BERRY — BERRYER
ne salira point ces pages. Madame de Berry trouva encore dans cette occasion M. de Kergorlay pour défenseur. Déjà, dans deux lettres, adressées le 19 avril et le 8 mai à M. le ministre de la guerre, président du conseil, il avait annoncé que la supposition d'enfant allait se commettre à l’égard de la duchesse de Berry. Les procès-verbaux du 10 mai, loin d’ébranler la foi de cet intrépide champion de la royauté déchue, n’avaient fait que rendre plus profonde une indignation que nous. concevons parfaitement, sans partager ses convictions. Dans une troisième lettre, adressée le $8 mai au président du conseil, M. de Kergorlay lui réitérait au nom de la loi, qui protège les prisonniers contre la séquestration et la calomnie, la réclamation de l’ordre nécessaire pour que la personne de la duchesse de Berry lui fût représentée par son geôlier. Pour toute réponse à cette lettre, le pouvoir ordonna des poursuites judiciaires contre les journaux qui l'avaient insérée. Cependant, puisque la naissance d’une fille et la déclaration forcée d’un mariage avec M. Lucchesi-Palli avaient couronné les menées les plus machiavéliques, le gouvernement n’avait aucun intérêt à garder plus longtemps sa prisonnière.
Enfin, le 8 juin 1833 Louis-Philippe ordonna la mise en Hberté de sa nièce. Ce jour-là, elle s’embarqua sur /’Agathe, accompagnée de M. de Ménars, qui était venu la retrouver, et fit voile vers Palerme. Le surlendemain, une discussion des plus vives s’éleva au sein de la chambre des députés sur la conduite arbitraire du pouvoir dans toute cette affaire : la position des ministres était assez embarrassante. Ces hautes convenances auxquelles, avaient-ils dit dans la séance du 5 janvier, ils croyaient devoir sacrifier les principes les plus sacrés de la constitution , pouvaient-ils les invoquer, puisqu'ils les avaient violées depuis pour rendre la duchesse de Berry victime de la plus inexorable publicité? Après avoir professé pour les membres des familles royales un respect tel qu'on avait craint de commettre leur dignité en la plaçant sous la sauvegarde de la justice commune, ce respect n’aurait-il pas dû étendre à la vie privée de la duchesse de Berry la protection acquise à tous les membres de la société? Dans cette circonstance, M. Thiers, laissant ses collègues chercher des excuses ou des sophismes plus ou moins humbles, sut prendre une position toute nouvelle : « On nous accuse, s'écria-t-il, de nous être mis au-dessus de la loi commune : j'en conviens. L’arrestation, la détention , la mise en liberté , tout a été illégal. Où est donc l'excuse de notre conduite? elle est dans la franchise de notre conduite. » La majorité trouva de bon aloi cette défense inattendue : elle permit d’invoquer leur franchise à ceux-là qui, dans toute cette affaire, avaient marché de stratagème en stratagème. Le président, effrayé de ces assertions, ferma la discussion de son autorité privée.
Les amis des libertés publiques écrivirent le lendemain dans tous leurs journaux : plus de constitution! Et en voyant le vaisseau emporter vers Palerme la duchesse de Berry, venue en France pour conquérir un royaume , et qui n'en rapportait que le nom de Lucchesi-Palli, ses partisans avaient pu aussi s’écrier : plus de royauté! Quant à nous, nous ne pensons pas que l’histoire attache un jour une telle importance à toutes les mystifications de Blaye, et qu’elle y voie autre chose qu’une affaire de famille.
Ch. Du Rozom.
Pendant que ces événements se passaient, le vieux roi Charles X et le dauphin gémissaient dans un coin de la Bohême, et détachaient de plus en plus le dernier rejeton de leur race de l'influence de la duchesse. Celle-ci fut longtemps à se faire pardonner son escapade; et lorsque le duc de Bordeaux approcha du jour de sa majorité, un ordre autrichien empêcha sa mère d'aller à Prague, Cependant cet élat de choses ne pouvait durer, Un rapprochement dut avoir lieu, L’ex-duchesse put venir près de son roi avec son nouveau inari, mais elle dut renoncer à toute influence politique.
Elle était bien vraiment devenue une étrangère à la cour de Frohsdorf. Elle aussi, elle avait voulu rompre avec les vieux errements de la monarchie ; Chateaubriand était son conseil, son confident, on pourrait dire son ministre. Elle espérait qu’un Jour encore la France voudrait voir fleurir ses libertés à l’ombre des lis, et elle désirait pousser son fils dans des voies nouvelles ; mais elle n’avait aucune autorité sur ce fils, qui passa des mains du vieux roi à celles du pauvre dauphin, et enfin à celles de la dauphine, qu’il regardait comme sa véritable mère. Retirée sur les bords de l’Adriatique, près de Trieste, et quelquefois à Venise, dans le palais Vendramin, elle renonça à la politique et se consaci a toute à sa nouvelle famille. Elle est morte le 7 avril 1870, au château de Brunsee, qu'elle possédait dans les environs de Grœtz,
La fille qui lui était née à Blaye mourut quelques mois plus tard à Livourne. Elle avait assisté en 1864 à la mort de la duchesse Louise de Parme, qu’elle avait eue du duc de Berry, puis à celle de son époux morganatique du comte de Lucchesi-Palli, — Au mois d'avril 1865 cette princesse avait fait vendre à Paris sa galerie de tableaux.
BERRYAT SAINT-PRIX (Jacques), né à Grenoble, en 1769, mort à Paris, le 4 octobre 1845, était doyen de la Faculté de Droit, où il occupait depuis 1819 la chaire de procédure civile et criminelle, dans laquelle il avait succédé à Pigeau ; il avait rempli les mêmes fonctions depuis 1805 à la Faculté de Grenoble. Précédemment, après avoir fait son cours complet de droit dans sa ville natale, il y avait étudié les sciences nafurelles et médicales. Gradué en 1787, défenseur officieux au tribunal du district de Grenoble de 1791 à 1795, chef des bureaux du clergé et des contributions dans le même district; archiviste du département de l'Isère, adjoint aux commissaires des guerres à la suite d’un concours ; capitaine commandant une des compagnies franches levées lors de l'invasion de la Maurienne et de la Tarentaise par une armée piémontaise pendant le siége de Lyon, quartier-maitre trésorier du dixième bataillon des volontaires de l'Isère; élève de la grande École normale de Paris; administrateur du district de Lyon, professeur de législation à l’École centrale de la même ville, il passait à juste titre pour un de nos plus laborieux et de nos plus féconds jurisconsultes, et en même temps pour un de nos bons littérateurs. J1 était depuis longtemps membre de la Société royale des Antiquaires de France, aux séances de laquelle il se montrait des plus assidus, quand un siége vint à vaquer à l’Institut (Académie des Sciences morales et politiques). Il se mit sur les rangs, et l'obtint, le 25 janvier 1840,
Travailleur infatigable, Berryat-Saint-Prix avait toujours rempli à l'École de Droit, avec la plus scrupuleuseexactitude, les devoirs, souvent pénibles, du professorat ; ce qui ne l'avait point empêché de publier un grand nombre d'ouvrages fort estimés, qui ont été traduits dans plusieurs langues. Les étudiants, dans leur gratitude, respectaient en lui le professeur zélé, l'ami sincère, le père indulgent.
Le Cours de Procédure civile de Berryat Saint-Prix, qui depuis longtemps fait autorite dans cette matière, a paru pour la première fois en 1808. Cet ouvrage vraiment classique a eu depuis de nombreuses éditions, que l’auteur a toujours enrichies de notes et de dissertations nouvelles, fruits de ses études et de ses recherches, Citons encore de lui son Cours de Droit criminel (5' édition. annotée, 18359), ses Observations sur le Divorce et l'Adoption, et sur l'usage ou l'abus qu’en faisaient les grandes familles de Rome el surtout les Césars (1833).
On lui doit en outre d'excellentes dissertations sur différents sujets, et une édition des Œuvres de Boileau, qui contient des recherches précieuses sur la vie, la famille et les ouvrages du célèbre satirique.
BERRYER (Pienre-Nicoras), l'une des notabilités du barreau de Paris, né à Sainte-Menehould, en 1757, fut reçu avocat au parlement de Paris en 1780 , et a continué de
l'être à la cour royale jusqu’à sa mort, arrivée le 25 juin 1841. Aucun de ses confrères ne l’a surpassé dans la connaissance et la discussion des affaires commerciales ; aussi était-il l'avocat des principaux banquiers et négociants. Sous le régime impérial, il plaida longtemps au conseil des prises ; mais il ne laissa pas de se distinguer dans des causes fameuses, tant civiles que eriminelles. Il défendit le maire d'Anvers, qui, accusé de malversations, avait été traduit devant la cour d’assises de Bruxelles, et il ne succomba que parce qu’il avait à lutter contre le gouvernement impérial. Chargé, en 1815, de la défense du maréchal Ney devant la Cour des Pairs, et dignement assisté par M. Dupin aîné, son confrère, qui avait rédigé le premier mémoire, il affaiblit peut-être, par trop de considérations subalternes, l'intérêt qui s’attachait à son client; mais ce qui nuisit le plus au succès de sa cause, c’est qu'il fut forcé d’abandonner l'examen des questions politiques qui s’y liaient, tandis que son adversaire, le procureur général Bellart, avait toute latitude. Le deuxième mémoire publié par Berryer dans ce procès , sous le titre d’Æffet de la convention militaire du 5 juillet et du traité du 20 novembre 1815, se distingue par l’érudition et la force de la dialectique. On a prétendu qu'après l'arrêt de condamnation, Berryer avait dit, en parlant de cette affaire, que Ze linge était trop sale pour qu'on püt le blanchir ; mais ce propos a été démenti. Berryer soutint contre la duchesse de Montebello et ses enfants les prétentions d’un fils aîné du maréchal Lannes, issu d’un premier lit. En 1816 il plaida et gagna la cause de Fauche-Borel contre Perlet, ancien agent de police et journaliste, dont il dévoila la conduite perfide et atroce. Berryer était chevalier de la Légion-d'Honneur, et il était autorisé à porter la croix de Malte, pour avoir défendu les intérêts de cet ordre. Outre l’article Lettres de change, qu’il a donné dans l'Encyclopédie moderne, on a de lui : 1° Dissertation générale sur le commerce, son état actuel en France, et sa législation, servant d'introduction à un Traité complet de Droit commercial de terre et de mer, tel qu’il est observé en France et dans les pays étrangers (Paris, 1829, in-8°). Il n’a paru que cette introduction, et le prospectus de l'ouvrage. 2° Allocution d'un vieil ami de la liberté à la jeune France, suivie d’une notice sur la vie. politique de l’auteur et de ses premiers écrits sur les journées de juillet (Paris, 1830 , in-8°). H. AUDIFFRET. En 1838, Berryer père fit paraître ses Souvenirs ; c’est un livre curieux, où d'importants points d'histoire sont éclaircis. « Chose remarquable, a dit un critique, en s’efforçant pendant toute sa carrière de ne pas se mêler de politique, M. Berryer fut presque {oute sa vie en opposition avec le pouvoir. Pendant la Terreur, il dispute aux bourreaux quelques-unes de leurs victimes ; en 1793, il s’élève avec succès contre la prétention d’assujettir sa profession à l’impôt de la patente. Opposé à la Convention et au Directoire par ses luttes perpétuelles en faveur des neutres , appelé plus tard à l'honneur de servir de conseil au général Moreau, le vote de l’ordre des avocats n'était pas fait pour le remettre bien en cour. Enfin la défense de quelques généraux tombés dans la disgrâce de Bonaparte et un procès contre M. de Bourienne n'avaient été que le prélude d’une lutte presque personnelle contre la volonté de fer du grand homme lui-même. Il s’y trouva encore plus engagé par la défense du maire d'Anvers, accusé de péculat dans la manutention des deniers de l’octroi de cette ville. Il semblait que dans sa position M. Berryer ne pouvait que gagner à un changement de gouvernement; mais la défense du maréchal Ney le brouilla encore sous ce régime avec le procureur général, qui, aux termes du décret du 14 décembre 1810, devait composer lui-même le conseil de discipline, dont les membres pouvaient seuls prétendre à l'honneur de devenir bâtonniers de l’ordre. M. Berryer fut consolé de cette disgrâce par le vote persévérant de ses confrères, qui pendant plusieurs années se
porta sur lui à une immense majorité. Rien n’a donc manqué à cette longue, honorable et périlleuse carrière. Un philosophe de l'antiquité a dit qu’un homme avait largement
rempli tous ses devoirs sur la terre lorsque le ciel lui avait
accordé de construire une maison, de faire un bon livre, et d’avoir un fils digne de lui. 11 semble qu'un si vénérable auteur, qu’un si heureux père a pu, en toute sûreté de conscience , se dispenser de la maison. »
Outre le célèbre avocat à qui nous allons consacrer un article particulier, Berryer père a laissé deux autres fils : l’un, Ludovic Bennyer, est un juriste distingué; l’autre, Hippolyte-Nicolas BERRYER, né en 1795, à Paris, nommé général de brigade en août 1851, commandant le département des Ardennes, a été longtemps à la tête du 1° de hussards. Il est mort dans les premiers jours de mars 1857, là Paris,
BERRYŸER (PierRe-ANTOINE), fils du précédent, né à Paris, le 4 janvier 1790, suivit la carrière de son père, qui lui inspira les sentiments hostiles dont il était pénétré luimême contre le gouvernement impérial. Aussi en 1815 M. Berryer fut-il des premiers à s'engager parmi les volontaires royaux, et ce premier acte d’une jeunesse ardente n’a pas été sans influence sur la destinée politique de ce grand orateur, À quelques nuances qu’elles appartiennent, les intelligences élevées répugnent toujours à changer de drapeau. Malgré ce témoignage de dévouement à la Restauration , ou peut-être à cause même de ce témoignage, M. Berryer fut adjoint à son père et à M. Dupin aîné dans la défense du maréchal Ney. Bientôt après , en 1816, il fut chargé tout seul de défendre les généraux Cambronne et Debelle devant le conseil de guerre de la 1"*° division. La susceptibilitéombrageuse des vainqueurs rendait la position des vaincus très-difficile. La réaction était encore furieuse, l’opinion publique abattue, la presse libérale timide et défante, les partis implacables, et le tribunal exceptionnel. Le jeune avocat sut, en cette occasion , oublier ses opinions privées pour s'identifier avec ses clients. Son plaidoyer pour Cambronne promit tout le talent que M. Berryer a depuis réalisé : il dédaigna de se couvrir lui-même sous des réserves compromettantes pour sa cause. 11 soutint hardiment que le général avait dû son obéissance au gouvernement de fait ; il rappela, d’ailleurs, que le traité de Fontainebleau avait conservé le titre et les droits de souverain à l’empereur; et il fallait tout l’aveuglement de la haine pour ne pas comprendre la fidélité, quand l’homme qui la demandait s’appelait Napoléon, et que le soldat était Cambronne. On faisait donc un procès de haute trahison à celui-ci, parce qu’il n'avait pas abondonné sur le champ de bataille de Waterloo le souverain qu'il avait suivi à l’île d’Elbe ?
M. Berryer fit valoir toutes ces circonstances dans un plaidoyer où la puissance de la dialectique était relevée sous les formes d’un langage vigoureux et facile, abondant et passionné , plein de cette éloquence communicative qui a pour elle les harmonies de l’intonation, le feu du regard et la chaleur du sang. Le succès le plus complet couronna ces efforts : Cambronne fut acquitté. Mais les doctrines soutenues par le défenseur parurent fort scandaleuses à M. Bellart, l’accusateur public. Il avait fait ses réserves contre ce prêche de sédition du jeune orateur, et il le cita devant le conseil de discipline. On peut cruire que c'était seulement un moyen d’inlimidation dirigé habilement contre M. Berryer, pour frapper le reste du barreau. Dès qu’il fut à la barre, le ministère public se souvint qu’il avait affaire à un vClontaire royal, à un jeune homme dont le talent pouvait être fort utile à son parti; le réquisitoire fut indulgent et paternel, et l'avocat de Cambronne en fut quitte pour un simple avertissement.
Dès ce moment, M. Berryer fils s'était classé au barreau de Paris parmi les avocats auxquels s’ouvraient les plus brillantes perspectives. Il plaida pendant douze ans dans des
causes où la publicité augmenta sa renommée ; il figura plus d’une fois comme défenseur de la presse royaliste , et l'éclat de son talent y gagna plus, peut-être, que l'énergie de son caractère ; car il y eut des circonstances où ses plaidoyers farent suivis pour lui de plus d’un grave désagrément, Entre toutes ces affaires, dont le temps a presque effacé le souvenir , il en est une qui a laissé des traces plus profondes, et dont l'opinion publique fut vivement préoccupée. Nous étions en plein règne des jésuites, lorsque le journal ministériel l'Étoile , intrépide champion du ministère Villèle, publia un article où la mémoire de La Chalotais était indignement outragée. Les héritiers de ce nom illustre intentèrent au journal un procès en diffamation, et l'un des membres de cette famille prit pour avocat M. Berryer, que des liens trop étroits unissaient à la feuille accusée. Celui-ci ne fit pas cette fois ce qui l'avait tant honoré dans le procès de Cambronne. L'homme de parti prévalut sur l’avocat : aulieu d'employer au service de sa cause ses brillants accents et cette vivacité hardie de logique qui lui était si familière, il se montra cauteleux, souple, plein d'égards pour son adversaire , et il semblait moins rechercher la punition que demander la grâce du calomniateur. Cette conduite lui attira de légitimes sévérités : les fonctions de l’avocat sont libres, et M. Berryer devait refuser une cause dans laquelle il ne se sentait pas à l’aise. Mais accepter de plaider contre les jésuites et parler pour eux , se charger de poursuivre un journal et prendre en quelque sorte sa défense, c'était un rôle peu honorable, et qui jeta sur la personne de M. Berryer une certaine défaveur.
Jusque alors, quoique bien connu pour ses opinions légitimistes, quoique renommé au barreau de Paris pour la rare distinction de son talent, il n'avait cependant pas encore été employé par son parti comme un de ces hommes dévoués et sûrs, auxquels on veut donner leur part d’influence, d'honneurs et de pouvoir. Supérieur de plusieurs coudées, et par l'intelligence et par tous les dons extérieurs au moyen desquels elle se manifeste, à la plupart de ces hommes de mince taille et de mince étoffe qui arrivaient aux affaires, M. Berryer voyait passer devant lui et monter les degrés du pouvoir jusqu’au sommet de l'échelle une foule d'avocats bretons ou gascons, protégés de prélats dévots, favoris des marquises de Pretintaille, esprits courts et cœurs plats, race sournoïse et médiocre, dont la congrégation déposait l'œuf dans les ministères, dans la diplomatie ou dans les Chambres, pour le faireéclore à la chaleur du confessionnal et sous le miel du budget. M. Berryer ne fut pas du nombrè de ces privilégiés de sacristie. Plébéien et Parisien, ces deux qualités originelles étaient également répulsives pour la cafarderie dominante. Ami des arts, curieux de gloire, ilavait de l'aristocratie les goûts sensuels et mondains; mais son esprit, trempé d'humeur gauloise et de sève nationale, méprisait la morgue des grands et l'insolence des parvenus. Son éloquence spontanée, brûlante, n’était pas non plus un de ces instruments que la main des dévots pût piodk à son gré; génie fâneur , il attendait son moment, ne s’enflammait que d'inspiration, et l'inspiration ne venait que lorsqu'il était ému par quelque sentiment élevé, grandiose, chevaleresque. Tout cela pouvait en faire un homme puissant pour ses convictions, mais fort peu utile pour des passions qu'il nr partageait pas. La congrégation le comprit, et le laissait à écart.
Cependant le moment vint où le duel se posa nettement entre l'autorité royale et la puissance populaire. Le cabinet Polignac en avait dit le dernier mot, et le roi de France ne devait pas rendre son épée. Les dernières élections de 1830 amenèrent M. Berryer à la Chambre, où il prit hardiment Parti pour les descendants avortés de Louis XIV, Il prononÇa plus d'un discours dans la discussion de la fameuse adresse des 221, qui eut lieu, comne c'était d'usage alors, en comilé secret; et ceux qui l'entendirent reconnurert
aussitôt que la tribune venait de conquérir un de ses plus grands, sinon son plus grand orateur, Quelques mois après, la rencontre avait eu lieu; trois jours y suffirent; le peuple sut arracher à Charles X l’épée qu’il ne devait pas rendre, et la remplaça par un bâton de voyage sur lequel le vieillard put s'appuyer pour conduire à l'exil tout ce qui restait de la branche aînée des Bourbons,.
Au moment donc où M. Berryer mettait le pied dans la grande arène politique, il voyait s'éloigner et disparaître les espérances prochaines qui se montraient la veille même à sa légitime ambition. Homme d'épée, il aurait sans doute brisé la sienne sur les débris du trône; homme de cour et d'intimité, il aurait cru devoir suivre sur la terre étrangère ces trois générations de rois; mais la parole était son arme, il en avait éprouvé la force, il en calculait la puissance, et il ne l'avait pas compromise et avilie à d’indignes services. Aussi, pendant que le parti, si puissant naguère, se débandait de toutes parts, tandis que les autres députés donnaient leur démission, que la pairie décimée abandonnait jusqu'à ses bagages dans la déroute, M. Berryer resta seul au milieu des vainqueurs, il y resta pour représenter la défaite, expliquant sa présence par quelques paroles aussi honorables pour la générosité du peuple que pour la dignité du vaincu, abaissant son drapeau, ne le reniant point, et proclamant dès le premier jour qu’au-dessus de tous les gouvernants, au-dessus de toutes les affections personnelles, il y a toujours une nation , une patrie, à laquelle tous les citoyens doivent leur premier culte et leur suprême dévouement. M. Berryer assista donc à la révision de la Charte de 1814; il y intervint plus d’une fois, et ne négligea même aucune occasion de ménager pour l'avenir de larges issues à ses principes. Il faut bien le reconnaître avec sincérité, il rencontrait à côté de lui des sympathies secrètes qui l’encourageaient ; et quand seul il avait parlé, plus d’un membre de cette assemblée usurpatrice, composée de deux cent dix-neuf membres, le cherchait dans les couloirs et dans quelque coin obscur, lui serrait la main et lui disait en soupirant : « Mon cœur est avec vous ».
Tout était doute encore en ce moment : le peuple grondait toujours ; on croyait que la Sainte-Alliance n’abandonnerait pas ses amis; le double fléau de l'anarchie et de la guerre étrangère menaçait à la fois et venait agiter les trembleurs, troubler les prudents et rendre toute position extrême fort difficile. Celle de M. Berryer ne s’améliora point dans l’année qui suivit celle-ci. 11 ne pouvait se faire illusion lui-même sur les antipathies profondes et générakes que rencontraient et les hommes et les choses auxquelles il gardait sa fidélité, De plus, à mesure que le nouveau régime se fortifait, ses courtisans reprenaient courage. Mais déjà la division était parmi les vainqueurs; on rejelait comme des conseillers importuns Lafayette, Laffitte, Dupont (de l'Eure); le cabinet du 1*° mars, inaugurant la réaction, abandonnaït l'Italie, la Pologne, l'Espagne; on proclamait la quasi-légitimité, on se faisait accepter de l’Europe à prix d'honneur ; on mendiait la paix genou en terre; on traquait la presse avec fureur; on réprimait avec violence toutes les manifestations populaires. C'était plus qu'il n’en fallait pour of frir à M. Berryer des occasions magnifiques d'attaquer ce que Juillet avait produit. Aussi ne négligea-t-il aucune circonstance pour demander si l’on avait fait une révolution de palais ou une révolution de principes; si la souveraineté du peuple était une de ces fictions redoutables qu'on invoque un jour de crise, et que l'on se hâte de replonger dans les abimes dès qu'elle a donné leur pâture aux ambitieux,
Profitant habilement de-sa solitude, séparé tout à la fois du pouvoir et ile l'opposition, courant sur le flanc de ces deux armées, guellant toutes les fautes, il n'entrait dans la mêlée que lorsqu'il voyait un moment propice pour faire tourner le débat à l'avantage de ses opinions, Lorsque Casimir Périer venait réclamer au nom de l'ordre publie des me-
fl
sures sévères : « L'ordre! s’écriait l’orateur, vous con- «vient-il de l'invoquer? Vous en avez sapé la base, vous « avez déchatné l'anarchie; le principe vous presse, il faut «“ en subir les conséquences. » Et si l’opposition voulait à son tour appliquer à nos lois, à nos mœurs, à notre état social, quelques-unes de ces améliorations que commandaient ou la politique, ou les conditions civiles, ou les besoins moraux, la suppression de l'anniversaire du 21 janvier, le bannissement perpétuel des Bourbons, le divorce, le mariage des prêtres, M. Berryer se levait aussitôt, et demandait avec douleur si l’on voulait anéantir toutes les traditions, absoudre tous les crimes, rompre tous les liens de la famille, jeter le schisme dans la religion, et réduire en poussière tout ce qui restait des éléments sociaux les plus nécessaires et les plus respectés.
Telle fut sa constante tactique dans les commencements de la lutte. Le premier discours qui fonda pour tous les partis sa puissance oratoire fut celui qu’il prononça dans la discussion de la pairie (5 octobre 1831). Le ministre Périer avait déclaré lui-même qu’il cédait à contre-cœur au vœu populaire en détruisant l’hérédité. Quelques orateurs vinrent la défendre dans des tissus d’inconséquences ; M. Berryer seui était à l’aise dans cette question. Le respect de l’hérédité était l’'âAme même de ses opinions politiques; il le développa dans un discours d'une hardiesse véhémente, avec lequel il terrassa ce cabinet qui sapait une constitution en ladorant , et ses traits ne furent ni moins piquants ni moins rudes contre cette pairie elle-même, qui se condamnait à un rôle subalterne, sans crédit, sans autorité, sans indépendance. Triste expiation des lächetés qu’elle avait commises, expiation à laquelle elle ne pouvait échapper qu’en se retirant ! Cette vigoureuse sortie fut admirable : l’orateur s'y était révélé tout entier avec son regard hautain, son geste dominateur, cet organe incomparable dont les cordes métalliques agitent ses fibres nerveuses, avec cette parole qui brèlait ses lèvres et qui se répandait en flammes étincelantes sur toute cette assemblée, qui n’était ni convaireue ni persuadée, mais qui demeurait haletante, et qui se senfait enchaînée d’admiration par ce fluide irrésistible de la passion éloquente. M. Berryer eut tous les honneurs de cette longue discussion, et désormais il était sûr de commander le silence, car il avait pris son rang parmi les princes de la parole.
Plus tard, il défendit avec le même succès M. de Chateaubriand contre les attaques étourdies de M. Viennet (16 novembre 1831); sa place était faite, son autorité établie, sa puissance redoutable et redoutée. Alors seulement il devint pour son parti un homme considérable : seul il le représentait, seul il pouvait faire croire encore à son existence en jetant sur Jui le reflet d’un talent plein d'éclat. Toutefois ce service ne suffisait plus. Une femme de cœur, entreprenante et digne de commander à d’autres hommes, la duchesse de Berry, avait été bravement se jeter au milieu de quelques bandes de chouans, reste dégénéré de la Vendée de 93 : les légitimistes s'étaient ranimés; la conspiration de la rue des Prouvaires ayant échoué à Paris, on en voulut agrandir les proportions, en changer le terrain, et tenier la guerre civile. M. Berryer fut assurément mis dans le secret de ces mouvements, et le public ignore les conseils qu’il donna; mais ce qu’on sait positivement, c’est qu’il se rendit de sa personne auprès de la duchesse de Berry , et le pouvoir tracassier le fit arrêter et mettre en jugement. Ce procès fut pour les accusateurs un sujet de confusion , pour l'accusé un nouveau triomphe. Cette persécution augmentait son autorité sur son parti, et dans la session qui suivit son acquittement , M. Jollivet ayant voulu transporter à la tribune ce débat qui avait été honteux pour le ministère en cour d'assises, M. Berryer saisit du même coup l’interpellateur et ses patrons, et, après les avoir vigoureusement étreints sous sa serre, les envoya rouler meur-
{ris et confus sur leurs bancs (28 novembre 1832, discussion de l’adresse ). La tentative de guerre civile échoua d’abord par la plus odieuse trahison. On apprit bientôt que la duchesse de Berry était arrêtée; ce n'était pas assez : on annonça plus tard qu’elle était enceinte; la fortune se plaisait à frapper ses coups les plus impitoyables sur la race déchue, M. Berryer fit pourtant tête à l'orage : des pétitionnaires demandaient la liberté de la princesse; d’autres réclamaient sa mise en jugement : discussions passionnées, irritantes, au milieu desquelles l’orateur déploya toujours la même puissance de talent. Mais la vengeance du pouvoir fut complète : il arracha la déclaration de sa grossesse à la captive, et la fit accoucher en prison, au milieu d’une surveillance dégoûtante, à laquelle présidait le général Bugeau d ; puis il la fit embarquer avec son enfant.
Le temps des luttes armées était fini : la réaction victorieuse se donna carrière; l’attentat Fieschi lui fournit l’occasion de jeter sur la France ce réseau de lois arbitraires , inconstitutionnelles , violentes, qui détruisaient et le droit de discussion, et le droit d'association, et la constitution du jury, et les promesses solennelles de la Charte. C’est dans la session de 1835 que tout cet arsenal fut mis au jour. L'opposition comhattit vigoureusement, et M. Berryer se joignit complétement à elle dans d’impuissants efforts. Son discours sur la loi des associations (17 mars 1834 ) produisit un immense effet sur l'assemblée. Nous nous rappelons encore avec quel accent il prononça ces paroles au milieu d’une violente agitation ; il répondait à une flasque déclamation de M. Barthe :
«M. le ministre nous a dit que le gouvernement de la « Restauration était odieux et repoussé parce qu’il avait été « imposé par l'étranger...
Voix nombreuses. Oui! oui!
M. Berryer. « Et qu’il était pour la France le triste fruit « des désastres de Waterloo.
Au centre avec force : « Oui! oui!
M. Berryer s'arrête un instant, et dirigeant sa main du côté même où devait figurer le portrait du roi, il s’écrie : « Eh bien! je demanderai au ministre imprudent qui a osé « tenir ce langage s’il a oublié les noms de ceux qui ne sont « rentrés en France qu’à la suite de l'étranger et en passant « sur le champ de bataille de Waterloo! »
En achevant ces mots, le regard dédaigneux de l’orateur s'arrêta sur M. Guizot, qui siégeait au banc des ministres. Les centres demeurèrent anéantis. Puis revenant au carbonaro Barthe, et l’apostrophant lui-même, il s’écria d’une voix terrible : « Punissez, monsieur, punissez quiconque a « la bassesse, la lächeté de s’enfermer dans des sociétés se- « crètes, pour y prêter des serments incendiaires contre son «pays! » Et comme M. Guizot avait dit qu’il ne connaissait rien de plus degoûtant que le cynisme révolutionnaire, M. Berryer lui répondit en s’écriant : Z{ y a quelque chose de plus dégodtant encore : c’est le cynisme des aposta- STES I:
On ne parviendrait pas par des citations à donner l’idée de l'effet foudroyant de cette parole : il faut voir l’orateur, il faut l'entendre; car l'écriture ne saurait reproduire l’ensemble de ces facultés qui sont harmonisées précisément pour produire l’éloquence. Ceux mêmes qui la veille ont assisté aux séances ne retrouvent plus dans les discours imprimés que des cendres chaudes, ceux qui n’y assistent pas n’ont guère que le minerai figé du volcan. Nous ne prétendons pas dans cette rapide esquisse apprécier le talent de M. Berryer : cette œuvre est faite par un maître ({), el nous n’avons voulu ici que rendre quelques-unes de nos impressions. Ce qui est remarquable dans le talent de cet orateur, c’est qu’il lui échappe pour ainsi dire à lui-même. 1l n’en dispose ni quand il veut ni comme il veut ; instrument lui
(1) Voir le Livre des Orateurs parlementaires, par Cormenin,
manque même les jours où il croyait l’avoir le mieux préparé. C’est là ce que nous avons vu dans une occasion importante, où la personne de M. Berryer et les intérêts de son parti se trouvaient également en cause. Il s'agissait du voyage de Belgrave-Square, pieux pèlerinage que les légitimistes avaient été faire auprès de leur prétendant. Accusé par le ministère, objet d’une animosité violente, menacé de se voir flétri lui et les siens dans un paragraphe de l'adresse, M. Berryer n'eut point à son service cette éloquence qu’il a fait admirer tant de fois. Ceci tient à deux causes, que nous avons souvent observées en l’étudiant. L'une fondamentale, et qui touche à la source même de toute inspiration : c’est que la première force de l’orateur, c’est la vérité. Jeté par ses précédents, par ses illusions, par une certaine tournure d’esprit chevaleresque, dans les opinions légitimistes, M. Berryer n’en est pas moins pénétré des besoins de la société nouvelle ; son intelligence en a les idées, son âme en reçoit les aspirations; et lorsqu'il est forcé de se restreindre dans les intérêts du passé, il s’embarrasse dans ses béquilles, il perd en hauteur comme en largeur ; il doute de son action, parce qu’il sent le vide, et, mécontent de lui-même, l'artiste se décourage et se traîne au lieu de monter. L'autre cause tient à la nature toute spontanée de cette parole qui jaillit comme l’eau vive du sein du roc : c’est que M. Berryer perd à se trop préparer. Improvisateur par excellence, il a besoin de sentir bouillonner son cerveau ; sa pensée prompte souffre comme ces germes précieux qu’une trop longue incubation étouffe; et les fils de son intelligence qu’il vêt avec le plus d’éclat et de bonheur sont précisément ces enfants trouvés que le temps, le lieu, la chaleur du sujet fécondent et font éclore.
Inférieur à lui-même dans l'affaire de Belgrave-Square, il retrouva toutes ses facultés quand il vint après sa réélection passer en revue la politique extérieure du cabinet. Il fut cette fois ce qu’il avait été l’année précédente en traitant la question de Syrie, ce qu’il avait été en 1840 lorsque après avoir ramassé une à une toutes les lâchetés de ce régime , il s'était écrié, la voix émue et frappant de son poing le marbre de la tribune : « Céder partout! céder toujours! ah, c’est trop! c’est trop! c’est trop! » Et cette répétition , insigoifiante ou vulgaire ici, frappa l’assemblée entière d’une commotion électrique. Homme d’affaires quand il le faut, M. Berryer discute les faits et les chiffres avec une merveilleuse clarté, et c’est lui qui fit échouer une première fois le projet de 25 millions pour les États-Unis. Il a souvent dans des débats d'intérêts matériels montré la même habileté à débrouiller une question et à la vider en la simplifiant. Mais le caractère principal de son talent, sa véritale souveraineté, c'est l’éloquence, l’éloquence dans sa grandeur, avec sa puissance d'émotion, son pathétique, et ces belles formes que l'antiquité nous a transmises, que si peu d’hommes ont conservées. Aussi, bien que professant des opinions profondément contrastantes, bien que séparé de M. Berryer par tout l’espace qui sépare les deux pôles, nous n’en éprouvons pas moins pour les dons privilégiés qu’il a reçus l’admiration la plus sincère, et, fidèle à la doctrine qui a porté le vaincu de Juillet à servir la nation, nous croyons qu'il faut honorer tous ceux qui dans les sciences et les lettres, dans les armées ou dans les arts, par la gloire des armes, ou par celle de la parole, contribuent à élever aux yeux des autres peuples et notre langue et notre patrie. £ Armand MARRAST,
ancien président de l’Assemblée nationale,
M. Berryer a fait ses études chez les oratoriens, réunis en corporation privée à Juilly, où il eut pour condisciple le maréchal Jérôme Bonaparte. 11 quitta cette maison en 1806. Il avait montré de bonne heure une vaste intelligence, que sa paresse pouvait seule égaler : aussi brilla-t-il peu dans ses études. L'éducation religieuse qu'il avait reçue dans la maison de Juilly le poussait à entrer dans un séminaire; sa
famille parvint, non sans difficulté, à l'en détourner et à luf faire adopter la carrière du barreau. Son père lui aplanit. les premières difficultés , et ses brillantes facultés ne fardèrent pas à se révéler. Après avoir pâli sur le code et passés quelques mois chez un avoué, il se maria, à peine âgé de vingt et un ans.
Ses opinions éfaient loin d’être arrêtées alors. « Quoique enthousiaste du génie de Napoléon, a dit un biographe, il regardait le grand homme comme un despote disposé à répandre jusqu’à la dernière goutte du sang de ses sujets sur“ l'autel de son ambition, et il vit avec joie arriver la première restauration, à laquelle il se dévoua corps et âme. « Après avoir vainement essayé de sauver le général Debelle devant le conseil de guerre, il alla se jeter au pied du roi, et obtint sa grâce. Les généraux Canuel et Donadieu ayant été mis en cause après les insurrections de Grenoble et-de Lyon, M. Berryer plaida pour eux, et en rejeta hardiment tout l’odieux sur le ministère Decazes. Il publia même à cette … occasion une brochure qui causa un certain scandale, et le fit ranger parmi les royalistes purs.
Cependant les procès politiques ne lui faisaient point négliger les affaires civiles. Les discussions des banquiers Seguin et Ouvrard (1826 ), la succession du marquis de Vérac, l'affaire des marchés Ou vrar d, puis les liquidations et les procès pour coupes de boisappartenant aux anciens émigrés, fournirent à M. Berryer autant d’occasions de mettre en relief son talent. Le 21 avril 1826 il prêta l'appui de sa parole à M. l’abbé de Lamennais, et obtint l’acquittement de son client. Sous le ministère Villèle il participa à la création de la Société des bonnes lettres et de la Société des bonnes études , sociétés qui avaient pour but de déguiser la propagande politique sous le manteau de la religion.
Faisant sans doute peu de cas des serments que réclament toujours les gouvernements à leur origine, et que chacun peut interpréter, quoi qu’on fasse, suivant sa conscience, il prêta en 1830 celui qu’exigeait Louis-Philippe. « Quand la force domine dans un État, disait-il alors, les gens de bien doivent encore à la société le tribut de leurs efforts pour détourner de plus grands maux. » Les affaires de la Vendée lui valurent quatre mois de prison préventive. Acquitté par la cour d'assises , il fut encore inculpé, avec Chateaubriand, de Brian et autres, pour avoir, dans une réunion publique, voté en l’honneur du noble vicomte une médaille avec l’exergue : Votre fils est mon roi. Mais comme il avait proposé l’exergue Le génie fidèle au malheur, il fut renvoyé de la plainte. 11 en profita pour faire acquitter Chateaubriand en cour d’assises ; en même temps il défendait différents journaux royalistes.
Dans la session de 1834, venant en aide à MM. Audry de Puyraveau et Voyer d’Argenson, accusés de participation à la Société des Droits de l’homme, M. Berryer opposa aux objections de M. Guizot des arguments d’un radicalisme complet. Il prétendit que le droit de discussion et d'association était une conséquence forcée de la révolution, dût l'exercice de ce droit être fatal au nouveau gouvernement. Sans doute il ne pensait plus ainsi après la révolution de Février, lorsqu'il accepta, en 1850, d’être membre de cette commission des dix-sept chefs de parti qu’on a nommés les Burgraves, quia préparé les mesures au moyen desquelles toutes les libertés publiques ont été sévèrement restreintes.
Quoi qu'il en soit, au milieu des préoccupations de la politique, qui lui avaient fait négliger une riche clientèle, M. Berryer se trouva un beau jour ruiné; c'était vers 1836. Son parti ne fut pas ingrat, et, sur l'annonce de la mise en vente de la terre d’Angerville, qui appartenait au célèbre avocat, une souscription s’ouvrit, et produisit 400,000 fr., moyennant quoi ce bien fnt conservé à son propriétaire, Chef de son parti à la tribune, M. Berryer ne tint pas toujours compte des avis et des prétentions des journaux royalistes soumis à d’autres influences. 11 essaya même une fois de se
créer un organe dans la presse parisienne, ce qui lui attira de vertes attaques des défenseurs patentés de la monarchie, dont l’un, engagé dans les ordres sacrés, s’oublia jusqu'à rappeler au député de Marseille qu’il n’était que l'avocat du parti légilimiste.
Avant le voyage de Belgrave-Square, M. Berryer était déjà allé en Allemagne déposer ses hommages aux pieds de la famille déchue. Le duc d’Angoulème lui confia une pièce
qui avait pour but de maintenir les prétentions de ce der- |
nier au titre de Louis XIX jusqu’à la troisième restauration exclusivement. Combattant toujours le ministère, M. Berryer appuya dès 1836 la proposition Gouin pour le remboursement des rentes ; il attaqua le projet de loi de disjonction en 1837, repoussa l’année suivante la proposition relative à Vabolition de l'esclavage, et en 1839 il fut un des plus énergiques promoteurs de la coalition formée pour renverser le ministère Molé,.
Le prince Louis-Napoléon, arrêté à Boulogne, se souvint du défenseur du maréchal Ney, et M. Berryer devint un de ses conseils devant la chambre des pairs.
Après la révolution de Février, le département des Bouches-du-Rhône choisit M. Berryer pour un de ses représentants à l’Assemblée constituante. Il fit partie du comité des finances; et l’un des chefs de la réunion de la rue de Poitiers, il fut réélu à l’Assemblée législative. La réaction dans laquelle tomba la majorité de cette assemblée donna une certaine importance à M. Berryer, qui finit par être proclamé le principal mandataire du comte de Chambord dans la circulaire Barthélemy, datée de Wiesbaden, où M. Berryer avait recommencéle pèlerinage de Belgrave-Square, sans flétrissure à la suite, cette fois ; il est vrai que la république n'avait demandé aucun serment à ses représentants. L'année suivante, alors que les projets de fusion étaient à l’ordre du
our, l'Exposition universelle lui fournit l’occasion de rendre visite aux membres de la famille d'Orléans, à Claremont.
Toujours membre des commissions qui siégeaient pendant les prorogations de l’Assemblée, M. Berryer fit partie de la commission chargée de la surveillance de la caisse d’amortissement, et s’associa au blâme infligé au ministère qui avait osé destituer le généralChangar nier. Reprochantau cabinet d’avoir tenté de scinder la majorité, il dit que la république n’était pour lui qu’un gouvernement de transition. Bientôt, champion avoué du représentant de la légitimité, repoussant la proposition Creton relative à l’aholition des lois de proscription contre les Bourbons, il déclara que M. de Chambord ne pouvait rentrer en France qu’avee le titre qui lui appartenait, c’est-à-dire comme le premier des Français.
La révision de la constitution le compta parmi ses partisans sous certaines réserves. La républiqueétait incompatible, suivant lui, avec les mœurs, les traditions et les intérêts du pays : il voulait avant tout un changement de gouvernement ; autrement, il était opposé à la réélection du président. Fidèle au régime parlementaire, ilse joignit, le 2 décembre 1851, à ses collègues de l’Assemblée réunis-dans {ancienne mairie du xe arrondissement et ne fut pas le moins ardent à provoquer la déchéance du président. Cependant il ne fut pas inquiété, et reprit sa place au barreau de Paris. Élu hâtonnier de l’ordre des avocats en 1852, il fit sa réapparition à la barre en plaidant avec Paillet la compétence du tribunal civil dans l'affaire des biens de la maison d'Orléans contre le déclinatoire introduit par le préfet de la Seine. Plus tard il porta la parole pour Mie Doudet, l'institutrice ; pour M°° de Solens, qui venait d’être expulsée comme étrangère ; pour les héritiers du banquier Michel ; pour le comte de Chambord, réclamant la propriété de bois ayant apparélenu à son grand-père; pour son fils, Arthur Berryer, accusé d’avoir accepté des valeurs détournées dans l’affaire des docks; pour M°° de Jeufosse (1857) ; pour les compositeurs en typographie, accusés du délit de coali tion; pour M, Patterson , contre la succession de l’ex-roi Jérôme (1861), etc.
DICT. DE LA CONVERS. == T. IH