faire déposer cette déclaration à la chancellerie, dans la même pensée sans doute qui lui avait fait enregistrer les abdications de Charles X et de son fils. Le parti légitimiste fit tous ses efforts pour infirmer cette déclaration; il fit valoir la position de la duchesse , privée de tout conseil, de toute communication. Et sous le rapport des convenances de moralité, de famille et d'humanité, comhien les organes de toutes les oppositions n’avaient-ils pas beau jeu ! C’est une triste tâche pour un gouvernement , disait-on, que celle de proclamer officiellement la faiblesse d’une femme. 11 y a longtemps qu'il devait avoir le soupçon de ce que sa captive voulait cacher ; il ne l’a donc retenue que pour amener l'éclat scandaleux qui occupe toute l'Europe et consterne toutes les royales maisons. Or, quelle famille un peu honnète ne se fût pas imposé le devoir d’étouffer la publicité officiellement donnée à une déclaration telle que celle de la duchesse de Berry ? Que de protestations légitimistes parurent encore, surtout au moment où le gouvernement fit partir pour Blaye une nouvelle commission de médecins, composée de MM. Orfila, Auvity, Fouquier, Andral! Malheureusement la présence à Blaye de M. Deneux, acconcheur ordinaire de Ja princesse, était de notoriété publique, et
infirmait ces dénégations qu’une crédulité vertueuse arrachait à des hommes tels que MM. de Kergorlay , de Floirac, de Ménars, etc. Chateaubriand, qui venait d'être acquitté avec éclat sur le fait de la publication d’une brochure intitulée : De La captivité de la duchesse de Berry, fut demandé par la princesse comme conseil. Le ministère Jui refusa l’autorisation d'aller à Blaye, ainsi qu'à MM. de Kergorlay et Hennequin, dont elle réclamait également l’assistance. Le gouvernement.agit à peu près de même à l'égard de M. Ravez et des amis qu’elle avait à Bordeaux. Cependant la Chambre des Députés restait muette. Vainement, le 27 mars, à propos de je ne sais quel incident, un député patriote, à qui plus tard l’indignation fit donner sa démission , réclama au nom de la Charte contre la détention arbitraire de la duchesse de Berry : la voix de M. Thouvenel fut étouffée par les murmures de la majorité. Le moment prévu, espéré, ménagé par les geôliers arriva enfin; et le procès-verbal d'accouchement, daté du 10 mai 1833, trois heures et demie du matin, fut dressé avec toutes les précautions susceptibles de donner un caractère d'authenticité à cette scène, qui terminait par un dénoûment si bourgeois le roman de la régente de France.
L'homme de cette grande journée, M. Bugeaud , avait convié à l'accouchement toutes les autorités constituées de Blaye , depuis le sous-préfet jusqu’au curé. Étaient aussi présents le célèbre Dubois, ex-doyen de la Faculté de médecine, qu’on avait envoyé de Paris, et M. Olivier Dufresne, commissaire civil du gouvernement à la citadelle. Tous ces témoins, introduits dans la chambre de la duchesse, la trouvèrent couchée, ayant un enfant nouveauné à sa gauche. Le président Pastoureau, pour constater l'identité de la princesse, lui adressa des questions auxquelles elle répondit avec beaucoup de calme. Interrogée si l’enfant était d'elle, et de quel sexe : « Oui, monsieur, dit-elle, cet enfant est de moi. Il est du sexe féminin. J'ai d’ailleurs chargé M. Deneux d’en faire la déclaration. » Et ce docteur fit la déclaration suivante : « Je viens d’accoucher M°° la duchesse de Berry, ici présente, épouse, en légitime mariage, du comte Hector Lucchesi- Palli, des princes de Campo-Franco, gentil-homme de la chambre du roi des Deux-Siciles, domicilié à Palerme. » Invités par le général Bugeaud à signer le procès-verbal des faits dont ils avaient été témoins, M. le comte de Brissac et M"° Ja comtesse d'Hautefort répondirent qu’ils étaient venus pour donner leurs soins à la duchesse, et non pour signer un acte quelconque. Le Moniteur, dans lequel on ne manqua pas d'insérer cette pièce, contenait encore l’acte de naissance de lenfant, à laquelle furent donnés les noms d’Anne- Marie-Amélie : il était signé par les mêmes témoins , et en outre par le maire, le juge de paix de Blaye, et un officier d'ordonnance du général Bugeaud, Ces actes ne produisirent pas un meilleur effet que la précédente déclaration, et à certains égards le public impartial adopta les opinions des journaux les plus tranchés dans les deux couleurs. M. Battur, avocat, lança une plainte pour cause de présomption légale de supposilion d'enfant commise par les ministres el Les agents du gouvernement envers madame la duchesse de Berry. MM. de Kergorlay, de Floirac, de Conny, etc., signèrent ce mémoire. « L’acte est nul et sans autorité, disaientils, puisqu'il ne parle ni de lasignature de Madame ni de celle de ses amis, » M. Guibourg, dans une lettre du 12 mai, déclara « qu’il n'avait jamais été à Massa, qu’il était en prison le 13 août, qu'il n'avait vu Madame qu’à la fin d’octobre 1832; enfin, qu’il était, comme tous les autres, condamné à ne porter aucune lumière sur le cruel mystère de Blaye. »
En cette occasion , les journaux libéraux furent décents et dignes en parlant de la duchesse de Berry; les conve nances ne furent méconnues à son égard que dans les feuilles qui symnpathisaient le plus avec le pouvoir. Alors aussi la police laissait chanter d'infâmes couplets dont la citatior.