BERTHOLLET — BERTIN
prendre dans Tibulle et d'appliquer à une brillante héroïne de nos cercles de Paris des détails de mœurs qui sembleraient annoncer une courtisane de Rome, occupée à filer son fuseau sous la garde d’une vieille esclave. D’autres imitations donnent lieu à d’autres reproches.
Bertin est plus heureux dans ses imitations de Parny, qui peint les mœurs de notre temps, et la vive passion de l’amour telle que la sentent les modernes. Mais il se pénètre si profondément de ce nouveau modèle, que souvent tout son mérite est de le répéter, comme une glace fidèle réfléchit les objets qu’on lui présente. Dans Parny la passion est vraie, tendre, et devient plus profonde chaque jour, après avoir paru légère dans la peinture de ses premiers plaisirs. Elle remplit le cœur du poëte, elle s'accroît en silence, et se répand sans peine au dehors, comme une eau vive que renouvelle sans cesse une source abondante. Dans Bertin l’amour paraît un sentiment factice ou emprunté; l'orgueil, la vanité, la fièvre des sens, font fermenter son esprit, mais le cœur reste froid. Aussi, dans le tête-à-tête, cette grande épreuve de l’amour , sa conversation avec Eucharis est stérile, et, pour prévenir la froideur, il est obligé de faire intervenir des tiers entre sa maîtresse et lui. Nous sentons que s’il n’appelait pas les anciens et Voltaire ou Parny à son secours, Eucharis lui adresserait bientôt une question semblable à celle de Bérénice à Titus, dont la froideur l’afflige :
Ce cœur, après huit jours, n’a-t-il rien à me dire?
On a cité avec de grands éloges, et les femmes ainsi que les jeunes gens, quelquefois également dupes de l’exaltation, ont retenu le début de la peinture du premier bonheur de Bertin :
Elle est à moi! divinités du Pinde,
De vos lauriers ceignez mon front vainqueur!
Elle est à moi! que les maîtres de l'Inde Portent envie au maître de son cœur!
Ce début fait illusion au lecteur; mais, qui le croirait? un triomphe si magnifiquement célébré par un homme qui nous semble ivre d'orgueil et d'amour avait laissé en lui une impression si faible, qu'impuissant à trouver des souvenirs et des images, il s’est vu contraint de mettre à contribution Ovide, Properce et Voltaire, pour les détails même de sa victoire. Le cœur féconde tout dans Parny, l'esprit, l’imagination, les souvenirs des sens et le talent de peindre et d’orner la vérité sans l’altérer. C’est encore dans un cœur tendre et sensible que Parny a puisé ce sentiment délicat des convenances, ce choix d'expressions, cette pudeur de paroles dont la poésie érotique ne saurait se passer, et que Bertin oublie ou blesse quelquefois d’une manière si étrange, L'amant d'Éléonore est toujours de bonne compagnie ainsi que de bon goût. Bertin, qui avait cependant vécu au sein d'une société élégante et polie, n’en a pas toujours conservé l'empreinte. Dans ses élégies les plus agréables, certains traits communs et presque grossiers désenchantent de tableaux dignes de l’Albane; ils choquent les oreilles, comme une expression libre qui s’échapperait tout à coup de la bouche d’une femme distinguée par la noblesse des manières et la grâce du langage.
Si Bertin ne respire pas la douceur et la mollesse de Parny, il le surpasse en éclat, en audace et en vigueur, Trempé dans les sources antiques, il y puise parfois des transports d'enthousiasme qui donnent presque le mouvement lyrique à ses vers. Peut-être même la nature l’avaitelle appelé à la haute poésie; c'est une opinion que font naitre ses beaux vers sur l'Italie, et d'autres encore, qui sont pleins d'inspiration,
Dans quelques-unes de ses pièces, Bertin n'a pris conseil que de lui-même, et ce ne sont pas les plus faibles du recueil, L'élégie qui a pour titre Le Portrait d'Eucharis respire tout l'enthousiasme d'un amant pour la beauté de sa maitresse, et contient de ces détails brillants et vrais qui
donnent à la poésie érotique une variété dont le genre a besoin. Toutefois, le nom d’idylle, suivant le sens que lui donnaient les Grecs, conviendrait mieux à ce petit poëme que celui d’élégie. D'autres pièces sont marquées au coin de la véritable poésie, et quelquefois les plus élégantes formes de style rendent avec éclat des pensées dignes d'elles. Les souvenirs de l’île Bourbon, sa patrie, fournissent surtout d'heureuses inspirations au compatriote de Parny. Il se montre amant et poëte dans l'élégie Aux mänes d'Eucharis, mais | je ne voudrais pas voir Catilie intervenir dans la scène des | derniers adieux de Bertin à sa première maîtresse ; il devait payer seul un tribut de regrets à cette Eucharis tant célébrée, il ne devait s'occuper que d'elle sur son tombeau. 11 y a dans les choses de sentiment une délicatesse, une pudeur et un caractère religieux qui demandent à être respectés. Parny connaissait tous ces mystères, qui ne s’apprennent pas, mais que l’on trouve en soi quand on a une âme tendre et que cette Ame est vraiment touchée.
Bertin reconnaissait Parny pour son maître, Parny voyait dans Bertin son émule, et partagea toujours avec joie les succès de son ami, Tous deux nés sous le même ciel, tous deux courant la double carrière des armes et des lettres, | tous deux favorisés des muses, tous deux célèbres dans les fastes de l'amour, ils se chérissaient comme des frères, et leur union ne fut jamais troublée par des jalousies d’auteur. Parny était pour Bertin le juge plein de candeur qu’Horace | à vanté dans son cher Tibulle; Parny ne parlait jamais de | Bertin qu'avec la plus tendre affection ; mais dans la confdence intime il accusait Bertin d’être trop accupé de lui- | ième; il aurait voulu que Bertin s’oubliât pour être tout entier à sa maîtresse, Il trouvait trop d’orgueil personnel et pas assez d'amour dans le chantre d'Eucharis. « Mon ami, | me disait-il un jour, les femmes sur le piédestal, et nous dans l'attitude de Pygmalion devant la beauté souveraine, voilà la poésie érotique. »
Bertin paraît avoir cessé de bonne heure son commerce avec les Muses ; du moins on ne voit plus paraitre de vers | de lui depuis son édition de 1785. Est-ce une santé chancelante, est-ce le mariage de Catilie qui réduisit son amant au silence ? On ne peut faire à cet égard que des conjectures. Nous ne savons pas davantage comment il accueillit la révolution française, qui avait excité l'enthousiasme de Parny.
Bertin quitta la France à la fin de 1789 pour aller à Saint- Domingne épouser une jeune créole qu’il avait connue à Paris. De longues formalités retardèrent la conclusion du | mariage jusqu’au commencement de juin 1791. Le jour où
la célébration devait avoir lien, Bertin, déjà malade, de- |} manda qu'elle se fit dans sa chambre; mais à peine eut-il | prononcé le oui d’une voix très-faible qu’il s’'évanouit. Il ne | reprit connaissance qu'avec une forte fièvre et des vomisse- | ments. Après des étreintes douloureuses, il mourut le dix- } septième jour de sa maladie, âgé d’un peu plus de trentehuit ans, laissant une jeune épouse et toute une famille dans le deuil. Parny lui survécut vingt-quatre ans, et ne cessa de donner des regrets à la mémoire de ce jeune poëête, qui du moins avait conquis avant de mourir toute la renommée qu’il pouvait attendre de son talent.
P.-F. TissoT , de l’Académie Francaise.
BERTIN (Tuéopore-PrerRE), né à Donemarie en Brie, près Provins, le 2 novembre 1751, était fils d’un avocat au parlement. Employé dans la ferme générale, il s'était livré avec ardeur, et, on peut le dire, avec une sorte de passion, à l'étude de la langue anglaise, dans un temps où les chefsd'œuvre de la littérature de nos voisins d'outre-mer ne nous étaient guère connus que par des traductions. Étonné de l'oubli de Letourneur, qui n’avail point compris dans les œuvres choisies du célèbre auteur des Nuits la satire T'Young sur l'Amour de lu Renommée, il en fit, vers 1788, une traduction. La Vie de Bacon ct un ouvrage de Willram Paley sur la justice criminelle et le jury ont été tra-
DICT. DE LA CONVERS. — T. Ill.
duits aussi avant la révolution de 1789 par T.-P, Bertin,
Ce fut en 1792 qu’il publia, non pas la traduction, mais une ünitation adaptée à la langue française de la S/énographie anglaise de Samuel Taylor, laquelle eut quatre éditions, dont la dernière sortit des presses de l'Imprimerie impériale en 1804. Bertin a donc été, sinon par lui-même, car il n’était pas praticien, mais par ses élèves et ses imitateurs, l'introducteur en France de la sténographie.
Il avait préparé dans sa jeunesse une traduction complète de Tom Jones; son but était de venger l'ingénieux, le philosophe Fielding, des mutilations de Laplace, Son manuscrit était presque achevé lorsqu'il fut devancé par des concurrents plus diligents, entre autres par M. Davaux en 1794. Forcé de renoncer à cette entreprise, qui aurait pu lui procurer un succès durable, il traduisit une multitude de romans anglais. On lui doit aussi deux versions libres des Curiosilés de la Littérature de d’Israéli, et des Misères de la Vie humaine. Ce dernier ouvrage, qui a obtenu deux éditions, a fourni le sujet d’une assez triste comédie, représentée et tombée au Théâtre-Français, en 1822.
Doué d’une imagination inventive, Bertin avait conçu le projet de reliures vernies, pour lesquelles il avait pris un brevet d’invention, et obtenu un logement à l’ancien Châtelet avant sa démolition. Constamment occupé de physique, il croyait avoir découvert une application nouvelle du siphon, pour élever l’eau sans pompe ni piston au-dessus de sa source, par la seule force ascensionnelle, qui, en faisant passer le liquide de la petite branche dans la grande, remplissait un réservoir placé au sommet. L'Institut nomma des commissaires pour examiner cet instrument; le célèbre physicien Charles en fut le rapporteur. On étonna beaucoup Bertin en lui montrant sa machine décrite et gravée dans le Traité de la Magie naturelle, par J.-B. Porta. Il a été plus heureux dans une invention que personne ne lui a disputée, celle des lampes docimastiques, destinées à remplacer par un éolipyle le chalumeau de l’émailleur, soit pour essayer les mines, soit pour iravailler le verre.
Sur la fin de sa carrière, Bertin avait repris ses anciennes fonctions de chef de bureau dans l'administration des droits réunis. Il venait d’être mis à la retraite, lorsqu'une attaque de paralysie, suivie d’apoplexie, l’enleva le 25 janvier 1819. BRETON.
BERTIN (Jean-Vicror), peintre de paysage, né à Paris, en 1767, et mort dans la même ville en 1842. Soit conscience, soit développement tardif, Bertin ne commença guère à se faire connaître que vers l’âge de trente-trois ans. Le premier ouvrage qu’il exposa lui attira des suffrages unanimes, et le mit à même d'entreprendre le voyage d'Italie, d’où il revint avec un talent müûri. En 1808 il obtint une médaille d’or, et sous la Restauration la croix de la Légion d'Honneur. Ce fut à cette époque qu’il fonda cette école de paysage qui est devenue célèbre, et d’où sont sortis tant de peintres habiles. Michalon, son élève , remporta le premier grand prix fondé pour l’école de paysage, et depuis lors jusqu'au moment de sa mort ce furent presque toujours ses élèves qui obtinrent cet honneur.
Ce qui distingue surtout Bertin, c’est une sévérité de lignes digne du Poussin et une heureuse harmonie de coloris. Seulement, on pourrait peut-être lui reprocher ce qui, du reste, fut le défaut général de son époque, d’avoir jeté la nature dans nn moule un peu uniforme et presque deconvention.
Les tableaux de Bertin se trouvent répandus dans les châteaux nationaux et dans les musées de province. Nous ne pourrions les citer tous ici ; nous nous contenterens d'en indiquer quelques-uns, tels que : une Féte du dieu Pan, une Offrande à Vénus, Cicéron à son retour de l'exil, une Vue de Nepi sur la route de Rome, une Forét, la Fuite d'Angélique, une Fête de Bacchus.
BERTIN (Rose), marchande de modes, a mérité une sorte de célébrité par son désintéressement , son courage et
ds BERTIN
sa reconnaissance. Née en {744, à Amiens, et ayant reçu de ses parents une éducalion assez soignée, elle vint à Paris, où elle fut ouvrière de la modiste du Trait-Galant, dont la maison, aussi renommée pour la régularité de ses mœurs que pour l'étendue de son commerce, fournissait plusieurs princesses de la cour. Associée à cette maison, Rose Bertin travailla ensuite pour son compte, et dut aux princesses de Conti et de Lamballe et à la duchesse de Chartres lavantage de fournir, en 1770, les parures de la dauphine Marie- Antoinette. Celle-ci, devenue reine, admit dans sa familiarité Mlle Bertin, dont elle avait su apprécier lesprit et le caractère, et la chargea de toutes les fournitures de modes pour la famille royale. Accueillie au château à toute heure, il était bien difficile qu'elle n’en éprouvät pas quelque mouvement de vanité. On cite, à ce sujet , l’anecdote suivante : une dame du plus haut rang venait lui redemander des articles commandés depuis longtemps : « Je ne puis vous satisfaire, lui répondit majestueusement Me Bertin ; dans le conseil tenu dernièrement chez la reine, nous avons décidé que ces modes ne paraîtraient que le mois prochain. » Malgré la vogue que cette modiste avait obtenue à Paris et à Versailles, comme elle était mal payée par les femmes des grands seigneurs et qu’elle excédait ses dépenses pour soutenir son espèce de rang à la cour, sa fortune se dérangea peu d’années avant la révolution , et sa petite vanité fut punie par les railleries que cet événement Jui attira; mais les bienfaits de la reine ne lui firent pas défaut. Me Bertin, de son côté, ne se montra pas ingrate. En 1793, pendant la captivité de Marie-Antoinette, elle brûla des registres de commerce où figuraient des fournitures qui lui étaient encore dues par cette infortunée, et répondit aux agents du gouvernement révolutionnaire qui vinrent l'interroger que la reine ne lui devait rien.
M'e Bertin mourut à Paris, en septembre 1813, à soixante-neuf ans. Les Mémoires publiés sous son nom en 1824 (à Paris et à Leipzig, in-8°) sont regardés comme apocryphes, quoiqu'ils portent le cachet d’une femme médiocrement lettrée. Ils finissent en 1791, ne contiennent rien de neuf ni de piquant, et paraissent n’avoir été écrits que pour justifier Marie-Antoinette des torts qui lui ont été imputés, surtout dans la fameuse affaire du Collier. La famille de Me Bertin a constamment réclamé contre l'authenticité de ce livre. H. AUDIFFRET.
BERTIN (Famille). Deux frères ont illustré ce nom par la fondation du Journal des Débats, la plus grande affaire de presse qui se soit faite en Europe peut-être, feuille politique qui leur a survécu, et qui, encoredans les mains deleur famille, semble toujours destinée à marcher vers une fortune nouvelle à travers les révolutions les plus inouïes. Ces deux frères appartenaient à une famille riche et considérée. Leur père, secrétaire du duc de Choiseul, premier mi- \istre, mourut de bonne heure, Leur mère, femme de beaucoup d'esprit et d’un grand sens, ne négligea rien pour leur éducation, qui fut forte, longue et complète.
BERTIN l'aîné (Louis-François) naquit à Paris, le 13 décembre 1766. Il était venu au monde assez à temps pour admirer encore dans tout leur éclat les fugitives splendeurs du siècle passé. 11 était né au beau milieu du doute et de l'ironie, mais aussi au milieu de la poésie et des espérances du dix-huitième siècle. Il aimait à parler de cette brillante époque, et c'était merveille de l'entendre raconter comment s'étaient évanouies toutes ces grandeurs, comment avait éclaté 1789 au milieu des transports unanimes, comment hfin la France entière, que l’on croyait sauvée pour jamais, s'était précipitée tête baissée dans la Terreur et dans l’anarchie. Quand éclatèrent ces fureurs sanglantes, M. Bertin était un tout jeune homme; mais déjà ces abus de la force l'indignaient outre mesure; déjà il se demandait avec inquiétude quelle était donc l'espèce de liberté que nous dérobaient les échafauds? Cependant il suivait d'un pas
ferme et d’un regard assuré cette révolution éperdue. I] assistait, la tête haute, à ces condamnations insensées, à ces supplices stupides ; il plongeait d’un regard dédaigneux et ferme dans l’ignoble cruauté des bourreaux, dans l’héroïque lâcheté des victimes. Aussi savait-il jour par jour cette révolution française dont il eût été un si digne, un si éloquent historien.
Voilà comment il mit à profit celte sanglante époque : plus il voyait ces excès terribles , et plus il se disait à luimème que contre des forces ainsi déchaînées il fallait inventer une force nouvelle et qui n’existait pas encore. Or, quelle sera cette force qui peut sauver la société aux abois? La tribune n’est pas à l'abri de l’épouvante et de la surprise; l’armée appartient à qui la commande; le juge sur son tribunal marche souvent avec lenteur : il faut une force active, agissante , toujours prête, toujours mêlée aux passions du moment, qui se fasse sa part souveraine dans les haïnes, dans les amours, dans les libertés, dans les obéissances de la nation... Cette force, ce sera la presse périodique : ainsi l’a deviné ce jeune homme. Maïs cependant la liberté de la presse , à peine née, qu’est-elle devenue ? où est-elle? qu’en a-t-on fait déjà? Hélas! on en a fait un affreux instrument de désordre, d’anarchie, de supplices, de calomnies : le sang a remplacé l'encre, et l'écrivain écrit avec le poignard !
Ce fut à cet instant même, où la presse périodique semblait s’être dévorée elle-même, que M. Bertin se mit à accomplir le grand projet qu'il avait rêvé au plus fort de nos bouleversements et de nos tumultes. Aussi, à peine eut-il paru, le Journal des Débats, sous cette direction puissante et forte, qu'il fut salué par {ous les honnêtes gens comme une révolution salutaire. Cette fois enfin là langue du journal était trouvée ; cette fois enfin la passion, l'intérêt, la poésie, l’événement, la bataille de chaque jour étaient racontés par d’honnètes gens, dévoués à l’ordre, dévoués à l’art, au goût, à la liberté sage; les nobles instincts de cette nation française , violemment arrachée à cette urbanité qui faisait une partie de sa gloire, se montraïent de nouveau dans cette histoire des événements de chaque jour. Or notez bien qu’en … si peu de temps toutes choses avaient été brisées et jetées . au vent, et que toutes choses étaient à refaire.
sé
Destiné d'abord à l'état ecclésiastique, et pourvu d’un petit bénéfice, M. Bertin l'aîné avait pourtant salué d’un enthousiasme reconnaissant cette révolution de 1789 qui le forçait à chercher une autre carrière. Mais quand le torrent révolutionnaire menaça de tout détruire, M. Bertin se posa comme un obstacle. Poussé par je ne sais quelle curiosité funeste , il assistait malgré lui à ces vastes funérailles de la Terreur , et plus d’une fois sa haute taille, son beau visage, | l'indignation qui animaït ses traits, l’élégance même de sa « personne, le désignèrent aux dénonciateurs et aux bour- « reaux de ces époques sanglantes; sa jeunesse le sauva, et" il paya son tribut à la révolution par quelques mois de prison qu’il fit en très-bonne compagnie, comme cela était d'usage, dans ces prisons ouvertes à tout ce qui restait de” grand, d’honnète et de généreux dans cette nation au désespoir, à
Vint le Consulat, vint Bonaparte, {out-puissant par Ia gloire, et fout-puissant surtout par la fatigue de la nation française, qui ne voulait plus entendre parler de tant de furibondes et sanglantes théories. Bonaparte, quand il eut dévasté l’orangerie de Saint-Cloud et nettoyé la place Saints Roch, s’occupa de la liberté de la presse. Cette toute-puis= sante liberté, qui a besoin d’être si respectable et si sage, s'était tant vautrée dans le barbarisme et la fange, elle s'était. tellement attaquée à toutes les personnes et à tous les de= voirs, qu'il n’y eut pas une seule réclamation en France quand le premier consul écrasa du talon de sa botte cette. hydre aux mille têtes renaissantes. Bonaparte venait de dé=" cider que de toutes les feuilles politiques existantes douze seulement survivraient : et encore, que leur laissait-il à
celles-là ? 1 annonce des biens à vendre, le récit des batailles copié dans le Moniteur, les lois nouvelles, et le spectacle du jour au bas de la feuille. Rien de plus. Autrefois, sous le Consulat et sous l'Empire, le plus grand journal se composait d’une simple feuille in-4°, dans laquelle on trouvait plus souvent une charade qu’un article de politique : la politique de cette époque ne se discutait pas. 1 n'y avait qu’un homme dans ce temps qui eût le droit d'écrire le premier- Paris, c'était Bonaparte.
M. Bertin l'aîné, qui avait travaillé au Journal Français, à l'Éclair (1795), au Courrier Universel, acheta, après le 18 brumaire, le titre d’un journal d'annonces 20,000 fr. à Baudoin l’imprimeur. Quand il eut acheté ce privilége, restait à l’exploiter : comment faire? Avec le coup d'œil qui ne l'a jamais trompé, M. Bertin comprit fort bien que le journal qu'il projetait ne devait ressembler en rien aux journaux de l’ancien régime ni aux journaux de la révolution. L’ancien régime, vaniteux , tout-puissant, protégé par la Bastille, se contentait du Mercure de France, sous l'inspection de deux ou trois censeurs. Ee lieutenant de police et la favorite usaient du Mercure de France à volonté et le donnaient à qui bon leur semblait. Marmontel y imprimait ses contes, et les beaux esprits de la cour y déposaient , sous un clairvoyant incognito, leurs logogriphes et leurs charades : cela suffisait. C’est qu’en ce temps-là vivait, de toutes les forces de l'ironie et de toutes les grâces de l’esprit, le plus puissant, le plus impérieux , le plus sceptique, le plus moqueur, le plus redoutable, le plus français des journaux , la correspondance de Voltaire. Ajoutez que l’opposition au pouvoir, cette condition première de la presse, métait pas dans le journal. Elle était dans les livres, elle était dans l'Encyclopédie, aux discours de J.-J. Rousseau, aux tragédies de Voltaire ; elle était partout, excepté dans le journal. Voilà ce que M. Bertin l’ainé avait bien compris lorsqu'il entreprit le Journal des Débats. Mais, d'autre part, le journal tel que l'avait fait la révolution française était impossible sous un gouvernement qui voulait être craint etrespecté. Quand bien même le maitre leût permis, la nation française n’en eût pas voulu de longtemps. Et comment faire un journal sous un empereur tout-puissant, qui ne veut pas qu'on discute les lois, qu’on explique les faits, qu'on ne dise pas seulement pourquoi ses armées vont si loin et si vite? Comment attirer à soi l'intérêt et l'attention d'un peuple qui s’occupe de toutes ses gloires, ct comment Jui faire lire un journal, à ce peuple émerveillé, qui peut lire chaque matin une proclamation dictée par Bonaparte ? C'était une tâche bien difficile, en eflet, et il y avait de quoi désespérer un moins hardi ; mais M. Bertin ne désespéra pas. 11 comprit tout d’abord qu’on ne pouvait pas faire un journal si on ne pouvait pas parler librement. Alors, il se mit à parler de la seule chose dont on püt parler encore : il parla de la littérature et des théâtres ; il se figura que la nation française, échappée à tant de tourmentes, ne serait pas fâchée de se reposer quelque peu avec ses souvenirs littéraires, car elle avait été arrêtée dans un beau moment littéraire, la France du dix-huitième siècle! elle avait été rejetée violemment de ses habitudes et de ses longues discussions , qu’elle aimait tant.
Pour accomplir son œuvre, M. Bertin appela à son secours des hommes de science, de talent et d'esprit, qui avaient fort peu d'habitude du journal, et qui en firent tout d’abord sans le savoir. Ces hommes, c'était Geoffroy, c'était Dussault, c'était Féletz, c'était Delalot, c'était M. Bertin de Vaux ; et tout d’abord, quand la France lut un journal écrit avec mesure, pensé avec esprit, fait pour la bonne compagnie, incisif et aussi hardi qu’on pouvait lêtre alors, la France fut émerveillée ; on eût dil qu’elle avait un nouveau sens. La vogue du Journal de l'Empire (Cétait son titre depuis 1805) fut bientôt établie ; les Français d'alors
ne demandaient pas mieux que de s'occuper de théâtres,
de livres nouveaux et de comédiens à leur début. Justement, tout commençait en France, le théâtre surtout. Le dix-huitième siècle littéraire, coupé en deux par une révolution politique, s'était réfugié en Allemagne, et nos ignorants Français, sans s'inquiéter de ce siècle perdu et sans songer à le continuer, comme c'était leur devoir, remontaient tout simplement au dix-septième siècle, et s'évertuaient à refaire une poésie qui ressemblait au siècle de Louis le Grand; car eux-mêmes n’étaient-ils pas les poëtes, les historiens de Napoléon le Grand? Geoffroy se mit à attaquer Voltaire corps à corps, et la nation applaudit beaucoup à l'ennemi vivant de Voltaire mort. Le Journal des Débats eut bientôt trente-deux mille abonnés dans cette grande France que lui faisait Bonaparte. Après les arrêts de l’empereur, il n’y en avait pas auxquels on obéit comme à ceux du Journal de l’Empire.
L'influence toute-puissante de ce journal à cette époque, le nombre immense de ses lecteurs, c’est là une histoire unique dans l’histoire de la presse périodique. Il fallait bien que la France, réduite à ce grand silence, se sentît un immense besoin de s'entendre, même à demi-mot, pour s'être mise simultanément à lire un journal qui parlait plus souvent de prose et de vers que de gouvernement et de bataille, plus souvent de Racine et de Boileau que de Bonaparte et de l’empereur d'Autriche, d'autant plus qu’en dépit même du souverain, les plus hautes questions politiques s’agitaient dans ce journal, sans qu'aucune force pût l’empêcher. C'était là une habile manière de rentrer dans les affaires de l'État, par la littérature. D’autant plus que le chef de la France avait ses opinions littéraires très-prononcées; et alors, ne pouvant faire d'opposition au gouvernement de l’empereur, ou faisait de l'opposition à sa tragédie et à ses poëmes descriptifs. On ne pouvait guère attaquer ses généraux ; on soutenait ses antipathies de salon et de poésie. Madame de Staël trouvait asile dans le Journal de l'Empire ; chassée de la cour impériale, exilée de la France impériale, elle était soutenue et rendue populaire par le Journal de l'Empire. Chateaubriand était dans le même temps protégé, défendu et compris dans le Journal de l’Empire Cette secousse donnée à l’art français par Chateaubriand et madame de Staël était trop vive et trop spontanée pour le France. L'empereur d’ailleurs n’aimait pas qu’un autre génie que le sien donnât des secousses ou même des étonnements à la France. 11 n’y eut donc en France que le Journal de l’Empire qui vint au sceours de ces deux génies ; bien plus, ce fut de ce temps de persécations que date la première amitié de M. de Chateaubriand et de M. Berin. Le grand poëête confiait à la sévérité de son ami les épreuves de son ouvrage : or, en fait de critique consciencieuse, énergique, éclairée, amicale, intelligente, il était impossible de rencontrer une critique supérieure à celle de M. Bertin, homme du dix-septième siècle par ses études, homme du dix-huitième siècle par l’urbanité de ses mœurs, homme de toutes les époques par son admirable facilité à comprendre tout ce qui était jeune, tout ce qui était bon, tout ce qui était naïf, tout ce qui pouvait se promettre un avenir.
Vous sentez bien que cette opposition même littéraire dans un journal qui était lu, qui était dévoré de l’Europe entière, ne pouvait pas durer longtemps. Le maître souverain de ce monde agenouillé devant son épée et sa parole, s'était bien fàché un jour contre le parterre, qui n'avait pas admiré autant qu’il l’admirait lui-même la tragédie d’Æector par Luce de Lancival : à plus forte raison ne pardonnaïitil pas l’admiration qui n’était pas la sienne. Vous savez d'ailleurs si c'était un homme obéi, et sur-le-champ. Un soir donc on avait joué sur le Théâtre-Français Edouard en Écosse, et le lendemain, par je ne sais quelle coïncidence, le Journal de l'Empire avait parlé avec éloge des Stuarts ; sans compter que le Mercure de France, qui appartenait dans ce temps-là à M. de Chateaubriand et à M. Bertin, avait
De
parlé aussi du Prétendant avec éloge. L'empereur, à son réveil, vit tout à coup une conjuration contre son trône et son pouvoir dans cette simultanéité de tous ces regrets et de tous ces éloges pour la famille légitime d’un roi d’Angleterre détrôné comme l’avait été Louis XVI. L'empereur fait avertir son préfet de police. Aussitôt, l’ordre est donné ; il y aura quelques proscrits de plus : M. de Chateaubriand, Alexandre Duval et M. Bertin l'aîné. M. Bertin l’ainé était exilé à l’île d’Elbe, ne se doutant guère à quel captif il ouvrait les voies de cet exil ; le préfet de police lui fit savoir qu’il eût à partir le lendemain pour son exil entre deux gendarmes ; en même temps, l’empereur disposait de cette propriété du Journal de l'Empire. Non content de cet exil sans jugement, il dépouilla les propriétaires de ce noble patrimoine qu’ils avaient fondé.
Une fois cette grande fortune partagée entre plusieurs hommes de sa police et de sa littérature, tout ce que put faire l’empereur pour l’homme qu'il avait dépouillé et exilé, ce fut de l'oublier parfaitement. M. Bertin s’en alla d’abord à l'ile d’Elbe entre deux gendarmes. Il resta là plus d’une année, sans qu’on s’inquiétât de lui. A la fin, se voyant complétement oublié, il rompit son ban et s'enfuit en Italie, cette patrie des beaux-arts, toujours libre par le privilége des beaux-arts et du génie. En Italie, se voyant oublié comme il l'avait été à l'ile d’Elbe, et poussé par un immense désir de revoir la patrie, M. Bertin revint à Paris, comme on revient d’un voyage d'agrément. 11 avait été emporté de France entre deux gendarmes ; il rentrait en France comme on revient d’un long voyage. Telle était la légalité de cette époque! Voilà un homme qui a fondé la plus grande entreprise littéraire et politique des temps modernes :.… un signe du maître l’exile; on le dépouille de sa propriété, sous prétexte qu’elle lui a été assez profitable ; exilé, il revient à Paris sans être rappelé, et il serait encore caché à Paris, toujours dépouillé, toujours exilé, s’il n’avait pas été secouru par une révolution.
11 fallut que Louis XVII régnât sur la France, et que la charte se fit jour dans les mœurs de ce peuple, plus guerrier que citoyen, pour qu’enfin la liberté de penser et d'écrire s'établit sur de justes bornes. À la Restauration, M. Bertin chassa les usurpateurs de son journal : c’est une restauration qui a duré plus longtemps que celle du roi Louis XVJAf.
Le Journal de l'Empire avait été plus littéraire que politique ; sous la Restauration, le Journal des Débats fut plus politique que littéraire. Le premier a recueilli et remis en ordre ce qui restait en France de bonne littérature et de bon goût; il remit en honneur les modèles oubliés; il a réuni en faisceau tant de notions éparses dont nous profitons aujourd’hui ; il a été au-devant des innovations et des novateurs, peu à peu, d’un pas prudent, mais ferme. Sous ce rapport, le Journal de l'Empire a eu chez nous une influence très-salutaire, et dont on ne peut calculer tous les effets. Cette première période du journal a été accomplie par M. Bertin l’ainé, aidé de Geoffroy, de Dussault, de Féletz, de Delalot, d'Hoffman, de Fiévée, de Malte-Brun.
Sous la Restauration, il y eut un mouvement en progrès très-prononcé. C'était l’époque où la mort de Bonaparte venait de réveiller tant d'idées poétiques assoupies dans l'âme des peuples par la terreur, par l’étonnement ou par la fatigue. M. de Lamartine écrivait ses premières Médilalions poéti-
‘ques, ce livre qui était tout un avenir pour la poésie française. Byron, à Venise, faisait éclater sa sauvage misanthropie et s’abandonnait avec toute la verve du poële, avec loute la rage du dandy, à ses sublimes caprices. En Allemagne, la vieille renommée de Gœæthe grandissait encore au milieu de tant d'efforts tout allemands que faisait la philosophie française. En même temps, Schiller se révélait chez nous par l'imitation, comme se révèlent tous les grands poëtes étrangers. Victor Hugo était encore tout petit, peu lu et bien moqué, mais déjà ferme et âcre, et soutenu par la conscience
de son talent. C’était donc une belle époque littéraire, qui ne demandait qu’à être comprise. Le Journal des Débats l'a comprise le premier. Cette fois encore, M. Bertin l’ainé ne manqua pas plus à la littérature de la Restauration qu’il n’avait manqué à la littérature de l’Empire. 1] avait fait de l'opposition à la littérature de l'Empire comme à une chose
morte et vaincue, il soutint de toutes ses forces la littérature M
naissante de la Restauration. Il ne manqua pas plus à lord Byron qu'il n’avait manqué à Chateaubriand. Guand il vit que Rossini devenait un pouvoir, il alla chercher dans la foule un musicien, un rare esprit, M. Castil-Blaze, pour faire parler, à la France, de Rossini et de Mozart. Il renou-
vela tout le personnel du Journal des Débats au moment «
même où d’autres doctrines litléraires allaient surgir. Il sentit que la vieille critique devait disparaître avec la vieille littérature. Une critique ardente et jeune s’empara du Journal des Débats en même temps qu’une poésie ardente et jeune s’emparait du monde des idées. C’est ainsi que, grâce à sa jeune critique, le Journal des Débats le premier proclama Walter Scott un grand romancier, M. de La Mennais un grand écrivain, Victor Hugo un grand poëête , après qu’il eut été exécuté par Hoffman; mais l’exécution n'était pas sans appel. Ceci a été un des miracles de M. Bertin : il ne lui fallut que huit jours pour mettre le Journal des Débats à la hauteur de la génération nouvelle. Il a appelé à lui de jeunes écrivains, les plus ignorés et les plus jeunes, M. Saint- Marc-Girardin, M. de Sacy, le fils du savant orientaliste, E. Béquet, critique plein de sens, exact, ingénieux, railleur et bonhomme, M. de Salvandy, reflet vigoureux de M. de Chateaubriand, le premier jeune homme qui ait travaillé à la seconde période du Journal des Débats. C’est sur M. de Salvandy qu'a roulé toute l'opposition contre M. de Villèle. Enfin, quand le successeur de Geoffroy, Duvicquet, ce bon et digne vieillard , si indulgent pour la jeunesse, se sentit fatigué et déposa la plume, M. Bertin remit cette plume entre les mains d'un jeune homme qui est devenu vieux à son tour. Après une révolution à laquelle il avait tant contribué, après son procès du mois de juin, qui fut la première défaite des ordonnances de juillet, et dans lequel il porta la parole avec tant de noblesse et de courage, M. Bertin resta journaliste; il ne voulut jamais être que journaliste.
Aussi, comme l'a dit M. de Sacy sur cette tombe honorée à tous les titres de l'esprit, du talent, du courage, de la bonté, « M. Bertin aimait la profession qu’il avait choisie; il aurait pu être tout ce qu'il aurait voulu être : il préféra rester un journaliste! Proscrit à une époque, spolié et exilé à une autre, battu par toutes les tempêtes, il revenait toujours à son journal comme un soldat intrépide à son poste. La vie de M. Bertin a été une vie de combat; il a eu successivement pour ennemis tous les partis, toutes les factions ; mais si l’on demande quel a été le principe de M. Bertin dans cette ‘vie si agitée, je ne craindrai pas de répondre, le journal qu’il a dirigé pendant cinquante ans à la main : « C’est la raison, une raison qui l'élevait au-dessus de tous les excès ; c’est un sentiment juste et vrai des besoins et des intérêts permanents de la société; c’est le désir, après tant d'efforts infructueux, de concilier l’ordre avec la liberté. »
M. Bertin l’aîiné mourut le 13 septembre 1841. La veille encore il signait le Journal des Débats comme gérant responsable, Ainsi pendant cinquante ans M. Bertin a suivi de très-près et de très-haut toutes ces révolutions qui se sont succédé l’une à l’autre comme autant de coups de foudre. Pendant cinquante ans il a été appelé à dire à l'Europe entière son opinion haute et franche sur tous les hommes, sur tous les événements de ce temps-ci. Travail pénible, tout rempli de difficultés, de périls et de calomnies de tout genre, auquel ce courageux politique a résisté jusqu'à la fin ! Œuvre presque incroyable, à laquelle il a usé deux générations d'écrivains qu'il avait associés à sa noble tâche. Et notez
bien que pas un des détails de cet ensemble, qui n’est rien moins que l'histoire complète du dix-neuvième siècle tout ntier, n’échappait au rédacteur en chef du Journal des Débats. Jules Janin.
BERTIN de Vaux (Louis-François), frère du précédent, naquit à Paris, le 18 août 1771. Il aida son frère dans la formation du Journal des Débats politiques et littéraires, dont le premier numéro parut le 21 janvier 1800. En 1801 il fonda une maison de banque à Paris. Quelques nnées après, il fut nommé juge, puis vice-président du tribunal de commerce. Son frère, impliqué én l’an IX dans une accusation de royalisme, se vit détenu pendant neuf mois lans la prison du Temple, où les épreuves de son journal lui étaient apportées. Ensuite Bertin l’ainé fut déporté à l’île d’Elbe, d’où il s’échappa pour l'Italie. Arrivé à Rome, il y lia connaissance avec Chateaubriand, dont il devint l'ami intime, et qui ne tarda pas à prendre une grande influence sur le Journal des Débats. En 1804 Bertin l’ainé revint à Paris; la police ferma les yeux sur sa présence. Il reprit même la direction de sun journal; mais en 1805 Napoléon imposa le titre de Journal de l'Empire à la feuille des frères Bertin, qui durent charger Fiévée de la rédaction en chef, en lui payant un traitement de 50 à 60,000 fr. par an. Cependant Fiévée laissa passer un morceau extrait du Mercure de France, où Chateaubriand peignait Tacite marquant la tyrannie d’une empreinte qui désignait suflisamment l’empereur. Celui-ci mécontent remplaça Fiévée par Étienne, et les propriétaires du Journal de l'Empire perdirent toute influence sur la rédaction ; ce qui n’empêcha pas qu’en 1811 ils furent tout à fait dépouillés, par un arrêté de l’empereur, de leur propriété. L'énorme revenu du journal, le mobilier de la rédaction, jusqu'aux glaces et aux fauteuils, l'argent en caisse, tout fut saisi sans arrêt des tribunaux.
À la chute du gouvernement impérial, les deux frères 3ertin se prononcèrent hautement pour les Bourbons, et rentrèrent dans leur propriété. Au 20 mars, Bertin l’aiîné suivit Louis XVIII dans l'exil, et contribua à la rédaction du Moniteur de Gand pendant que le Journal de l’Empire reprenait sous d’autres mains une couleur semi-officielle. Bertin revint à Paris en même temps que les princes, Le Journal des Débats se montra un des soutiens de la cause royaliste, mais en se séparant des ultras, qui ne voulaient tenir laucun compte de la révolution. En septembre 1815 Bertin de Vaux présida un des colléges électoraux de Paris, qui le choisit pour député. Un mois après il devint secrétaire général du ministère de la police, place qu’il conserva jusqu’en 1817. Réélu en 1820, il échoua aux élections suivantes; mais il représenta ensuite Versailles à la Chambre. Conseiller d’État en 1827, puis démissionnaire en 1829, il se rangea parmi les 221 députés qui votèrent cette fameuse adresse dont le but était de renverser un ministère, et qui culbuta un trône. C’était sans doute plus que ne voulait Bertin de Vaux. Cependant , après les journées de Juillet il s’associa à ceux de ses collègues qui proclamèrent roi le duc d'Orléans.
Le renvoi de Chateaubriand du ministère avait jeté le Journal des Débats dans l'opposition. En juin 1830 un arËcle de Béquet avait fait passer Bertin l'aîné en police correclionnelle, où il avait été condamné ; mais la cour royale, sur la plaidoirie de M. Dupin aîné, avait cassé ce jugement. Lors des fameuses ordonnances de Juillet, les rédacteurs du Journal des Débats ne signèrent pas la protestation des journalistes. Néanmoins le journal ne s’en attacha pas moins avec vigueur au nouvel état de choses; bientôt même il parut refléter la pensée intime du nouveau roi , et les faveurs tombèrent dru sur tous ses rédacteurs. Bertin l'aîné eut fesprit de ne rien accepter pour lui; il n’en eut que plus de puissance pour ses amis. Bertin de Vaux, rappelé d’abord au Conseil d’État, fut chargé de missions diplomatiques en : Hollande (22 septembre 1830) et en Angleterre. Une ordon-
nance du 13 octobre 1832 l'appela à la Chambre des Pairs, où il ne parla jamais, Il sui vécut peu à son frère, et mourut à Paris le 23 avril 1842,
On attribue à son frère quelques romans en partie traduits de l'anglais (1798 et 1799) : Éliza, ou la Famille d'Elderland; La Cloche de Minuit; La Caverne de la Mort, et L'Église de Saint-Silfrid.
BERTIN de Vaux (Aucusre-François-Tnomas), fils du précédent, est né à Paris, le 26 mai 1799. Ayant embrassé la carrière militaire, il devint officier d'ordonnance du duc d'Orléans, puis aide de camp du comte de Paris. Député de Saint-Germain-en-Laye de 1835 à 1842, il fut élevé à la pairie le 13 avril 1845. Colonel du 3° lanciers avant la révolution de Février, et général de brigade en 1852, a commandé depuis 1858 et pendant le siége de Paris une brigade de cavalerie légère.
BERTIN (Louis-MARIE-ARMAND), fils de Bertin l’atné, naquit à Paris le 22 août 1801. Admis dès 1820 parmi les rédacteurs des Débats, il suivit Châteaubriand à Londres en qualité d’attaché d’ambassade, succéda à son père dans la direction du journal, et mourut le 12 janvier 1854.
M. Armand Bertin sut, comme son père, conserver dans la direction de son journal une certaine indépendance, tout dévoué qu’il fût d’ailleurs au pouvoir. On raconte que Louis- Philippe lui ayant envoyé un jour, pour être publié dans le Journal des Débats, un article où les hauts faits de son fils le duc d’Aumale en Algérie étaient vantés outre toute mesure, M. Armand Bertin lui renvoya le manuscrit tout biffé; trait d'indépendance dont le vieux roi lui garda constamment rancune.
Depuis la révolution de Juillet, le Journal des Débats, fortement rattaché à la dynastie des trois jours, avait fait une certaine opposition à tous les ministères qui tendaient à restreindre l'influence royale. On l'avait vu attaquer Laffitte, soutenir Casimir Périer, M. Molé, attaquer la coalition, M. Thiers, etc., puis attaquer et défendre tour à tour M. Guizot, etc. Sous la direction de M. Armand Bertin, il continua la même politique. Combattant toute réforme, s’il était parfois en opposition avec les ministres, il ne semblait du moins jamais Pêtre avec ce qu’on appelait la pensée immuable. De nouveaux collaborateurs s'étaient adjoints à ceux que nous avons déjà cités : MM. Cuvillier-Fleury, précepteur du duc d’Aumale, Alloury, Michel Chevalier, Benazet, Th. Fix, J. Lemoinne, Ph. Chasles, Guéroult, Saint- Ange, Berlioz, étaient venus grossir le bataillon politique et littéraire du Journal des Débats.
Après la révolution de 1848, on aurait pu croire l’existence du Journal des Débats singulièrement compromise à cause de tous ses antécédents; mais à ce moment M. A. Bertin réussit à en assurer l'existence en se maintenant avec une grande habileté au point de vue du parti libéral conservateur, tandis que beaucoup d'autres feuilles qui avaient jusque alors défendu les mêmes principes se jetaient dans la réaction la plus violente, ou bien épousaient avec impudence les doctrines révolutionnaires les plus exagérées. Ne cachant ni sa couleur ni ses regrets, le Journal des Débats combattit les gouvernements qui se succédèrent avec toute la latitude que lui laissaient la loi ou les circonstances , et sut du moins ne jamais se départir de l’urbanité que se doivent des gens bien élevés, même quand ils se trouvent dans des camps opposés. Tous les rapports des gens de lettres et des artistes avec M. Arm. Berlin &iaicui ue là uaiuié 14 plus bienveillante. Fidèle à Ja tactique paternelle, il avait fait donner des croix, des pensions, des missions à {ous ses colläborateurs, sans jamais rien accepter pour lui-même. Sa fille a épousé M. Léon Sa y.
M. Armand Bertin avait mis vingt-cinq ans à composer une bibliothèque choisie qui a été vendue aux enchères après sa mort.
BERTIN (Épouarn-FRANçÇOIs), frère du précédent, naquit